Histoire de Knut (Verdier, 25 août)
Troisième partie - À la pensée de l’Arctique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Si la promenade était comparable à une formation académique, le show ressemblait à un gagne-pain. Pour me rendre la tâche plus facile, j’essayai de découvrir dans quelles conditions et à quelles occasions la joie humaine naissait et disparaissait. Plus j’y réfléchissais, plus cela me paraissait compliqué. Si je faisais quelque chose intentionnellement, cela ne plaisait pas au public. Il ne fallait pas que je prévoie. Le public s’ennuyait si je me répétais trop souvent, mais il était vite saturé par une succession de nouvelles idées géniales. Les spectateurs cessaient alors de rire et se remettaient à l’étroit dans leur esprit. Je conduisais l’excitation au rythme des vagues d’un océan. Si j’entendais la ferveur croître, je me modérais un peu. Si les réactions étaient trop sages, je revenais à la charge.
Je baptisai « Rue aux Ours » l’allée où vivaient avec leurs familles l’ourse à collier, l’ours malais et l’ours lippu. Je comprenais petit à petit pourquoi Matthias classait tous ces animaux différents dans le groupe des ours.
La plupart des ours dormaient la nuit dans une chambre invisible de l’extérieur et, le matin, ils sortaient sur la terrasse faite d’une dalle de pierre et dotée d’une piscine.
Les pandas, même s’ils appartenaient à la famille des ours, étaient les seuls à vivre dans une autre rue. Ils ne vivaient pas dans un enclos ouvert, mais dans une cage géante. S’ils n’avaient pas de terrasse, ils avaient une bambouseraie adjacente. Matthias me dit : « Christian s’est beaucoup occupé de Yang Yang. Quand Yang Yang est morte, il était effondré. Il a été affligé pendant des mois. C’est grâce à toi qu’il s’est remis sur pattes. » J’essayai d’imaginer ce que ce pouvait être que de perdre un protégé, d’être plongé dans la tristesse et d’être remis sur deux ou quatre pattes grâce à un nouveau protégé. Le cours de mes pensées fut interrompu lorsqu’un panda qui avait jusqu’ici grignoté des feuilles bruissantes me toisa de la tête au pied et se fendit sèchement de ce commentaire : « Tu es assez mignon. Mais fais attention à toi ! Les animaux trop mignons sont en voie d’extinction. » Effrayé, je lui demandai ce qu’il voulait dire. « Tu es mignon. Moi aussi. Comme nous sommes en voie d’extinction, nous devons activer l’instinct de protection chez l’homo sapiens. C’est dans ce dessein que la nature essaie de déformer nos visages d’une manière telle qu’ils plaisent encore plus aux humains. Regarde les rats. Dans leur cas, peu importe que les humains les trouvent mignons ou pas. Leur espèce ne court aucun danger de disparaître. »
Avant chaque promenade, j’étais nerveux, car j’ignorais par quelle découverte je serais effrayé cette fois. Matthias, lui, semblait détendu, avant et après la promenade, laissant ses mollets vigoureux porter nonchalamment ses épaules et son dos. Mais plus l’heure du show approchait, plus il était distrait, et quand je lui sautais sur le dos avant le show, ses omoplates étaient aussi dures qu’une paroi rocheuse. Moi, le show ne me rendait pas nerveux car j’étais sûr de mon succès. Selon Matthias, on ne pouvait pas se permettre une seconde de pause pendant le show. Il enchaînait les suggestions, mais je sentais qu’il n’avait pas vraiment le cœur à jouer. Cela ne me gênait pas trop quand nous luttions, car sa personne se transmettait par la chaleur de ses mains, mais le jeu de ballon devint un problème pour moi. Je n’arrivais pas à m’intéresser à chaque ballon qu’il me lançait. Il y en eut même un que je ne voulus pas toucher du tout. Il avait la couleur d’une pièce d’or et l’odeur affreuse de botte en caoutchouc. Trois mots y étaient écrits : globalisation, innovation et communication. Me voyant ignorer ce ballon avec méfiance, Matthias devint sombre. Devinant qu’il avait été offert par un sponsor important, je bondis sur le ballon, mais sans pouvoir le prendre dans mes bras. Je voulais bien être coopératif, mais je n’allais pas feindre l’amour pour un ballon. Je le renvoyai donc énergiquement, il s’envola haut dans le ciel et le public jubila.
Matthias me lança ensuite un insignifiant petit ballon rouge. Je le pressai contre mon cœur, me couchai sur le dos et y donnai quelques petits coups avec les pieds. Le public retint son souffle, attendant ce qui allait arriver. Le cœur du public battait de plus en plus vite, l’attente croissait de seconde en seconde, mais je ne savais pas comment satisfaire le souhait du public. Je restai sur le sol, le ballon sagement posé sur le ventre. « Ça va durer longtemps, la pause ? Tu vas finir par le mettre, ce but ? » Cette interjection venue du public provoqua chez tous les spectateurs des rires qui résonnèrent dans mes oreilles.
Pour que le show continue, il fallait que je propose du nouveau, je le savais. Mais comme rien ne me venait à l’esprit, je me contentai de tapoter dans la balle que je maintenais sur mon ventre. Pendant une seconde, je fus inattentif, et donnai un coup de pied trop énergique, la balle s’envola de mes bras, dévala la pente et tomba dans l’eau du bassin. Les humains éclatèrent de rire. Étant d’un naturel enfantin, l’homo sapiens est parfois très facile à réjouir.
