L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1358
Quand les gentilshommes de Beauvoisin, de Corbiois[249], de Vermandois, de Valois et des terres où ces méchans gens conversoient et faisoient leurs forcéneries, virent ainsi leurs maisons détruites et leurs amis tués, ils mandèrent secours à leurs amis, en Flandre, en Hainaut, en Brabant et en Hesbaing. Si en y vint tantôt assez de tous côtés. Si s’assemblèrent les gentilshommes étrangers et ceux du pays qui les menoient. Si commencèrent aussi à tuer et à découper ces méchans gens sans pitié et sans merci; et les pendoient par fois aux arbres où ils les trouvoient. Mêmement le roi de Navarre en mit un jour à fin plus de trois mille, assez près de Clermont en Beauvoisin[250]. Mais ils étoient jà tant multipliés que, si ils fussent tous ensemble, ils eussent bien été cent mille hommes. Et quand on leur demandoit pourquoi ils faisoient ce, ils répondoient qu’ils ne savoient, mais ils le véoient aux autres faire, si le faisoient aussi, et pensoient qu’ils dussent en tel manière détruire tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n’en pût être.
[249] Des environs de Corbie.
[250] Guillaume Caillet, leur chef, y fut pris, et le roi de
Navarre lui fit couper la tête à Clermont.
En ce temps se partit le duc de Normandie de Paris, et se douta du roi de Navarre, du prévôt des marchands et de ceux de son accord, car ils étoient tous d’une alliance; et s’en vint au pont de Charenton sur Marne, et fit un grand mandement de gentilshommes où il les put avoir, et défia le prévôt des marchands et ceux qui le vouloient aider. Quand le prévôt des marchands entendit que le duc de Normandie étoit au pont de Charenton et qu’il faisoit là son amas de chevaliers et d’écuyers, et qu’il vouloit guerroyer ceux de Paris, si se douta que grand mal ne lui en avînt, et que de nuit on ne vînt courir Paris, qui à ce temps n’étoit point fermée. Si mit ouvriers en œuvre, quant qu’il en put avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands fossés autour de Paris, et puis chaingles, murs et portes; et y ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme d’un an, tous les jours trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de fermer sur une année et d’enclorre et avironner de toute défense une telle cité comme Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut le plus grand bien que oncques le prévôt des marchands fit en toute sa vie; car autrement elle eût été depuis courue, gâtée et robée par trop de fois, et par plusieurs actions, si comme vous orrez ci-après. Or vueil-je retourner à ceux et à celles qui étoient fuis à Meaux en Brie à sauveté.
Comment le comte de Foix et le captal de Buch vinrent à Meaux
pour reconforter la duchesse de Normandie et celle d’Orléans et
les autres dames qui là étoient fuies pour les Jacques.
En ce temps que ces méchans gens couroient, revinrent de Prusse le comte de Foix et le captal de Buch, son cousin; et entendirent sur le chemin, si comme ils devoient entrer en France, la pestillence et l’horribleté qui couroit sur les gentilshommes. Si en eurent ces deux seigneurs grand pitié. Si chevauchèrent par leur journée tant qu’ils vinrent à Châlons en Champagne, qui rien ne se mouvoit du fait des vilains, ni point n’y entroient. Si leur fut dit en la dite cité que la duchesse de Normandie et la duchesse d’Orléans et bien trois cents dames et damoiselles, et le duc d’Orléans aussi, étoient à Meaux en Brie, en grand meschef de cœur pour celle Jacquerie. Ces deux bons chevaliers s’accordèrent que ils iroient voir les dames et les reconforteroient à leur pouvoir, combien que le captal fût Anglois[251]. Mais ils étoient pour ce temps trèves en ce royaume de France et le royaume d’Angleterre; si pouvoit bien le dit captal chevaucher partout; et aussi là il vouloit remontrer sa gentillesse, en la compagnie du comte de Foix. Si pouvoient être de leur route environ quarante lances, et non plus; car ils venoient d’un pélerinage, ainsi que je vous l’ai dit.
[251] C’est-à-dire dans le parti anglais.
Tant chevauchèrent que ils vinrent à Meaux en Brie. Si allèrent tantôt devers la duchesse de Normandie et les autres dames, qui furent moult lies de leur venue; car tous les jours elles étoient menacées des Jacques et des vilains de Brie, et mêmement de ceux de la ville, ainsi qu’il fut apparent. Car encore pour ce que ces méchans gens entendirent que il avoit là foison de dames et de damoiselles et de jeunes gentils enfans, ils s’assemblèrent ensemble, et de ceux de la comté de Valois aussi, et s’envinrent devers Meaux. D’autre part, ceux de Paris, qui bien savoient cette assemblée, se partirent un jour de Paris, par flottes et par troupeaux, et s’en vinrent avecques les autres. Et furent bien neuf mille tous ensemble, en très grand volonté de mal faire. Et toujours, leur croissoient gens de divers lieux et de plusieurs chemins qui se raccordoient à Meaux. Et s’en vinrent jusques aux portes de la dite ville. Et ces méchans gens de la ville ne voulurent contredire l’entrée à ceux de Paris, mais ouvrirent leurs portes. Si entrèrent au bourg si grand plenté que toutes les rues en étoient couvertes jusques au marché. Or regardez la grand grâce que Dieu fit aux dames et aux damoiselles; car, pour voir, elles eussent été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu’elles fussent, si ce n’eût été les gentilshommes qui là étoient, et par espécial le comte de Foix et le captal de Buch; car ces deux chevaliers donnèrent l’avis pour ces vilains déconfire et détruire.
Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d’Orléans
déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de
Meaux.
