L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1302
Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les exactions non deues qu’il appellent maletoute, les gens du pays, par le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit Jacques, si en advint que le menu peuple s’esmut pour celle cause envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté[13] de sanc espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence, dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l’en dit, ceux de Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres soi avoir vanté que l’endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour, presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et toutes fois s’en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit esmeue, avec pou[14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l’esprit du rebellement, la gent d’un port de mer prochain (que l’en appelle Dam) à eux tantost s’accordèrent, et de maintenant degastèrent et chacièrent d’avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans à eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les manières qu’il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux esmouvoir.
[13] Beaucoup.
[14] Peu.
[15] Allemands et Allemands.
De la bataille de Courtray.
Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s’appareilloient à deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble conte d’Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l’yaue du fleuve près d’ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre courans à l’euvre, si comme il pooient, destourbans[18] tous les jours, les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l’accort de l’une partie et de l’autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si comme l’en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et goudendars[19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes ouvrans d’aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François chevaliers contredaignans[20], leur gent de pié[21] qui devant eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et sans ordre s’embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent à l’encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte d’Artois Robert, qui oncques n’avoit accoustumé à fuir, avec la compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22] et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le gentil conte Robert tresforer[23] né trespercier. Et lors adecertes ceux de Bruges, ainsi comme s’il fussent convertis et mués en tigres, nulle ame n’espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances aguës bien ancorées[24] que l’en appelle bouteshaches et godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon conte Robert d’Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce qu’il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec les nobles hommes qu’il voioit devant luy mourir, que à ce vil et villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres compaignies qui estoient en l’ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont, pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte d’Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s’en vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie[25] d’armes et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s’en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et acraventés[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c’est à savoir: le gentil conte d’Artois Robert, et Godefroy de Breban, son cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle, connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l’ost, Regnaut de Trie, chevalier esmeré[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de deux cents, et moult d’escuiers vaillans et preux. Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères Meneurs d’Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d’Artois, desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte icelui gardien en une chapelle prochaine d’ilecques de femmes de religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l’anuitier par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l’éclipse au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et demonstrèrent.
[16] Pendant ce temps-là.—Formé de Inde et interim.
[17] Tentes.
[18] Troublant, inquiétant.
[19] Sorte de lances.
[20] Ripostant.
[21] L’infanterie française était toujours chargée de commencer
le combat. C’est à cette retraite qu’il fallut s’en prendre de la
perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pâris._)
[22] Rugissant.
[23] Percer.
[24] Terminées en forme d’ancres, à peu près comme des
hallebardes.
[25] Abondance.—_Copia_, d’où copieux.
[26] Écrasés, brisés.
[27] Éprouvé. Emeritus, émérite.
Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.
SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE.
Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.