Heureuses nouvelles sur avions en papier

Juan Marsé · Chapitre 3 sur 8

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Heureuses nouvelles sur avions en papier

Chapitre 1

TABLE DES MATIÈRES

 

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

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1

 

— Et n’oublie jamais que le véritable amour que tu puisses mériter d’une femme ne sera pas celui que tu cherches, mais celui dont tu ne savais pas que tu le cherchais.

Ce fut le dernier conseil que Bruno reçut de son père, trois jours avant son quinzième anniversaire, alors qu’il espérait ne jamais le revoir de sa vie. Après avoir réfléchi quelques secondes, le garçon répondit, d’une voix presque inaudible :

— Oui.

Bruno était un adolescent silencieux et farouche, tapi derrière une timidité stratégique précocement élaborée. Ses parents, Amador et Ruth, s’étaient séparés quand il avait neuf ans. Ils s’étaient connus dans une communauté hippy d’Ibiza vers le milieu des années soixante-dix, plus tout jeunes déjà, lui trente-cinq ans et Ruth trente-deux, et cela avait été un coup de foudre, empêtré dans le tourbillon des changements et des incertitudes que vivait le pays à l’époque. Amador Cano Raciocinio était né à Mugía, petite ville de la province de La Corogne, et avait grandi à Barcelone, où ses parents avaient émigré au début des années quarante. Ex-séminariste et ex-vendeur ambulant de matelas et d’une marque de barres chocolatées, il se vantait dans la communauté d’avoir dirigé des séminaires à l’Université de Berkeley, donnait des cours de yoga et de solfège et jouait de la clarinette. C’était un type rougeaud, bisouilleur et plein d’esprit, l’ami qui plaît à presque tout le monde avant de rendre involontairement presque tout le monde malheureux. Les femmes voyaient dans les yeux bleus de cet expert en liturgies pacifistes et confitures maison des rafales de vent et de liberté, mirage qu’il entretenait. Ruth était une beauté brune à l’état brut, d’apparence discrète et soumise, à la peau tachée de son et au regard langoureux, un regard qui sans qu’elle s’en rende compte irradiait une ferveur sexuelle. Tout juste séparée du propriétaire d’une buvette de Santoña, elle était arrivée à Ibiza main dans la main avec un photographe qui l’avait abandonnée au bout de deux mois. Elle cuisinait de délicieuses croquettes qu’elle vendait bon marché et confectionnait des roses en laine et d’autres fleurs décoratives de couleurs voyantes avec toutes sortes de tissus. Bruno avait été un bébé désiré par Ruth, mais pas par Amador, et il était né dans un lit de fleurs où se mêlaient et se confondaient roses vraies et fausses roses, bercé par des chansons des Pink Floyd, des rites contre-culturels et des effluves de marijuana et de pâte de coing artisanale.

À l’automne 1983, cherchant son chemin dans une évanescente atmosphère chargée de sexe, d’utopies et de fumée, Ruth se posa la question de l’avenir de son fils et du sien propre. Lasse des infidélités éhontées et des combines professionnelles d’Amador, motifs de disputes et de heurts incessants, elle proposa une séparation temporaire, pour réfléchir. Elle pensait aller passer deux mois à Barcelone avec le petit. Silvia Fisas, une amie désenchantée de la communauté, venait d’y ouvrir une boutique de vêtements d’Ibiza dans le quartier gothique et lui proposait une place de vendeuse. Amador ne s’y opposa pas, mais lui demanda néanmoins de reporter son départ d’une semaine. Il promettait de s’amender. Mais deux jours plus tard, par un après-midi venteux et bruineux, il partit à bicyclette donner un cours de yoga et ne revint pas. Ni le lendemain, ni la semaine suivante. Ruth liquida alors son petit commerce, prit l’enfant avec elle et partit pour Barcelone.