Quand ces nobles dames, qui étoient herbergées au marché de Meaux, qui est assez fort, mais qu’il soit gardé et défendu, car la rivière de Marne l’avironne, virent si grand quantité de gens accourir et venir sur elles, si furent moult ébahies et effrayées; mais le comte de Foix et le captal de Buch et leurs routes, qui jà étoient tous armés, se rangèrent sur le marché et vinrent à la porte du marché, et firent ouvrir tout arrière; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs et petits et très-mal armés, et la bannière du comte de Foix et celle du duc d’Orléans et le pennon du captal, et les glaives et les épées en leurs mains, et bien appareillés d’eux défendre et de garder le marché. Quand ces méchans gens les virent ainsi ordonnés, combien qu’ils n’étoient mie grand foison encontre eux, si ne furent mie si forcenés que devant; mais se commencèrent les premiers à reculer et les gentilshommes à eux poursuivir et à lancer sur eux de leurs lances et de leurs épées et eux abattre. Adonc ceux qui étoient devant et qui sentoient les horions, ou qui les redoutoient à avoir, reculoient de hideur tant à une fois qu’ils chéoient l’un sur l’autre. Adonc issirent toutes manières de gens d’armes hors des barrières et gagnèrent tantôt la place, et se boutèrent entre ces méchans gens. Si les abattoient à grands monceaux et tuoient ainsi que bêtes; et les reboutèrent tous hors de la ville, que oncques en nul d’eux n’y eut ordonnance ni conroy; et en tuèrent tant qu’ils en étoient tous lassés et tannés; et les faisoient saillir en la rivière de Marne. Finablement ils en tuèrent ce jour et mirent à fin plus de sept mille: ni jà n’en fût nul échappé, si ils les eussent voulu chasser plus avant. Et quand les gentilshommes retournèrent, ils boutèrent le feu en la désordonnée ville de Meaux et l’ardirent toute et tous les vilains du bourg qu’ils purent dedans enclorre. Depuis cette déconfiture qui fut faite à Meaux, ne se rassemblèrent-ils nulle part; car le jeune sire de Coucy, qui s’appeloit messire Enguerrand, avoit grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettoient à fin partout où ils les trouvoient, sans pitié et sans merci.
Comment le duc de Normandie assiégea Paris par devers
Saint-Antoine; et comment le roi de Navarre se partit de Paris
et s’en alla à Saint-Denis.
Assez tôt après celle avenue, le duc de Normandie assembla tous les nobles et gentilshommes qu’il put avoir, tant du royaume que de l’Empire, parmi leurs soudées payant; et étoient bien sept mille lances. Et s’en vint assiéger Paris par devers Saint-Antoine contre val la rivière de Seine. Et étoit logé à Saint-Mor, et ses gens là environ, qui couroient tous les jours jusques à Paris. Et se tenoit le dit duc une fois au pont de Charenton et l’autre à Saint-Mor; et ne venoit rien ni entroit à Paris de ce côté, ni par terre ni par eau, car le duc avoit pris les deux rivières Marne et Seine. Et ardirent ses gens autour de Paris tous les villages qui n’étoient fermés, pour mieux châtier ceux de Paris; et si Paris n’eût été adonc fortifiée, ainsi qu’elle étoit, elle eût été sans faute détruite. Et n’osoit nul issir hors de Paris, pour la doutance du duc de Normandie et de ses gens, qui couroient d’une part et d’autre Seine; car ils véoient que nul ne leur alloit au devant. D’autre part le prévôt des marchands, qui se sentoit en la haine et indignation du duc de Normandie, tenoit à amour le roi de Navarre ce qu’il pouvoit, et son conseil et la communauté de Paris, et faisoit, si comme ci-dessus est dit, de jour et de nuit ouvrer à la fermeté de Paris; et tenoit en la dite cité grand foison de gens d’armes et de soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres compagnons, pour être plus assur contre ceux qui les guerrioient. Si avoit-il adonc dedans Paris aucuns suffisans hommes, tels que messire Pepin des Essars, messire Jean de Charny, chevaliers, et plusieurs autres bonnes gens, auxquels il déplaisoit grandement de la haine au duc de Normandie, si remède y pussent mettre. Mais nennil; car le prévôt des marchands avoit si attrait à lui toutes manières de gens et à sa cordelle, que nul ne l’osoit dédire de chose qu’il dit, s’il ne se vouloit faire tantôt tuer, sans point de merci.
Le roi de Navarre, comme sage et subtil, véoit les variemens entre ceux de Paris et le duc de Normandie, et supposoit assez que cette chose ne se pouvoit longuement tenir en tel état; et n’avoit mie trop grand fiance en la communauté de Paris. Si se partit de Paris, au plus courtoisement qu’il put, et s’en vint à Saint-Denis; et là tenoit-il aussi grand foison de gens d’armes aux sols et aux gages de ceux de Paris. En ce point furent-ils bien six semaines, le duc de Normandie atout grand foison de gens d’armes, au pont de Charenton, et le roi de Navarre au bourg de Saint-Denis. Si mangeoient et pilloient le pays de tous côtés; et si ne faisoient rien l’un sur l’autre.
Comment le roi de Navarre jura solemnellement à tenir paix envers
le duc de Normandie, et sur quelle condition.
Entre ces deux seigneurs, le duc de Normandie et le roi de Navarre, s’embesognoient bonnes gens et bons moyens, l’archevêque de Sens, l’évêque d’Aucerre, l’évêque de Beauvais, le sire de Montmorency, le sire de Fiennes, le sire de Saint-Venant; et tant allèrent de l’un à l’autre et si sagement exploitèrent, que le roi de Navarre, de bonne volonté, sans nulle contrainte, s’en vint près de Charenton devers le duc de Normandie, son serourge. Et là eut grand approchement d’amour; car le dit roi s’excusa au duc de ce dont il étoit devenu en la haine de lui; et premièrement de la mort de ses deux maréchaux, monseigneur Robert de Clermont et le maréchal de Champagne, et messire Regnault d’Acy, et du dépit que le prévôt des marchands lui avoit fait dedans le palais à Paris; et jura solemnellement que ce fut sans son sçu, et promit au dit duc qu’il demeureroit de-lez lui à bien et à mal de celle emprise. Et fut là entre eux la paix faite et confirmée; et dit le roi de Navarre qu’il feroit amender à ceux de Paris la félonnie qu’ils avoient faite, parmi tant que la communauté de Paris demeureroit en paix. Mais le duc devoit avoir le prévôt des marchands et douze bourgeois, lesquels qu’il voudroit élire dedans Paris, et iceux corriger à sa volonté. Ces choses ordonnées et confirmées, et sur la fiance de celle paix, le roi de Navarre se partit du duc de Normandie aimablement et retourna à Saint-Denis; et le duc s’en vint en la cité de Meaux en Brie, où madame sa femme étoit, fille au duc de Bourbon, et donna congé à aucuns de ses gens d’armes. Et fut adoncques prié d’aucuns bourgeois de Paris, qui ces traités avoient aidé à entamer, et de l’archevêque de Sens, qui grand peine y mettoit, et de l’évêque d’Aucerre, que il vînt à Paris sûrement et que on lui feroit toute la fête et honneur que on pourroit. Le duc répondit que il tenoit bien la paix à bonne, qu’il avoit jurée, ni jà par lui, si Dieu plaisoit, ne seroit enfreinte ni brisée, mais jamais à Paris n’entreroit, si auroit eu pleine satisfaction de ceux qui courroucé l’avoient. Ainsi demeura la chose en tel état un temps que point ne vint le duc de Normandie à Paris.
