Histoire de Knut (Verdier, 25 août)
Troisième partie - À la pensée de l’Arctique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Une série d’événements perturbants se produisit après la mort de Matthias. J’aurais voulu m’emmitoufler dans la couverture noire du deuil et couver seul mes douleurs jusqu’à ce qu’elles s’envolent, mais cela n’allait pas. Au lieu de cela, il me fallait me défendre pieds et mains contre la malignité du monde. Le plus gros problème concernait l’héritage. Et pourtant, je ne pensais même pas avoir un droit sur l’héritage de Matthias. Comment pouvais-je prétendre à l’argent des autres si je ne recevais même pas ma part des gains que j’avais rapportés au zoo ? Le différend n’était pas entre moi et le zoo, mais entre deux zoos. Ils se disputaient ma fortune, mais on ne me cita même pas comme témoin au tribunal. Je ne pouvais faire que suivre le procès dans le journal et baisser la tête chaque jour davantage. Le zoo de Neumünster, auquel appartenait mon père Lars, attaquait le zoo de Berlin, auquel je rapportais de l’argent. Sur ces gains, le zoo de Berlin devait verser à celui de Neumünster sept cent mille euros. Je perdis l’appétit lorsque je découvris sur une caricature mon corps métamorphosé en symbole monétaire de l’euro. Un autre article mentionnait le chocolat empoisonné qui m’avait été envoyé en cadeau.
Qui possédait le père possédait aussi le fils, et donc aussi sa fortune : il existait une loi déterminant cette relation de propriété, affirmait un journal. Dans un autre journal, une journaliste écrivait que cette loi arriérée était inacceptable dans la société d’aujourd’hui. Quoi qu’on dise, le zoo de Neumünster prétendait que, moi et ma fortune, nous lui appartenions. Le zoo de Berlin céda et proposa de lui verser trois cent cinquante mille euros, pas un centime de plus. Tel était du moins ce que j’en avais conclu à la lecture de la presse.
Je n’avais jamais pensé qu’on puisse faire des affaires avec moi. Cela ne signifiait pas seulement qu’on avait vendu plus de billets d’entrée grâce à moi, mais aussi que les « produits Knut » avaient beaucoup rapporté. Des milliers d’animaux en peluche à mon effigie avaient été vendus comme offrande de substitution. Il existait un minuscule Knut dans un matériau dur, un Knut de taille moyenne, un Knut moelleux, il y avait aussi un Knut qui faisait dans la démesure. À chaque fois que les rayons d’animaux en peluche étaient vides, paraît-il, un camion se présentait à l’arrière du magasin pour livrer un nouveau tas de Knut. Tous les clones s’appelaient Knut. J’imaginais le tas de Knut, je voulais hurler : « Ici, c’est moi le seul, le vrai Knut ! » Mais personne ne m’écoutait. Knut ne s’achetait pas seulement sous forme d’animal en peluche, mais aussi de porte-clés, tasse à café, t-shirt, chemise, pull-over et dvd. J’appris par la télévision qu’il existait aussi un cd avec des chansons sur Knut. Il y avait des cartes à jouer sur lesquelles la tête du roi était remplacée par la mienne, ou encore une théière dont l’anse était faite de mon corps. Cahiers, crayons, sacs à provisions, sacs à dos, étuis en plastique pour téléphones portables, porte-monnaie : on voyait ma tête partout.
La presse de boulevard parlait régulièrement de ces humains qui augmentent constamment leur fortune, font bâtir de superbes villas, se rendent à des fêtes vêtus de velours et soie noire, rouge et or et se font photographier avec une pierre précieuse à l’oreille. Moi, l’argent ne m’intéressait pas, mais je fus interpellé par un article : un homme soupçonné de corruption avait été arrêté. Il avait versé une caution de cent mille euros et avait été provisoirement libéré. Je me souvenais vaguement de ce que Matthias m’avait expliqué un jour : on pouvait acheter sa liberté, du moins pour un certain laps de temps. Est-ce que moi aussi je pourrais quitter ma cellule et être libre contre paiement ?