Un an plus tard, elle reçut une carte d’Amador, postée à Marrakech, dans laquelle il lui demandait pardon et annonçait sa prochaine arrivée à Barcelone et son désir de réconciliation. Mais il ne se montra que cinq ans plus tard, en route pour le Népal, dans les monts de Mustang où, à ce qu’il dit, il devait rejoindre une auteure de romans policiers majorquine à qui il avait donné des cours de solfège et de clarinette dans une communauté de Tenerife. On était au début du mois de juin et il expliqua qu’il logeait depuis un mois dans une pension bon marché du quartier de la Ribera et enseignait le yoga tantrique à une chanteuse de rancheras mexicaine. Il avait le crâne rasé, était vêtu d’une tunique de lama tibétain couleur safran et portait sur son dos un petit sac de randonnée kaki, et sur la poitrine un chapeau de charro et sa clarinette. Sur le sac, on pouvait lire FENG SHUI, écrit au feutre. Ruth lui dit qu’elle était prête à tout lui pardonner, excepté qu’il se présente devant son fils habillé en clown.

— Comment peux-tu dire ça, voyons ? se lamenta Amador. Ils ne nous feront pas bouger, tu te souviens ?

— Mais tu n’as cessé de bouger toute ta vie !

— Si tu veux dire que j’ai foiré un tas de fois, surtout avec toi, je l’admets et je te demande pardon. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler.

— Ah. Pas de ça.

— Je veux parler de nos convictions, de nos aspirations.

— Je vois. De nos aspirations.

— Bien sûr. Moi je soupire encore après les lointains jardins de Cordoue.

— Ah. De Cordoue.

Elle ne le regardait pas en face. Elle souriait imperceptiblement et regardait ses ongles. Amador se souvint que ce geste, d’écouter ses excuses en regardant ses ongles, précédait presque toujours le pardon qu’elle ne savait pas lui refuser.

— We shall overcome, tu te souviens, Ruth ? ajouta-t-il. Tu seras contente d’apprendre que je ne fume plus de marie-jeanne ni d’Ideales puantes, je suis une autre personne en quête d’une autre personne. Ou vice versa. Tu sais quoi ? j’ai réfléchi à la question et je suis décidé à préparer une licence de bouddhisme. – Il la regarda du coin de l’œil, pour jauger son humeur et ajouta d’un ton moqueur : – Il est plus que démontré que la réserve spirituelle de l’Occident n’est pas l’Espagne, si seulement, et que ni la montagne de Montserrat ni le Barça ne sont la réserve spirituelle de la Catalogne, alors notre truc à nous…

— Bon, ça va, tu restes dîner ? J’ai fait des macaronis.

Cette visite inattendue fut une formalité désagréable. Bruno ne pouvait comprendre que sa mère reçoive cet homme comme s’il ne s’était rien passé. Après l’avoir salué cérémonieusement, mais avec une mauvaise humeur mal dissimulée, le garçon s’était enfermé dans sa chambre.

Ils occupaient, à l’entresol du numéro 7 de la rue Congost, dans le quartier de Gracia, un appartement modeste loué à une tante de Silvia Fisas, l’amie ex-hippy, dans la boutique de laquelle Ruth continuait à travailler et à vendre ses fleurs en laine. Bruno, après avoir fréquenté sans entrain et guère de profit une école publique du quartier, était sur le point d’entrer comme apprenti dans une pâtisserie de la plaza del Sol, dont le patron était marié avec une cliente de Ruth. Pour commencer, il serait garçon de courses. Amador dit qu’il aurait préféré que son fils choisisse la clarinette plutôt que les percussions – il l’entendait cogner sur son tambour dans sa chambre –, mais une clarinette en si mineur, comme la sienne, qui exigeait une oreille privilégiée et une sensibilité supérieure. Il montra à Ruth un avion en papier journal qu’il lui dit avoir ramassé un peu plus tôt dans la rue, en face de la maison, ajoutant qu’il pensait l’emporter avec lui au Népal, parce qu’il lui porterait chance.

— Regarde ce qui est imprimé sur les ailes, ajouta-t-il. Lis. « Chocolat noir ». Et ici « Petits-beurre et biscuits ». Un code secret ? Un mot de passe ? Non, ma chère Ruth, un présage, un signe du destin. L’avenir sera doux. De plus, je jurerais que c’est mon fils qui a fait ce petit avion, parce que même s’il est vraiment grossier, il est comme ceux que je lui faisais quand il était gosse, là-bas sur nos chères plages de Shangri-La, je ne sais pas si tu t’en souviens…

— Arrête, s’il te plaît, murmura-t-elle. S’il te plaît.