Comment le roi de Navarre promit au prévôt des marchands qu’il
lui aideroit de tout son pouvoir; et comment ceux de Paris
tuèrent les soudoyers anglois qui à Paris étoient.
Le prévôt des marchands et ceux de sa secte, qui se sentoient en la haine et indignation du duc de Normandie leur seigneur, et qui les menaçoit de mourir, n’étoient point à leur aise; et visitoient souvent le roi de Navarre, qui se tenoit à Saint-Denis, et lui remontroient bellement et doucement le péril où ils gisoient, dont il étoit cause; car ils l’avoient de prison délivré et à Paris amené; et l’eussent volontiers fait leur roi et leur gouverneur si ils pussent; et avoient voirement consenti la mort des trois dessus dits, qui furent occis au Palais à Paris, pourtant qu’ils lui étoient contraires; et que pour Dieu il ne les voulût mie faillir et ne voulût mie avoir trop grand fiance au duc de Normandie ni en son conseil. Le roi de Navarre, qui sentoit bien que le prévôt des marchands et ceux de son alliance ne reposoient mie à leur aise, et que du temps passé ils lui avoient fait trop grand courtoisie, ôté de danger et délivré de prison, les reconfortoit ce qu’il pouvoit, et leur disoit: «Chers seigneurs et amis, vous n’aurez jà nul mal sans moi; et quand vous avez maintenant le gouvernement de Paris et que nul ne vous y ose courroucer, je vous conseille que vous faites votre attrait, et vous pourvéez d’or et d’argent tellement que, s’il vous besogne, vous le puissiez retrouver; et l’envoyez hardiment ci à Saint-Denis sur la fiance de moi; et je le vous garderai et en retiendrai toujours gens d’armes secrètement et compagnons, dont au besoin vous guerroyerez vos ennemis.» Ainsi fit depuis le prévôt des marchands: toutes les semaines il envoyoit deux fois deux sommiers chargés de florins à Saint-Denis, devers le roi de Navarre, qui les recevoit liement. Or advint que il étoit demeuré à Paris grand foison de soudoyers Anglois et Navarrois, ainsi que vous savez, que le prévôt des marchands et la communauté de Paris avoient retenus à Paris à soudées et à gages, pour eux aider à défendre et garder contre le duc de Normandie. Et trop bien et trop loyaument s’y étoient portés, la guerre durant; si que, quand l’accord fut fait d’eux et du dit duc, les aucuns partirent et les autres non. Ceux qui partirent s’en vinrent devers le roi de Navarre, qui tous les retint; et encore en demeura-t-il à Paris plus de trois cents, qui là s’ébattoient et rafraîchissoient, ainsi que compagnons soudoyers font volontiers en tels villes et dépendent leur argent liement. Si s’émut un débat entre eux et ceux de Paris, et en y eut bien de morts, sur les rues que en leurs hôtels, plus de soixante: de quoi le prévôt des marchands fut durement courroucé, et en blâma et vilena ceux de Paris moult yreusement. Et toutes fois pour apaiser la communauté, il en prit plus de cent et cinquante et les fit mettre en prison au Louvre, et dit à ceux de Paris, qui tous émus étoient d’eux occire, que il les corrigeroit et puniroit selon leur forfait. Parmi tant se rapaisèrent ceux de Paris. Quand ce vint à la nuit, le prévôt des marchands, qui voulut complaire à ces Anglois soudoyers, leur élargit leurs prisons et les fit délivrer et aller leur voie; si s’en vinrent à Saint-Denis devers le roi de Navarre, qui tous les retint.
Quand ce vint au matin que ceux de Paris sçurent l’affaire et la délivrance de ces Anglois, et comment le prévôt s’en étoit acquitté, si en furent durement courroucés sur lui, ni oncques depuis ils ne l’aimèrent tant comme ils faisoient auparavant. Le prévôt, qui étoit un sage homme, s’en sçut bien adonc ôter et dissimuler tant que cette chose s’oublia.
Or vous dirai de ces soudoyers Anglois et Navarrois comment ils persévérèrent. Quand ils furent venus à Saint-Denis et remis ensemble, ils se trouvèrent plus de trois cents: si se avisèrent qu’ils contrevengeroient leurs compagnons et les dépits qu’on leur avoit faits. Si envoyèrent tantôt défier ceux de Paris et commencèrent à courir aigrement et faire guerre à ceux de Paris et à occire et découper toutes gens de Paris qui hors issoient: ni nul n’osoit vider des portes, tant les tenoient les Anglois en grand doute: de quoi le prévôt des marchands en étoit demandé et en derrière encoulpé.
Comment les compagnons des soudoyers anglois qui furent tués à
Paris occirent grand foison de ceux de Paris à la porte
Saint-Honoré.
Quand ceux de Paris se virent ainsi hériés et guerroyés de ces Anglois, si furent tous forcennés; et requirent au prévôt des marchands qu’il voulsist faire armer une partie de leur communauté et mettre hors aux champs, car ils les vouloient aller combattre. Le dit prévôt leur accorda, et dit qu’il iroit avec eux; et fit un jour armer une partie de ceux de Paris, et un jour partir jusques à vingt-deux cents. Quand ils furent aux champs, ils entendirent que ceux qui les guerrioient se tenoient devers Saint-Cloud. Si se avisèrent qu’ils se partiroient en deux parties et prendroient deux chemins, afin qu’ils ne leur pussent échapper. Si s’ordonnèrent ainsi; et se devoient retrouver et rencontrer en un certain lieu assez près de Saint-Cloud. Si se dessevrèrent les uns des autres, et se mirent en deux parties; et en prit le prévôt des marchands la moindre partie. Si tournoyèrent ces deux parties tout le jour environ Montmartre; et rien ne trouvèrent de ce qu’ils demandoient.
