Heureuses nouvelles sur avions en papier

Juan Marsé · Chapitre 4 sur 8

Pages du PDF

Heureuses nouvelles sur avions en papier

Chapitre 2

2

 

Deux mois plus tard, par un chaud samedi de début août, Bruno sortit de la pâtisserie Rosich y Hnos, plaza del Sol, où il travaillait depuis trois semaines, et il rentrait chez lui à pied quand il se retrouva soudain en train de marcher dans une rue parsemée d’avions en papier. Étourdi par le soleil implacable de deux heures de l’après-midi, et le cœur un peu soulevé par l’odeur douceâtre qu’il rapportait de la pâtisserie, voyant répandus sur le sol une telle quantité d’avions, il eut peur d’être en proie à une hallucination ou à un mirage, mais en vérifiant la plaque de la rue il constata qu’il ne rêvait pas et qu’il ne s’était pas perdu : il était dans sa propre rue, la courte et étroite rue Congost, non goudronnée et aux trottoirs défoncés. Les petits avions recouvraient une partie du caniveau en face de chez lui, il y en avait une trentaine ou plus et ils avaient été grossièrement fabriqués avec des pages de journal et de vieilles B.D. Ce n’étaient pas de ces avions stylisés et aérodynamiques, ils étaient pliés selon le modèle ancien, avec des ailes, un double museau pointu et la queue dressée. Toujours en proie à son étourdissement, il en vit un tomber en piqué au milieu de la rue et un autre planer et atterrir à ses pieds. Il le ramassa et lut sur ses ailes : « Aujourd’hui, au parc Güell, goûter pour enfants avec chocolat chaud ».

Il s’arrêta un instant et regarda autour de lui. Il n’y avait personne. La musique d’une radio sortait de la fenêtre de Mme Candelaria. Il crut entendre la voix cassée d’un perroquet et il leva les yeux vers le balcon débordant de géraniums et d’œillets de la vieille Mme Pauli. Aveuglé par le soleil, il parvint à voir le bras nu et maigre s’écarter de la rambarde après la première impulsion, la main s’ouvrir en l’air et libérer un autre petit avion en papier qui amorçait un vol vers le haut, en direction du bleu intense et lumineux ; puis l’avion sembla s’arrêter un instant et tourner, comme un oiseau désorienté, pour retomber aussitôt en vrille dans la rue, tandis que le bras de la vieille dame encore levé disparaissait du balcon.

Peu après, Bruno entrait chez lui. Sa mère l’entendit arriver de la cuisine.

— Mme Pauli te demande de monter la voir.

Il accrocha sa veste sur le dos d’une chaise et resta planté là, les yeux au sol. La table était déjà mise.

— Maintenant ?

— Elle veut te parler.

— De quoi ?

— Elle ne me l’a pas dit.

Ruth sortit de la cuisine, tout échauffée, en nouant ses cheveux sur sa nuque avec un ruban. Elle désigna une vieille écharpe rouge qui pendait au dos d’une chaise.

— Par la même occasion apporte-lui cette écharpe. On mangera quand tu reviendras.

Bruno claqua la langue, contrarié.

— Quel délire elle nous fait encore. Elle est chaque jour un peu plus cinglée.

— Tu sais que je n’aime pas que tu dises ça, mon fils.

— Tu as vu ce qu’elle fait des B.D. que tu lui as données ?

— J’ai vu.

— Elle les déchire pour faire des avions en papier.

— Allons, comme si ça t’importait beaucoup.

— Elles étaient à moi.

— Mais tu les avais oubliées dans un tiroir. Tu ne lis plus ce genre de choses, tu es grand maintenant.

— Et qu’est-ce qui lui prend de lancer des avions ?

— Elle dit que c’est pour les enfants qui jouent dans la rue. Que veux-tu, c’est sa façon de se distraire, la pauvre femme.

— Jeudi dernier elle a lancé des petits-beurre. C’est le chien de M. Amadeo qui les a mangés.

— Bon, allez, prends l’écharpe et monte voir ce qu’elle veut, lui ordonna sa mère. Et surtout, regarde si elle fume. L’autre jour elle a éteint son mégot sur un écheveau de laine. Attends, dit-elle en voyant qu’il partait. Apporte-lui quelques noix, elle adore ça.

