Heureuses nouvelles sur avions en papier

Juan Marsé · Chapitre 7 sur 8

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Heureuses nouvelles sur avions en papier

Chapitre 5

5

 

Il allait être une heure quand il entra dans sa rue et les frères Rabinad n’étaient toujours pas là, ou alors ils étaient repartis. Pas un avion sur la chaussée ni sur les trottoirs. Un vent léger s’était levé et l’air était cristallin, avec une lumière irisée qui faisait fermer les yeux à demi. La propriétaire de la mercerie arrosait la rue avec un seau d’eau et Mme Candelaria secouait un tapis devant le porche de son immeuble. Il se rappela la commission de sa mère, et avant de rentrer chez lui il décida d’aller voir Mme Pauli et de se faire payer pour les journaux. Dix pesetas, au moins, calcula-t-il de nouveau, plus le pourboire…

— Ma mère demande si vous avez besoin de quelque chose.

— Entre, mon chou. Vite !

— Et voilà vos journaux. Il y en a quinze, ou plus.

— Tu ne pouvais arriver à un meilleur moment. Il s’est passé quelque chose d’horrible !

Elle était en chemise de nuit, un châle sur les épaules, peignée et maquillée avec le soin habituel et avait un œillet rouge dans les cheveux. Très nerveuse, elle ne prêta pas attention à ce que Bruno lui disait, et ne regarda même pas le tas de journaux. Elle expliqua qu’elle avait dû recouvrir d’urgence la cage de Jacinto avec une serviette, pas seulement pour le protéger du vent, qui le faisait bégayer de peur, mais et surtout pour lui éviter un spectacle désagréable. Et qu’elle s’était empressée de rouvrir le balcon, mais qu’il était peut-être déjà trop tard.

— Je l’avais fermé à cause du vent, ajouta-t-elle. Mais je ne savais pas que le pauvre petit oiseau était entré.

— Le petit oiseau ? Bon. Tenez, aujourd’hui je vous apporte presque vingt…

— Je ne l’ai pas vu entrer, tu comprends, je ne l’ai pas vu !

Elle s’assit tout abattue à la table de la salle à manger, devant une tasse de thé, une pomme, quelques madeleines et un paquet de cigarettes sur lequel était posé un briquet argenté. Elle avait disposé à côté une soucoupe avec de petits morceaux d’une madeleine trempée et une petite feuille de laitue. D’un doigt tremblant elle poussa la soucoupe vers Bruno.

— Tu veux bien la mettre sur le balcon, s’il te plaît ? dit-elle. Au cas où Janek le verrait. Parce qu’il est encore ici, mais comme il aime beaucoup la laitue fraîche, ça l’encouragera peut-être à sortir.

Bruno décida d’obéir, avec une moue d’ennui et sans poser de questions. Il vit sur le buffet la cage du perroquet recouverte de la serviette. Sur le divan il y avait tout un fouillis de pages de journaux découpées et des ciseaux. De nouveau, il lui annonça la bonne nouvelle :

— Je vous ai apporté d’autres journaux, Madame Pauli.

Au moins dix ou douze pésètes, plus le pourboire, non ? pensait-il toujours, mais pour le moment elle n’avait pas l’air de vouloir l’écouter et sa voix circonspecte persistait :

— C’est Janek, j’en suis sûre, il n’y a pas de couleur jaune comme la sienne. Jaune comme celle d’une étoile sur la manche, ajouta-t-elle, pensive. Je ne l’ai pas vu entrer. J’ai entendu Jacinto protester à cause du vent. Il en a tellement peur… Alors j’ai fermé le balcon. Mais après j’ai entendu quelque chose cogner contre les vitres, de l’intérieur. C’est la petite perruche que j’ai offerte à Michal pour son premier combat… – elle s’absorba de nouveau dans ses pensées. Non, le premier, il l’a perdu ! C’était pour son anniversaire.

— L’anniversaire de qui ? demanda Bruno, pour dire quelque chose.