Tôt le matin, il faisait encore une fraîcheur supportable sur le terrain de jeu, mais une fois que le soleil avait atteint son zénith, l’horrible chaleur s’intensifiait à chaque minute pour me tourmenter. La pensée des produits Knut et des procès à mon sujet échauffaient mon organe à penser au point de me causer des douleurs. Me couvrant la tête de mes bras, j’essayais de respirer calmement. J’entendis quelqu’un dire derrière la clôture : « Ah, cette crise économique sans issue ! Même Knut en a mal à la tête ! »
Vint enfin le jour où la carte de mon humeur fut retournée et où apparut un chiffre porte-bonheur. Alors que je prenais mon petit déjeuner, je perçus soudain le parfum d’un homme familier : c’était Maurice. Découvrant sur le plateau du petit déjeuner une lettre, j’ouvris fébrilement l’enveloppe et lus qu’un maire m’invitait à une réception privée. Maurice viendrait me chercher le lendemain soir. Le zoo m’avait exceptionnellement autorisé une sortie car l’hôte était une personne qui comptait pour le zoo, mais il s’agissait d’un événement privé qui devait être traité de manière confidentielle. La réception avait lieu dans une suite d’un hôtel de luxe situé à proximité immédiate d’un des lacs berlinois. Depuis la généreuse terrasse du septième étage, on avait une belle vue sur l’eau. Une limousine viendrait prendre d’abord Maurice, puis moi, au zoo, et nous conduirait directement à la réception.
Nous descendîmes de la limousine. J’ignorais si cela tenait au soleil qui se couchait ou au spectacle du lac encadré de vert : pour la première fois depuis longtemps, je respirai enfin un air frais qui me revigora et me réjouit. Devant l’entrée de l’hôtel se tenaient deux portiers en uniforme vert aiguilles de pin. Ils avaient malicieusement ceint et paré leur torse de bandes de cuir. Je leur aurais presque souri, mais ils nous observaient de leurs regards sévères et revêches. Sinon, j’aurais demandé à ces hommes : « Êtes-vous de vrais policiers ou des acteurs ? »
Maurice prit ma patte droite et me conduisit à travers le hall d’entrée désert. Un lustre monstrueux pendait au plafond, éclairant la pièce d’une lumière jaunâtre.
Je connaissais par la télévision l’existence des ascenseurs, mais c’était la première fois que j’en empruntais un. Quand ses portes de métal se rouvrirent devant moi, je me trouvai devant un autre monde, dont je n’étais plus sûr qu’il fût réel ou qu’il fût un film qu’on projetait.
La pièce était déjà bondée d’invités qui bavardaient. Leurs voix bourdonnaient dans mon cerveau comme des essaims d’abeille. Le parfum sucré de la viande qui commence à brûler se répandait à flots dans la pièce. Je ne voyais rien à travers la masse humaine. Partout des dos, des ventres, des derrières, emballés dans des chemises et pantalons ! Maurice me tira à travers la masse humaine vers une destination inconnue. Soudain, un homme se dressa devant nous. Il avait le visage échauffé, son costume était froid et élégant. J’essayai de discerner ce qui rendait cet homme si intéressant, il me perçait les yeux de son sourire et me fit la bise. Autour de nous, les convives applaudirent : on m’observait manifestement. Maurice lui souhaita un bon anniversaire et lui remit une boîte sur laquelle flottait un gros ruban. On voyait sur le papier d’emballage une photo, et sur la photo, c’était moi ! L’homme remercia, nous fit encore une fois furtivement une bise sur la joue, confia le cadeau toujours emballé à un jeune homme debout à côté de lui qui était à son service. On me donna ensuite un verre rempli aux trois quarts d’un liquide jaunâtre. L’homme dont on fêtait l’anniversaire trinqua avec moi, cela fit un son cristallin. Dans la pièce, les hommes levèrent d’un coup leurs verres et crièrent « Prosit ! »
Je plongeai les yeux dans le liquide. Aux parois intérieures du verre collaient de minuscules bulles qui s’en détachaient peu à peu et montaient à la surface jusqu’à ce qu’elles atteignent l’air extérieur et éclatent avant de disparaître. Je voulais continuer à observer ces bulles, mais Maurice me prit le verre et me souffla qu’il était préférable que je ne boive pas de champagne. Il m’apporta un autre verre. Je bus une gorgée et appréciai le goût de pomme que je discernai.
