Heureuses nouvelles sur avions en papier

Juan Marsé · Chapitre 8 sur 8

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Heureuses nouvelles sur avions en papier

Chapitre 6

6

 

Le lendemain, ni l’un ni l’autre des frères ne se montra dans la rue, et le surlendemain non plus. Bruno attendit en vain le reste de la semaine, et finalement il décida d’aller rue Tres Señoras en quête du magasin de ferraille de M. Rabinad, mais il n’y avait aucun magasin de ferraille dans cette rue, et il n’y en avait jamais eu, à ce que lui dit un vieux concierge qui balayait le trottoir. Malgré tout, il était sûr que, le jour où il s’y attendrait le moins, il reverrait Crâne d’œuf ; il reviendrait certainement, avec son sac à dos rempli d’avions, raison pour laquelle Bruno descendait chaque matin dans la rue avec dans sa poche les six pesetas et soixante-quinze centimes qu’il lui devait, ramassait ponctuellement les avions que Mme Pauli avait lancés la veille au soir, toujours décorés de messages écrits au crayon rouge qu’il ne comprenait pas et les mettait dans un sac. Il montait chez la vieille dame et lui remettait en échange de piécettes ces petits engins aériens en papier, de plus en plus rares et maladroitement faits, et il le faisait en se sentant chaque jour moins sûr de participer au jeu capricieux d’une cinglée ; il se sentait plutôt poussé par une volonté incertaine, née d’un engagement personnel dont il n’aurait su expliquer la nature. Sur les fragiles ailes en papier que le balayeur ou une voisine zélée n’avaient pas réussi à détruire à grands coups de balai, Bruno s’amusait à épeler des mots qui accumulaient

les consonnes : 1 Tej nocy Ciastka. Jutro Chleb. Dzis ezekolada. Il aimait faire l’effort de les lire à voix haute ; il ne prétendait pas en déchiffrer le sens, c’était simplement pour essayer une autre voix, découvrir une tonalité différente. Il avait l’impression d’entendre parler quelqu’un d’autre, sur un ton grave et adulte, et il s’imaginait en train de dire des choses extraordinaires. Il ramassa par terre le dernier avion, fracassé contre le volet

du bar Trébol, et lut : 2 Dzien Dobry. Lomir say iberleben !

— Et ça, qu’est-ce que ça veut dire, Madame Pauli ? demanda-t-il en le lui donnant.

— Ça veut dire bonjour, mon chou.

Le samedi de sa deuxième et dernière semaine de vacances, tout au début de la soirée, il tomba une violente averse et la rue fut gorgée d’eau. Ruth était allée dîner avec sa patronne et amie au restaurant du Raval, en laissant la table mise et le dîner prêt pour Bruno. Vers onze heures, Bruno sortit la poubelle et vit deux avions près du bord du trottoir ; la pluie les avait presque détruits et une rigole boueuse les entraînait vers la bouche d’égout. Comme il arrivait au coin de la rue Torrente de las Flores, où se trouvait le conteneur, il se remit à pleuvoir avec une telle intensité qu’il se réfugia un moment sous un porche. Il rentrait chez lui en courant quand tomba à ses pieds un parapluie noir, ouvert. Il leva les yeux et entre le rideau de pluie et la lumière diffuse du réverbère, il vit Mme Pauli penchée à son balcon, immobile sous la pluie.

Il prit le parapluie et une fois chez lui il alla chercher la clé de l’appartement de la vieille dame, que Ruth rangeait dans le tiroir de sa table de nuit, puis monta quatre à quatre jusqu’au quatrième et ouvrit la porte. La petite entrée était plongée dans l’obscurité, de même que le couloir, mais il y avait de la lumière dans la salle à manger. L’averse tombait avec force sur le balcon ouvert, et elle était là, en chemise de nuit et un châle sur les épaules, appuyée à la rambarde et regardant la rue. Elle avait en main un autre parapluie et l’ouvrait quand Bruno s’arrêta, haletant, sur le seuil du balcon.

— Madame Pauli, que faites-vous ? Il pleut très fort… Vous avez laissé tomber un parapluie ?

— J’en ai encore beaucoup, ne t’en fais pas.

Son regard était fixé sur le coin de la rue Torrente de las Flores, où clignotait un réverbère, et il devina dans ses pupilles brillantes l’intensité émotionnelle de la nouvelle incongruité.