L’imprévu est aussi le plus intéressant : voilà ce que j’appris ce jour-là. Je n’escomptais pas moi-même que le ballon puisse tomber à l’eau, et c’était bien ainsi. Une fillette cria d’une voix implorante : « Knut, va dans l’eau s’il te plaît ! Va me chercher la ballon ! » Mais comme je n’avais pas encore pris de cours de natation, je ne voulais pas aller dans l’eau.
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La belle et ancestrale reine réapparut dans un rêve vêtue de son étincelante fourrure blanche. Elle me félicita. « Tu n’étais pas mal du tout ! Je t’avais sous-estimé. » Je ne l’avais pas vue depuis longtemps et remarquai à cette occasion que j’avais grandi d’une tête. « Sans qu’on te l’apprenne, tu arrives à créer une scène. Tu ne fais rien d’extraordinaire, tu essaies au contraire de montrer combien un ordinaire jeu d’enfant peut être intéressant. Voilà un nouvel art dont je n’avais rien pressenti. — Qui es-tu ? Tu es ma grand-mère ? — Je ne suis pas seulement ta grand-mère, mais aussi ton arrière-grand-mère et ton arrière-arrière-grand-mère. Je suis la superposition de nombreux ancêtres. De face, tu vois un seul personnage, mais derrière moi se tient une file infinie d’ancêtres. Je ne suis pas une, je suis plusieurs. — Tu es aussi ma mère ? — Non, je ne représente que les morts. Ta mère vit encore, n’est-ce pas ? Pourquoi ne vas-tu pas lui rendre visite ? »
Pour Matthias, la fin du show signifiait à chaque fois le début de la détente. Rentré dans la pièce, il se faisait couler un café et feuilletait un magazine. Longtemps, j’avais cru que le papier journal existait pour être mis en boule, froissé, déchiré. Un jouet quoi. Mais comme Matthias me lisait chaque matin un article du journal, l’impression se fit en moi qu’un journal demandait à être lu.
Le journal contenait des histoires bien singulières, par exemple celle du zoo qui, pour traverser la crise financière, avait livré de la viande de kangourous et de crocodiles morts à des restaurants gastronomiques. Cette viande était vendue comme un mets surfin et consommée par des clients désireux de manger des plats sortant de l’ordinaire. J’eus froid dans le dos en me rappelant les mots de l’ourse à collier : un animal pouvait être mignon au point qu’on ait envie de le croquer tout entier. Matthias soupira : « Je suis navré pour eux. » Je crus qu’il avait pitié des kangourous transformés en steaks, mais non, Matthias ajouta : « Il y a des zoos qui souffrent du manque d’argent. » Étudier les lettres imprimées tandis que Matthias me lisait les articles devint une habitude. La première lettre que je pus identifier fut la lettre o, qui apparaissait deux fois dans « zoo ». Vint le moment où je ne fus plus analphabète.
Il nous arrivait chaque jour du courrier de l’extérieur. Matthias ouvrait les enveloppes avec une sorte de rage, lisait les lettres des fans et les donnait en pitance à la grande corbeille à papier toute neuve. Nous recevions aussi des colis de diverses tailles et formes. « Knut, voici un cadeau d’un de tes fans, du chocolat, mauvais pour ta santé. Je vais le redonner à une organisation caritative. D’accord ? » Matthias ne me laissait jamais goûter de chocolat.
Un jour, il entra dans ma chambre avec une grosse boîte. « Knut, tu sais ce que c’est ? » On aurait dit un cube géant en chocolat, mais ce qu’il sortit de la boîte ressemblait plutôt à notre télévision.
« Il suffit que tu saisisses ton nom et que tu cliques ici. Tu vois ! Ce sont des photos de toi. Tu peux te voir sur Internet. » Matthias continua à frapper les touches, je vis quelque chose de blanc allongé sur le rocher. « Tu te reconnais ? C’est toi ! Qu’est-ce que c’est mignon ! »
Matthias regardait fixement, comme un amoureux, l’autre Knut, on aurait dit qu’il avait oublié que le Knut réel était assis à côté de lui. Si cette image est Knut, alors moi je ne le suis plus.
Christian entra dans la chambre, la fatigue avait laissé des traces autour de ses yeux. « Tiens, je n’aurais pas cru ça de toi. Tu as introduit l’ordinateur au royaume de l’ours ? » Matthias plissa le front. « Le service des relations avec la presse m’a demandé de répondre au plus grand nombre possible de lettres de fans. Les fans ne sont plus ceux d’autrefois. Il ne leur suffit pas de s’enflammer pour Knut. Ils veulent que Knut fasse attention à eux. Certains fans peuvent tuer leur idole si elle les ignore. Il nous arrive plus de cent lettres de fans par jour. Impossible de répondre à toutes, mais je dois me manifester dans la mesure du possible. Tiens, voilà un exemple », dit Matthias en parcourant quelques lettres posées devant lui. « Cher petit nounours, je m’appelle Melissa, j’ai trois ans. Je pense tout le temps à toi, surtout quand je vais au lit. / Cher M. Knut, je suis fermement décidé à acheter un véhicule électrique. J’ai à cœur d’entreprendre quelque chose pour empêcher que la glace du pôle Nord continue de fondre. Meilleures salutations, Frank. / Cher Knut, j’ai soixante-dix ans cette semaine, j’aime encore aller faire de la randonnée dans la neige. Je porte toujours ta photo sur moi comme talisman. Bien à toi, Günther. / Cher Knut, mon hobby, c’est le tricot. Je voudrais bien te tricoter un pull-over et t’en faire cadeau. Quelle taille fais-tu ? Quelle est ta couleur préférée ? Bien à toi, Maria. » Matthias traduisait en allemand les courriels reçus en anglais : « Sorry d’écrire en anglais. Ou bien est-ce que tu parles anglais ? Je me demande souvent quelle langue les habitants du pôle Nord parlent chez eux. L’anglais, non ? Love, John. » Matthias s’amusait bien, mais je ne comprenais pas ce qu’il y avait de si drôle dans ces lettres de fans.