— Elle les jettera par le balcon, c’est sûr.

Sa mère le regarda d’un air sévère.

— Dis-moi. Tu seras aimable avec elle, d’accord ?

Presque tout ce qu’il savait de l’extravagante locataire du quatrième droite, c’était par sa mère et par les cancans du voisinage qu’il l’avait appris. Elle était connue dans le quartier comme Mme Pauli, et nombreux étaient ceux qui croyaient que c’était un diminutif de Paulina, mais en réalité elle s’appelait Hanna Pawlikowska. Elle était née à Varsovie, était âgée de soixante-dix ans et vivait à Barcelone depuis presque cinquante. Ruth disait qu’elle avait eu une vie triste, un vrai roman. Elle était arrivée très jeune, fuyant la guerre, et elle avait travaillé comme danseuse dans les revues musicales du Paralelo. Elle racontait que dans son pays, en Pologne, lors de l’invasion allemande, ses parents et presque toute sa famille avaient été internés dans des camps d’extermination et qu’elle ne les avait jamais revus, qu’elle pensait beaucoup à un fiancé qu’elle avait eu, grand, blond et très sportif, dont elle n’avait jamais su s’il était mort sur les voies de la gare Gdánski ou au front, ou bien s’il avait été lui aussi déporté à Treblinka.

À Noël 1941, Hanna avait fui Varsovie par les égouts, avec l’aide d’un officier allemand qui était tombé amoureux d’elle et qu’elle avait abandonné à la frontière suisse, et après de nombreuses péripéties elle avait réussi à gagner Zurich où elle avait retrouvé Irena, sa sœur aînée, mariée avec le pianiste d’une compagnie viennoise de revues musicales et d’opérettes qui faisait une tournée en Europe. Hanna avait alors vingt et un ans, elle avait suivi des cours de danse, était très belle et avait de jolies jambes, si bien que l’année suivante, quand la compagnie de revues était venue en Espagne, elle faisait déjà partie du corps de ballet. La compagnie s’appelait Les Viennois et ses représentations à Barcelone avaient eu un tel succès qu’elle avait décidé d’y rester. Pendant de nombreuses années elle avait monté des revues au théâtre Victoria du Paralelo, jusqu’au jour où elle fut dissoute. Irena et son beau-frère étaient morts depuis longtemps et à présent personne dans le milieu du spectacle ne semblait se souvenir de la ballerine Hanna Pawli, comme on pouvait lire sur les affiches. Elle était célibataire, vivait seule avec un perroquet bleu qu’elle appelait Jacinto, et l’unique parente qu’il lui restait était une nièce qui vivait dans le quartier de Sarriá et qui venait la voir deux ou trois fois par mois. La vieille femme touchait une maigre pension et gagnait un peu d’argent supplémentaire en confectionnant des fleurs en laine que sa voisine Ruth lui avait appris à tricoter en tirant parti de vieilles écharpes et de vieux pulls. Elle pouvait encore se débrouiller toute seule, mais monter et descendre les escaliers la fatiguait beaucoup, et de temps à autre Bruno, sur l’ordre de sa mère, se proposait pour aller à l’épicerie ou à la pharmacie, ou pour nettoyer la cage du perroquet, en échange d’une petite pièce.

Il montait toujours les marches en rechignant et en faisant la tête, contrarié. L’escalier raide recevait un rayon de soleil qui filtrait par la lucarne, ce qui ne l’empêchait pas d’être assez sombre. Les noix s’entrechoquaient dans le petit filet avec un son creux et plaintif, comme des poules qui gloussent. Il s’assit sur la dernière marche, prit une noix dans le filet et la cassa sous sa chaussure, en prenant soin de ne pas l’écraser. Le fruit rugueux dans la bouche, il repensa à sa forme si laide, comme un cerveau humain disséqué, et cette fois il l’associa confusément aux choses bizarres que Mme Pauli faisait et disait parfois. Il sonna en terminant de mastiquer sa noix. Il ne tarda pas à entendre, de l’autre côté, le bruit agile des talons.

— Qui est-ce ? dit une voix caressante derrière la porte.

— Bruno, le garçon de l’entresol.