Il l’écoutait, plongé dans une léthargie dédaigneuse. Elle déraille de plus en plus, pensa-t-il. Il s’apprêtait à lui montrer les journaux en posant bruyamment le paquet sur la table quand il la vit prendre une pomme et aller sur le balcon. Elle portait des chaussures noires à talons fins, et se déplaçait, légère et étrangère à l’environnement, comme si elle écoutait une musique intérieure, et d’un pas qui changeait capricieusement à chaque carreau à cause d’une impatience qu’elle ne contrôlait pas ; pendant un moment Bruno eut de nouveau l’impression étrange de la voir pénétrer dans un domaine qui n’était pas le balcon, un lieu qui avait d’autres dimensions et une autre lumière, et où régnait le silence. Penchée au balcon, elle frotta la pomme sur sa poitrine puis leva le bras en visant une cible, en bas sur le trottoir. Durant quelques instants, elle maintint son bras levé et la tête inclinée au-dessus du vide, puis elle laissa tomber sa pomme. Alors elle dit :

— Viens, Bruno, approche. Tu vois ce petit garçon en haillons tombé sur le trottoir ?

Il se pencha et vit Oskar allongé au soleil, mains sous la nuque et ses patins déglingués aux pieds.

— Il ne bouge pas, tu le vois ? Il ne peut pas. Quand il commencera à pleuvoir, parce qu’il ne tardera pas à pleuvoir – ajouta-t-elle en regardant le ciel d’un bleu intense, radieux, balayé par le vent, en le scrutant comme s’il lui était donné de voir aussi les pluies à venir, en plus d’oiseaux morts, pensa Bruno –, il faudra le tirer de là et le mettre sous le porche.

— Il ne lui arrivera rien, Madame Pauli. Je connais le garçon.

— Il s’est sûrement endormi, et c’est le mieux qui pouvait lui arriver. Tout à l’heure, quand tu redescendras, tu l’aideras à se relever et tu lui demanderas où il habite… Aujourd’hui, moi je ne peux pas descendre ni monter d’escaliers, j’ai un peu mal à la jambe – elle se retira du balcon en boitant et, une fois dans la salle à manger, elle se retourna pour le regarder. Tu m’as compris… ? Mais ne fais pas cette tête, mon fils. Tiens, je vais te dire. Il y a bien des années, au cinéma Windsor, j’ai vu un film dans lequel un homme, un ivrogne, demande à un ami : tu n’as jamais été piqué par une abeille morte, toi ? Bon, alors moi je te demande : un oiseau n’est jamais entré chez toi par la fenêtre ouverte, en été ? Ne me dis pas non, Bruno, parce que ce sont des choses qui arrivent.

Elle ajouta qu’elle avait toujours su que cela devait arriver un jour. L’abeille morte qui pique c’est la mémoire, aventura-t-elle avec une lueur de conviction dans les yeux, ce fichu aiguillon de notre mémoire. Puis elle expliqua que le pauvre petit Janek voulait s’échapper et qu’il se cognait chaque fois contre la fenêtre, parce que derrière les carreaux il croyait voir le ciel bleu s’ouvrir devant lui. Elle dit qu’elle était dans la cuisine en train de préparer le thé et qu’elle avait entendu, terrifiée, son battement d’ailes désespéré et ses coups contre la vitre, elle avait alors compris ce qui se passait et avait couru ouvrir le balcon, mais elle n’avait pas pu le voir.

— Il doit être quelque part ici. Il a dû se cacher, s’il ne s’est pas tué à force de se cogner, il doit être dans un coin, peut-être avec une aile cassée, comme cet enfant recroquevillé dehors… Il faudrait chercher sous le divan, sous le buffet et sous les chaises, tu ne crois pas, mon chou ? Et si tu m’aidais à le chercher, s’il te plaît ?

— Bien sûr.

Il décida d’entrer dans son jeu. Il se mit même à quatre pattes et regarda dans les coins et derrière les meubles. Elle le suivait de près, sa tasse de thé dans une main et sa canne dans l’autre.

— Il n’est pas là, dit Bruno au bout d’un moment. Il a dû s’en aller. Vous êtes sûre que c’est une perruche que vous avez vue, ou cru voir, Madame Pauli ? Ce ne serait pas un moineau ?

— C’est Janek. Il n’y a pas deux jaunes comme le sien.

— Je vois. Il reviendra, ne vous en faites pas.

— Tu crois ?

— Sûr. Les perruches des boxeurs reviennent toujours – il ne savait pas trop pourquoi il avait dit ça ; pas plus que ce qu’il ajouta en dissimulant un sourire malicieux : Mais alors, pendant la nuit. Vous ne savez pas que les fantômes ne volent pas pendant la journée, Madame Pauli ?