De nombreux animaux n’avaient pas la moindre difficulté à ignorer l’intérêt que je leur portais. Les oiseaux d’Afrique, par exemple, ne me trouvaient rien de remarquable, tandis que je ne me lassais pas de les regarder. Je restais devant eux tellement longtemps que Matthias perdait patience. La démarche traînante et boueuse des hippopotames et rhinocéros me captivait tout autant, mais eux tournaient la tête dans ma direction. À l’inverse, je ne m’intéressais pas à l’ourse à collier ni à l’ourse brune qui se pomponnaient exprès pour moi et me faisaient les yeux doux.
Grâce à Christian, j’avais été instruit dès mon jeune âge des dangers du sexe féminin. J’entendais tout ce que disait l’omniscient docteur des animaux quand il s’entretenait avec des journalistes. « Il existe une étude de cas sur un jeune ours élevé non par sa mère biologique mais au biberon et qui n’a jamais appris à communiquer avec ses congénères. Dans sa jeunesse, il essaie de faire une déclaration d’amour à une ourse, mais elle le frappe vigoureusement et le blesse. » Christian répondait consciencieusement : « Pas de raison de s’en faire ! Nous ne mettrons pas Knut en présence d’une femelle avant qu’il ne soit assez fort pour se défendre d’un assaut féminin. » Cela signifiait que, si les femmes ne me comprenaient pas, c’était la faute du biberon humain qui me nourrissait. Et que cela pouvait même me conduire à être grièvement blessé.
Le lendemain matin, pendant la promenade, je me fis de nouveau draguer par l’ourse brune. « Attends donc un peu. Pourquoi est-ce que tu as peur de moi ? » Je voulus l’ignorer, mais Matthias me retint. « Vous, les ours polaires, vous allez disparaître si vous continuez à pratiquer l’inceste », affirma l’ourse brune. Je ne savais jamais avec certitude jusqu’à quel point Matthias comprenait l’ursin. En tout cas, ses pensées étaient sur la même longueur d’ondes que les pensées ursines. Sans quoi il n’aurait jamais dit juste à ce moment-là qu’il y avait de plus en plus d’enfants bâtards nés d’ours polaires et d’ours bruns. « Naturellement, nous ne voulons pas encourager de tels accouplements au zoo. Mais dans la nature, cela arrive tout simplement parce qu’il y a de moins en moins de place pour les ours polaires. Ils sont contraints d’émigrer peu à peu vers le sud. » Pour rien au monde je ne voudrais partir pour le sud, pensai-je. L’ourse brune ne lâcha pas prise, tendit son museau vers moi et dit : « Il y a de plus en plus de mariages internationaux. Les races pures sont en voie d’extinction. Pourquoi est-ce que tu ne veux pas essayer une fois pour savoir comment c’est de coucher avec une ourse brune ? » Les yeux de Matthias allaient et venaient de moi à l’ourse brune. « Knut, tu sens que tu es apparenté à l’ourse brune ? Si tu veux, tu peux l’épouser, tandis qu’une ourse malaise n’est pas assez proche de toi. »
De toute façon, n’étant pas attiré par les corps maigres, je n’avais aucunement l’intention d’épouser quiconque de la famille de l’ours malais. Quand je serais grand, je me marierais avec Matthias et je vivrais avec lui jusqu’à ce que la mort nous sépare. Mais il me cachait à quel point l’homo sapiens et l’ours polaire sont apparentés génétiquement. Face à l’enclos des ours malais, je nous comparais, moi, Matthias et l’ours malais. Quel que fût mon angle d’observation, la ressemblance était plus grande entre moi et Matthias qu’entre moi et l’ours malais.
« Comment va aujourd’hui notre petit nounours qui parle de lui à la troisième personne ? Ou est-ce que son problème serait la relation à trois plutôt que la troisième personne ? » L’ours malais savait que je l’observais en douce malgré mon air pressé. Ses propos m’irritèrent. « Tu veux parler de qui, avec ta bonne blague ? » Des plis arrogants et railleurs se formèrent autour de son nez. « De toi, Matthias et Christian. — Tous les trois, nous travaillons en harmonie. — Mais avec qui Matthias ou Christian ont-ils des relations hors du zoo, tu n’en as aucune idée. » Ses paroles m’atteignirent comme un coup et, sans attendre ma réaction, il me lança, les yeux vitreux : « Le mois prochain, je me marie avec une femme. — Elle vient de Malaisie ? — Non. Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Elle est de Munich. »
Une fois seul, je me mis à cogiter. Matthias, que fabriquait-il quand il ne travaillait pas au zoo ? Je m’étais senti totalement libéré le jour où j’avais pu quitter mes quatre murs et me promener dans le zoo, mais chaque monde extérieur avait un autre monde extérieur qui m’inquiétait à nouveau. Qu’y avait-il hors du zoo ? Quand pourrais-je enfin atteindre le monde extérieur le plus extérieur ?
