L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1341
Charles de Blois, compétiteur de Jean de Montfort à la couronne
ducale de Bretagne, assiégea le château d’Hennebon après que
son rival eut été fait prisonnier. Jeanne de Flandre, femme de
Jean, défendit Hennebon avec courage, et força les Français à
lever le siége. Elle alla elle-même incendier le camp de
Charles de Blois, et fut à cause de ce fait surnommée Jeanne la
Flamme.
I.
Qu’est-ce qui gravit la montagne? C’est un troupeau de moutons
noirs, je crois.
Ce n’est point un troupeau de moutons noirs; une armée, je ne
dis pas,
Une armée française qui vient mettre le siége devant Hennebon.
II.
Tandis que la duchesse faisait processionnellement le tour de la
ville, toutes les cloches étaient en branle;
Tandis qu’elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son enfant
sur les genoux,
Partout sur son passage les habitants d’Hennebon poussaient des
cris de joie:
Dieu aide le fils et la mère; et qu’il confonde les Français!
Comme la procession finissait, on entendit les Français crier:
C’est maintenant que nous allons prendre tout vivants, dans leur
gîte, la biche et son faon!
Nous avons des chaînes d’or pour les attacher l’un à l’autre.
Jeanne la Flamme leur répondit alors du haut des tours:
Ce n’est pas la biche qui sera prise; le méchant loup[137], je ne
dis pas.
S’il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou.
En achevant ces mots, elle descendit furieuse.
Et elle se revêtit d’un corset de fer, et elle se coiffa d’un
casque noir,
Et elle s’arma d’une épée d’acier tranchant, et elle choisit trois
cents soldats,
Et un tison rouge à la main, elle sortit de la ville par un des
angles.
[137] Charles de Blois. Le loup se dit bleiz en bas-breton. Le
poëte fait un jeu de mots entre blois et bleiz.
III.
Or, les Français chantaient gaiement, assis en ce moment à table;
Réunis dans leurs tentes fermées, les Français chantaient dans la
nuit,
Lorsque l’on entendit, au loin, déchanter une voix singulière:
«Plus d’un qui rit ce soir pleurera avant qu’il soit jour;
Plus d’un qui mange du pain blanc mangera de la terre noire et
froide.
Plus d’un qui verse du vin rouge versera bientôt du sang gras;
Plus d’un qui fera de la cendre fait maintenant le fanfaron.»
Plus d’un penchait la tête sur la table, ivre-mort,
Quand retentit ce cri de détresse:—Le feu! Amis, le feu! le feu!
Le feu! le feu! amis, fuyons! c’est Jeanne la Flamme qui l’a mis!
Jeanne la Flamme est la plus intrépide qu’il y ait sur la terre,
vraiment!
Jeanne la Flamme avait mis le feu aux quatre coins du camp;
Et le vent avait propagé l’incendie et illuminé la nuit noire;
Et les tentes étaient brûlées, et les Français grillés,
Et trois mille d’entre eux en cendre, et il n’en échappa que cent.
IV.
Or, Jeanne la Flamme souriait le lendemain, à sa fenêtre,
En jetant ses regards sur la campagne, et en voyant le camp détruit,
Et la fumée qui s’élevait des tentes toutes réduites en petits monceaux
de cendre;
Jeanne la Flamme souriait: «Quelle belle écobue, mon Dieu!
«Mon Dieu! quelle belle écobue! pour un grain nous en aurons dix!»
Les anciens disaient vrai: «Il n’est rien tel que des os de
Gaulois[138];
Que des os de Gaulois, broyés, pour faire pousser le blé.»
[138] De Français.
Chants populaires de la Bretagne, recueillis et traduits par M.
de la Villemarqué.
MEURTRE D’ARTEVELT.