Guerre et père

Marianne Vic · Chapitre 2 sur 7

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Guerre et père

Chapitre 1 - Il était une dernière fois…

Chapitre 1

 

Il était une dernière fois…

 

« Au départ, le père est mort, seulement voilà : il reste le Nom du père et tout tourne autour de cela. »

Jacques Lacan, D’un Autre à l’autre, 1969.

 

Cela fait cinq ans que je ne l’ai plus vu. Souvent, on me demande : « Tu es fâchée avec ton père ? » Non, nous n’avons jamais été fâchés. Jamais ouvertement. Comment expliquer aux autres, qui ont des vies de famille à peu près normales, que nous n’avons simplement pas l’habitude de nous voir ? C’est un pli que l’on a pris dès mon enfance, j’avais sept ans. Parce qu’il paraît que l’on s’habitue à tout – à moins que l’on ne fasse semblant –, nous nous sommes accoutumés à nos absences respectives. Mon cadre familial n’était pas ordonné, mes parents étaient différents. Ce n’est que ça.

Ma mère est partie après mon sevrage, le couple ne s’entendait plus, ils se sont séparés. Les sept premières années de ma vie se sont écoulées auprès de mon père, dans le sud de la France. Les quarante années suivantes, nous n’avons été ensemble qu’une quinzaine de fois. Nous nous écrivions, nous parlions quelquefois au téléphone. Nous vivions sur des continents éloignés.

Entre ses quatre-vingt-cinq et ses quatre-vingt-dix ans, je n’ai pas vu Gabriel, mon père. Pourtant, à cette période, nous résidions à seulement 859 kilomètres de distance. Une heure d’avion à peine. C’est une tranche d’âge durant laquelle s’opèrent des modifications majeures. Si l’on ne visite pas fréquemment la personne, on a du mal à la reconnaître ensuite. En fin de vie, il se passe la même chose qu’au début. On rencontre un enfant à deux ans, on le revoit à sept : c’est un autre. Ce laps de temps, cinq années, a tout bouleversé. Physiquement et moralement.

Une impulsion ? Un pressentiment ? Le 1 septembre 2017, je er prends un avion à Paris vers le sud de la France pour rendre visite à Gabriel, au bord de la Méditerranée. J’ai prévu deux heures, ça suffira ; nous entretenons ces relations-là.

 

Il sait que j’ai vu. Le choc est trop violent. Il aperçoit dans mon regard ce qu’il est devenu : un vieillard dont tout ce qu’il restait de chair semble avoir été chassé. Cet homme va mourir. Et compte tenu de la fréquence de nos rencontres, c’est la dernière fois que je le vois.

Comment te dire adieu ?

Car, « Sous aucun prétexte je ne veux avoir de réflexes malheureux ». Ce sont les paroles d’une chanson de Françoise Hardy, écrites par Serge Gainsbourg, en 1968. Il s’agit d’une rupture amoureuse. Là aussi, c’est une rupture. Une interruption. Un lien va s’interrompre pour cause de mort annoncée. Mais c’est aussi une rupture d’amour. Car ce qui me lie au père, comme pour la plupart des enfants, c’est une relation d’amour. Malheureux, heureux, déçu, peu importe, il s’agit d’amour. Une liaison dangereuse, reflet de nos pleins et de nos vides, des succès et des échecs que l’on impute à cet autre dont nous sommes nés. Une liaison qui peut devenir le lieu privilégié des règlements de comptes. Comme pour Platonov, quand il raconte, dans la pièce de Tchekhov, le dernier face-à-face qu’il eut avec son père mourant, déclaration de haine de la part du fils.

Là, dans l’instant, face à ce vieillard, j’essaie de bloquer mes émotions pour ne pas être submergée. Seul le dégoût s’immisce. La répulsion. Je n’ose pas le toucher, pourtant il faut que je l’embrasse.

C’est dégueulasse la vieillesse. Coetzee a parlé d’une disgrâce à son propos. Ce que je constate sur mon père ne relève pas de la simple perte d’une faveur que la vie nous aurait faite en nous concédant la jouissance de la jeunesse, cela procéderait plutôt d’une dévastation.

« Bonjour, papa. »

J’ai peur de son odeur mais il ne sent rien. À peine un parfum léger de lessive sur sa chemise blanche bien repassée. Jusqu’au bout il aura conservé ce goût pour les chemises taillées sur mesure à Savile Row, jamais portées avec un costume, toujours avec un pantalon de toile. Le col est élimé – il n’a plus les moyens –, ce n’est qu’un vestige de sa splendeur passée.

Sans réfléchir, je l’ai appelé papa. Une bonne quarantaine d’années que je n’avais prononcé ce mot. Quatre lettres qui ramènent à l’enfance, à quelque chose de lointain et qui, pour l’instant, doit demeurer à distance.

Ma, mama, maman : en principe, c’est le premier mot que le bébé prononce. La première syllabe de ma vie, ce fut « pa », puis papa. Si parfois il a été un papa, jamais il ne fut un père, selon l’acception communément admise des responsabilités que suppose ce rôle.

Pour m’accueillir, Gabriel s’est levé avec difficulté. Sans qu’il le dise, je comprends que la plupart du temps il doit rester allongé. « Mais tu es en pleine forme ! » Je m’en veux de prononcer ces paroles mensongères, c’est une habitude pour contrecarrer ceux qui vous lancent à la figure : « Tu as mauvaise mine, tu es fatiguée ? » Dès que je vois quelqu’un avec une mine de déterré, je le félicite d’avoir l’air en forme. Et ça marche, à chaque fois. Mais là, ça ne passe pas : « Arrête ! », dit-il. Je retrouve le ton péremptoire de celui qui n’a jamais reçu d’ordres depuis ses dix-sept ans, si tant est qu’il en ait reçu auparavant.