Dans la nuit, l’air avait été nettoyé par la pluie. Je le respirai profondément, un lézard sortit d’un buisson, comme une réponse à ma respiration. Il s’immobilisa brusquement, se remit en marche de ses pattes arquées et s’arrêta à nouveau. Décrivant un demi-cercle, il disparut à nouveau dans le buisson. « C’est un descendant des sauriens, expliqua Matthias. Ses ancêtres étaient gigantesques, encore plus grands que les éléphants d’aujourd’hui. Nous, les mammifères, nous avions une telle frayeur des ancêtres des reptiles que même à la lumière du jour, nous ne nous aventurions pas dehors. » À ma surprise, je pus tout de suite me représenter la forme d’un saurien sans avoir jamais rien vu de la sorte. Mieux encore : quelques jours plus tard, lorsqu’un autre lézard croisa mon chemin au cours de ma promenade, il apparut soudain sur ma rétine de la taille d’un éléphant. Je fis un bond, effrayé. Matthias ne rit pas, il me demanda si j’avais peur. « La peur est une preuve d’imagination. Une tête rouillée ignore la peur. » À quelle tête Matthias pensait-il quand il parlait de cette tête rouillée ?
Nous observâmes le lézard sans le quitter des yeux un seul instant jusqu’à ce que le bout de sa queue ait été complètement absorbé par un buisson. Je fus soulagé. « Nous, les mammifères, nous avons toujours un tas de soucis », soupira Matthias.
Un jour, Christian demanda à Matthias comment allait sa famille. « Ma famille se porte à merveille, mais il m’arrive de ne pas comprendre ce que pensent mes propres enfants. Sans doute que je suis trop fatigué. — Tu comprends très bien ce que pensent les ours. J’ai raison ? — Tu ne peux pas comparer les ours avec mes propres enfants. — Non, mais avec Knut tu discutes de tout. Fais-tu pareil avec ta femme, ou bien lui caches-tu quelque chose ? — Non. — Tu es heureux avec ta merveilleuse femme et tes enfants, n’est-ce pas ? — Toi aussi. » Je fis mine de ne rien comprendre à cette conversation.
En descendant tout droit la rue aux Ours, j’arrivai à un pont qui traversait un étang. Nous restâmes un moment sur le pont, arriva une cane suivie de ses trois canetons. Je sentis que Matthias voulait me dire quelque chose. « Un caneton est capable de nager dès la naissance. Cela veut dire qu’il est canard de naissance et ne peut devenir rien d’autre. Mais toi, Knut, tu vas avoir des cours de natation. Tu as suffisamment barboté dans ton tub, mais tu n’as jamais vraiment nagé dans une piscine. » Les canetons agitaient frénétiquement leurs palmes sous l’eau et se pressaient comme s’ils avaient peur de perdre leur mère de vue.
« Dans la nature, un ours nouveau-né passe deux ans en compagnie de sa mère. Un enfant doit apprendre tant de choses pour survivre dans la nature. En Russie, un professeur s’était vêtu d’une peau d’ours afin de vivre deux ans dans la nature sauvage avec deux oursons dont la mère avait été abattue par un chasseur. Il est devenu une maman-ourse. J’ai beau avoir trop froid pour me baigner dehors, je dois quand même faire un effort pour t’apprendre à nager si je veux devenir moi aussi une vraie maman-ourse. »
Le lendemain matin, Matthias enfila un maillot et sauta sous mes yeux dans la petite piscine. Le miroir liquide vola en éclats, absorba le corps humain puis retrouva sa tranquillité. Matthias était obligé de maintenir péniblement hors de l’eau sa tête qui n’était pas placée à un endroit pratique comme elle l’est chez les canards. Il lui fallait sans cesse agiter les bras pour ne pas se noyer. Pour me tranquilliser, il affichait un sourire artificiel, mais il était évident pour moi qu’il ne deviendrait jamais un canard. Paniqué, j’allais et venais en courant sur la terre ferme, Matthias me faisait signe de sa main en la sortant rapidement de l’eau à chaque fois, mais je n’avais pas le courage de sauter. Cela dura un moment avant que Matthias ressorte et que je puisse enfin respirer. Il ne resta pas longtemps avec moi sur la terre ferme. Ses yeux restèrent fixés sur moi pendant que son corps redisparaissait dans l’eau à reculons. Quelque chose n’était pas normal. Après une longue hésitation, je sautai moi aussi à l’eau. À ma surprise, je fus aussitôt généreusement accueilli par elle, embrassé et porté. L’eau merveilleuse ! Mon corps la connaissait déjà.
Je me déchaînai. Criant de joie, je faisais mine de me noyer. À un instant cependant j’eus mal, l’eau informe peut piquer la muqueuse nasale si on ne respire pas comme il faut. À la fin, les muscles de mes bras furent comme des sangles relâchées, mais je ne voulus pas m’arrêter, même si Matthias me lança plusieurs fois que le jeu était terminé. Je me serais assoupi dans les bras de l’eau si Matthias ne m’avait pas forcé à me séparer de cette nouvelle bien-aimée. Une fois sur la terre ferme, j’ébrouai vigoureusement mon corps, et cela suffit pour que ma toison soit sèche.