— Viens là, Bruno, approche-toi. Ici, sous mon parapluie.

— Mais il pleut très fort, Madame Pauli.

— Tu vois cet homme au coin de la rue, celui qui a un brassard avec une étoile jaune ? Regarde, il vient de tomber devant la taverne, les mains dans les poches, tu le vois ? Il est par terre et a toujours les mains dans les poches de son pantalon, parce qu’il a froid, sans doute… Je lui ai lancé un parapluie, mais il ne l’a pas vu.

— Il n’y a personne là-bas, madame Pauli, s’il vous plaît…

Il toucha son bras trempé en l’exhortant à rentrer dans l’appartement, mais elle l’esquiva.

— Attends, dit-elle. Il faut que tu le voies. Ce n’est pas facile, parce que la rue est pleine de gens qui marchent dans tous les sens, et ils ne veulent pas non plus le voir, et s’ils le voient, ils ne peuvent pas le croire… Mais toi, tu dois me croire, mon chou. J’ai vu passer des squelettes ambulants, je te le jure. Et pas seulement dans cette rue, rue Leszno aussi, qui est comme un cimetière.

— Hum.

— Et regarde, là-bas, sur le trottoir d’en face, regarde cette femme avec un enfant dans les bras, accroupie par terre. Tu la vois ? Ça fait trois heures qu’elle est assise comme ça devant la porte.

— Oui, je la vois. Rentrons, madame Pauli…

— Tu vois sa main ouverte, qui dépasse de la petite tête de son enfant ? Mais ce n’est pas qu’elle mendie, ne crois pas ça. Si ça se trouve, elle est morte, et son enfant aussi, mais peut-être que non. Sa chaussure est tombée de son pied, elle est là, tu la vois ? près du bord du trottoir… Il faudrait lui donner un parapluie et emmener le gosse à l’orphelinat de la rue Krochmalda avant que passe la brigade des fossoyeurs, avec la petite charrette qui ramasse les enfants morts… Tu m’entends, mon chou ? – elle avait refermé son parapluie pour le lui donner, mais le voyant indécis et effrayé, elle se retint. Qu’est-ce que tu as ? De là, on ne voit pas très bien, mais quand tu descendras et que tu t’approcheras… Serait-ce que tu ne me crois pas, mon fils ?

Sans pouvoir réagir, trempé, l’air stupéfait, Bruno regardait le parapluie fermé que la vieille dame serrait fermement dans ses mains, comme s’il lisait dans sa poignée recourbée la cause de son hallucination. Elle se déplaça le long de la rambarde à petits pas de danse pleins d’entrain, sans cesser de scruter la rue, et Bruno cherchait à voir dans ses pupilles égarées de poupée le point de lumière qui allait au-delà du rideau de pluie et des ombres du soir, et maintenait vivante la chimère. En bas, la lumière sale des réverbères tachait les façades des maisons et la ruelle avait l’air vétuste et moisie, décor spectral ouvert aux égarements de Mme Pauli, à cet angoissant décompte d’ombres et de peines qu’elle voyait défiler depuis qui savait combien de temps et qu’il acceptait maintenant sans rien dire et avec une certaine curiosité involontaire, plutôt pénible ; il ne fallait pas y prêter attention, se dit-il une fois de plus, c’étaient des lubies ou les épanchements d’une vieille femme dérangée. Mais ce soir il se sentait perdu et un peu effrayé. Il était surtout inquiet de constater que cet inventaire de calamités soit si répétitif et si explicite, orné de si surprenants et si funestes détails : la chaussure perdue sous la pluie, la main morte, l’étoile sur la manche… Pourquoi le regard de la vieille femme distinguait-il avec une si minutieuse exactitude le plus léger geste d’affliction et d’abandon de ces formes ou de ces ombres qu’elle imaginait allongées sur le trottoir, que ce soit des visions ou de simples idées ? Et pourquoi cet entêtement à les lui faire voir en long, en large et à travers, sans en oublier le moindre détail ?