Il regretta aussitôt ce persiflage. Ce n’était pas drôle. Pourquoi les délires de la vieille femme ne le faisaient-ils plus rire, comme avant ? Si elle voyait le fantôme jaune d’un oiseau, et si cet oiseau était la perruche qu’elle appelait Janek, morte bien des années plus tôt dans une cage que gardait dans sa salle de sport son fiancé le boxeur polonais blond avant de mourir lui aussi, peut-être au front ou alors dans un camp de concentration, ou sur un ring, gants aux poings, ou pendant un terrible bombardement, si ça se trouvait, continua-t-il à fabuler à quatre pattes, sans être pleinement conscient de fabuler, si cela lui faisait plaisir ou la consolait de quelque peine ou égarement, eh bien, qu’il en soit ainsi. Les vieilles solitaires s’en tiraient comme ça, sûr. Il la vit allumer une cigarette et lâcher lentement de petites bouffées de fumée ; elle avait l’air résignée, mais soudain elle prit deux madeleines sur la table et se dirigea de nouveau vers le balcon. Cette fois encore elle marchait avec légèreté, décidée et aux aguets, comme s’il y avait sur le balcon quelque chose ou quelqu’un qui ne pouvait attendre. Elle posa sa cigarette allumée sur la rambarde et regarda en bas en levant le bras, les madeleines à la main. Le temps d’un instant, elle resta ainsi, à remuer la main d’un côté à l’autre, puis elle les laissa tomber, l’une après l’autre. Bruno entendit rouler les patins d’Oskar et n’eut pas besoin de se pencher. Il vit aussi tomber la cigarette dans le vide, après qu’elle l’eut involontairement effleurée de la main.

— Ma mère dit que vous devriez arrêter de fumer. Que vous oubliez vos mégots partout, et que c’est dangereux…

— Celui-ci n’arrivera pas jusqu’au sol, ne t’inquiète pas, répondit-elle d’un ton espiègle. Les enfants pauvres fument et rêvent… Viens, je veux te dire quelque chose.

Elle revint à l’intérieur, s’assit à la table et but quelques gorgées de thé avant de lui annoncer la nouvelle : elle n’avait plus besoin de journaux, pas la peine qu’il en cherche d’autres. La veille, elle s’était rendu compte que c’étaient tous des journaux d’ici imprimés en espagnol, évidemment, dit-elle en retenant une soudaine envie de rire.

— Comme s’ils avaient pu apprendre d’autres langues, mes pauvres chers petits ! Par saint Jacinto, comment ai-je pu être aussi sotte ? Quand j’y pense, j’ai honte. Je vais te payer ceux que tu m’as apportés, bien sûr, mais je n’en veux plus. À partir de maintenant je ferai mes petits avions avec du papier blanc… De petits avions tout blancs. J’en ai déjà lancé quelques-uns ce matin. On les fait mieux avec des feuilles de carnet et de bloc et tout ça. Et quand il n’y aura plus de carnets, eh bien on achètera un paquet de feuilles à la papeterie, qu’en dis-tu ?

— Donc, dit Bruno, je ne vous apporte plus de journaux ?

— Je n’en ai plus besoin, mon chou. Le fait est que dès le début ils ne me servaient à rien, car ils sont dans une autre langue. En plus, il est si difficile de trouver de bonnes nouvelles dans les journaux ! Parce que, tu sais, ce pays que j’aime tant, et dans lequel j’ai tellement dansé et je me suis tellement amusée, je le reconnais, est un pays braillard et vulgaire, et il ne l’est pas seulement dans la rue, dans les journaux aussi, qui ne donnent jamais de bonnes nouvelles pour les enfants. Alors moi j’ai besoin d’une autre langue, d’autres mots, d’une autre grammaire. Tu as compris, mon cher Bruno ? Et maintenant dis-moi combien je te dois.

Une autre langue, d’autres mots, une autre grammaire, un autre délire. Qu’y avait-il à comprendre dans les inepties et le bavardage entêtant d’une vieille dérangée ? Rien. Généreux pourboire inclus, il avait gagné, et l’avait bien mérité, les quinze pesetas que Mme Pauli tirait maintenant avec délicatesse d’un petit porte-monnaie noir à fermeture argentée et qu’elle lui donnait en souriant, et c’était tout ce qu’il y avait à comprendre, alors il la remercia et mit sa paie dans sa poche. Avant de partir, il demanda si l’autre partie du marché était encore d’actualité, à savoir ramasser dans la rue les nouveaux avions, qu’ils soient faits avec des pages de carnet ou de bloc, et porteurs d’une autre langue ou d’une autre grammaire ou de ce qu’on voudrait, et si le prix par pièce serait le même, et elle répondit que oui, bien sûr mon chou.