L’homme n’avait ni un solide corps de haut-parleur ni une voix particulièrement forte, mais chaque fois qu’il ouvrait la bouche, les autres bouches de la pièce se fermaient et toutes les oreilles l’écoutaient attentivement. Cet homme était une star, pensai-je, et je sentis l’envie s’insinuer en moi. Moi aussi j’avais été une star, j’avais eu chaque jour un public nombreux qui m’acclamait au moindre mouvement de mon corps. À l’époque, je pouvais attirer sur moi l’attention d’un million d’humains et je me sentais aussi fort que si j’avais été capable de souffler sur les nuages pour qu’une averse arrose le globe entier, ou de convoquer le soleil d’un signe de main, ou encore de repousser une tempête. Je voulais remonter le temps, avoir de nouveau mon pouvoir en main.
À un moment, l’homme tant respecté disparut dans la cohue, j’affinai le réglage de mon ouïe et fus capable de savoir où il se trouvait exactement dans la foule. Autour de lui, les convives formaient plusieurs vagues concentriques. Le cercle intérieur se taisait et l’écoutait, tandis que les autres cercles déformaient ses paroles et les transportaient vers l’extérieur.
Je fus poussé par un homme qui se frayait un chemin derrière moi, si bien que mon nez fut pressé brièvement contre la poitrine de Maurice. Je respirai son parfum beurré d’antan. Alors, avec un peu de décalage, mais puissamment, monta en moi la joie des retrouvailles. Je lui léchai spontanément la joue. Il retira théâtralement son visage, mais en réalité il savourait la situation, sans quoi il n’aurait pas expliqué à l’homme qui nous observait d’un air envieux : « Autre espèce, autres mœurs. Il y a différentes méthodes pour embrasser. »
Le parfum de viande grillée venait de l’endroit d’où entrait le flot des humains. Chacun portait une assiette sur laquelle se trouvait un petit tas de nourriture. Lisant sur mon visage, Maurice me chuchota : « Attends un peu, nous aussi nous pouvons aller nous chercher à manger, mais pas maintenant ! » J’attendis très longtemps mais, n’en pouvant plus, je m’avançai discrètement dans la direction vers laquelle me guidait mon odorat. Maurice m’arrêta, me regardant d’un air préoccupé : « Je vais te chercher à manger. Attends-moi ici. » Je me demandais bien pourquoi il se faisait tellement de souci.
Tandis que j’attendais, quelques hommes s’approchèrent de moi et dirent m’avoir vu à la télévision. L’un toucha prudemment ma fourrure.
Maurice revint enfin avec une assiette sur laquelle étaient arrangés un morceau de viande — aussi minable qu’une demi-souris morte — ainsi que trois bouts de pomme de terre et une pointe de compote de pomme. J’avais lu plusieurs fois dans les journaux que la situation financière de la ville était critique. Le zoo lui aussi souffrait du manque d’argent, mais cette effrayante pauvreté dont on pouvait ici sentir le goût avec sa propre langue dépassait l’idée que je me faisais de la pauvreté. Quand je regardai mon assiette, elle était déjà vide. « Tu n’es pas ici pour te remplir l’estomac », me chuchota Maurice. Vexé, je sortis seul sur la terrasse et observai la surface noire du grand lac. La lune tremblotait entre les vagues.