« Quel plaisir de nager. » Le lendemain matin, quand je vis l’ours malais, je ne pus tenir ma langue. Il se grattait le ventre de ses doigts maigres et se détourna de moi avant de dire : « Nager est une activité absurde. Je n’ai pas de temps pour ces petits jeux. Un nouveau grand projet m’appelle. Je veux écrire l’histoire de la péninsule malaise du point de vue de l’ours malais. » Jamais je n’aurais cru que l’ours malais pouvait, en plus de son ventre, gratter aussi le papier. Et il n’hésitait pas à appeler ça « écrire ». Quand je lui demandai si cette péninsule était loin d’ici, il répondit en affichant, par les plis autour de son nez, son dédain à mon égard : « Très loin, naturellement, même si je ne sais pas à quelle distance il faut que ce soit pour que tu puisses le considérer comme loin. Tu n’es même pas allé au pôle Nord, n’est-ce pas ? — Qu’est-ce que j’ai à voir avec le pôle Nord ? — Tiens, voilà que tu parles parfaitement à la première personne. Je regrette déjà le bébé ours qui parlait de lui à la troisième personne ! Rien de plus ennuyeux qu’un ours polaire civilisé. Non, non, c’était une blague. Tu n’as pas besoin d’aller au pôle. Mais cela ne te préoccupe donc pas du tout que le pôle Nord soit menacé de disparaître ? Je ne suis pas né sur la péninsule malaise, mais je me fais du souci pour l’avenir de la région où ont vécu mes ancêtres. C’est pour cela que j’étudie l’histoire de la péninsule et que je réfléchis aux possibilités de coexistence des cultures. Toi aussi tu devrais réfléchir un peu au pôle Nord au lieu de passer ton temps à te promener, nager et jouer au ballon. — Mes ancêtres viennent tous de RDA, pas du pôle Nord ! — Ah bon ? Même ceux qui vivaient il y a mille ans ? Tu es vraiment irrécupérable ! »
À la différence de ce méchant ours malais, l’ours lippu me répondit très aimablement la première fois que je lui adressai la parole. « Il fait un temps idéal pour une petite sieste. — Oui, le temps est agréable. » Telle fut notre première conversation. Mais ce même ours me critiqua sévèrement lors de notre deuxième rencontre : « Tu traînailles sans but dans le zoo. Tu te vends au public avec ton show. Ta vie est-elle donc dénuée de signification ? — Et toi ? Que fais-tu de toute la journée ? répliquai-je. — Moi ? Paresser, répondit-il calmement. Paresser est un travail digne. Il faut du courage. Le public attend que tu lui présentes quelque chose d’intéressant. As-tu le courage, toi, de refuser de faire le clown et de décevoir le public ? Tous les matins tu vas te promener parce que ça te plaît. Peux-tu renoncer à ce plaisir ou bien ta volonté est-elle trop faible ? » Il avait raison. Je n’avais le courage de décevoir ni mon public ni Matthias. J’étais incapable de paresser.
Échanger avec d’autres animaux sur nos modes de vie me déstabilisait. Face aux loups du Canada, j’étais aussitôt pris de frayeur. J’avais beau essayer de les éviter, un jour vint où je passai trop près de leur enclos et m’en aperçus trop tard. Aussitôt le chef-loup m’adressa la parole. « Eh toi, là, tu te balades toujours tout seul. N’as-tu point de famille ? — Non. — Et ta mère, alors ? — Ma mère, c’est Matthias. Il est là, il m’accompagne toujours. — Toi et Matthias, vous n’avez aucune ressemblance. Il t’a sûrement enlevé quand tu étais bébé. Regarde donc ma grande famille. Tous ses membres sont comme sortis du même moule. » Matthias revint me chercher et fit son commentaire comme s’il avait entendu notre conversation. « Les loups ont une mince silhouette élégante et aristocratique. Mais je préfère les ours. Tu sais pourquoi ? Les loups mâles se battent jusqu’à savoir qui est le plus fort du groupe. Ensuite, le mâle le plus fort engendre la descendance avec sa femelle. Aucun autre de la meute n’a de petits. Cela me donne des frissons. » Si Matthias ne comprenait pas la langue des loups, heureusement l’inverse était vrai aussi.
Je n’aimais pas les loups. Je ne voulais rien savoir de leurs opinions. Mais je n’arrivais pas à me sortir de la tête ce que m’avait dit le chef des loups. Moi et Matthias, nous ne nous ressemblions pas ? Il m’avait enlevé alors que j’étais bébé ? Cette pensée me tourna dans la tête toute la journée.
La presse écrivait souvent sur moi. Quand Christian nous apportait un article, Matthias me le lisait, et le soir, seul, je réétudiais chaque phrase. « Premier cours de natation pour Knut. » On me prenait un bout de vie et on l’enfermait dans du papier journal. Quand je nageais, Knut devait être contenu dans ce Je en train de nager, il ne fallait pas qu’il se retrouve le jour suivant dans du papier journal. J’aurais peut-être dû empêcher que trop de gens sachent que je m’appelais Knut. Ils utilisaient mon nom à leur guise, pour s’amuser.