Je m’assois en face de Gabriel, pas à côté. C’est un ultime face-à-face, pas une conversation badine. On ne badine pas avec l’agonie. Quand quelqu’un semble prendre la mort ou l’amour à la légère, c’est la marque artificielle d’une distance avec ce qui nous percute de plein fouet.

Pas de pose donc. Mais de quoi allons-nous parler ? Quand un homme sait qu’il va mourir, que peut-il bien avoir envie d’entendre ? Et lui en particulier, Gabriel, qu’aimerait-il que je lui dise ? Je l’ignore. Il y a des êtres qui se connaissent si bien et s’aiment si fort que le silence peut leur suffire. Ce n’est pas notre cas.

Que voudrais-je que l’on me dise avant de mourir ? Je souhaiterais être rassurée à propos de ceux que j’aime. Qui aime-t-il ? Je ne sais pas.

 

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta

mère, ta sœur ou ton frère ?

– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

– Tes amis ?

– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté

jusqu’à ce jour inconnu.

– Ta patrie ?

– J’ignore sous quelle latitude elle est située.

– La beauté ?

– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

– L’or ?

– Je le hais comme vous haïssez Dieu.

– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

– J’aime les nuages… Les nuages qui passent… là-bas… là-

bas… les merveilleux nuages ! »

 

Baudelaire ignore qu’il décrit Gabriel. Ce poème, c’est L’Étranger1. Gabriel est mon étranger. L’amour empêche d’éprouver la vieillesse, mais nous nous sommes tant éloignés que sa décrépitude, je l’ai prise en pleine face.

Je fais comme s’il avait envie d’avoir des nouvelles de ma vie et de celles de ses petits-fils. Je lui raconte. Seulement les jolies choses. Il entend mal, il met ses prothèses auditives. Je répète. Je montre des photos récentes des garçons. Il regarde avec attention. « As-tu une photo de toi que tu pourrais m’envoyer ? » La demande me paraît saugrenue, il n’est pas homme à photos. En général, il n’est pas homme à souvenirs.

« Tu lis ? – Je n’ai plus l’énergie », me répond-il. Mais alors, que fais-tu de tes jours et de tes nuits puisque tu dors si peu ? Cette question, je ne la lui pose pas. Enfin, pas vraiment. J’ai besoin qu’il fasse quelque chose. L’imaginer en position horizontale, les yeux au plafond en train d’attendre, c’est au-delà de mes forces. Il entend ce que je tais : « Tu sais, il y a un stade du vieillissement où l’on ne parvient plus à mettre quelque chose entre la mort et soi. C’est là que j’en suis. » Je m’accroche. Je me rappelle qu’il s’intéresse à l’actualité, je lui demande s’il lit la presse. « Non, j’écoute la radio. Avec des écouteurs spéciaux. » Il lui faut quelque chose de passif. Regarder des images ou écouter des gens. Pas d’interaction, pas de recours à l’imagination.

De quoi parler ? Le passé. C’est la solution idéale avec les vieux qui ressassent leur vie. Mais lui, ça ne l’intéresse pas, ça ne l’a jamais intéressé. Pourtant, j’aurais des questions à poser avant qu’il ne soit trop tard. À propos de ma mère qui est morte deux ans auparavant. Sur ce qui les liait, sur ce qui les a séparés. Lui seul connaît désormais les réponses.

« C’était la fin de la guerre d’Algérie. La débandade. On est partis en Espagne. Elle n’avait que quinze ans. On a fini par se marier. Nous ne nous aimions pas vraiment. »

Avais-je le fantasme d’être un enfant de l’amour ? Désormais, ne subsistait plus la moindre ambiguïté. Il ajoute : « Ma mère – te souviens-tu d’elle ? – était désespérée. Elle jugeait ce mariage comme une mésalliance. »

Oui, je me souviens de mamy, elle vivait avec nous dans le sud de la France. Pas de bons souvenirs. Pas vraiment le genre de grand-mère qui raconte des histoires au coin du feu à ses petits-enfants. La première chose qui me revient, c’est son accent guttural, les mots qui se cognent en frictions sonores qu’aucune modulation n’atténue. Pas davantage de douceur dans sa voix que dans ses gestes. Maintien martial, haute taille, robes noires, broche en diamants ou sautoir de perles, jamais les deux ensemble. Mise en plis de vieille dame à cheveux blancs. Odeur de poudre. Dents serrées derrière des lèvres si fines qu’elles dessinent un trait légèrement concave. Pas une femme à sourires.

« En même temps, tu n’étais pas non plus ce que l’on considérait à l’époque comme un bon parti : divorcé, deux enfants, vingt ans de plus… » Il dit que c’est un problème de réputation, que la famille de ma mère n’avait pas bonne presse : leurs mœurs étaient légères, tout le monde le savait. Ça concernait chaque membre de la famille : le père, la mère, les deux filles et le fils homosexuel. En effet, cela ne correspondait en rien aux critères de ma grand-mère paternelle, psychorigide jusque dans sa façon de pratiquer sa foi : prières quotidiennes et messe chaque dimanche où elle me traînait de force, arguant qu’il fallait m’inscrire dans une institution religieuse afin qu’une éducation stricte soit enfin donnée à la sauvageonne qu’elle voyait en moi. Pour cela, je l’ai détestée. Ses actes pieux ne l’empêchaient pas d’être raciste. C’est étrange, elle n’a jamais perçu la moindre contradiction entre sa qualité de chrétienne et la façon dont elle se comportait à l’égard de ceux qui ne partageaient ni sa culture ni sa classe sociale. J’avais une camarade blonde aux yeux verts. Son père était noir. Un jour, il vint la chercher. En uniforme. Il était commandant d’une base aérienne. Ma grand-mère, quand elle le vit, appela la plus jeune des bonnes : « Maria, c’est pour vous ! » C’était une époque où le racisme et l’antisémitisme étaient la norme dans les familles bourgeoises catholiques. On apprenait au catéchisme que les Juifs avaient tué Dieu. Jusqu’aux années 1960, chaque catholique a prononcé, le vendredi saint, pour la Passion du Christ, la prière pour les Juifs perfides, Oremus et pro perfidis Judæis. Les colonies des puissances occidentales regorgeaient de main-d’œuvre bon marché, d’hommes à la peau brune devenus héros de guerre. En souvenir du sacrifice des tirailleurs sénégalais dans la boucherie de 1914-1918, on a plaqué une caricature sur une boîte de chocolat en poudre : Y’a bon Banania ! Je me rappelle la boîte jaune dans laquelle je plongeais en cachette une cuillère pour la porter directement à ma bouche. Je me souviens aussi des têtes-de-nègres, ces boules de meringue enrobées de chocolat que l’on achetait chez la boulangère à la sortie de l’école.