Parmi les hommes en cercle sur la terrasse, l’un parlait sans arrêt d’une voix au timbre clair. Je compris qu’il parlait d’un talk-show diffusé la veille à la télévision. L’homme imitait pour plaisanter un participant du talk-show, mais je crus d’abord qu’il voulait imiter un faucon. « Je ne peux pas accepter que n’importe quel couple marié puisse adopter des enfants. Qu’on le veuille ou non, il y a de nos jours des couples du même sexe. Jusque-là, pourquoi pas. Mais si par-dessus le marché ils adoptent des enfants, ces enfants, sous leur influence, adopteront des enfants à leur tour, et le jour viendra où il ne naîtra plus un seul enfant dans notre État. Rien que des adoptés ! » Rires. L’interprète quitta la mimique grotesque jouée avec professionnalisme pour retrouver la sienne. « Je n’en croyais pas mes oreilles. L’homme qui s’exprimait ainsi était encore jeune, mais il avait déjà la coupe de cheveux d’un chef de service. Mais écoutez la meilleure : une femme élégante aux cheveux gris s’est levée. Elle avait peut-être un peu plus de quatre-vingts ans et a dit sur un ton posé : “Mais presque tous les parents dont les enfants concluront plus tard des contrats avec une personne du même sexe sont hétéros. C’est eux qui ont conduit là leurs enfants. Si on veut éviter ça, il faut interdire le mariage hétéro.” » Quelques hommes éclatèrent de rire, d’autres eurent un sourire en coin. « Je ne sais pas combien de spectateurs ont compris cette dame. Il y a tellement de têtes dures. Ils ne comprennent pas l’ironie, ni l’humour, ni aucune allusion. Et pourtant, il est si important de pétrir et d’étirer constamment son esprit. Moi, devant l’écran, je battais des mains, je voulais témoigner de mon respect à cette femme. Qui était-elle, d’ailleurs ? — Je l’ai vue moi aussi. C’était l’autrice de ce livre… quel était donc le titre ? »
Je n’avais pas le courage de pénétrer dans ce cercle et restai dans un fauteuil à l’écart. De là, j’observai les derrières inconnus dans des pantalons moulants. Ils étaient fermes et musclés. Quelle différence avec mon derrière à moi qui pendouillait comme une salopette avachie ! J’avais tellement honte que je ne voulais plus me lever. Le fauteuil près de moi était libre, mais personne ne voulait s’y asseoir. Je me glissai lentement dans ma fourrure, jusqu’à ce qu’un inconnu en pull blanc comme neige s’approche de moi : « Tu ne te sens pas bien ? », me demanda-t-il d’une voix douce. Son visage avait quelque chose de félin, mais n’en était pas moins très joli. Je le regardais avec ravissement tandis qu’il se présentait : « Michael. » À cet instant, je ne savais pas vraiment si j’étais censé dire moi aussi mon nom ou plutôt ce que j’avais envie de manger. Je me décidai pour ceci : « Des pommes de terre bouillies avec du persil, ce serait bien, mais ce qui serait encore mieux, ce serait de la purée de pomme de terre avec du beurre. » Michael se mit à rire, et une ombre profonde apparut entre ses longs cils et ses pommettes relativement hautes. « Comme je ne supporte pas la plupart des aliments, il est préférable que je ne mange rien lors d’une fête. À la maison aussi, j’ai du mal à manger. C’est pour ça que je suis affreusement maigre, je sais. Quand j’étais petit, on me disait sans arrêt que j’étais mignon. Quand la puberté est arrivée, mon corps a connu une croissance explosive, et j’ai pris peur quand j’ai entendu dire que mon charme s’était envolé. J’ai perdu l’appétit, j’ai maigri, je ne pouvais plus être ce que j’avais été. » Ses joues formaient des creux, ses lèvres charnues étaient toujours d’un rouge sang radieux. « Tu as été triste quand on t’a dit que tu n’étais plus mignon ? — Je me suis senti seul et abandonné. Il ne me venait plus que des phrases bon marché de mélodrames télévisés, des phrases comme : “Personne ne m’aime !” En plus, au pire moment, ma mère nous a quittés. — Elle est morte ? — Non. Elle est partie. » Maurice revint, les joues rougies. « Il est temps d’aller à la maison. » Ce n’était pas une proposition, mais un ordre. Maurice ignora Michael comme s’il n’était pas là, il ne le salua même pas. Michael répondit à mon regard langoureux d’une voix triste : « Je viendrai bientôt te voir. Je sais où te trouver. » Sa voix n’avait d’égale que la qualité que peut atteindre une abeille avec son miel. Je me mis à saliver.