Or avint que le prévôt des marchands, qui étoit ennuié d’être sur les champs, et qui nulle rien n’avoit fait, entour remontée, rentra à Paris par la porte Saint-Martin. L’autre bataille se tint plus longuement sur les champs, et rien ne savoit du retour du prévôt des marchands ni de sa bataille que ils fussent rentrés à Paris; car si ils l’eussent sçu, ils y fussent rentrés aussi. Quand ce vint sur le vespre, ils se mirent au retour, sans ordonnance ni arroy, comme ceux qui ne cuidoient avoir point de rencontre ni d’empêchement; et s’en revenoient par troupeaux, ainsi que tous lassés et hodés et ennuiés. Et portoit l’un son bassinet en sa main, l’autre à son col, les autres, par laschetés et ennui, traînoient leurs épées, ou les portoient en écharpe; et tout ainsi se maintenoient-ils; et avoient pris le chemin pour entrer à Paris par la porte Saint-Honoré. Si trouvèrent de rencontre ces Anglois au fond d’un chemin, qui étoient bien quatre cents tous d’une sorte et d’un accord, qui tantôt écrièrent ces François et se férirent entr’eux de grand volonté, et les reboutèrent trop durement et diversement; et en y eut de première venue abattus plus de deux cents.
Ces François qui furent soudainement pris et qui nulle garde ne s’en donnoient furent tout ébahis et ne tinrent point de conroy, ains se mirent en fuite et se laissèrent occire, tuer et découper, ainsi que bêtes; et rafuioient qui mieux pouvoient devers Paris; et en y eut de morts en celle chasse plus de sept cents; et furent tous chassés jusques dedans les barrières de Paris. De cette avenue fut trop durement blâmé le prévôt des marchands de la communauté de Paris; et disoient que il les avoit trahis.
Encore à l’endemain au matin avint que les prochains et les amis de ceux qui morts étoient issirent de Paris pour eux aller querre à chars et à charrettes et les corps ensevelir. Mais les Anglois avoient mis une embûche sur les champs: si en tuèrent et mes-haignèrent de rechef plus de six vingt. En tel trouble et en tel meschef étoient échus ceux de Paris, et ne se savoient de qui garder. Si vous dis qu’ils murmuroient et étoient nuit et jour en grands soupçons; car le roi de Navarre se refroidoit d’eux aider, pour la cause de la paix jurée à son serourge le duc de Normandie, et pour l’outrage aussi qu’ils avoient fait des soudoyers anglois qu’il avoit envoyés à Paris. Si consentoit bien que ceux de Paris en fussent châtiés, afin que ils amendassent plus grandement ce forfait.
D’autre part aussi le duc de Normandie le souffroit assez, pour la cause de ce que le prévôt des marchands avoit encore le gouvernement d’eux; et leur mandoit et escripsoit bien généralement que nulle paix ne leur tiendroit jusques à tant que douze hommes de Paris, lesquels qu’il voudroit élire, il auroit à sa volonté. Si devez savoir que le dit prévôt des marchands et ceux qui se sentoient forfaits n’étoient mie à leur aise. Si véoient-ils bien et considéroient, tout imaginé, que cette chose ne pouvoit longuement durer en cel état; car ceux de Paris commençoient jà à refroidir de l’amour qu’ils avoient eu en lui et à ceux de sa sorte et alliance; et le déparloient vilainement, si comme il étoit informé.
Comment le prévôt des marchands et ses alliés avoient proposé de
courir et détruire Paris; et comment le dit prévôt fut mis
mort; et comment le duc de Normandie vint à Paris.
Le prévôt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord avoient souvent entr’eux plusieurs secrets conseils pour savoir comment ils se pourroient maintenir; car ils ne pouvoient trouver par nul moyen mercy ni remède au duc de Normandie; dont ce les ébahissoit plus que autre chose. Si regardèrent finablement que mieux valoit qu’ils demeurassent en vie et en bonne prospérité du leur et de leurs amis que ce qu’ils fussent détruits; car mieux leur valoit à occire que être occis. Si s’arrêtèrent du tout sur cel état, et traitèrent secrètement devers ces Anglois qui guerroyoient ceux de Paris; et se porta certain traité et accord entre les parties, que le prévôt des marchands et ceux de sa secte devoient être tous prêts et ordonnés entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Antoine, tellement que, à heure de minuit, Anglois et Navarrois devoient tous d’une sorte y venir, si pourvus que pour courir et détruire Paris, et les devoient trouver toutes ouvertes; et ne devoient les dits coureurs déporter homme ni femme, de quelque état qu’ils fussent, mais tout mettre à l’épée, excepté aucuns que les ennemis devoient connoître par les signes qui seroient mis à leurs huis et fenêtres.
Celle propre nuit que ce devoit avenir inspira Dieu et éveilla aucuns des bourgeois de Paris qui étoient de l’accord, et avoient toujours été, du duc de Normandie; desquels messire Pépin des Essarts et messire Jean de Charny se faisoient chefs: et furent iceux par inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informés que Paris devoit être courue et détruite. Tantôt ils s’armèrent et firent armer tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en plusieurs lieux, pour avoir plus de confortans.
Or s’en vint le dit messire Pépin et plusieurs autres, bien pourvus d’armures et de bons compagnons, et prit le dit messire Pépin la bannière de France, en criant: «Au roi et au duc!» et les suivoit le peuple; et vinrent à la porte Saint-Antoine, où ils trouvèrent le prévôt des marchands qui tenoit les clefs de la porte en ses mains. Là étoit Jean Maillart, qui pour ce jour avoit eu débat au prévôt des marchands et à Josseran de Mascon, et s’étoit mis avecques ceux de la partie du duc de Normandie. Et illecques fut le dit prévôt des marchands fortement argué, assailli et débouté; et y avoit si grand noise et criée du peuple qui là étoit, que l’on ne pouvoit rien entendre; et disoient: «A mort! à mort! tuez, tuez le prévôt des marchands et ses alliés, car ils sont traîtres.»
Là eut entr’eux grand hutin; et le prévôt des marchands, qui étoit sur les degrés de la bastide Saint-Antoine, s’en fût volontiers fui, s’il eût pu: mais il fut si hâté que il ne put; car messire Jean de Charny le férit d’une hache en la tête et l’abattit à terre, et puis fut féru de maître Pierre de Fouace et autres qui ne le laissèrent jusques à tant que il fut occis, et six de ceux qui étoient de sa secte, entre lesquels étoient Philippe Guiffart, Jean de Lille, Jean Poiret, Simon le Paonnier et Gille Marcel; et plusieurs autres, traîtres furent pris et envoyés en prison. Et puis commencèrent à courir et à chercher parmi les rues de Paris, et mirent la ville en bonne ordonnance, et firent grand guet toute nuit.