Il n’avait pas de réponse à cela et il se contenta de nier une fois de plus, mais sans beaucoup de conviction, qu’il y eût quelqu’un en bas, dans la rue. Il essaya de lui faire voir la réalité immédiate : qu’il était très tard et qu’il pleuvait fort, qu’elle était trempée et qu’il fallait qu’elle se mette très vite à l’abri si elle ne voulait pas choper une pneumonie. Mais rien à faire. Le terrible regard restait fixé sur le trottoir d’en face, attiré par des urgences ou des désirs plus impérieux. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était d’insister, et il tira doucement une pointe de son châle.

— Rentrons, madame Pauli, s’il vous plaît. Il ne se passe rien dans la rue, il n’y a personne. J’en viens et il n’y a personne, je vous jure.

— Comment peux-tu dire ça ? protesta-t-elle. Fais plus attention, tu veux bien ? Ou serait-ce que tu ne me crois pas ?

— Je ne vois personne, je vous assure…

— Eh bien ! Serait-ce que tu as honte de regarder ? – elle protégeait ses yeux de la pluie en mettant sa main en visière, scrutant de près le visage angoissé du garçon, et elle ajouta, sur un ton plaintif : C’est ça, mon chou, c’est que tu ne veux pas le voir ?

— Non, non. Écoutez, ce qu’il y a… bon, je ne saurais pas vous l’expliquer, mais c’est que tout ce que vous voyez, excusez-moi de vous le dire, mais je ne…

— Dis-moi seulement une chose. S’il te plaît. Tu me crois, ou non ?

Bruno baissa les yeux et retint sa réponse durant un instant qu’il jugea éternel. Puis, de la tête, il fit par deux fois signe que non.

— Alors nous allons aider cette pauvre femme, proposa Mme Pauli, et lui appuyant son parapluie contre la poitrine, elle le poussa. Descends et donne-lui ce parapluie, s’il te plaît. Allez, allez, qu’est-ce que tu attends ?

— J’y vais.

Il avait fini par comprendre qu’il ne suffisait pas de regarder, qu’il fallait s’impliquer, et une minute plus tard il était descendu dans la rue, traversait le caniveau boueux et offrait le parapluie ouvert à un nid d’ombres d’où émergeaient un heurtoir rouillé et une porte grise. Conscient que l’obscurité et la pluie pouvaient brouiller la scène, il se pencha et gesticula grossièrement à l’attention de la présence supposée, en octroyant ampleur et silhouette à une femme recroquevillée par terre et enveloppée dans des haillons, avec son enfant blotti contre sa poitrine. Il s’y appliqua doucement et consciencieusement ; un simulacre improvisé avec une profusion de gestes, peut-être trop empressés et trop explicites pour être crédibles, mais insistants, volontaires. En s’impliquant. Le parapluie resta ouvert et debout, appuyé contre la porte en bois dépeint battue par la pluie, et Bruno se releva et regarda vers le haut, cherchant l’approbation de Mme Pauli. Il vit alors le châle tomber, ailes déployées comme un grand oiseau sombre au milieu de la pluie, et plus haut la vieille dame penchée au balcon et lui indiquant par signes de le donner à la femme. Et Bruno n’hésita pas ; il l’attrapa au vol, trempé de pluie, le secoua, et se penchant de nouveau vers le dolent profil d’ombres il le déposa sur la tête et les épaules de la femme, endormie ou morte. Un instant durant, ses doigts gelés crurent effleurer un front chaud, fugace adhésion à la chimère. En se redressant, il vit Mme Pauli se retirer du balcon et éteindre la lumière de la salle à manger.

Quand sa mère rentra, il lui raconta ce qui s’était passé et le lendemain Ruth monta voir Mme Pauli. Elle la trouva assise sur son lit, nue et des ciseaux à la main. Elle avait l’air très abattue et désorientée. La cage du perroquet était sur la table de nuit et sur le lit défait il y avait un carnet et quelques feuilles arrachées, deux avions en papier à moitié fabriqués et un crayon rouge. Ruth l’aida à s’habiller puis elle téléphona à Érika.