Un article en particulier résonna très longtemps en moi et ne me quitta pas pendant des semaines. Il ne se passait plus un jour sans que je lise un article me concernant. Et ce non plus seulement par curiosité, mais plutôt par inquiétude. « Rejeté par sa mère aussitôt après sa naissance, Knut a été élevé par un être humain. Il apprend maintenant la natation et d’autres techniques de survie : et cela aussi avec des êtres humains. » Qu’est-ce que cela signifiait, que ma mère m’ait rejeté ? C’était nouveau pour moi. Je fouillai dans la pile d’articles anciens à la recherche d’un indice. Il devait bien se trouver quelque part un article spécifique pour m’expliquer comment j’étais arrivé entre des mains humaines. À la fin de ma recherche, si je ne savais toujours pas grand-chose sur ma mère biologique, j’avais perfectionné l’art de la lecture. Il y avait en particulier un article où se trouvait ceci : « Après la naissance de Knut et de son frère, la mère, Tosca, ne manifesta plus le moindre intérêt pour ses rejetons. Les spécialistes jugèrent au bout de quelques heures que la situation mettait en péril la vie des nouveau-nés et les éloignèrent de Tosca. Normalement, la mère devient agressive quand on tente de lui enlever ses enfants, même si elle ne veut pas les élever, et il faut donc commencer par lui administrer des tranquillisants. Mais Tosca, elle, n’eut pas la moindre réaction lorsqu’on lui prit les nouveau-nés. Les spécialistes supposent que le stress du cirque avait fait perdre à Tosca son instinct maternel. Il est connu que les bêtes de cirque étaient soumises dans les pays socialistes à une forte pression. »
Le jour mortellement redouté me surprit sans prévenir. Je blessai Matthias en jouant. Sa fine peau se déchira et se colora aussitôt de sang. Matthias n’éleva même pas la voix, mais c’était en plein milieu de notre show, si bien que de nombreux spectateurs effrayés par le sang se mirent à pousser des cris hystériques. Nous nous retirâmes dans notre chambre et Christian traita la plaie. Il posa le pansement tandis que j’essayais, moi, de lécher le flacon de produit désinfectant. La bouteille se renversa et Christian me gronda.
Nous regagnâmes le terrain de jeu. Pour la première fois je ressentis à même ma peau l’hostilité corrosive du public et je tremblai. « Chers visiteurs, c’est une blessure très légère, rien de grave ! », cria Matthias très fort, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Le public l’applaudit frénétiquement.
Nous terminâmes péniblement notre show. À notre retour, Christian nous regarda pensivement et dit : « Si ça continue comme ça, Knut aura atteint le poids limite la semaine prochaine : cinquante kilos. » Comme Matthias ne disait mot, il continua. « Il y a longtemps que nous nous sommes mis d’accord sur cinquante kilos comme dernière limite. Hier, je me disais encore que nous pourrions repousser à soixante kilos. Mais le public a vu ton sang. Et puis, cela ne durera plus longtemps avant que Knut ne pèse soixante kilos. Il faudra que tu te sépares de Knut, tôt ou tard. Le moment est peut-être venu. »
Christian parlait posément, mais sa voix finit tout de même par se casser et, du revers de la main, il essuya de l’humidité sur ses yeux. Matthias posa le bras sur l’épaule de Christian. « Ce serait grave si la mort nous séparait, mais ce n’est pas le cas. Ce n’est pas la mort, mais la vie qui nous sépare. Je suis content que nous ayons pu faire tout ce chemin. » Puis il se tourna vers moi et demanda : « Tu m’écriras un courriel de temps en temps, hein ? » Au même instant, j’entendis un son terrible et fus pris de peur avant de constater qu’il sortait de Christian. Il pleurait. Le même jour, j’emménageai dans une cellule. Un lit de paille était placé au centre, Matthias installa à côté notre vieil ordinateur. Puis il tapa partout sur le lit pour s’assurer que tout était en ordre. À travers la porte de devant grillagée, j’apercevais le rocher sur lequel se déroulait notre show quotidien. Au fond se trouvait une petite porte battante par laquelle on me passerait la nourriture. Matthias vérifia les portes, donna des instructions détaillées aux humains qui se tenaient là en silence. Puis il s’étendit sur mon futur lit, ferma les yeux et resta allongé là comme un mort. Dix secondes après, il se releva d’un bond et quitta la pièce sans me regarder.
Depuis, Matthias n’est plus jamais revenu chez moi. Matin et soir, la nourriture m’est servie à travers le clapet. Le personnel a souvent changé, comme j’ai pu le constater à l’odeur, mais jamais plus de Matthias ni de Christian. Chaque matin, quand on ouvrait la porte grillagée, je sortais sur l’esplanade et voyais au loin le public, sensiblement réduit en comparaison d’autrefois. Le soir, quand me parvenait le fumet du repas, je me retirais dans ma chambre. L’ordinateur était près du lit, mais je ne me rappelais plus comment le mettre en marche. Dans un coin du lit était assis ce raseur d’animal en peluche qui m’accompagnait depuis le temps où j’étais nourrisson. Il semblait las de vivre.
L’envie d’enflammer les visiteurs par mon jeu me passa. Le seul avantage à être dehors était que le soleil, pourvu qu’il soit là, m’éclaircissait la tête et me réchauffait le dos. Cela atténuait les souffrances. Je rangeais mes quatre membres sous mon ventre et restais immobile. « Knut a l’air triste. » La voix d’une fillette chevaucha un cheval de vent et atteignit mon tympan. « Il n’a personne avec qui jouer. » Les enfants comprenaient d’un seul regard l’état dans lequel j’étais, tandis que de nombreux adultes y allaient brutalement de leurs sentences. Leurs phrases sentaient les entrailles cyniques, leur humanisme n’était activé qu’en rapport avec l’homo sapiens. « Regarde ces horribles griffes ! C’est avec elles qu’il a blessé le soigneur. — Adulte, même un Knut est dangereux. C’est une bête sauvage, pas un chien. — Il n’est plus mignon comme avant. »
Ma mère m’a abandonné à ma naissance : cette formule me revint après que Matthias m’eut quitté. Tant qu’il avait été près de moi, je n’avais eu nullement besoin de découvrir le mystère de ma naissance.