Les gens tels que ma grand-mère se voyaient en parangons de moralité. Ni Juifs ni Noirs dans leurs fréquentations, les bonnes étaient espagnoles, les ouvriers arabes. Et ce temps n’est pas si lointain, à peine plus d’une cinquantaine d’années. Selon elle, il fallait tenir son rang, ne rien faire qui puisse l’entacher. Mon père n’était pas ainsi : « Depuis quand ça te préoccupe, la réputation ? »

Gabriel esquisse un mouvement léger du buste, c’est un haussement d’épaules. Mais il n’y a plus d’épaules. La vieillesse dévore la chair, puis les muscles, avant de ronger les os qui saillent comme des arêtes, prêts à percer le parchemin qui lui sert de peau. Sur son visage émacié, elle devient palimpseste des âges de la vie, creusée de sillons qui tracent une cartographie fluviatile. On imagine les méandres que suivraient les larmes dans le creux de ses joues s’il venait à pleurer. Mais Gabriel ne pleure pas. Il se fiche de répondre, plus rien ne l’intéresse.

Depuis l’âge qui est le mien, encore inscrit dans une jeunesse dont on recule les limites à chaque anniversaire – la vieillesse de la jeunesse –, comment se représenter d’avoir quatre-vingt-dix ans sans être pris de vertige ? La disparition progressive des activités mentales et physiques a ratatiné l’existence de Gabriel. Sa fin de vie est une capitulation. Envies qui se flétrissent avant même que de naître, nostalgie des désirs qu’il n’éprouvera plus. À moins que… Gabriel, désires-tu la mort ? Une interrogation de plus part rejoindre le sac des questions jamais posées : il s’interpose entre mon père et moi comme un ventre pansu entrave l’étreinte. Je ne saurai jamais s’il a envie d’en finir, ni s’il a peur, s’il pleure quand il est seul… À ma connaissance, Gabriel n’est pas croyant. Ce n’est qu’une supposition car, à aucun moment, nous n’avons parlé de religion ni de foi. En fait, nous avons vécu sans parler de grand-chose.

Tu vas mourir et tu n’as rien à me dire ?

C’est vrai que tu n’as pas réclamé ma venue. Pourtant, je suis là. Tu pourrais en profiter pour te délester, jeter les mots que tu ne souhaites pas emporter avec toi dans la mort. D’habitude, ceux qui savent qu’ils vont partir gagnent à s’alléger de toutes ces choses qu’ils n’ont pas dites et qui encombrent la tête. Toi, non. Tu n’as jamais rien fait comme les autres, ni comme les autres pères, ni comme les vieux en général. Nous ne terminerons donc pas notre conversation. Laissée en suspens. Inachevée. C’est cela : il y a quelque chose d’inachevé entre toi et moi.

Ça fait plus d’une heure. On ne va pas tenir les deux heures prévues. J’aimerais terminer sur une note claire. « Papa, tu te rappelles les histoires que tu me racontais quand j’étais petite ? Il y avait celles que tu lisais : les aventures d’Ulysse, L’Odyssée pour les enfants, et celles que tu inventais en me mettant en scène : j’étais un lutin qui ne faisait que des bêtises, et, à chaque fois, le capitaine Franz venait me sauver in extremis. » Gabriel plisse les yeux, il s’efforce de se remémorer un détail : « Oui, je me souviens. Mais ce n’était pas une version pour enfants, c’était le texte d’Homère. Il y avait des passages que tu ne te lassais pas d’entendre. Je crois que celui que j’ai le plus répété, ce sont les retrouvailles d’Ulysse avec son chien, Argos, le seul qui reconnaît son maître. » Je n’ose pas lui demander ce que sont devenus les deux chiens qu’il m’avait offerts à ma naissance, Poupi et Panchito, après mon départ pour Paris et le sien pour des contrées éloignées. L’ignorance de leur sort a ouvert une plaie jamais refermée. Pourtant, la crainte de rompre le semblant d’intimité qui se noue en cet instant me laisse muette. L’intimité, c’est l’agrégation de ces choses minuscules qui paraîtraient misérables à des yeux étrangers mais que l’on partage avec un être cher et que personne d’autre ne connaît. C’est le socle qui demeure quand le reste s’est métamorphosé jusqu’à devenir méconnaissable. Le corps n’est pas fiable, seul subsiste ce lien singulier tissé de détails infimes. La résurgence de ces moments lointains est la preuve que Gabriel a incarné, dans un laps de temps circonscrit à sept années, le rôle de « papa ». Ulysse n’est rien d’autre qu’une trace de ce père.