— Cela faisait pas mal de temps que je redoutais quelque chose de ce genre, dit Érika en arrivant. Après avoir entendu ce qui était arrivé la veille de la bouche de Bruno en personne, elle décida que sa tante ne pouvait vivre seule plus longtemps. Elle dit à Ruth que désormais elle s’inquiétait sérieusement pour la vieille dame et qu’elle se reprochait de ne pas s’être occupée d’elle plus tôt ; elle craignait que ses élucubrations de plus en plus fréquentes et surtout son comportement sur le balcon, les choses étranges que selon Bruno elle y faisait, jeter dans la rue des biscuits et d’autres aliments, ainsi que des avions en papier pour les enfants ne soient dus à autre chose qu’à un occasionnel déraillement sénile et vide de sens. Elle pensait que l’horreur et la misère des jours qu’elle avait vécus par le passé s’étaient de nouveau emparées d’elle et que, lorsqu’elle était dans cet état d’esprit, chaque fois qu’elle se penchait à son balcon et qu’elle regardait la rue, un abîme s’ouvrait dans sa mémoire, et soudain elle n’était plus sur son balcon et ne voyait plus cette rue, elle était sur celui de sa maison dans le ghetto de Varsovie, et ce qu’elle voyait alors ou croyait voir ici, dans la rue Congost, étaient peut-être des scènes de l’horreur quotidienne que devait offrir la rue Nowolipie, quand ses parents étaient déjà morts à Treblinka et qu’elle vivait seule chez elle, lorsqu’elle n’était qu’une jeune fille d’un peu plus de vingt ans qui avait trouvé protection auprès d’un jeune officier allemand, et qui s’était débrouillée pour échapper à cet enfer.

— À ce que je sais, conclut Érika, ma mère a connu un meilleur sort parce qu’elle était partie avant. Ma tante n’a pas pu. Et même si elle a réussi à fuir plus tard, je commence à croire qu’elle n’a jamais pu s’échapper de ce balcon…

Le même jour, un dimanche, en début de matinée, avec l’aide de Ruth Érika mit dans une valise un peu de linge, des médicaments et ce que sur le moment elle jugea indispensable à la vieille dame, y compris les roses en laine qu’elle avait presque terminées, puis elle appela un taxi. Assise à la table de la salle à manger face à la cage de Jacinto, Mme Pauli était plongée dans un silence plein d’expectative, comme si elle attendait des instructions de l’oiseau.

Un peu avant midi, d’un porche voisin, deux voisines la virent monter dans le taxi et s’approchèrent, mais elle les ignora. Elle s’installa sur le siège arrière et ne parla que pour réclamer qu’on mette la cage de Jacinto à côté d’elle. Derrière la vitre, comme la voiture tournait au coin de la rue, ses yeux vifs cherchèrent Bruno, arrêté sur le trottoir à l’endroit où la veille il avait laissé le parapluie ouvert et le châle pour qu’une femme et un petit enfant gelés se protègent de la pluie, et elle lui sourit.

Les vacances s’achevèrent et Bruno retourna travailler à la pâtisserie de la plaza del Sol. Le premier jour, il sortit très tôt de chez lui, alors que le soleil commençait à se refléter sur les vitres des fenêtres hautes et n’était pas encore descendu sur le trottoir, et même ne semblait pas vouloir y descendre. La rue Congost à l’aube, avec sa couleur passée et son silence de vieux velours, semblait attendre les frères Rabinad. Bruno avait dans sa poche les six pesetas et soixante-quinze centimes qu’il devait à Crâne d’œuf, et il pensait les garder sur lui jusqu’à ce qu’il le trouve. Le même jour, comme le soir tombait, il rentra chez lui très tard et un peu triste.

— Que t’est-il arrivé ? demanda Ruth.

— Rien du tout.

— T’es sûr ? Et où es-tu allé ?

— Par là, nulle part.

Les yeux baissés, ronchon, il finit par expliquer qu’il était allé sur la Rambla demander à son père s’il voulait venir dîner, mais qu’il n’était plus là.

— Un cireur de chaussures qui le connaît m’a dit qu’il est parti hier. Puis, après un silence tendu, sur un ton méprisant : Un peu pressé, non ? Eh bien tant pis pour lui.

Ruth comprit que c’était envers lui-même qu’il éprouvait ce dépit, et qu’il regrettait de s’être décidé trop tard. Elle lui dit qu’il ne devait pas s’en faire.

— C’est l’intention qui compte, mon fils.

— Ouais.