Ruth essaya de cacher la tristesse de son regard sous sa chevelure bouclée, et ressentit soudain une vague de chaleur et un chatouillis sous la plante des pieds. Elle était à la plage et marchait sur le sable chaud, en écoutant la paisible rumeur de la houle, et elle écarta ses cheveux avec sa main et renversa avec une mélancolique indolence sa tête sur son cou, offrant son visage à la brise marine, mais aussitôt après elle vit ses pieds nus sur le carrelage de la salle à manger, et alors elle se retourna et s’en alla dans sa chambre d’un pas rapide, en laissant Amador, celui d’hier sur la plage comme celui du jour dans son appartement, absolument sans voix. Des jours heureux de fleurs et de miel, elle gardait sa belle tête bouclée et l’habitude de marcher pieds nus chez elle. Assise sur son lit, elle chaussa ses pantoufles avec une certaine précipitation.

Quand elle revint dans la salle à manger, Amador lui dit que sa peau était aussi belle et aussi parfumée que toujours. Il lui demanda aussi de bien vouloir convaincre Bruno de cesser de lui dire vous et de le tutoyer, et lui annonça qu’avant de s’en aller il voulait parler en tête-à-tête avec le garçon.

— Merde, qu’est-ce qu’il fabrique à taper sur ce tambour ?

— Rien, je suppose. Il aime ça.

— Et pourquoi il m’appelle M. Raciocinio au lieu de papa ?

Ruth fixa ses joues cendrées, hâves et mal rasées.

— Il a toujours eu beaucoup de respect pour toi…

— Vraiment ? Ça, c’est quelque chose. Tu ne lui as pas appris les bonnes manières ? Comment a-t-il pu avoir une idée pareille ?

— Je ne sais pas. Demande-le-lui, il est dans sa chambre.

— Il va falloir qu’il m’écoute. Il va avoir quinze ans. Je suis encore son père, je suis encore Amador. Ou vice versa.

Prodigue en artifices pour éluder ses responsabilités, ou les faire endosser par d’autres, dans sa voix miséreuse nichait une nostalgie arcadienne, un ronronnement dans l’obscurité, quelque chose que Ruth captait encore malgré elle. Pour Bruno, toutefois, rien de tout cela ne signifiait quoi que ce soit, excepté de mielleuses arguties de parasite. Il se rappelait la douceâtre et persistante odeur de pâte de coings de ses mains, et pas grand-chose de plus. Si bien que pendant qu’il en apprenait sur Krishna et les mystérieux avatars d’une vie errante en quête de l’Atman, le lieu lumineux où vit l’âme, précisa M. Raciocinio, pendant qu’il écoutait son laïus décidément casse-pieds sur le seuil de sa chambre, dans une posture maladroite, mais en maniant ses baguettes de tambour devant son visage, en guise d’autodéfense, et les yeux mi-clos, comme plongés dans une invincible somnolence, en moins d’une minute cet homme qui se prétendait son père s’était changé pour lui en vagabond cinglé, en escroc, en ventriloque marchand d’impostures et de bobards, en pathétique survivant d’un échec ou d’un étrange malentendu avec le monde. Merde, pourquoi veut-il savoir si c’est moi qui ai fait cet avion en papier qu’il a trouvé dans la rue ?

— Je ne sais même pas comment on les fait, Monsieur Raciocinio, allégua-t-il.

— Bien sûr que si, mon garçon. C’est moi qui t’ai appris – ses yeux noyés dans de l’eau bleue le regardaient avec affection. Ce sont des choses qu’on n’oublie jamais. Elles volent, mais on ne les oublie pas. Sûr que chaque avion que tu lances est un rêve qui prend son vol…

Rien à foutre des rêves qui volent, rien à foutre de tout ce que tu dis qui vole, Monsieur Raciocinio, pensa-t-il tout en se frappant la poitrine avec les baguettes et en regardant le plafond d’un air distrait. Son père les lui ôta des mains sans brusquerie, en souriant, puis, dans un geste soudain, qui semblait davantage obéir à un chagrin qu’à une effusion affectueuse, il lui prit la tête entre ses mains.