— L’entresol ? Ouille, il ne faut pas que tu restes là, mon fils ! Soit on est au-dessus du sol, soit on est en dessous. C’est la vie.

— Oui.

La porte resta fermée. La voix caressante insista :

— Alors, qu’est-ce que tu fais à l’entresol, tu montes ou tu descends ?

Bruno s’arma de patience. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait la vieille folle parler de l’entresol comme si elle posait une devinette. Jamais il ne sut vraiment si elle plaisantait ou si elle était sérieuse.

— Je monte parce que ma mère m’a dit de monter, Madame Pauli. Uniquement pour ça.

La porte s’ouvrit en libérant une fragrance de talc et laissa paraître une petite figure toute ridée, le sourire jusqu’aux oreilles.

— Entre, mon chou. J’ai un service à te demander.

Peut-être à cause de la pénombre de l’appartement, bien que cela lui arrivât aussi en pleine lumière du jour, Bruno avait toujours l’impression de voir sur la figure de la vieille femme plus de traits qu’il n’y en avait, comme si son visage se mouvait sous l’eau en s’efforçant de figer une image stable. Les yeux pétillants, toute menue et le dos bien droit, complètement raide et avec une grande bouche luisante de rouge, elle avait généralement l’aspect d’un cacatoès pomponné et prétentieux. Ses cheveux noirs noués en un chignon très tiré sur les tempes faisaient ressortir ses petites oreilles. Ses yeux sombres de poupée, bordés de maquillage, sous des paupières asiatiques doucement chagrines, clignaient, souriants et las, teintés d’un bleu presque noir. Elle portait une robe de chambre mauve en satin avec des bordures rouges et s’aidait d’une canne à la poignée éburnéenne. Elle ne montrait aucun des signes de la fatigue propre à son âge, bien au contraire, elle se déplaçait vite et d’un pas sûr, avec un surplus d’énergie mal contrôlée et un peu abrupte, comme dans une imitation du pas suspendu de la cigogne, qui faisait de sa canne un ornement ou un complément de sa coquetterie plus qu’un appui.

— Viens avec moi, dit-elle en lui tournant le dos.

Il la suivit dans le couloir sombre, un bref trajet entre des murs à la tapisserie défraîchie et une double rangée de photos encadrées, auxquelles elle semblait toujours accorder une discrète attention. Sur presque toutes, le même ensemble de danseuses sur une scène, jambes en l’air et avec beaucoup de plumes et de paillettes, ou en tenue de ville et posant, souriantes, devant la porte du théâtre Victoria, dînant dans un restaurant, nourrissant les pigeons de la plaza de Cataluña ou embarquant toutes ensemble et très excitées dans une vedette du port. Un jour, Bruno s’était arrêté pour regarder la rangée de ces danseuses qui levaient la jambe à l’unisson sous les feux de la rampe, et il s’était demandé laquelle de ces joyeuses filles pouvait bien être Mme Pauli cinquante ans plus tôt. Il y avait aussi des humoristes et des musiciens en smoking blanc qui posaient, tout sourire, sur des photos de studio toutes dédicacées et signées. Et aujourd’hui, une fois de plus, son regard s’attarda sur le profil aguerri d’un jeune boxeur, torse glabre et poings nus en garde, qui posait sur une vieille photo aux couleurs passées avec une dédicace illisible et une date : Warszawa, 1939. C’était la seule à avoir un cadre doré. Dans le coin supérieur droit de la photo, on voyait une cage avec une perruche ou un canari de couleur jaune vif et un petit carton avec son nom : Janek. Chaque fois qu’il regardait cette photo en passant, Bruno se demandait quel étrange lien affectif il pouvait y avoir entre un boxeur et une perruche.

Quand il entra dans la salle à manger, dont le balcon sur la rue ouvrait sur une aveuglante explosion de lumière, le perroquet se balança sur le dossier d’une chaise et émit un grognement.

— Du calme, Jacinto, dit Mme Pauli en brandissant sa canne. C’est notre ami, le garçon de l’entresol.

— Sapristi ! Sapristi ! croassa Jacinto.

Mme Pauli tendit un doigt arthritique, le perroquet s’en saisit et fut transféré dans sa cage, accrochée à un portemanteau.