Gabriel me regarde, il sourit. Nous restons face à face, silencieux, un long moment. Il ajoute enfin : « J’étais fier de toi, tu sais. » Ces cinq mots, c’est ce que j’étais venue chercher sans le savoir, avant qu’il meure.

Et moi, Gabriel, puis-je être fière de toi ?

Je n’ai plus revu mon père.

 

En quittant l’homme qui va mourir, un chaos se déchaîne en moi. L’impression qu’une boule de flipper rebondit à chaque image sur laquelle elle se cogne. Zigzag infernal et sonore qui trace une trajectoire aléatoire. Il n’y a ni score ni bonus. Ni perdant ni gagnant. Ça fait un tel tapage que je n’y entends plus rien.

Brouhaha de sons et de sens.

Polysémie du père.

Le père qu’on adore, le père dont on a honte, le père qu’on renie, le père dont on ne veut plus entendre parler, le père qui nous manque, le père qu’on croit avoir oublié et, enfin, le père qu’on retrouve. Mais je n’ai pas retrouvé Gabriel, pas encore. Je l’ai revu, c’est tout. Ralentir les afflux comme on maîtrise une respiration : inspire, expire, inspire, expire… Calmer le jeu. Et puis, dresser un état des lieux, un état du lien. Entre lui et moi, d’abord.

Un parent, ce n’est pas comme un ami : impossible de préciser l’instant où on l’a rencontré. Il n’existe pas de souvenirs de rencontre, ni avec sa mère ni avec son père. En fin de compte, dans une vie, les deux êtres les plus importants, on ne les rencontre pas, on prend conscience, peu à peu, de leur existence. Le premier contact entre Gabriel et moi ? À la clinique, le jour de la naissance. Évidemment, je ne m’en souviens pas. Aucun témoignage. À l’époque, c’étaient les mères seules que l’on photographiait portant leur nourrisson. Le père apparaissait bien plus tard sur les clichés familiaux. La première image fut prise lors du baptême. Le bébé dans ses bras, Gabriel semble mal à l’aise. Il fixe l’objectif. Il ne regarde pas l’enfant. Noir et blanc. Ce n’était pas un monde en couleurs : les costumes étaient sombres, les chemises et la robe de baptême, blanches. Selon l’état civil, je suis sa fille donc je porte son nom. C’est lui qui est allé déclarer ma naissance à la mairie. La déclaration à l’état civil, c’est la preuve de l’existence de celle-là qui est née personne et devient quelqu’un. L’acte de Gabriel – un autre aurait pu le faire à sa place, muni du certificat établi par le médecin – est fondateur d’une légitimité à partir de laquelle il n’appartient qu’à soi de se réaliser. À partir de laquelle il n’appartiendra qu’à moi de me réaliser. « Je suis celle-ci, fille de ceux-là » – sentiment d’une fallacieuse continuité qui pourtant nous inscrit dans une réalité au point qu’il est difficile ensuite de s’en passer. Ce nom, je suis soulagée de m’en défaire à l’occasion de mon mariage. Premier abandon symbolique : le nom du père. En fait, je n’attache guère plus d’importance au nom du mari qu’à celui du père, ne me sentant la propriété ni de l’un ni de l’autre. Seul mon prénom, Marianne, me semble indélébile, constitutif d’une identité pérenne. Je ne l’ai pas choisi non plus, il vient de la lignée maternelle. Lui, Gabriel, aurait préféré Florence, en second sur l’état civil, jamais utilisé. Un prénom, sans nom de famille. Sans famille. Pourtant, aujourd’hui, c’est bien ce nom du père, ce nom de « jeune fille », ce patronyme qui me revient pour signer mes livres. Comme si l’écriture permettait la réappropriation d’une histoire dissoute dans les limbes d’un passé.

Enfant, je l’appelle papa. Après, je ne l’appelle plus. Je m’arrange pour ne plus avoir à le nommer, il est trop loin de la fonction paternelle. « Papa », c’eût été courir le risque d’une surexposition sentimentale inadéquate. Par son prénom, Gabriel ? La promesse angélique qu’il contient en puissance ne sied pas à l’homme. Et puis, je n’ose pas cet aveu d’une mise à distance.

Les sept premières années de mon existence se déroulent donc dans la propriété familiale, près d’Antibes, dans le sud de la France, auprès de mon père et de ma grand-mère paternelle. Gabriel fait des allers-retours, souvent. En Corse, pour les vignes qu’il y possède. À Londres, pour ses chemises. À Rome, dans les studios de Cinecittà. Il achète des navets italiens pour les distribuer en France, il en produira même quelques-uns qui n’ont pas laissé de souvenirs impérissables. Le bénéfice recherché n’est pas financier – jamais avec Gabriel –, il est de chair et d’os. Surtout de chair. Quand ma mère est partie, Gabriel est devenu le personnage central de mon existence d’enfant. Flamboyance d’un père : les vacances sur l’île de Beauté, le petit avion blanc garé à l’aéroport de Nice qu’on prend pour un rien, juste pour rire, les balades en voiture décapotable le long de la corniche pour aller à Monte-Carlo, les croisières en Méditerranée sur son bateau, étrangement baptisé Hellé – la fille qui tombe à l’eau… Il naviguait jusqu’à Ithaque en faisant escale aux « Prés fleuris » d’Homère, entre Capri et Sorrente, passant ensuite entre les fameux écueils odysséens, Charybde et Scylla, par ce détroit de Messine qui sépare la Sicile de la Calabre. Si je fus déçue en découvrant sur l’île ionienne les quelques blocs de pierres qui marquaient l’emplacement apocryphe du palais d’Ulysse, je n’en montrai rien, petite fille trop heureuse de partager avec son héros de père ce goût immodéré pour L’Odyssée. À cet âge, il existe une politesse qui tend instinctivement à ne pas contredire l’adulte et prend la forme d’une adhésion totale. Le faire-semblant est le masque de l’enfance. J’ai tellement prétendu y croire que j’ai fini par voir des murailles s’élever de ces pauvres cailloux et s’y dérouler le massacre des prétendants tel que je l’avais imaginé en écoutant, frissonnante de terreur, Gabriel lire et relire la scène. Mon père ne m’avait pas épargné l’assassinat de ces jeunes gens désarmés ni l’épuration des servantes qui étaient devenues leurs maîtresses. Laërte, Ulysse et Télémaque : la lignée, enfin reconstituée, tue, pères et fils ensemble dressés contre la meute. L’idée que L’Odyssée puisse receler une visée politique dans le fait de restaurer le pouvoir perdu du roi ne m’avait guère souciée à l’époque.