— Voler, flotter, rêver peut-être, voilà la question, dit-il avec une glaire insidieuse emmêlée dans la voix. Tu te souviens de la chanson ? Sur la mer courent les lièvres, dans la montagne les sardines… Ce qui ne veut pas dire que toute la montagne soit de l’origan, bien sûr. Mais les yeux toujours dans le rétroviseur, hein ? parce qu’il faut savoir regarder le passé si nous voulons voir le futur. Car même si tu ne peux pas les voir, mon cher fils, les jardins sont de plus en plus proches…

Et ta putain de sœur, connard, se dit Bruno en fermant les yeux. Ce qu’on ne voit pas n’existe pas, et ce que rêve un charlatan siphonné et crève-la-faim existe encore moins, c’est du pur baratin. Ses mains bigotes posées sur sa tête sentaient maintenant la pâte de coing maison rancie, et sa voix aussi. Brusquement, il se vit retenu dans un passé pour lequel il ne ressentait qu’incrédulité et indifférence, prisonnier d’expériences vécues qu’il refusait d’accepter, tandis que cette voix à laquelle il ne pouvait non plus donner crédit émergeait d’un paysage irréel en dessinant des scènes où se confondaient la rêverie et la supercherie, le vécu et l’imaginé. Chants et guitares autour de feux de camp au bord de la mer, papillons de nuit voletant dans la fumée, filles aux cuisses dorées avec des fleurs sur la tête. L’enfant hippy reçoit des leçons de clarinette à cheval sur un dauphin, ou bercé dans une barque pleine de coings, ou gambadant tout nu sur la plage, ou sur un tapis de marguerites et de coquelicots qui s’étend de la maison jusqu’à la mer. L’anniversaire le plus joyeux et le plus animé de sa mère, croquettes et pots de confiture artisanale au petit marché de Punta Arabí, et elle assise derrière son étalage, seule et pleurant. Psaumes et méditations et son père marchant nu avec une longue natte qui serpente de sa nuque jusqu’à la raie sombre de ses fesses. Sa collection de chemises à fleurs séchant au vent sur l’étendoir d’Arenas Blancas. Ses mains sur la clarinette se déplaçant comme deux araignées blondes et velues…

Alors qu’il lui expliquait comment il avait séduit sa mère sur un manège, elle chevauchant un requin et lui une sardine, on entendit un fracas de vaisselle, une assiette ou une tasse se brisant sur le sol de la cuisine, et la voix éteinte de Ruth, comme si elle se parlait à elle-même :

— Mensonge.

Sans que son visage souriant s’altère, et tout en regardant les baguettes de tambour dans ses mains comme si brusquement il ne savait plus quoi en faire, Amador tendit l’oreille, au cas où viendraient d’autres commentaires.

— Pas grave. À Ibiza, elle laissait toujours tomber les assiettes, tu te souviens ?

— Non, monsieur.

— Ne m’appelle pas Monsieur, merde. Je te disais qu’elle avait les mains qui flageolaient, ta mère.

— Ouais.

Ce qui le faisait souffrir, c’était que Bruno ne lui propose pas d’entrer dans sa chambre, qu’il en bloque la porte avec son dos et un pied indolemment appuyé contre le montant, mais ce qui lui faisait encore plus mal, c’était qu’il refuse de le tutoyer et qu’il s’adresse à lui par son deuxième nom de famille, si prétentieux et tonitruant.

— Mais bon, mon fils, ce que je t’ai raconté, c’est ce qui s’est passé.

— Vraiment ?

— Absolument. Mot pour mot.

— Ouais.

— C’est ta vie. Et tu n’as aucune raison de te désoler ni d’avoir honte de quoi que ce soit. C’est moi qui te le dis.

— Ouais.

— Qu’est-ce que tu as, alors ?