Vous devez savoir que sitôt que le prévôt des marchands et les autres dessus nommés furent morts et pris, ainsi que vous avez ouï, et fut le mardi dernier jour de juillet, l’an mil trois cent cinquante huit, après dîner, messages partirent de Paris très hâtivement pour porter ces nouvelles à monseigneur le duc de Normandie qui étoit à Meaux, lequel en fut très-grandement réjoui, et non sans cause. Si se ordonna pour venir à Paris. Mais avant sa venue, Josseran de Mascon, qui était trésorier du roi de Navarre, et Charles Coussac, échevin de Paris, lesquels avoient été pris avecques les autres, furent exécutés et eurent les têtes coupées en la place de Grève, pour ce qu’ils étoient traîtres et de la secte du prévôt des marchands. Et le corps du dit prévôt et de ceux qui avecques lui avoient été tués, furent atraînés en la cour de l’église de Sainte-Catherine du val des écoliers; et tout nus, ainsi qu’ils étoient, furent étendus devant la croix de la dite cour, où ils furent longuement, afin que chacun les pût voir qui voir les voudroit; et après furent jetés en la rivière de Seine.
Le duc de Normandie, qui avoit envoyé à Paris de ses gens et grand foison de gens d’armes, pour reconforter la ville et aider à la défendre contre les Anglois et Navarrois qui étoient environ et y faisoient guerre, se partit de Meaux, où il étoit, et s’en vint hâtivement à Paris, à noble et grand compagnie de gens d’armes; et fut reçu en la bonne ville de Paris de toutes gens à grand joie; et descendit pour lors au Louvre. Là étoit Jean Maillart de lez lui, qui grandement étoit en sa grâce et en son amour; et au voir dire, il l’avoit bien acquis, si comme vous avez ouï ci-dessus recorder; combien que par avant il fût de l’alliance au prévôt des marchands, si comme l’on disoit.
Assez tôt après, manda le duc de Normandie la duchesse sa femme, les dames et les damoiselles qui se tenoient et avoient été toute la saison à Meaux en Brie. Si vinrent à Paris; et descendit la duchesse en l’hôtel du duc, que on dit à Saint-Pol, où il étoit retrait; et là se tinrent un grand temps.
Or vous dirai du roi de Navarre comment il persévéra, qui pour le temps se tenoit à Saint-Denis, et messire Philippe de Navarre son frère de lez lui.
Comment le roi de Navarre défia le duc de Normandie et ceux de
Paris; et comment il pilla et prit plusieurs villes du royaume
de France.
Quand le roi de Navarre sçut la vérité de la mort du prévôt des marchands, son grand ami, et ceux de son alliance, si fut durement courroucé et troublé en deux manières. La première raison fut, pour tant que le dit prévôt lui avoit été très-favorable et secret en tous ses affaires, et avoit mis grand peine à sa délivrance: l’autre raison étoit telle qui moult lui touchoit quand il pensoit sur ce pour son honneur; car fame couroit communément parmi Paris et le royaume de France que il étoit chef et cause de la trahison que le prévôt des marchands et ses alliés, si comme ci-dessus est dit, vouloient faire, laquelle chose lui tournoit à grand préjudice. Si que le roi de Navarre imaginant et considérant ces besognes, et lui bien conseillé à monseigneur Philippe son frère, ne pouvoit voir nullement qu’il ne fît guerre au royaume de France et par espécial à ceux de Paris, qui lui avoient fait si grand dépit. Si envoya tantôt défiances au duc de Normandie et aux Parisiens et à tout le corps du royaume de France. Et se partit de Saint-Denis. Et coururent ses gens, au département, la dite ville de Saint-Denis, et la pillèrent et robèrent toute. Et envoya gens d’armes le dit roi de Navarre à Melun sur Seine, où la roine Blanche sa sœur étoit, qui jadis fut femme au roi Philippe. Si les reçut la dite dame liement, et leur mit en abandon tout ce qu’elle y avoit.
Si fit le roi de Navarre d’une partie de la ville et du châtel de Melun sa garnison; et retint partout gens d’armes et soudoyers, Allemands, Hainuyers, Brabançons et Hasbegnons[252] et gens de tout pays qui à lui venoient et le servoient volontiers; car il les payoit largement. Et bien avoit de quoi; car il avoit assemblé si grand avoir que c’est sans nombre, par le pourchas et aide du prévôt des marchands, tant de ceux de Paris comme des villes voisines. Et messire Philippe de Navarre se trait à Mantes et à Meulan sur la rivière de Seine; et en firent leurs garnisons il et ses gens; et tous les jours leur croissoient gens et venoient de tous côtés, qui désiroient à profiter et à gagner.
[252] Gens de la Hasbaigne ou Hasbaine, partie du Brabant et du
comté de Namur.
Ainsi commencèrent le roi de Navarre, et ses gens que on appeloit Navarrois, à guerroyer fortement et durement le royaume de France, et par espécial la noble cité de Paris; et étoient tous maîtres de la rivière de Seine dessous et dessus, et aussi de la rivière de Marne et de Oise. Si multiplièrent tellement ces Navarrois que ils prirent la forte ville et le châtel de Creel, par quoi ils étoient maîtres de la rivière d’Oise, et le fort châtel de la Harelle, à trois lieues d’Amiens, et puis Mauconseil, que ils réparèrent et fortifièrent tellement, que ils ne doutoient ni assaut ni siége. Ces trois forteresses firent sans nombre tant de destourbiers au royaume de France, que depuis en avant cent ans ne furent réparés ni restaurés. Et étoient en ces forteresses bien quinze cents combattans, et couroient par tout le pays; ni nul ne leur alloit au-devant. Et s’épandirent tantôt partout, et prirent les dits Navarrois la bonne ville et assez tôt après le fort châtel de Saint-Valery, dont ils firent une très-belle garnison et très-forte, de quoi messire Guillaume Bonnemare et Jean de Ségure[253] étoient capitaines. Si avoient bien ces deux hommes d’armes cinq cents combattans, et couroient tout le pays jusques à Dieppe et environ la ville de Abbeville, et tout selon la rivière de Somme jusques au Crotoi, à Rue et Montreuil sur mer. Et faisoient ces Navarrois les plus grands appertises d’armes, tellement que on se pouvoit émerveiller comment ils les osoient entreprendre: car quand ils avoient avisé un châtel ou une forteresse, si forte qu’elle fût, ils ne se doutoient point de l’avoir; et chevauchoient bien souvent sur une nuit trente lieues, et venoient sur un pays qui n’étoit en nulle doute; et ainsi exilloient-ils et embloient les châteaux et les forteresses parmi le royaume de France, et prenoient à la fois sur l’ajournement les chevaliers et les dames en leurs lits; dont ils les rançonnoient, ou ils prenoient tout le leur, et puis les boutoient hors de leurs maisons.