 

Je pensais que ça durerait toujours, forte de ce sentiment d’éternité propre à la jeunesse, jusqu’à ce que la conscience de la brièveté de la vie ne me saute au visage.

Un jour, j’ai sept ans, mon père m’annonce que je dois partir vivre chez ma mère, que c’est mieux pour moi. Il me l’a dit sans fioritures ni effusions, comme s’il était loin déjà, attiré ailleurs. Un simple fait est énoncé : « Le divorce a été prononcé par le juge – c’est quoi un divorce ? qui est ce juge ? se demande la fillette –, tu vas aller à Paris, chez ta mère. » La mère, c’est à peine si elle s’en souvient. Impression d’avoir par mégarde ouvert une porte sur une scène interdite. Envie de la refermer aussitôt. Mais le réel ne s’esquive pas quand il vous saisit par surprise.

« Tu comprendras quand tu seras grande. »

À partir de cette phrase, entre lui et moi, il n’y eut plus la possibilité de questions ni de réponses qui vaillent.

J’ai grandi, et je n’ai pas compris.

Nous nous sommes séparés aussi mal que possible. Du jour au lendemain, plus rien. Il a disparu. Pendant plus de trente ans. D’abord en Argentine, puis en Afrique, et, enfin, au Brésil. Hormis quelques brèves apparitions à des années d’intervalle, je n’ai plus vu Gabriel. Il est devenu un père qui ne faisait que s’en aller. Un intermittent de la paternité. Jusqu’à l’adolescence, j’ai collectionné les timbres, nos relations désormais circonscrites au registre épistolaire.

Il ne s’agit pas d’une séparation comme quand deux parties se divisent pour que chacune trouve son intégrité. Là, c’est un déchirement. La violence vient de l’interruption soudaine de ce pas de deux, cette chorégraphie ritualisée des gestes et des pensées qui s’est installée entre deux êtres dont l’un, encore trop jeune pour aspirer à quelque autonomie, dépend entièrement de l’autre. L’enfance est un état provisoire, on se sent forcément trahi quand on le découvre.

Comment aller dans cette autre vie, une vie sans père, sans repères ? À sept ans, on ne se le formule pas, on s’adapte. De ce temps d’après, ce temps de l’éloignement d’avec Gabriel, je retiens l’expérience de la perplexité, rien de plus grave, seulement un inconfort, une inquiétude durable. Pour lutter contre ce sentiment, j’ai été habitée par la volonté d’être conforme. Or, beaucoup de choses me distinguaient, ne serait-ce que d’avoir des parents divorcés. À l’époque, c’était encore peu courant, j’étais la seule concernée dans la classe. Néanmoins, sur les fiches qu’on nous demandait de remplir à chaque rentrée scolaire, figurait déjà cette possibilité-là. Nom du père, nom de la mère. Adresse de l’un, celle de l’autre. Que pouvais-je inscrire à côté de l’intitulé « Adresse du père » : poste restante, quelque part au nord-ouest de l’Argentine ? On ne se rappelle plus, adulte, combien ce genre de détail, désormais insignifiant, détenait le pouvoir de nous plonger dans un gouffre. Suivait la « Profession du père » ; même angoisse. Il y a un âge où l’on rêve de banalité, d’avoir des parents qui vivent ensemble dans un petit appartement, menant une existence bourgeoise, avec une mère au foyer et un père exerçant un métier courant. C’était loin d’être le cas. J’étais celle qui ignorait où son père habitait, ce qu’il faisait. Si Gabriel n’avait pas besoin de travailler pour vivre, il n’était pas pour autant oisif. Mais, être mû par un impératif d’action, ce n’est pas une profession. Au bout d’un moment, j’ai fini par inscrire : pilote. Cette qualité avait le mérite de justifier les absences et les pays lointains. Compte tenu du temps que Gabriel passait dans les airs, ça restait proche de la réalité.

Une petite fille fait de son père le personnage le plus important de son existence, la réciproque n’est pas invariable. Cela, je l’ignorais. Alors j’ai fait ma vie, construit une famille, à partir de ce seul bagage de sept années passées sous sa tutelle iconoclaste. J’ai avancé sans me retourner, dans le déni de la colère d’un abandon qui a sédimenté. J’ai fui l’enfance en évitant de me souvenir, au point de tout oublier. Au point d’avoir cru tout oublier. Car, au fond de soi, il y a une porte, puis une autre, plus discrète encore, qui dissimule un passage secret : la mémoire blessée y conserve les détails inhibés. Ce lieu singulier n’est pas celui du souvenir. Rares sont ceux pour lesquels ne coexistent pas deux vérités : une vérité imbibée des exigences du présent, une autre, refoulée, gisant au fond de la conscience. La première prend le pas sur la seconde, comme une sorte d’écran de protection. En chacun domine ce désir de substituer à la simplicité des faits une vision idéale. Jusqu’à ce que la mort sépare.