— Eh bien, écoutez, je ne sais comment dire. Non, sérieusement. C’est que… c’est que je ne sais pas de quoi vous me parlez.

Amador souffla bruyamment, avec patience. C’était un hippy vétéran et pragmatique, habitué à susciter la méfiance.

— Quand est-ce que tu pigeras, mon garçon ? Dis-moi, ta mère ne t’a pas parlé de notre vie en communauté, là-bas, dans l’île ?

— Si, un peu. Mais ce n’est pas ça, en fait. Ce qu’il y a… – il hésita un instant, écoutez, Monsieur Raciocinio, c’est que je n’arrive pas à y croire. Qu’est-ce que ça veut dire, ce qui est écrit sur votre sac à dos, Feng shui ?

— Ça veut dire eau et vent, la force tellurique du globe terrestre.

— Ah, d’accord. Vraiment, je vous le dis sérieusement, j’aimerais bien croire à tout ça, mais bon…

— Écoute, mon fils, je vais te dire quelque chose. Dans ce monde, ceux qui ne croient en rien ne se délivrent pas eux non plus de leurs angoisses. Je ne sais pas si croire en Dieu ou au diable sert à quelque chose, mais je sais que si l’eau et le vent sont là, c’est qu’il y a une raison…

— Oui, mais ce qu’il y a, c’est que tout ce que vous me racontez, excusez-moi de vous le dire, mais… je n’arrive pas à y croire. Voilà ce qu’il y a.

— Ce qu’il y a, c’est que tu es devenu adulte avant l’heure, dit Amador. Savoir ce que ta mère t’a raconté. Les femmes sont une énigme, tu sais ? Surtout celles qui veulent nous protéger. Tu seras bientôt un homme, alors je vais te dire quelque chose à leur sujet. N’oublie jamais… Tu m’écoutes ?

— Oui, monsieur.

Un peu après, quand Ruth les appela pour dîner, Amador alla dans la salle de bains avec son sac à dos et les baguettes de tambour, et il y resta enfermé plus longtemps que la normale. Bruno l’entendit se moucher bruyamment à plusieurs reprises. Puis il l’entendit se gargariser, très fort et sur différents tons. Ruth avait l’air de ne vouloir s’apercevoir de rien. Le garçon remarqua l’air abattu de sa mère et eut peur que d’un moment à l’autre elle ne se mette à pleurer. Il lui dit qu’il ne voulait pas s’asseoir à table avec M. Raciocinio, qu’il ne se sentait pas bien et qu’il allait se coucher, et il ne l’écouta pas quand elle lui demanda d’au moins lui dire au revoir. Il retourna dans sa chambre, dont il laissa la porte ouverte pour entendre ce qui se disait dans la salle à manger.

Au cours du repas ce fut la voix de son père qui prédomina, il s’embrouillait dans de longues explications sur des projets de voyage confus, des révélations et de nouvelles façons de gagner sa vie en se fondant sur des analogies, des miroirs et des correspondances, obstinément déterminé à prétendre que tout cela devait avoir un sens tantrique, jusqu’au moment où, brusquement, il avoua que de toute façon, pour certaines choses, il commençait à se sentir vieux, las et vulnérable. Il lui dit que chaque fois qu’il jouait à la clarinette la chanson qu’elle avait tant aimée, celle qui dit « le cerisier rose qui a poussé dans un coin de ton jardin », il pensait à ses seins de pomme. Il y eut quelques minutes de silence, qu’il rompit d’une voix presque inaudible avec des mots qui semblaient de consolation, puis les pieds d’une chaise crissant sur le carrelage, un autre long silence – merde, ils s’embrassent ? pensa-t-il –, qui s’acheva dans un sanglot, de qui ? et dès lors sa voix ne fut plus la même :