— Et vous dites que ce matin vous en avez fait voler ?

— Quelques-uns, pas beaucoup. Je ne sais pas s’ils sont tombés loin ou pas, et je ne sais pas s’ils les ont vus, parce qu’il y avait beaucoup de vent. Et n’oublie pas que si tu en trouves d’autres, en papier journal, ils ne m’intéressent pas.

— Très bien. Bon, maintenant je dois m’en aller, Madame Pauli.

Voyant que le lacet de sa chaussure gauche était défait, il se baissa. Il avait commencé à le nouer, très vite et de mauvais poil, quand il vit une petite plume en suspens en l’air. En réalité, il la vit sans la regarder ou presque, parce que c’était sa façon à lui d’affronter ce qu’il ne voulait ou ne pouvait admettre. La plume était d’une couleur jaune vif et elle se balançait devant ses yeux, toute légère, toute petite, tremblante, un duvet insignifiant dans la poussière irisée flottant dans une épée de soleil qui entrait par le balcon. Le lacet de sa chaussure encore emmêlé entre ses doigts, il attendit de voir la plume se poser par terre pour se demander : à quoi tu penses, bonhomme ? mais enfin, tu es idiot, ou quoi ? Ce pouvait être une plume du perroquet, se dit-il. Possible, en effet, mais le plumage de Jacinto était d’un bleu intense, il ne laissait entrevoir aucune autre couleur nulle part, excepté une frange verdâtre sur le cou…

Il ne voulut pas ramasser la plume ni la montrer à Mme Pauli, il ne dit rien. Il termina de lacer sa chaussure, se releva et traversa la salle à manger, tête basse. Avant de s’engager dans le couloir, il se rappela les recommandations de sa mère et se retourna.

— Vous n’avez plus besoin de rien, Madame Pauli ?

— J’ai besoin de laine blanche pour les marguerites. Et d’autre tissu, du velours surtout. Bon, et aussi de la soie. Dis-le à ta mère.

— D’accord. Ah, j’oubliais, ajouta Bruno. Elle demande si les roses jaunes sont prêtes…

— Non, je ne veux plus faire de roses jaunes. Dis-le-lui. Les roses jaunes me rappellent de mauvais souvenirs.

— Très bien. Ah, et une dernière chose, quand votre nièce viendra, dites-lui de passer à la maison.

— Elle ne reviendra pas avant la fin du mois, heureusement, dit Mme Pauli. Au revoir, mon joli. N’oublie pas de remercier Ruth pour les chaussettes en laine. Dis-lui que je m’en sers pour faire de magnifiques roses rouges, vraiment magnifiques. Ce seront peut-être des roses en chaussettes, mais avec un parfum de rose. Tu ne me crois pas, mon enfant ?

Quand il sortit, il fut stoppé par une subite réverbération de lumière et il se frotta les yeux avec les poings. Crâne d’œuf l’attendait, assis sur le bord du trottoir d’en face, en maniant sa petite glace et son reflet. Le scintillement de la lumière le désorienta et il dut s’arrêter un instant. Même en plein été, la rue avait un air hivernal. Crâne d’œuf s’était déchaussé et de sa main libre il farfouillait entre ses orteils. Quatre avions étaient posés près de lui. Ses chevilles étaient couvertes de morceaux de sparadrap sale, son sac était posé à ses pieds et son béret passé dans sa ceinture. Oskar était allongé au soleil près de ses patins et avait l’air de dormir. Au milieu du caniveau, un pigeon boiteux picorait ce qui ressemblait à des restes de biscuit ; il faisait de petits sauts tout autour, comme pour empêcher que la friandise ne lui échappe, et de temps à autre lui flanquait de frénétiques coups de bec. Pour la deuxième fois, Bruno se frotta les yeux avec ses poings et observa de nouveau le spectacle des deux frères allongés sur le trottoir. Même vus à la lumière éclatante de midi, quand le soleil cherchait à incendier la rue et à aviver ses couleurs, leur aspect offrait une tonalité grise uniforme, comme s’il s’agissait de deux gosses échappés d’un film en noir et blanc, voilés par l’ombre passagère d’un nuage ou peut-être surgis de cette divagation songeuse qui se forme dans l’esprit de celui qui a soudain l’impression, sans qu’il y ait de raison à cela, qu’il a déjà été là, d’avoir déjà vu ce qu’il voit ; c’était comme si les frères Rabinad étaient venus rendre à la triste ruelle une ancienne puissance, une mémoire abolie de pauvreté et de pénurie, la conscience vague que ce que Bruno voyait là et à présent, ces trottoirs défoncés où poussait encore l’herbe et ce caniveau noirâtre marqué de cicatrices de jeux d’enfants, avait un jour guère lointain appartenu à des enfants aux yeux furieux qui se battaient à coups de pierres, de poing et de pied ; qu’il s’agissait d’une autre rue, dans une autre ville et dans un autre temps, et que son histoire obscure et mouvementée n’était ni étrange ni étrangère à ces loqueteux de frères Rabinad.