[253] Jean de Ségure, capitaine anglais.
INVASION D’ÉDOUARD III ET TRAITÉ DE BRETIGNY.
1359-1360.
En 1359, le roi Jean, prisonnier des Anglais et voulant recouvrer
sa liberté à tout prix, signa à Londres un traité dont les
conditions étaient désastreuses pour le royaume. Son fils, le
régent, convoqua les états généraux, et leur fit rejeter le
traité de Londres.
Comment le duc de Normandie et le conseil de France ne voulurent
mie tenir le traité fait entre le roi Jean de France et le roi
d’Angleterre.
Je me suis longuement tenu à parler du roi d’Angleterre, mais je n’en ai point eu de cause de parler jusques à ci; car tant comme les trèves durèrent entre lui et le royaume de France, à son titre, ses gens ne firent point de guerre. Mais elles étoient faillies le premier jour de mai l’an cinquante neuf; et avoient guerroyé toutes ces forteresses angloises et navarroises, au nom de lui, et guerroyoient encore tous les jours.
En ce temps étoient venus à Wesmoutier, en la cité de Londres, le roi d’Angleterre et le prince de Galles son fils d’un lez, et le roi de France et messire Jacques de Bourbon de l’autre part; et là furent ensemble ces quatre tant seulement, en secret conseil, et firent un certain accord de paix sans moyen sur certains articles et paroles que ils jetèrent et ordonnèrent. Et quand ils les eurent tous proposés, ils les firent écrire en une lettre ouverte, et les scellèrent les deux rois de leurs sceaux; et tout ce fait, ils mandèrent le comte de Tancarville et monseigneur Arnoul d’Andrehen, qui étoient nouvellement venus, et leur chargèrent cette lettre pour apporter en France au duc de Normandie et à ses frères et au conseil de France.
Si passèrent le dit comte de Tancarville et le dit maréchal la mer, et arrivèrent à Boulogne, et exploitèrent tant qu’ils vinrent à Paris. Si trouvèrent le duc de Normandie et le roi de Navarre qui nouvellement s’étoient accordés. Si leur montrèrent les lettres devant dites. Adoncques en demanda le duc de Normandie conseil au roi de Navarre comment il s’en pourroit maintenir. Le roi conseilla que les prélats et les barons de France et le conseil des cités et des bonnes villes fussent mandés; car par eux et leur ordonnance convenoit cette chose passer. Ainsi fut fait. Le duc de Normandie manda sur un jour la plus grand partie des nobles et des prélats du royaume de France et le conseil des bonnes villes[254]. Quand ils furent tous venus à Paris, ils entrèrent en conseil. Là étoient le roi de Navarre, le duc de Normandie, ses deux frères, le comte de Tancarville et messire Arnoul d’Andrehen, qui remontrèrent la besogne et sur quel état ils étoient venus en France. Là furent les lettres lues et relues, et bien ouïes et entendues, et de point en point considérées et examinées. Si ne purent adonc être les conseils en général du royaume de France d’accord, et leur sembla cil traité trop dur[255]; et répondirent d’une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher à endurer et porter encore le grand meschef et misère où ils étoient, que le noble royaume de France fût ainsi amoindri ni deffraudé; et que le roi Jean demeurât encore en Angleterre; et que quand il plairoit à Dieu, il y pourverroit de remède et mettroit attemprance. Ce fut toute la réponse que le comte de Tancarville et messire Arnoul d’Andrehen en purent avoir[256]. Si se partirent sur cel état et retournèrent en Angleterre; et se retrairent premièrement devers le roi de France, leur seigneur, et lui contèrent comment ils n’avoient pu rien exploiter. De ces nouvelles fut le roi de France moult courroucé; ce fut bien raison, car il désiroit sa délivrance, et dit: «Ha! Charles, beau fils, vous êtes conseillé du roi de Navarre, qui vous deçoit, et decevroit tels soixante que vous êtes.»
[254] Cette assemblée était indiquée pour le dimanche 19 mai;
mais les chemins étaient si infestés par les Anglais et les
Navarrais qui occupaient plusieurs forteresses de tous les côtés
par où on pouvait venir à Paris, et par les garnisons françaises,
qui pillaient autant que les Anglais, qu’un grand nombre de
personnes ne purent s’y rendre, quoiqu’on eût prolongé jusqu’au
samedi 25 mai le jour de l’ouverture des états. (_Note de Buchon._)
[255] Par ce traité, Jean cédait à Édouard la Normandie, la
Saintonge, l’Agénois, le Quercy, le Périgord, le Limousin, la
Touraine, etc.; en un mot, les deux tiers de la France, pour les
posséder en toute souveraineté.
[256] Il fut aussi réglé dans ces états que les nobles
serviraient un mois à leurs dépens, non compris dans ce mois le
temps qu’ils seraient en route pour se rendre à l’armée et pour
en revenir; et qu’ils payeraient les impositions octroyées par
les bonnes villes. Les gens d’église offrirent aussi de les
payer. La ville de Paris s’engagea pour elle et pour la vicomté
d’entretenir six cents glaives, quatre cents archers et mille
brigands. Les députés des autres villes ne voulurent rien
octroyer sans parler à leurs villes, parce qu’apparemment on ne
leur avait pas donné pouvoir d’accorder un subside. On ordonna
qu’ils s’en retourneraient dans leurs villes et qu’ils
enverraient leur réponse avant le lundi qui suit la Trinité.
Plusieurs villes envoyèrent cette réponse, qui fut, que le plat
pays étant détruit par les Anglais et le Navarrais et par les
garnisons françaises, elles ne pouvaient accomplir le nombre des
1,200 glaives qui avaient été accordés. (_Préface du t. III des
Ordonnances._)
Comment le roi d’Angleterre fit faire grand appareil pour venir
en France.
Ces deux seigneurs dessus nommés retournés en Angleterre, le roi Édouard, ainsi comme il appartenoit, sçut la réponse, car ils lui relatèrent tout ainsi, ni plus ni moins, qu’ils en étoient chargés des François. Quand le roi d’Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut durement courroucé; et dit devant tous ceux qui le pouvoient ouïr que ainçois que hiver fût entré il entreroit au royaume de France si puissamment et y demeureroit tant qu’il auroit fin de guerre, ou bonne paix à son honneur et plaisir. Si fit commencer à faire le plus grand appareil que on eût oncques mais vu faire en Angleterre pour guerroyer.
Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et écuyers et gens d’armes se commencèrent à pourvoir grossement et chèrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu’il put, selon son état; et se trait chacun, du plus tôt qu’il put, par devers Calais, pour attendre la venue du roi d’Angleterre; car chacun pensoit à avoir si grands bienfaits de lui, et tant d’avoir à gagner en France que jamais ne seroient povres, et par espécial ces Allemands, qui sont plus convoiteux que autres gens.
Comment tant de gens d’armes étrangers vinrent à Calais qu’on ne
se savoit où loger et y furent les vivres moult chers.
Le roi d’Angleterre toute celle saison faisoit un si très-grand appareil pour venir en France que par avant on n’avoit point vu le semblable. De quoi plusieurs barons et chevaliers de l’empire d’Allemagne, qui autrefois l’avoient servi, s’avancèrent grandement en celle année, et se pourvurent bien et étoffément de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu’il put selon son état, et s’envinrent du plus tôt qu’ils purent, par les côtières de Flandre, devers Calais, et là se tinrent en attendant le roi. Or avint que le roi d’Angleterre ni ses gens ne vinrent mie à Calais que on pensoit; dont tant de manières de gens étrangers vinrent à Calais que on ne se savoit où herberger, ni chevaux establer. Et avecques ce, pains, vins, fuerres, avoines et toutes pourvéances y étoient si grandement chères que on n’en pouvoit point recouvrer pour or ni pour argent; et toujours leur disoit-on: «Le roi viendra à l’autre semaine.» Ainsi attendoient tous ces seigneurs allemands miessenaires Hesbegnons, Brabançons, Flamands et Hainuyers, povres et riches, la venue du roi d’Angleterre dès l’entrée d’août jusques à la Saint-Luc, à grand meschef et à grands coûts, et à si grand danger qu’il convint les plusieurs vendre la plus grand partie de leurs chevaux. Et si le roi d’Angleterre fut adonc venu à Calais, il ne se sçut où herberger, ni ses gens, fors au châtel; car le corps de la ville étoit tout pris; et si y avoit encore une doute par aventure que ces seigneurs qui avoient tout dépendu ne se voulussent point partir, pour roi ni pour autre, de Calais, si on ne leur eût rendu leurs dépens en deniers appareillés.
Comment le roi, ainçois qu’il partît d’Angleterre, fit mettre en
prison le roi Jean et monseigneur Philippe son fils et les
autres barons de France.
Ainçois que le roi d’Angleterre partît de son pays, il fit tous les comtes et barons de France, qu’il tenoit pour prisonniers, départir et mettre en plusieurs lieux et en forts châteaux parmi son royaume, pour mieux être au-dessus d’eux; et fit mettre le roi de France au châtel de Londres[257], qui est grand et fort, séant sur la rivière de Tamise, et son jeune fils avecques lui, monseigneur Philippe, et les restreignit et leur tollit moult de leurs déduits, et les fit garder plus étroitement que devant. Après, quand il fut appareillé, il fit à savoir partout que tous ceux qui étoient appareillés et pourvus pour venir en France avecques lui se traissent par devers la ville de Douvre, car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour passer. Chacun s’appareilla au mieux qu’il put, et ne demeura nul chevalier, ni écuyer, ni homme d’honneur, qui fût haitié, de l’âge d’entre vingt ans et soixante, que tous ne partissent: si que presque tous les comtes, barons, chevaliers et écuyers du royaume vinrent à Douvre, excepté ceux que le roi et son conseil avoient ordonnés et établis pour garder ses châteaux, ses bailliages et ses mairies, ses offices et ses ports sur mer, ses havelles et ses passages. Quand tous furent assemblés à Douvre, et ses navées appareillées, le roi fit toutes ses gens partir et assembler, petits et grands, en une place au dehors de Douvre, et leur dit pleinement que son intention étoit telle, que il vouloit passer outre mer au royaume de France, sans jamais repasser, jusques à ce qu’il auroit fin de guerre, ou paix à sa suffisance et à son grand honneur, ou il mourroit en la peine; et s’il y en avoit aucuns entr’eux qui ne fussent de ce attendre confortés et conseillés, il leur prioit qu’ils s’en voulsissent r’aller en leur pays à bon gré. Mais sachez que tous y étoient venus de si grand volonté que nul ne fut tel qu’il s’en voulsist r’aller. Si entrèrent tous en nefs et en vaisseaux qu’ils trouvèrent appareillés, au nom de Dieu et de Saint-Georges, et arrivèrent à Calais deux jours devant la fête de Toussaints[258], l’an mil trois cent cinquante-neuf.
[257] Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis en
prison avant le départ d’Édouard pour la France. Il paraît, par
plusieurs pièces que Rymer a recueillies, que ce prince fut
enfermé vers le mois d’août au château de Sommerton, qu’il y
resta jusqu’au mois de mars de l’année suivante, et qu’alors
seulement il fut transféré à la Tour de Londres. (_Note de
Buchon._)
[258] Cette date n’est pas tout à fait exacte: Édouard arriva à
Calais le 28 octobre. (_Note de Buchon._)
Comment le roi d’Angleterre se partit de Calais, ses batailles
bien ordonnées.
Quand le roi d’Angleterre fut arrivé à Calais, et le prince de Galles, son fils ainsné, et encore trois de ses enfans, messire Leonnel, comte d’Ulnestre, messire Jean comte de Richemont, et messire Aymon le plus jeune des quatre, et tous les seigneurs en suivant et toutes leurs routes, ils firent décharger leurs chevaux, leurs harnois et toutes leurs pourvéances, et séjournèrent à Calais pour quatre jours; puis fit le roi commander que chacun fût appareillé de mouvoir, car il vouloit chevaucher après son cousin le duc de Lancastre. Si se partit le dit roi l’endemain au matin de la ville de Calais atout son grand arroy, et se mit sur les champs atout le plus grand charroy et le mieux attelé que nul vit oncques issir d’Angleterre. On disoit qu’il avoit plus de six mille chars bien attelés, qui tous étoient apassés d’Angleterre. Puis ordonna ses batailles si noblement et si richement parés, uns et autres, que c’étoit soulas et déduit au regarder; et fit son connétable, qu’il moult aimoit, le comte de la Marche, premièrement chevaucher atout cinq cents armures et mille archers, au devant de sa bataille. Après, la bataille des maréchaux chevauchoit où il avoit bien trois mille armures de fer et cinq mille archers; et chevauchoient eux et leurs gens toujours rangés et serrés, après le connétable, et en suivant la bataille du roi. Et puis le grand charroy qui comprenoit bien deux lieues de long; et y avoit plus de six mille chars tous attelés, qui menoient toutes pourvéances pour l’ost et hôtels, dont on n’avoit point vu user par avant de mener avec gens d’armes, si comme moulins à la main, fours pour cuire et plusieurs autres choses nécessaires. Et après, chevauchoit la forte bataille du prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien vingt-cinq cents armures de fer noblement montés et richement parés; et toutes ces gens d’armes et ces archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt combattre, si mestier eût été. En chevauchant ainsi ils ne laissoient mie un garçon derrière eux qu’ils ne l’attendissent; et ne pouvoient aller bonnement pas plus de trois lieues le jour.