Maurice prit ma patte droite, me tira à travers la masse humaine, hors de cette suite, hors de l’hôtel. Dans l’ascenseur, il me posa le bras sur l’épaule. Je n’avais pas envie de rentrer. Une fois dans la limousine, je dis à Maurice : « J’aimerais bien retourner à une fête avec toi bientôt. » Il me regarda d’un air de pitié et caressa la fourrure de ma poitrine.
Le lendemain, la lumière du soleil se réfléchissait sur le rocher plus clairement que d’habitude, elle m’éblouissait presque. Je m’étirai en toute tranquillité, me plaçai à la lumière, tendis les deux bras en avant comme un nageur olympique et sautai dans l’eau. Je n’avais que trois spectateurs, mais ils applaudirent frénétiquement. Je nageai d’abord sur le dos, puis je me retournai et passai à la brasse. Devant moi, une branche flottait sur l’eau. Je testai des dents sa consistance. Puis je la tins dans ma gueule et continuai à nager. Je secouai la tête et vis que la branche fendait l’eau. Le public augmentait. Il y avait déjà dix humains et ils dirigeaient vers moi leurs appareils photo. Je fus saisi soudain d’une brûlante envie de jouer, j’agitai vigoureusement la branche, les gouttelettes d’eau limpide trouaient l’air en crépitant. Je secouai la branche, plongeai dans l’eau avec elle, retins ma respiration et restai sous l’eau aussi longtemps que possible. Puis je resurgis de l’eau avec élan. Une clameur d’allégresse s’éleva. Je plongeai une nouvelle fois, j’essayai cette fois de nager aussi loin que possible en retenant mon souffle et, me montrant à nouveau plus loin, je secouai la tête pour éclabousser dans toutes les directions. Trente humains se tenaient déjà derrière la clôture. Je nageai sur le dos, mon ciel était couvert de lentilles d’appareils photo.
Au crépuscule, les voix des visiteurs s’atténuaient, puis venait bientôt le gazouillis des oiseaux qui formait le fond acoustique du zoo. Ensuite, les voix humaines n’étaient plus audibles qu’isolément, et au plus tard quand le soleil avait disparu derrière l’immeuble, tous les becs faisaient silence. À minuit, j’entendais parfois hurler le vieux loup. Il n’était pas mon meilleur ami, pourtant, dans les nuits solitaires, j’aurais voulu échanger quelques paroles avec lui.