Sur le même trottoir qu’eux, le gamin de la mercerie pédalait avec ardeur sur son petit vélo, poursuivi par le chien du chauffeur de taxi Amadeo, et Crâne d’œuf tendit la jambe pour essayer de lui barrer le passage ou de le faire tomber, mais le gamin l’esquiva. Le chien s’approcha pour flairer ses pieds, puis s’éloigna tête basse. Bruno eut l’impression que la matinée se faisait plus longue que d’habitude, que l’air acquérait une épaisseur trouble et que la chaussée redevenait sèche et plutôt sale, comme si elle n’avait pas été arrosée un peu plus tôt. Annonçant la pluie depuis le sous-sol, comme dans les jours de forte chaleur, les égouts exhalaient une suave pestilence et à l’entrée de la rue le vent apportait des feuilles mortes d’on ne savait où, peut-être des platanes voisins de la place Rovira, sauf que les feuilles mortes en août étaient plus qu’improbables…

— Tatsoin, tatsoin, à nous les fifrelins ! entonnait Crâne d’œuf de l’autre côté de la rue en agitant les bras avec des gestes ampoulés de chef d’orchestre.

Il remit ses chaussures défoncées, ramassa les avions et traversa la rue en boitant.

— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda Bruno.

— Je me suis tordu la cheville.

— Mince ! Vous êtes arrivés quand ?

— On a passé toute la matinée ici, gamin. Mais bon, tu as enfin été payé aujourd’hui, non ? Alors vas-y, aboule.

— Mme Pauli dit qu’elle me paiera demain.

— Putain, ça va durer longtemps ? Ça commence à sentir l’arnaque, tu sais ? Moi je n’ai pas encore vu une seule pésète.

— Du calme.

— Du calme, mon œil. On a besoin du fric, mais là tout de suite. J’aimerais parler à la vieille. Pourquoi tu ne me laisses pas monter un jour avec toi ?

— Pas question. Sûr que tu chourerais quelque chose, je te connais.

— Non. Écoute : j’ai une règle sacrée, mon gars, et je la respecte à la lettre. Ne rien chourer aux grands-mères. Ça porte malheur.

Un autre avion par terre, à quelques mètres, près de la bouche d’égout. C’était un des nouveaux, fait avec des pages rayées de cahier d’écolier, et il n’avait pas l’air en bon état.

— Et celui-là ?

— Il ne compte pas, répliqua Crâne d’œuf. Pas les abîmés, tu as dit. T’as vu dans quel état il est ? Une voiture a roulé dessus avant que je puisse le ramasser. Une Alfa Romeo décapotable bleu marine avec des sièges en cuir argenté, gamin, un truc fantastique, je te dis pas…

— Tu es un menteur, Crâne d’œuf. Il ne passe jamais de voitures dans notre rue, et encore moins d’Alfa Romeo.

— Eh bien aujourd’hui il en est passé une. C’est bibi qui l’a vue ! L’avion était en train d’atterrir et il est passé sous la roue.

— C’est ça, ouais, je vais te croire. C’est toi qui as dû marcher dessus. Apporte – il lui prit les avions –, il faut se remuer un peu plus…

— Eh, arrête ton char, mon pote ! Moi j’y vais tout doux, tout doux, et je n’en rate pas un. Mais il y en a beaucoup qui s’en vont au diable, crois-moi, la vieille a un sacré lancé. Il y en a même qui font le tour du pâté de maisons, et va savoir où ils atterrissent. J’allais justement chercher dans le coin quand je me suis bousillé la cheville. Merde, collègue, tout ce que j’ai gagné jusqu’à maintenant, c’est une cheville foutue !