Jeune, on vit les choses sans vraiment les approfondir. Pourtant, elles s’inscrivent, indélébiles, et nous fondent. L’enfance est un vaste buvard, les paysages s’y fixent comme des taches d’encre, sortes de tests de Rorschach pour lesquels chacun livre ensuite l’interprétation qui lui convient. Le recours au paysage, peut-être est-ce là ce qui exprime le mieux les sentiments.

Le paysage de mon père, c’est la mer.

La mer et le ciel, quand ils se confondent dans le lointain.

Ces paysages oubliés et cependant fondamentaux soudain réapparaissent pour constituer un horizon. Et l’on s’aperçoit qu’on ne les a jamais quittés ; ils étaient là, inscrits en arrière-plan de chaque panorama, de chaque sentiment. L’enfance ne s’efface pas. Pas plus qu’on n’efface le père.

Dans ma tête, le flipper a cessé de clignoter. En lettres lumineuses s’inscrit le mot Tilt. Faire tilt signifie échouer. La partie s’interrompt parce que le joueur a brusqué l’appareil. Mais « tilter » indique aussi : comprendre enfin, d’un coup. Des souvenirs s’éveillent. Une autre partie peut commencer.

Gabriel a mis sept mois pour mourir.

Game over.

And I tilted on him.

 

Le vendredi 23 mars 2018, je reçois un sms dont l’émetteur n’est pas enregistré dans mon répertoire : « Bravo pour ton livre. Il est vraiment super ! Ta sœur. » Un flou de quelques secondes avant de me rappeler cette demi-sœur, née d’un premier mariage de mon père. Et de son frère. Depuis quand ne l’ai-je plus vue ? Au moins trente ans. Une vie. Le temps d’avoir des enfants, de divorcer, de changer de pays, de métier, d’écrire deux livres dont le dernier venait de paraître. Un fossé temporel qui réduit l’échange possible : « Merci. Je t’embrasse. Marianne. »

Le lendemain matin, samedi 24 mars, à 10 h 18, cette sœur surgie d’outre-tombe m’écrit : « Marianne, papa vient de mourir ce matin. Je vais prévenir notre frère. Je t’embrasse. » Deux éléments concomitants me surprennent : la redécouverte d’une appartenance familiale et la mort de celui qui nous reliait. Je note qu’elle écrit « papa ». Elle aurait pu mettre « notre père ». Notre Père qui êtes désormais aux cieux. Ou en enfer.

D’elle, je conserve l’image d’une étudiante hippie, souvent vêtue de violet, d’obédience maoïste. Elle étudiait l’arabe et l’histoire à la faculté de Nanterre, dans les années 1970. Son petit ami vietnamien arborait de longs cheveux, noirs et lisses. Tous les deux portaient des pantalons en velours côtelé à pattes d’éléphant et des besaces en bandoulière. Elle avait vingt ans, elle me semblait sérieuse et savante pour la fillette que j’étais. Ils se sont mariés, ont enseigné et eu des enfants. Désormais à la retraite, ils vivent paisiblement dans leur pavillon de la banlieue ouest. En apparence, des vies sans histoires. Mais toutes les vies ont des histoires. Elle est peut-être cette femme seule qui va chercher ses résultats au laboratoire de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, apprenant qu’elle a une maladie neurodégénérative. Elle prend le RER C pour rentrer dans la zone pavillonnaire où elle habite. Elle observe les autres ; elle qui n’a jamais envié personne se surprend à éprouver l’aigreur du malade devant le bien portant. Désormais, elle sait que ses pertes de mémoire n’ont rien à voir avec l’inattention. Elle se rassurait en se disant que chacun a vu sa mémoire immédiate décroître depuis l’utilisation des smartphones. Après tout, elle n’est pas la seule à être incapable de se rappeler un numéro de téléphone ou les codes d’un immeuble, ou encore le sujet du film de la veille, d’oublier d’acheter le pain ou de récupérer un vêtement au pressing : « Ça m’est sorti de la tête ! » En revanche, elle se souvient parfaitement du passé lointain, elle se sent fière de pouvoir encore donner l’adresse de ses grands-parents paternels à Oran ou celle de sa mère à Alger, réciter les noms de camarades de classe quand elle était à l’école primaire, en Algérie française, avant la guerre. Le passé est son cocon.

La sœur amnésique, que je ne connais pour ainsi dire pas, m’annonce par sms que je suis orpheline.

Ni mère ni père.

Dont acte.

 

Il paraît qu’on entre dans un mort comme dans un moulin . 2

Ça dépend des morts.

Le père n’est plus qu’un souvenir lointain.

Il n’y a pas d’utilité à aimer ou à détester ses morts, pourtant nous les aimons ou nous les détestons. Parce que seuls l’amour et la haine transcendent le temps et la mort. Avant de les oublier doucement. Quitte, parfois, à souffler sur les braises pour qu’ils se redressent de leurs tombeaux. Et moi de ranimer le foyer généalogique pour attiser une mémoire vacillante aux flammes de leurs apparitions fugitives. Car le fantôme de Gabriel n’apparaît pas seul : ses parents, ses épouses, ses enfants, les lieux de vie et les paysages traversés, les guerres aussi… Tout ce dont il est fait vient à sa suite. Chacun abrite un grand théâtre, il y a foule sur scène. Les morts, les vivants, qui nous ont façonnés ou détruits, avalanche de visages que l’on reçoit dès la naissance et avec lesquels il va falloir composer ou décomposer. La plupart des pièces qui se jouent ainsi apparaissent si crédibles que personne n’est tenté d’aller en coulisses voir ce qui s’y trame. Sauf celle dont Gabriel est le personnage principal.

Homme aux cent visages, homme en fuite.