La nuit s’approfondissait sans aucun accompagnement musical. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale, je me retournai et vis que l’écran poussiéreux de l’ordinateur rayonnait de l’intérieur. Dès le début, cet appareil avait été posé là comme un autel domestique, mais pour moi, il était depuis longtemps tombé dans l’oubli. Je m’effondrai presque quand Michael se montra sur l’écran. « Aujourd’hui, tu as fait un bon show, non ? » demanda Michael d’un air détendu, comme s’il n’y avait nulle raison de s’étonner. Mais je n’arrivai pas à cacher combien j’étais bouleversé. « Tu m’as observé tout le temps ? — Oui. — Tu étais où ? Parmi les visiteurs ? Malheureusement, je ne peux pas identifier les visages des humains qui sont derrière la clôture. Trop loin. Je peux seulement deviner si c’est un homme, une femme ou un enfant, et encore, cela, grâce à l’attitude et aux vagues contours que je discerne. — Je n’étais pas parmi les visiteurs. J’étais sur un nuage et je t’observais. — Tu débloques ? — Tu as déjà lu le journal d’aujourd’hui ? — Non. — Ils prévoient une rencontre entre toi et ta mère. — Ma mère ? Matthias ? — Non, Tosca. »
Je tentai rapidement d’imaginer une conversation avec ma mère biologique, mais j’échouai aussitôt car, au lieu de Tosca, c’est un dessin d’enfant qui me venait : je voyais deux bonshommes de neige muets l’un à côté de l’autre. « Michael, tu sais tellement de choses, je voudrais te poser une question : Pourquoi les humains croient-ils que ma mère était névrosée ? » Michael caressa son menton glabre vierge de toute trace ombreuse du rasoir. « La question n’est pas facile. Je ne suis pas sûr que ma réponse soit juste, mais je pense que les gens du zoo considèrent le cirque comme une chose contraire à la nature. Les dauphins et les orques font des sauts, se lancent des ballons. Ça, ça passe encore. Mais si une ourse fait de la bicyclette, ça va trop loin. Il faut qu’elle soit psychiquement malade pour faire une chose pareille. C’est ainsi que pensent les hommes, qui ont une représentation particulière de la liberté. — Est-ce que ma mère faisait de la bicyclette ? — Je ne sais pas exactement. Peut-être qu’elle dansait sur un ballon ou sur une corde. En tout cas, elle exécutait un numéro impossible à réaliser sans un dur entraînement. Je ne sais pas si Tosca y était contrainte ou si elle avait simplement hérité de quelque chose que ses ancêtres avaient acquis. Tout comme moi. — Toi aussi, tu as travaillé dans un cirque ? — Non, pas dans un cirque, mais le même genre. À cinq ans, j’étais déjà sur scène pour chanter et danser. À peine pouvais-je tenir sur mes jambes que l’entraînement a commencé. Je chantais des chansons d’amour sans savoir ce qu’elles voulaient dire. Je faisais une carrière qui montait en flèche, sans arrêt, toujours plus haut. Arrivé à la puberté, tout d’un coup on ne m’a plus trouvé mignon. Un ami m’a dit que mon enfance m’avait été volée et que je devais lutter pour la reconquérir. — Tu étais forcé à danser et à chanter ? — Au début, oui. Mais à partir d’un certain moment, c’était moi qui me forçais, et je ne pouvais plus faire autrement, car cela me plaisait tellement que j’étais dans un état d’ivresse. — Était-ce exactement pareil pour ma mère ? Est-ce pour cela qu’elle est tombée malade ? — Je ne crois pas. Tu pourras lui demander quand tu la verras. Bon, je dois rentrer chez moi. »
Après la visite de Michael, je tombai dans un sommeil profond et détaché. À mon réveil, l’intérieur de mes paupières avait un éclat rose. Le petit déjeuner pris, je m’élançai avec une joie insouciante vers le terrain de jeu, comme dans mon enfance. Matthias n’était plus là, mais son sourire scintillait dans mon cerveau. Quantité de visiteurs m’attendaient déjà de l’autre côté de la clôture, leur appareil photo à la main. Le vent m’apporta l’odeur du directeur. De la main droite, je me tins à l’arbre nu qui sortait d’une fente dans le sol rocheux du terrain, et de la main gauche je fis signe à ma vieille connaissance. Il me rendit mon salut. Et alors je me lançai : tel un athlète pour se détendre, je me mis à faire rouler mes épaules et pivoter la tête. Le nombre de visiteurs augmenta au cours de la matinée. Il diminua un peu au moment le plus chaud, mais le public s’agrandit à nouveau en fin d’après-midi. Les humains se tenaient tout près l’un de l’autre sur deux ou trois rangées, le regard fixé sur moi.