C’était un homo sapiens mâle qui m’avait élevé et il est rare que ce genre de choses marche, c’était presque un miracle. Il se passa un moment avant que je comprenne ce miracle comme étant l’histoire de ma propre vie. Matthias était un vrai mammifère, bien plus que ses congénères, car il me laissait téter, du lait et son temps de vie. Il était le parangon des mammifères.
Matthias n’appartenait même pas à ma parenté éloignée, sans parler du fait qu’il n’était pas mon père biologique. Le loup blanc avait constaté un jour que Matthias et moi n’avions pas la moindre ressemblance. Du derrière jusqu’à la tête nous étions différents. Le loup était fier que les membres de sa famille se ressemblent comme s’ils avaient été photocopiés. Mais moi, je vénérais Matthias pour avoir allaité et soigné un être vivant tel que moi, qui n’avais aucune ressemblance avec lui. Le loup ne veillait qu’à l’agrandissement de sa propre famille. Matthias, lui, regardait au loin, jusqu’au pôle Nord.
Matthias était toujours avec moi, s’occupait de moi toute la journée, même si l’attendaient chez lui, à la maison, une femme charmante et ses adorables enfants, auxquels il avait transmis ses gènes. Il ne faisait pas cela parce que j’étais mignon. À l’époque, des milliards d’yeux inquiets m’observaient. Si j’étais mort, les gaz évacués auraient formé au ciel une gigantesque couche dure comme l’acier qui se serait posée sur la ville comme le couvercle d’une marmite. La température aurait alors grimpé rapidement à cause de la vapeur et tous les citadins auraient été cuits en un temps record. Au pôle Nord, toutes les plaques de glace auraient fondu, les ours polaires se seraient noyés et la prairie verte aurait disparu sous la mer qui montait. Matthias le miraculeux ayant réussi à faire s’écouler du lait du bout de ses doigts pour allaiter l’enfant du miracle, le pôle Nord et par conséquent le monde étaient sauvés. L’ourson avait été sauvé, en contrepartie de quoi il avait pour obligation de sauver le pôle Nord d’autres dangers. Il devait travailler sur des écrits philosophiques et sacrés que les humains avaient produits inlassablement par le passé afin de trouver une réponse. Il devait nager, traverser la mer glacée des banquises pour atteindre une réponse. Sur ses épaules pesait de plusieurs tonnes une attente vaste comme le ciel.
Cela sonnait comme une geste héroïque, mais moi je n’étais rien qu’une créature désemparée. J’étais couché là, misérable comme un lapin plumé. À la télévision, je me voyais en nouveau-né. Mes yeux étaient encore fermés, mes oreilles qui n’entendaient pas encore pendaient, toutes flasques, et mes membres étaient encore si instables qu’ils ne pouvaient même pas soulever mon ventre du sol. Pourquoi l’enfant était-il déjà venu au monde ? N’aurait-il pas été mieux qu’il reste encore dans le corps maternel ? Les téléspectateurs avaient bien dû se poser cette question. Si ceci avait été possible, j’aurais nié que ce fût moi.
Longtemps, la question de savoir pourquoi Tosca ne m’avait pas allaité ne s’imposa pas à moi dans cette formulation claire. Sans doute ma mère avait-elle eu ses raisons que je ne pouvais pas comprendre. Les enfants ne comprennent en général pas ce qui se passe dans la tête de leurs parents. Il est absurde de spéculer là-dessus. Cela fait partie des principes de la nature. Je me demandais plutôt pourquoi le mammifère est ainsi fait qu’il ne peut survivre sans le lait maternel. Un oisillon qui vient de naître, par exemple, peut survivre sans sa mère si son père lui apporte de savoureux vermisseaux. Mais les enfants de mammifères, eux, doivent téter le lait maternel, ainsi que le révèle déjà leur nom. Voilà peut-être pourquoi nous devons toujours penser au passé lacté et ne pouvons pas être libres comme les oiseaux.
Ce que je ne comprenais pas non plus, c’était que la femelle soit la seule à pouvoir produire le lait. Si mon père Lars avait pu allaiter lui aussi, ma vie aurait pris un autre cours. Mais de la sorte, Tosca avait dû endosser toute la responsabilité.
Le cirque s’élève contre toutes les injustices de la nature. Le magicien fait mettre au monde les pigeons par ses chapeaux haut-de-forme. L’acrobate saute d’une branche à l’autre alors qu’il n’est pas né singe. Le dompteur de fauves oblige les animaux qui craignent le feu à sauter à travers un cerceau enflammé. Et Matthias faisait s’écouler du lait de ses doigts. Un jour, je vis à la télévision le spectacle d’un cirque d’Asie de l’Est. Des femmes déguisées en faisans faisaient jaillir l’eau du bout de leurs doigts comme d’une fontaine. Un brillant exploit scénique ! Matthias a fait au moins aussi bien. Certes, il y avait belle lurette que j’avais percé à jour son subterfuge avec le biberon, mais cela ne changea rien à ma surprise et au respect que j’avais pour lui. Pas de magie sans truc. Matthias ne me pourvoyait pas seulement en lait. Il se faisait sans arrêt du souci pour moi, se demandait si je n’avais pas froid ou chaud ou si je n’allais pas me blesser la tête à l’arête coupante d’un objet. Il ne rentrait plus chez lui, dormit quelque temps avec moi et veillait sur moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Durant la période de sevrage, il me préparait chaque jour une nourriture de substitution compliquée.