En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés du duc de Lancastre et des seigneurs étrangers, si comme ci-dessus est dit, entre Calais et l’abbaye de Likes[259] sur un beau plein. Et encore y avoit en l’ost du roi d’Angleterre jusques à cinq cents varlets, atout pelles et coingnées qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins et les voies, et coupoient les épines et les buissons pour charrier plus aise.
[259] Licques, ancienne abbaye de Prémontrés dans le diocèse de
Boulogne.
Comment le roy d’Angleterre, en gâtant le pays de Cambrésis, vint
assiéger la cité de Reims.
Tant exploitèrent le dessus dit et son ost que ils passèrent Artois, où ils avoient trouvé le pays povre et dégarni de vivres, et entrèrent en Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse et plus plantureuse; car les hommes du plat pays n’avoient rien bouté ès forteresses, pourtant que ils cuidoient être tous assurés du roi d’Angleterre et de ses gens. Mais le dit roi ne l’entendit mie ainsi, combien que ceux de Cambrésis fussent de l’Empire; et s’en vint le dit roi loger en la ville de Beaumes[260] en Cambrésis et ses gens tous environ. Là se tinrent quatre jours pour eux rafraîchir et leurs chevaux, et coururent la plus grand partie du pays de Cambrésis. L’évêque Pierre de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et des bonnes villes envoyèrent, sur sauf-conduit, devers le roi et son conseil, certains messages pour savoir à quel titre il les guerrioit. On leur répondit que c’étoit pour ce que du temps passé ils avoient fait alliance et grands conforts aux François, et soutenu en leurs villes et forteresses, et fait aussi avant partie de guerre comme leurs ennemis: si devoient bien pour cette cause être guerroyés; et autre réponse n’emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si convint souffrir et porter les Cambrésiens leur dommage au mieux qu’ils purent.
[260] Village entre Bapaume et Cambray.
Ainsi passa le roi d’Angleterre parmi Cambrésis et s’envint en Thierasche; mais ses gens couroient partout à dextre et à senestre, et prenoient vivres partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc il avint que messire Berthelemieu de Bruves couroit devant Saint-Quentin: si trouva et encontra d’aventure le capitaine et gardien pour le temps de Saint-Quentin, messire Baudouin d’Ennekins; si férirent eux et leurs gens ensemble, et y eut grand hutin et plusieurs renversés d’un lez et de l’autre. Finablement les Anglois obtinrent la place, et fut pris le dit messire Baudouin et prisonnier à monseigneur Berthelemieu de Bruves, à qui il l’avoit été autrefois de la bataille de Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers l’ost du roi d’Angleterre, qui étoit logé pour ce jour en l’abbaye de Femy, où ils trouvèrent grand foison de vivres pour eux et pour leurs chevaux; et puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs journées, sans avoir nul empêchement, que ils s’en vinrent en la marche de Reims. Je vous dirai par quelle manière. Le roi fit son logis à Saint-Bâle outre Reims, et le prince de Galles et ses frères à Saint-Thierry. Le duc de Lancastre tenoit en après le plus grand logis. Les comtes, les barons et les chevaliers étoient logés ès villages entour Reims. Si n’avoient pas leurs aises ni le temps à leur volonté; car ils étoient là venus au cœur d’hiver, environ la Saint-Andrieu que il faisoit laid et pluvieux; et étoient leurs chevaux mal logés et mal livrés, car le pays deux ans ou trois par avant avoit été toujours si guerroyé que nul n’avoit labouré les terres: pourquoi on n’avoit nuls fourrages, blés, avoines, en gerbes ni en estrains, car ceux de Reims, de Troyes, de Châlons, de Sainte-Maneholt et de Hans n’avoient rien laissé ès villages, mais fait amener toutes garnisons ès bonnes villes et châteaux; et convenoit les plusieurs aller fourrager dix ou douze lieues loin. Si étoient souvent rencontrés des garnisons françoises; pour quoi il y avoit hutins, combats et noises et mêlées. Une heure perdoient les Anglois, et l’autre gagnoient.
De la bonne cité de Reims étoient capitaines, à ce jour que le roi d’Angleterre y mit le siége, messire Jean de Craon, archevêque du dit lieu, monseigneur le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien, son frère, le sire de la Bove, le sire de Chavency, le sire Dennore, le sire de Lor et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers de la marche de Reims. Si s’embesognèrent si bien, ce siége durant, que nul dommage ne s’en prit à la ville; car la cité est forte et bien fermée et de bonne garde. Et aussi le roi d’Angleterre n’y fit point assaillir, pour ce qu’il ne vouloit mie ses gens travailler ni blesser, et demeurèrent le roi et ses gens à siége devant Reims sur cel état que vous avez ouï, dès la fête Saint-Andrieu jusques à l’entrée de carême. Si chevauchèrent les gens du roi souvent en grands routes, et couroient pour trouver aventures les aucuns par toute la comté de Retel jusques à Montfaucon[261], jusques à Maisières, jusques à Donchéry et à Mouson; et logeoient au pays deux jours ou trois, et déroboient tout sans défense ni contredit. Auques en ce temps que le dit roi étoit venu devant Reims, avoit pris messire Eustache d’Aubrecicourt la bonne ville de Athigny sur Aisne, et dedans trouva grand foison de vivres, et par espécial plus de trois mille tonneaux de vin. Si en départit au roi grandement et à ses enfans, dont il l’en sçut grand gré.
[261] Bourg près de Verdun.
Comment le roi d’Angleterre se partit de devant Reims sans rien
faire; et comment il prit la ville de Tonnerre.