Deux jours plus tard, l’employé d’un magasin de cadres et de porte-photos de la rue Joan Blanques frappa à leur porte et dit à Ruth que la voisine du quatrième n’était pas chez elle, que c’était la deuxième fois qu’il venait sans la trouver ; aurait-elle l’amabilité de remettre à Mme Pauli quelques photos qu’elle lui avait demandé d’encadrer. Elles étaient dans une enveloppe et Ruth se chargerait de les donner à Érika, qui devait revenir s’occuper de l’appartement.

Bruno éprouva de la curiosité et le soir venu, il emporta l’enveloppe dans sa chambre et l’ouvrit. Ils s’agissaient de trois vieilles photos sépia, en format carte postale, dans des cadres en cuir et avec un support au dos. Il supposa que c’étaient celles que Mme Pauli avait à plusieurs reprises réclamées à sa nièce. Sur l’une d’elles, on voyait M. et Mme Pawlikowski, souriants, bras dessus, bras dessous devant chez eux, et sur une autre les petites Irena et Hanna à l’école de danse, toutes deux posant en justaucorps près de la barre. Sur les deux photos, le contre-jour et le temps passé voilaient les visages, et le regard de Bruno glissa sur elles, indifférent. La troisième allait le laisser bouche bée. C’était une photo découpée dans une revue ou un journal, et on y voyait une partie d’une rue empierrée, aux façades lépreuses et avec un trottoir très fréquenté, hommes, femmes et enfants allant et venant, un peu somnambules et presque en haillons, soumis et sans entrain dans leur marche quotidienne, certains figés dans une sorte de spasme ou de feinte curiosité, une dame coiffée d’un gracieux chapeau, trois hommes avec des brassards blancs sur la manche et d’autres protégés par des paletots et des casquettes grossières. De funestes présages de misère et de soumission semblaient guider leurs pas vers le bout de la rue, emportés par le découragement, la résignation et la fatalité. À l’arrière-plan de la photo on distinguait un réverbère et derrière un balcon à la rambarde en fer, sur laquelle se penchait une ombre blanche diffuse. Et en bas, assis coude à coude au bord du trottoir et regardant fixement l’objectif avec des yeux prédateurs, cinq jeunes garçons nu-pieds, déguenillés et faméliques, face à un autre tout aussi sale et déchaussé assis sur ce qui avait l’air d’être un morceau de bois. Il reconnut sur-le-champ le deuxième à gauche, tête râpée et yeux alertes de chauve-souris, ainsi que son frère, assis sur le morceau de bois.

Ils étaient là tous les deux, dans une autre ville, et avec d’autres amis, tapis au bord du trottoir, guettant une autre occasion, tramant à coup sûr de nouvelles ruses ou rapines pour subsister, marginaux et flous comme toujours sur leur persistant photogramme en noir et blanc ; oui, c’étaient eux, sans le moindre doute, les frères Rabinad qui lui demandaient des comptes du regard, dans une rue inconnue et grise elle aussi, elle aussi avec ses façades lépreuses et son air d’hiver éternel en suspens dans le temps. Bruno refusait de la tête, mais ne pouvait détourner les yeux des deux garçons, de leurs pieds déchaussés et sales, de leur énigmatique détresse et de leur liberté précaire : il avait le sentiment qu’ils attendaient tous les deux pour aller ensemble chercher à gagner leur vie ailleurs, dans les rues d’une autre ville hostile et sous un ciel d’où pourraient aussi tomber des avions en papier porteurs de bonnes nouvelles.

Finalement, de la confusion rêveuse il passa à la déception et au rejet, et il se moqua de lui-même, il se dit que voir apparaître Jan et Oskar sur cette photo ancienne était quelque chose de naturellement insensé et inexplicable, si toutefois ne l’avait pas également été, à présent qu’il y pensait, d’avoir vu ou rêvé leur passage fugace dans la rue Congost. Et pourtant, au-delà de la stupeur, au-delà de ses convictions mises à mal, il voulait croire que c’était bien eux, ses deux amis errants et démunis. Il était disposé à le croire même après avoir lu, pour la énième fois, le nom du lieu et la date au bas de la photo :

Rue Nowolipie, ghetto de Varsovie, été 1943.

1. « Ce soir biscuits ». « Demain, pain ». « Aujourd’hui, chocolat. » (N. d. A.)

2. « Bonjour ». « Vivons plus longtemps qu’eux ! » (N. d. A.)

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