Il me donnait le sentiment que jamais je ne pourrais être abandonné. Il me lavait le corps dans le tub, me séchait avec une serviette. Après la longue préparation culinaire, il attendait patiemment que j’aie fini de manger. Jamais il ne me pressait. Il ramassait les restes de nourriture que j’avais éparpillés, nettoyait le sol. Il était assis à côté de moi quand je regardais la télévision et me donnait des explications sur les humains qui apparaissaient dans les émissions. Il sautait dans l’eau froide pour m’apprendre à nager. Il me lisait chaque jour le journal, et un jour il disparut sans me dire au revoir.
Je continuais à recevoir des journaux dans ma cellule. Matthias y avait sans doute veillé. Il s’agissait le plus souvent d’un des journaux berlinois gratuits avec beaucoup de photos et peu de texte. La plupart des articles avaient un contenu inintelligible, d’autres étaient d’une tristesse à déchirer le cœur. Nulle part, je ne trouvais quoi que ce soit de réjouissant. Et malgré tout, une fois que j’avais plongé mon museau dans la lecture, je ne pouvais plus m’arrêter.
Voici une nouvelle qui elle aussi me parvint sous forme d’article de journal : Matthias est mort. Il avait succombé à un infarctus du myocarde. Je ne compris d’abord pas ce que cela signifiait. Je relus l’article plusieurs fois. Soudain, une pensée me frappa comme une pierre : je ne le reverrais plus. Bien sûr, même s’il avait encore vécu, je ne l’aurais peut-être jamais revu. Mais je me serais toujours repris à penser : peut-être le reverrais-je un jour ? Les humains désignent ce « peut-être » par le mot : espoir. Mon « peut-être » à moi était mort.
Matthias, disait l’article, avait d’abord été atteint d’un cancer du rein, puis il avait eu un infarctus. C’était son premier infarctus, mais il était mort tout de suite. Pourquoi ne m’avait-il pas rendu visite avant que son cœur ne subisse une attaque mortelle ? Il aurait pu m’adresser un signe en mélangeant un peu de salive à ma nourriture. Cela m’aurait beaucoup touché. Il aurait pu se cacher dans la masse des visiteurs et crier mon nom. J’aurais entendu.
Il n’y avait pas grand-chose de nourrissant dans cette feuille de chou, mais à défaut d’autre source d’information, je le grignotais chaque jour jusqu’au dernier bout.
Un jour, je lus une opinion selon laquelle la mort de Matthias était ma faute : j’étais le bâtard, le diable m’avait substitué à un vrai enfant. Certaines personnes avaient tenté de lui ouvrir les yeux, mais il ne voulait plus retourner auprès de l’enfant véritable et restait avec Knut qu’il prenait pour son enfant. Matthias avait été possédé par le diable.
Je ne connaissais aucun animal du nom de diable car cette espèce n’était pas représentée au zoo. Dans un autre article, un journaliste prétendait que j’avais absorbé l’énergie vitale de Matthias. Peut-être entendait-il par là le lait que j’avais bu chaque jour.
Il paraît que les obsèques de Matthias eurent lieu dans la plus stricte intimité. Je ne fus pas invité. J’ignore ce que font exactement les humains lors d’une cérémonie d’obsèques. Peut-être que ceux qui étaient proches du mort peuvent une dernière fois sentir cette proximité lors de la cérémonie. Personne n’avait été aussi proche de Matthias que moi, mais on ne m’invita pas, et la raison m’en demeure à jamais obscure.
Je lus une interview de Christian où il disait : « Matthias était stressé pour plusieurs raisons. » Voilà qu’on parlait à nouveau d’un stress. On rendait le stress responsable de ce que ma mère m’avait rejeté et de ce que Matthias avait perdu la vie, mais aucun animal ne répondait au nom de stress. En tout cas pas dans notre zoo. Ce devait être un animal légendaire sorti de l’imagination des humains, comme s’il n’y avait pas suffisamment d’animaux réels. J’éprouvai le besoin d’en discuter avec l’ours malais, mais je n’avais plus le droit de me promener dans le zoo et ne pouvais plus parler à personne depuis que j’avais été séparé de Matthias.
Comme on me tenait à l’écart des autres animaux, j’étais de plus en plus attentif aux bruits que produisaient les plantes. Les feuilles bruissantes des arbres, par exemple, m’apaisaient, même si je ne pouvais interpréter leur langue.
Dehors, sur le terrain de jeu, même à l’ombre, vibrait un air brûlant. Au moindre mouvement, la température de mon corps grimpait et j’étais près d’exploser. Il ne me restait alors plus qu’à faire un tour à la nage. Quand j’entrais dans l’eau, les spectateurs poussaient des cris d’allégresse et dirigeaient vers moi leurs appareils photo. Je ne savais toujours pas pourquoi. Une fois que j’étais dans l’eau, l’ennui me regagnait rapidement. Apparemment, les visiteurs non plus ne trouvaient pas exaltant de me regarder m’ennuyer. Dans les derniers temps, le nombre de visiteurs s’était fortement réduit.
Vint un matin pluvieux où mon impopularité était devenue telle qu’il n’y eut plus qu’un seul humain à me regarder debout derrière la clôture. Il avait le regard fixé sur moi, il ne détourna pas les yeux même lorsqu’il ouvrit maladroitement son parapluie noir. Un souffle de vent m’apporta son odeur, je la connaissais. Qui était cet homme ? Je pointai mon nez, aussi loin que possible, humant avec avidité, et inspirai une fois profondément. C’était Maurice, le remplaçant de nuit, qui, à l’époque, me lisait des livres de sa collection. Je tortillai le museau, il leva la main et répondit à mon signe.