Avoir toujours un nouveau jeu à proposer n’était pas facile. Je m’étranglais le cerveau pour en extirper de nouvelles idées, mais cela élevait désagréablement ma température. Mon désir de montrer au public un nouveau numéro était outrageusement grand, l’attente des spectateurs aussi, en particulier celle des enfants. Les adultes n’étaient pas toujours attentifs dès le début, il fallait que je les titille pour susciter leur intérêt. Quand j’y réussissais, j’étais satisfait de voir leurs raides corps d’humains s’assouplir et leurs visages rayonner.
Ce jour-là, je n’eus qu’une idée saugrenue, ce qui était toujours mieux que de n’en avoir aucune : imaginant ce que ce serait si le rocher était recouvert d’une couche de glace, je me laissai glisser dessus. « Ah, Knut s’exerce à se déplacer sur la glace ! s’écria un petit garçon. — Il regrette peut-être le pôle Nord, répondit une voix d’adulte masculin. — Est-ce que Knut ira un jour au pôle Nord ? demanda une voix triste de fillette. » Je songeai aux patineuses artistiques que je voyais jadis et admirais tant à la télévision. Je voulais devenir comme elles : porter un tutu et exécuter une danse glacée. Je voulais comme elles avoir la poitrine ornée de particules étincelantes. Ou bien étaient-ce des morceaux de glace et de la poussière d’eau ? Les patineuses étaient capables de glisser à reculons. Moi aussi je voulus m’y essayer, mais cela ne fonctionna pas. Je tombai sur le derrière et entendis le public éclater de rire. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. J’y retravaillerais dès le lendemain.
L’été traînait en longueur, avec ses jours de chaleur insupportable où je ne pouvais rien faire d’autre que rester assis à l’ombre et attendre le coucher du soleil. Je fermais les yeux aux trois-quarts et espérais voir au moins dans mon cerveau une étendue de neige. Au lieu de cela, c’était une surface aquatique qui s’agrandissait. Je sentais que l’eau était faite de glace fondue. Il n’y avait pas le moindre glaçon sur l’eau, qui scintillait d’un bleu ininterrompu jusqu’à l’horizon. « Oh, Knut se noie ! », cria un enfant. J’eus peur, revins brusquement à moi et regagnai en vitesse la terre ferme à la brasse. Il y avait longtemps que ma grand-mère ne m’était plus apparue en rêve.
La visite de Michael fit bientôt partie du programme obligé de chaque soirée, et cela me mettait en joie la journée durant. « Tu fais plaisir au public. » Il semblait m’observer toute la journée. « Moi, ça m’amuse. — Moi aussi, autrefois, je m’amusais bien sur scène, même si au début cela avait été une obligation. Enfant, je trouvais normal de ne pas avoir droit au dîner quand je n’avais pas été à la hauteur dans mes exercices de chant et de danse. — Matthias ne m’a jamais forcé à quoi que ce soit. — Je sais. Quand je te vois comme ça, je suis content de la nouvelle génération. Mais tu n’es pas encore libre. Et tu n’as pas de droits de l’homme. Les hommes peuvent te tuer n’importe quand si ça leur chante. »
Michael me parla d’un certain M. Meier qui s’était spécialisé en législation sur les animaux. Il avait poursuivi le directeur d’un zoo en Saxe qui avait fait piquer un ours lippu nouveau-né que sa mère avait rejeté. Le parquet régional l’avait débouté en arguant du fait qu’un ours élevé par la main d’un humain pouvait développer plus tard un trouble de la personnalité et que seule l’euthanasie pouvait en empêcher à temps les suites fatales. Le problème semblait ainsi réglé pour tous les humains impliqués. Ce qu’on n’avait pas encore compris à ce moment-là, c’était que M. Meier aimait non pas les