Un ennui estival et blanchâtre, comme d’une autre époque, flottait dans la pièce telle une poussière lumineuse, et Bruno y entrait toujours avec une indolence non exempte d’appréhension. Une table ronde avec trois chaises cannées autour, un divan avec beaucoup de coussins et de franges, dans un coin la petite table avec le vieux tourne-disque, le portemanteau sur pied avec le perroquet, d’autres photos encadrées de la compagnie, les rayonnages avec quelques livres et le vieux buffet avec sa grande glace exhibant une profusion d’assiettes et de petites tasses en céramique.

— De la part de ma mère. Bruno lui tendit l’écharpe. Elle dit que c’est de la laine de première qualité.

— Oh, merci, mon chou.

Mme Pauli posa l’écharpe sur le divan, près d’un écheveau de laine et de deux aiguilles à tricoter, et elle se regarda dans la glace du buffet. Elle vérifia l’état de son chignon, se toucha un cil et ajusta sa robe de chambre. Bruno avait encore le filet de noix à la main quand, en le regardant d’un air espiègle, elle le lui arracha et se dirigea à toute vitesse vers le balcon. En arrivant au fauteuil d’osier tout déglingué entouré de pots de fleurs, elle fit face à la rue et elle avança sa petite main osseuse et parsemée de taches en l’air comme l’aurait fait une aveugle ou une somnambule, ou comme si elle entrait à tâtons dans quelque domaine magique, jusqu’à ce qu’elle touche la balustrade rouillée.

— N’approche pas, mon garçon, il vaut mieux que tu ne voies pas ce qu’il y a en bas.

Bruno pensa aux avions en papier écrasés.

— Ma mère m’a dit que vous vouliez me voir.

La vieille femme appuya sa canne contre les pieds de géraniums et resta debout à regarder la rue. Un soleil de plomb tombait droit sur le balcon, les œillets rouges et jaunes qui s’entortillaient autour des balustres semblaient crépiter, tout comme le fauteuil d’osier. Bruno regardait Mme Pauli déchirer le filet avec ses ongles vernis de rouge vif, tout en se disant elle a le ciboulot complètement grillé, évidemment, toutes ces heures à rester assise au soleil dans ce fauteuil à tricoter des roses en laine et à bayer aux corneilles. Il la vit agiter la main en l’air, comme si elle écartait une toile d’araignée qui l’empêchait de capter un signal ou d’entendre une voix lointaine dans la rumeur de la rue, puis cette main tremblante commença à sortir des noix du filet et à les lancer dans la rue l’une après l’autre.

C’est à se tordre, pensa Bruno. Au moins, quelqu’un s’empiffrera de noix. Comme si elle l’avait entendu, Mme Pauli murmura :

— Il les distribuera à toute la bande. Ce sont de bons enfants.

Il y avait une certaine dissonance dans sa voix, et aussi une résonance atonale, comme si elle parlait dans un environnement clos. Puis, brusquement, sa main lâcha la rambarde, elle récupéra sa canne et rentra dans la salle à manger. Une svelte coupe en cristal, sur la petite table du coin, exhibait deux gardénias en soie aux tiges de fil de fer entrelacées, devant lesquels Mme Pauli s’arrêta pour les regarder et dit :

— Ceux-là sont pour moi. Je les ai faits avec de vieilles culottes en soie. J’ai dans l’idée de faire un bouquet de mariée avec des gardénias et des orchidées en shantung. Le bouquet de mariée que je n’ai pas eu, mon chou.

Bruno se racla la gorge, impatient.

— Vous vouliez me voir, Madame Pauli ?

— Nous voilà en vacances, dit-elle en se tournant vers lui, et comme si cela venait de lui revenir. Pas vrai, mon chou ?

— Moi, pas encore, se lamenta Bruno. Elles ne commencent que la semaine prochaine.

— La semaine prochaine ? Magnifique !

— Et on ne me donne que quinze jours.

— Magnifique, magnifique ! – son sourire, sur ses lèvres de rubis brillant, demeurait large, tendu, juvénile. J’ai un petit travail pour toi. Et bien payé. Hein, qu’en dis-tu ?