Est-il un imposteur ?

À l’été 1984, l’université Harvard invite Italo Calvino à un cycle de conférences sur le thème : Six propositions pour le prochain millénaire. Il rédige les cinq premières : la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité. Il pense avoir le temps d’écrire la dernière aux États Unis. Il n’ira jamais, il est mort avant. Une hémorragie cérébrale. La sixième conférence avait pour titre « La Consistance ». C’est précisément celle-ci dont il avait décidé de reporter la rédaction. Dans l’un de ses contes, Le Chevalier inexistant, Calvino avait déjà abordé le problème : peut-on être sans exister ? Puis-je faire du père un être de chair, pas seulement un fantasme galopant ?

 

Comment mesure-t-on la consistance d’une vie ? Pour classer les grands crus, on mesure leur longueur en bouche. Si la caudalie s’évalue en secondes, les existences se calculent en années. Mais certaines années comptent triple. Tout est affaire de destin : les vies dites héroïques, en général, sont brèves et tumultueuses, à l’inverse d’un cru qui se bonifierait avec le temps, à l’abri dans la fraîcheur d’une cave. Le destin d’un héros est de périr, celui des vins est de bien vieillir. La persistance des arômes, pour un cépage exceptionnel, peut durer plus d’une quinzaine de secondes, une éternité. Le plus souvent, la caudalie ne dépasse guère les trois secondes ; elle ne définit alors plus que la médiocrité. La trajectoire du héros transperce les cieux telle une flèche qui atteint parfois l’Olympe, et les dieux, magnanimes, lui accordent cette forme d’immortalité qu’est la postérité, consignant ainsi la persistance du héros dans l’imaginaire collectif. Pourtant, il y a une exception : Ulysse, plus humain que ses semblables, dépourvu d’ascendance divine, auquel fut accordé la possibilité de vieillir et de devenir meilleur, comme un vin.

Intensité et pérennité sembleraient les fondements d’une vie consistante. Chaque famille comporte au moins l’un de ces personnages qui transcende la lignée et dont on conte les aventures d’une génération à la suivante. Ainsi vont les légendes qui, se transmettant de père en fils, permettent à l’un de ne pas mourir à la mémoire des suivants. Du côté paternel, mon arbre généalogique ressemble à un cyprès, si dense que pas un rameau ne se détache de l’ensemble. En apparence, c’est un bloc vert foncé, sans histoires, droit dans ses bottes. Sa compacité s’oppose à la sensualité du pin parasol qui étend ses branches sur le bleu du ciel méditerranéen, comme une odalisque son corps sur le divan d’une antichambre. Le cyprès n’est pas un arbre sous lequel on s’allonge pour s’assoupir et rêver. Pourtant, quelle meilleure cachette pour un secret de famille que la densité de sa ramure, plus serrée que des écailles ? Je me souviens avoir fait provisions des fruits du cyprès, si durs que nous, les enfants sauvages du Sud, nous les balancions en projectiles qui laissaient parfois des bleus. Pour compenser – ou pour éluder –, Gabriel m’a lu et relu L’Odyssée.

 

À certaines périodes de sa vie, mon père a possédé des vignes. Dans le Sud-Ouest, berceau familial, puis au Maroc, et enfin en Corse. Si dans différents pays il a investi dans la viticulture, ce n’était pas pour produire de grands vins, plutôt de ceux que l’on nomme vins de table dont la caudalie n’atteint pas les trois secondes. Ils ne se dégustaient pas, il arrivait qu’on les additionnât d’eau, sans les scrupules d’un amateur. Je n’ai pas connu les deux premières propriétés, en revanche, la Corse fut pour moi un territoire de vacances et de liberté. Maquis, arbousiers, eucalyptus, odeurs, rivière, mer, bateau.

Solenzara.

Il y avait une maison, à côté de celle de Tino Rossi. Qui connaît encore Tino Rossi ? Le père du Père Noël : « Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, avec des joujoux par milliers, n’oublie pas mes petits souliers. »

Celui qui n’existe pas.

C’est à Solenzara que j’appris que le père Noël n’existait pas. Je jouais avec le fils des gardiens, et j’allais toujours le chercher chez eux. La veille de Noël, alors que je m’étonnais qu’ils n’aient pas mis leurs souliers devant la cheminée, ils s’esclaffèrent, ajoutant qu’à six ans je n’avais plus l’âge de gober ces balivernes. Pourtant, j’ai fait semblant d’y croire, une dernière fois, comme on trébuche sur une déception sans en rien montrer. Soudain, je n’ai plus vu autour de moi que des adultes qui avaient perdu la trace de leur enfance. Ce fut un Noël sans magie, le dernier que je passai avec Gabriel. Et les derniers cadeaux que je reçus de sa part.

Sur cette île, mon père mit un terme à l’expérience vigneronne, dans le fracas des premiers attentats indépendantistes qui ciblèrent son domaine au milieu des années 1970. Souvent, il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Une qualité lui faisait défaut : Gabriel choisissait systématiquement l’associé qui ne convenait pas, au mieux un incompétent, au pire un type véreux. En Corse, il en fut ainsi. Suspecté de produire du vin frelaté et d’être à l’origine d’une escroquerie financière, le colon producteur financé par mon père vit sa ferme occupée et sa cave plastiquée. Cet attentat fut l’acte fondateur du mouvement nationaliste, il eut lieu le 21 août 1975 à Aléria. Deux hommes sont morts, côté forces de l’ordre, un autre eut le pied arraché. Ce ne furent pas les premiers cadavres, ni les derniers, qui jonchèrent sa vie. À son insu, Gabriel ne faisait pas les choses à moitié. À plusieurs reprises, il fut rattrapé par l’Histoire comme je le découvris à sa mort. Ne résistant pas à l’appel d’un possible destin, il s’engouffra dans chacune de ces brèches qui furent aussi des impasses.