— Je veux que tu saches que je te suis reconnaissant de ton accueil, Ruth. Je n’en attendais pas moins de toi… – Son ton baissa à nouveau et voilà qu’il ne restait plus rien de cette cadence arcadienne. Je vous ai un peu déçus, je le sais. Un homme doit être responsable de ses affaires. Mais c’est que moi, je n’ai pas d’affaires, je n’en ai jamais eu, moi j’ai… des chemins. Et mon pèlerinage est silencieux et étrange, comme celui des araignées, dont tu avais si peur quand nous vivions ensemble, tu te souviens ? Je sais où je vais, je sens l’univers battre dans mes tempes. Ce nouveau voyage, par exemple… Quoi que, maintenant, disons qu’il est probable que je tarde un peu à partir, je dois m’occuper de certaines choses avant. Il n’y a aucune urgence non plus, enfin, je ne sais pas, à vrai dire rien n’est encore décidé… – un autre sanglot, non identifié lui non plus, et il ajouta : S’il te plaît, Ruth, il n’y a pas de quoi se lamenter. En fait, tout ça est encore un peu flou, tu sais ? Là tout de suite, la pension où je loge, tellement recommandée par des amis, est en vérité un bouge minable, et en plus ils sont en travaux, ce n’est pas que je m’angoisse facilement, mais quelque chose pourrait arriver, je pourrais me retrouver demain à la rue… Crois-tu que tu pourrais… que tu pourrais m’héberger ici provisoirement, Ruth ? Deux ou trois jours, pas plus, chère Ruth ?

À nouveau le crissement des pieds de la chaise et un long silence. Bruno tendit l’oreille, dans l’attente de la réponse de sa mère.

— Pour ma part… commença-t-elle, puis, après une pause : Mais je crains que ce ne soit pas possible.

— Pourquoi ? Rien que pour quelques jours…

— Ton fils n’a pas oublié et il ne t’accepte pas. Tu ne t’en es pas rendu compte, peut-être ?

— Hum, le petit est un peu insolent, tu ne trouves pas ?

Un silence.

— Mais il ne ment jamais, susurra Ruth.

— Il est en rogne contre le monde entier. Et c’est bien dommage. Dis-le-lui – et sur un ton conciliant il ajouta : je n’ai jamais levé la main sur lui, tu le sais. Dans la cabane de la plage on était bien tous les trois, ne me dis pas le contraire. Si tu crois au karma, tout revient, tout redeviendra comme avant. Tu avais peur des araignées, tu te souviens ? Dis-moi une chose, Ruth… Tu y étais heureuse, pas vrai ?

Nouveau silence. Le sifflement d’un siphon dans un verre.

— Tu souffres toujours d’arachnophobie, ma chère Ruth ?

La réponse tarda un peu.

— C’est quoi, ça ? Quelque chose de mauvais, sûr.

— Oh, non, c’est un mot nouveau – nouvelle pause. Tu as toujours eu peur de la nouveauté, n’est-ce pas, Ruth ?

Peu après, il décida de s’en aller, mais avant il retourna s’enfermer un moment dans la salle de bains. Il dit au revoir à son fils dans le couloir et à travers la porte, que Bruno n’ouvrit pas en dépit de la demande insistante de Ruth, on n’entendit qu’un « salut » sourd, comme si le garçon parlait sous un tas de draps. Simulant une force d’âme exemplaire, Amador ordonna à Ruth de ne pas insister, et elle, nageant dans un océan de doutes, soumise, résignée une fois de plus à sa fragilité, elle l’accompagna en silence jusqu’à l’entrée, où elle lui fit cadeau d’un foulard bleu à points blancs qu’elle lui noua autour du cou, lui donna un baiser sur la joue puis lui ouvrit la porte. L’irréductible hippy prit congé sans dire grand-chose, en gardant difficilement l’air supérieur de ses meilleures années, clarinette en bandoulière et sourire indemne mais forcé sur son visage dévasté, brûlé par le soleil de la défaite.

Le lendemain, dans la salle de bains, Bruno récupéra une de ses baguettes de tambour. Il ne put trouver l’autre. Le temps passant, de tout ce que son père avait fait et dit ce soir-là, il ne se souviendrait que de cette baguette perdue et de ce conseil inattendu, qui semblait impliquer à la fois une excuse et une devinette, au sujet de ce qu’on cherche toujours chez les femmes, et de ce qu’on finit par trouver.

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