Bruno opta pour le silence, et examina les avions. Tous faits avec des pages de journal, donc ils ne valaient rien. En outre, l’un d’eux avait la queue cassée, un autre était mouillé, chacun avait son petit et bienfaisant gros titre à moitié effacé ou déchiré : « Cadeaux pour les enfants malades du Cottolengo » – « Le Père Noël descend en août » – « Le Grand Cirque Américain vient chez nous ».

— Cette putain de cheville me fait un mal de chien, mais pas grave, disait Crâne d’œuf. Unis pour le fric, gamin ! Ce qui fait que tu me dois la récolte de dimanche et celle d’hier, plus le petit peu d’aujourd’hui, donc un total de six pésètes cinquante, plus vingt-cinq centimes de rab pour ceux qui d’après toi ne comptent pas. Et je suis fatigué d’attendre, tu sais ? Si tu ne me payes pas illico, on te baisse ton froc et on te les peint en noir. T’es prévenu.

— Mais évidemment ! Mais souviens-toi : à partir de maintenant ceux en papier journal ne sont pas payés. Compris ?

— D’accord, mais ceux d’aujourd’hui, si – il le regarda avec une lueur de malice dans les yeux. Et autre chose. J’ai réfléchi, tu sais ? et il m’est venu une idée. Écoute. Est-ce que la vieille sait combien d’avions elle lance de son balcon ? Je veux dire, elle les compte ?

— Si elle les compte ? Qu’est-ce que j’en sais.

— Sûr que non. Elle te paye à la pièce, alors… C’est que j’ai une idée, collègue !

L’idée était qu’ils pouvaient eux aussi faire des avions et les apporter à la vieille foldingue en plus de ceux qu’ils ramassaient, et qu’elle ne les avait sûrement pas comptés avant de les lancer, et de cette façon ils gagneraient bien plus de pésètes à chaque livraison, et ils n’auraient plus besoin de s’occuper de savoir s’il pleuvait ou s’il y avait du vent, ou si le balayeur passait avant eux…

— Ça, c’est des idées pourries, le coupa Bruno. Tu ne vois pas que ce serait une putasserie de faire ça à la pauvre vieille ? Pas question. Quel foutu culot tu as, Crâne d’œuf. En plus, un de ces jours elle nous paiera tout ce qu’elle nous doit… Et en attendant, surveille la maison, elle aura peut-être l’idée d’en lancer d’autres.

— Non. Elle a rentré son perroquet et fermé son balcon, parce qu’il y a un peu de vent. Son idée fixe, ne l’oublie pas, c’est que le vent rend fous les perroquets…

Bruno ramassa l’avion écrasé près de la bouche d’égout et s’assura qu’il ne pourrait pas faire un autre vol. Sur un des côtés, écrit à l’encre et à la

main, il lut : 1 Jutro Karmelki smietankowe. une autre langue, une autre grammaire, un autre délire. Il pensait le montrer à sa mère quand il la vit arriver sur l’autre trottoir, pensive et échauffée, et s’éventant avec un journal.

— Ne tarde pas, Bruno, dit-elle avant d’entrer chez elle.

Elle portait dans un sac une livre de légumes cuits qu’elle venait d’acheter à la boutique de la rue Providencia, et le gros nez de Crâne d’œuf sentit la nourriture de loin. « Aujourd’hui, c’est pois chiches, gamin », dit-il. Il fit mine de donner un coup de poing dans l’estomac de Bruno, dit à son frère de ne pas bouger de là et lança son cri de guerre :

— Tout doux, tout doux, et unis pour la pésète, gamin !

Il s’en alla en boitant et Bruno le regarda, pensif, sa main serrant dans sa poche la paie de Mme Pauli qu’il n’allait partager avec personne. Il vit Oskar gratter ses chevilles crasseuses, les yeux mi-clos. Il avait du pus sur les paupières. Il caressa sa tête chauve, en guise d’au revoir, traversa rapidement la rue et entra chez lui.

En aidant Ruth à mettre la table, il décida de ne pas lui dire qu’il avait vu M. Raciocinio fouiller dans les poubelles de la Rambla, comme un indigent ; il lui dirait simplement qu’il avait beaucoup aimé la pâte de coing de son sandwich, parce que c’était une pâte qui lui rappelait la sienne, et ça suffirait…

— J’ai vu ton père, dit soudain Ruth.