Bref, il abandonna la Corse. Sans se retourner. Sans le moindre regard ni regret pour cette terre que j’avais eu le temps d’aimer d’un amour fusionnel et enfantin. Il est parti loin, en Argentine. Pas à Buenos Aires, mais dans un lieu sans nom que ne rejoint aucune route. Des centaines de milliers d’hectares dans le nord, au pied de la cordillère des Andes.

Inaccessible.

Et le père devint fantasme. Vingt ans dans la pampa, puis l’Afrique et le Brésil, sans passer par la case France, ni fille.

Mais un père absent n’en est pas moins actif dans la relation père-fille. Le vide qu’il a laissé, je l’ai comblé, adulte, avec des hommes fuyants, comme un mirage fuit à l’horizon derrière de hautes vagues de sable. Corruption sentimentale consentie : plus je m’approchais, plus ils s’éloignaient, se dérobant au réel. Des êtres sur lesquels on ne pouvait compter, aussi inconséquents que le fut Gabriel. Des êtres mal aimés parce que aimés comme des pères qu’ils n’étaient pas, par une fille qu’ils n’avaient pas. Et moi de répéter le lien père-fille tel qu’il s’était figé à l’instant de la séparation.

Intimes récidives.

Jusqu’à ce que la réalité de la mort ne stoppe net le fantasme.

Sartre écrit dans Les Mots3 : « Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. Par chance, il est mort en bas âge. » Dans l’émission « Radioscopie » de Jacques Chancel, en 1973, on entend sa voix nasillarde : « Je pense que ça a été très important de ne pas avoir de père. Un enfant subit toujours l’influence de son père, sur le plan des professions, de la propriété, d’une foule de choses que le père a déjà héritées des autres et qui font comme un destin. Moi, (…) je n’ai pas été commandé, ce qui m’a sans doute donné mon sentiment de liberté. Donc, je ne peux pas dire que mon père m’ait jamais manqué. Ça a été une photo pour moi, dans la chambre de ma mère, et c’est tout. »

Mais l’éloignement précoce du père n’a rien à voir avec sa mort. Ce sont deux clefs du destin bien différentes. Privé de père, Sartre a été obligé de s’inventer. Dans mon cas, une attente inconsciente est demeurée, que rien ni personne n’a pu combler. Il a fallu que survienne la mort tardive de Gabriel, si peu encombrant qu’il en était devenu envahissant, pour que cesse la réitération d’un écho affectif délétère. Pour ne plus prononcer ce Pour toujours qui vient du temps où le temps n’existait pas encore. « Pour toujours, mon amour », chaîne de vingt lettres et de six syllabes, plus lourde que le plomb, qui entraîne vers le fond tous ces corps adultes lestés de leurs blessures d’enfance.

 

Existe-t-il des vies plus consistantes que d’autres ? Une vie « bien remplie » peut-elle être considérée comme plus consistante ? La vie suspendue de Pénélope contre celle, tumultueuse, d’Ulysse. La reine d’Ithaque, reléguée à la broderie d’un linceul, à ses pelotes de fils. Pourtant, sans Pénélope, sans ce foyer qu’elle préserva vingt ans de la concupiscence des prétendants, point d’Odyssée. Plot, en anglais, c’est l’intrigue : elle maintient son pouvoir autrement, par la ruse, comme son époux auquel il semble qu’elle soit demeurée fidèle malgré le désir qu’elle a nourri pour ces hommes jeunes et vigoureux. Désir que la postérité n’a pas retenu : la reine a vibré sous les regards d’Antinoos et d’Eurymaque, c’est écrit dans L’Odyssée. Regards qui confèrent à Pénélope une consistance autre que celle qui la lie à Ulysse.

Qu’est-ce qui donne à une vie sa valeur ? Celle d’Arnaud Beltrame était-elle plus estimable que l’existence de la femme qu’il a cru sauver parce qu’il était officier de gendarmerie ? Elle n’était que caissière, ses études supérieures la destinaient à autre chose. Elle gagnait sa vie en la perdant, sans avoir choisi l’ennui d’une tâche itérative. L’irruption du drame dans la banalité de son existence a changé la donne, sans pour autant faire d’elle une héroïne. L’héroïne, c’est d’abord une drogue. Le héros, c’est l’autre, l’homme.

Contre l’avis du responsable de l’assaut, Beltrame s’avance, les mains levées : « Lâchez l’otage et prenez-moi à sa place ! » Elle pourrait même se sentir coupable d’avoir provoqué à son insu ce sacrifice : sa vie banale contre celle, dense, du commandant-sauveur. Mais sans elle, serait-il identifié à un héros ? Sa mort n’a de consistance que parce qu’elle est vivante. Et les deux d’être à jamais liés. Elle ne lui avait rien demandé, ni de la remplacer, ni de la sauver. Beltrame a décidé seul. Malgré elle, elle a fait de lui un héros. Elle, plus que le djihadiste. Arnaud Beltrame est tué en ignorant le destin national qui lui échoit. Un an plus tard, près de deux cents rues françaises portent le nom du gendarme. Dans La Vie de Galilée, Bertolt Brecht qualifie de « Malheureux le pays qui a besoin de héros ».

Qui a besoin de héros ? L’enfant qui se sent faible. En principe, cela disparaît à l’âge adulte. Mon regard de fillette aimante fit de Gabriel une figure d’absolu paternel. Quel regard celle qui a grandi peut-elle désormais porter sur cet homme insaisissable ? Comment même y prétendre sans tenter de révéler au préalable les traces effacées de son histoire comme un enquêteur prélève des indices invisibles sur une scène de crime ?

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