Je sais, nettoyer la cage du perroquet, pensa-t-il. Mais quand il entendit la demande, il ne sut que répondre. Mme Pauli lui proposait de ramasser les avions en papier qu’il verrait par terre dans la rue, ceux qui ne seraient pas abîmés, et de les lui rapporter. Elle lui donnerait cinquante centimes pour chaque avion en bon état.

— On les relancera. Les rêves peuvent voler bien des fois, ajouta-t-elle. Autant de fois qu’il faudra. Ça vaut la peine, tu ne crois pas ?

— Bien sûr.

— La deuxième fois, ils volent mieux.

— Je vois.

Brusquement, il se rappela la malédiction qu’il avait un jour lancée à son parasite et bonimenteur de père : Rien à foutre des rêves qui volent, Monsieur Raciocinio, rien à foutre de tout ce qui ne se voit pas, vu que ça n’existe pas parce que ça ne se voit pas, justement…

— Ce qu’il y a, c’est que parfois ils ne les ont pas vus voler, se lamentait Mme Pauli. Soit qu’il pleuvait ce jour-là, soit que Mme Casilda a donné un coup de balai, ou alors que le camion poubelle les a ramassés. Mais on peut en récupérer beaucoup. De toute façon, j’ai besoin d’en faire d’autres et pour ça il me faut beaucoup de journaux… Tu pourrais me trouver beaucoup de journaux, mon garçon ? Moi je ne peux pas, monter et descendre l’escalier commence à devenir un martyre pour mes jambes, et mieux vaut ne pas compter sur Érika. Parce qu’il faut voir quelle effrontée, ma nièce, tu la connais, non ? la fille de ma sœur Irena, une insolente qui se vante de savoir traiter les hommes… Les hommes de sa vie, comme elle dit, ah ah ! Rends-toi compte, elle vient de se séparer de son second mari et maintenant elle vit avec un type qui prétend travailler dans un journal, eh bien croiras-tu que lorsque Érika vient me voir elle est incapable de m’apporter ne serait-ce qu’une page de son journal ?

Bruno se souvenait avec plaisir des visites d’Érika Korpinski à sa tante. Elle racontait des blagues, donnait des cacahuètes au perroquet Jacinto et lui apprenait à dire des gros mots. La fille d’Irena, une quadra effusive qui ne passait pas inaperçue, née à Barcelone et plus catalane que polonaise, disait souvent Mme Pauli sans qu’on sache si c’était un éloge ou un reproche, représentait pour Bruno le type de femme indépendante, sans complexes et spontanée qu’il aurait aimée comme amie préférée de sa mère.

— Tu m’écoutes, mon chou ? dit Mme Pauli, le voyant distrait. Je te disais que cette effrontée n’est pas capable de m’apporter le moindre journal… Alors, toi, trouve-moi des journaux. Il nous en faut beaucoup, parce qu’on doit sélectionner ce qu’il y a de bon et laisser de côté ce qui n’annonce que des malheurs, des guerres et de la misère, ce qu’il y a dans la plupart des pages, tu me comprends, mon garçon ?

Tous les journaux qu’il pourrait trouver, vieux ou neufs, précisa-t-elle, peu importait, tous faisaient l’affaire.

— Et je te donnerai cinquante autres jolis centimes pour chaque journal, ajouta-t-elle. Une bonne affaire, tu ne crois pas ? Parce que voyons un peu, à quoi pourrions-nous mieux employer nos vacances qu’à ça, mon chou ? Tu imagines combien de pesetas tu vas gagner ?

Lui ne voyait pas où était la bonne affaire, mais il répondit que bon, il allait réfléchir. Il lui dit au revoir et tout en descendant l’escalier pour rentrer chez lui, il se demanda d’où bordel il allait bien pouvoir sortir des journaux. Le caprice de la vieille ne serait rentable que s’il en trouvait beaucoup, et il ne pouvait compter que sur celui que sa mère rapportait généralement de la boutique et sur deux ou trois qu’il pourrait faucher à la pâtisserie Rosich y Hnos et au bar Trébol, mais aussi, évidemment, sur ceux que les gens laissaient dans les poubelles de la rue, si toutefois il n’avait pas honte de se mettre à fouiller les poubelles comme un indigent…

OceanofPDF.com