— Ah oui ? répondit-il, étonné. Tu as vu papa ?

Sa mère suspendit son geste, des couverts à la main, et le regarda avec un demi-sourire.

— Papa, oui. Papa.

— Quand ça ?

— Apporte le pain et assieds-toi. Il y a une demi-heure, sur la Rambla – elle avait l’air calme, et lissait avec soin les plis de la nappe, puis plaça les assiettes et les verres. Nous nous sommes assis à une terrasse et nous avons bavardé un moment. Il était avec une petite chienne très maligne habillée en danseuse. Ton père va bien, il se débrouille… Il n’arrête pas de taper des cigarettes aux gens, mais il m’a payé une horchata.

— Il a fait ça ? Ben dis donc.

— Il va en Hollande avec un accordéoniste, un ami à lui, il dit qu’aujourd’hui les vieux hippies se retrouvent à Amsterdam.

— Ah oui ? Et quand part-il ?

— Lave-toi les mains avant de passer à table – elle aimait bien lui dire ça, c’était comme récupérer un ancien ordre domestique. Je lui ai demandé de venir dîner un de ces soirs. Je n’ai pas idée de ce que nous pourrions faire d’autre pour lui – elle regarda Bruno, qui avait l’air troublé, et ajouta : De toute façon, il m’a dit qu’il ne viendrait pas – elle attendit quelques secondes. Tu ne veux pas savoir pourquoi il ne viendra pas ?

Bruno prit un peu de mie de pain et la porta à sa bouche.

— Mais tu ne te remettras pas avec lui, hein, maman ? Tu ne veux pas qu’il te fasse encore pleurer, pas vrai ?

— Bien sûr que non. Mais c’est ton père. Il dit qu’il ne viendra que si tu le lui demandes.

— Moi ?

— Oui, toi.

Il aimerait qu’il aille le voir, ajouta-t-elle, ne serait-ce que pour lui dire au revoir et lui souhaiter bonne chance, vu que la dernière fois qu’il était venu il s’était très mal conduit envers lui. Bruno prit un air distrait et un instant après il s’arrangea pour changer de sujet. Il voulait savoir si Ruth avait une pommade pour les cicatrices et les boutons infectés sur le crâne, parce que les bains de soleil que le docteur prescrivait à son ami Oskar, le cadet des frères Rabinad, ne lui faisaient vraiment pas de bien. Ruth voulut savoir qui étaient les frères Rabinad, elle dit qu’elle ne les avait jamais vus, ni dans la rue ni dans le quartier, et qu’elle était très étonnée qu’un médecin prescrive des bains de soleil pour les cicatrices ou les boutons infectés d’un enfant…

— Je t’assure qu’il est malade, maman, dit Bruno. Il passe ses journées allongé sur le trottoir, tu as pu le voir toi-même.

— Voir quoi ?

— Oskar. Il était avec moi quand tu es arrivée, et son frère Jan aussi…

— Je n’ai vu personne, mon fils.

— Maman, comment tu peux dire que tu ne les as pas vus ? Ils étaient juste à côté de moi !

— Eh bien ils ne doivent pas prendre beaucoup de place parce que je ne m’en suis pas rendu compte – elle hocha la tête, pensive, laissant la question en suspens. Je pensais à autre chose. À Mme Pauli… Elle ne va pas bien. Tu lui as dit que je voulais parler à sa nièce ? – elle n’obtint pas de réponse. Tu m’entends, mon fils ?

— Ah oui, je le lui ai dit, bredouilla-t-il.

Il était troublé et contrarié. Troublé parce qu’il ne pouvait pas comprendre que sa mère n’ait pas vu les Rabinad. Ce n’était qu’une paire de vauriens, des mendiants, presque, toujours à traîner dans les rues, solitaires et pratiquement en haillons, deux drôles de numéros, des bons à rien aurait dit sa mère, mais en tout cas ils ne passaient pas inaperçus. Et contrarié parce qu’il commençait à se sentir mal pour avoir, si délibérément, voulu tromper Crâne d’œuf. Après le repas, il sortit avec l’amère intention de donner l’argent à Oskar pour qu’il l’apporte à son frère. Mais Oskar était parti lui aussi.

 

1. « Demain, bonbons à la crème ». (N. d. A.)

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