animaux, mais les droits des animaux. Certains hommes ont pour hobby la pêche à la ligne. M. Meier avait une tout autre proie à l’esprit : il chassait les lois. Il poursuivit le zoo berlinois pour n’avoir pas fait piquer le bébé ours polaire rejeté par sa mère. Selon lui, un ours élevé par une main humaine était privé de la faculté de survivre dans la société ursine. Il serait mieux qu’un tel ours à problèmes n’existe pas. En fait, il valait mieux l’abattre pour prévenir des suites fatales. Si le zoo de Saxe ne devait pas être jugé coupable, celui de Berlin devait l’être. Il n’était pas logique d’innocenter les deux zoos. Ainsi argumentait M. Meier. Un frisson glacial parcourut ma colonne vertébrale, puis un chaos se déchaîna dans mon cerveau, je sentis une colonne de chaleur s’élever de mon crâne. « Les hommes abhorrent tout ce qui est antinaturel, expliqua Michael. Ils croient que les ours doivent rester ours. Tout comme d’aucuns pensent que la classe inférieure doit rester la classe inférieure. Tout autre chose serait pour eux contre-nature. — Pourquoi ont-ils construit un zoo s’il en est ainsi ? — Euh, en effet, c’est une contradiction. Mais le caractère contradictoire est l’unique nature de l’humanité. — Tu triches ! — Tu n’as pas à te demander ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas. Continue à vivre ta vie comme il te plaît ! »
La question du naturel me privait de ma capacité naturelle à m’endormir et à dormir d’une traite. Aurait-il été naturel que je prenne la mamelle de Tosca dans ma bouche et que je la tète vigoureusement ? Qu’une chaude toison sans début ni fin m’ait conçu et plus jamais abandonné ? J’aurais alors passé les premières semaines de ma vie dans une tanière d’odeur maternelle jusqu’à ce que soit passée la rigueur de l’hiver. Depuis ma naissance, j’avais eu peu affaire avec la nature. Mais cette seule raison rendait-elle ma vie non naturelle ? J’avais survécu parce que Matthias m’avait donné du lait dans une bouteille en plastique. N’était-ce pas là une expansion de la nature ? L’homo sapiens est la conséquence d’une mutation, pour ainsi dire un monstre. Et c’était précisément un de ceux-là qui décidait de sauver un bébé ours polaire abandonné. N’était-ce pas là un miracle de la nature ?
Si tout s’était déroulé selon l’ordre naturel, j’aurais trouvé au centre de la tanière de l’ours le corps maternel. Mais il n’y avait rien au milieu de la caisse dans laquelle j’avais grandi. Un mur s’élevait devant mon nez. Mon désir du monde était derrière le mur : n’était-ce pas une preuve de ce que j’étais un Berliner ? À ma naissance, le mur de Berlin était déjà un morceau d’histoire, mais bien des Berlinois portaient encore un mur dans le cerveau, séparant la partie droite de la gauche.
Certains humains méprisent l’ours polaire qui ignore le pôle Nord. Mais l’ours malais non plus ne s’était jamais trouvé sur la péninsule malaise, ni l’ourse à collier à Sasebo, où les soldats portent un col haut. Nous tous, nous ne connaissions que Berlin, et ce n’était pas une raison pour nous mépriser. Nous étions tous des Berliner, c’est tout. « Michael, comment c’est pour toi ? Toi aussi, tu es un Berliner comme nous ? » Il eut un sourire embarrassé. « En fait, je ne suis qu’en visite à Berlin. Depuis que je me suis retiré de la scène, je voyage librement. Et je suis toujours en route. — Où vis-tu ? — Tu as déjà marché sur la lune ? — Pas encore. Il y fait sûrement une fraîcheur agréable. — C’est trop chaud pour toi, ici à Berlin. Tu peux peut-être te plaindre de ne pas avoir la climatisation, mais c’est bien ainsi. — Pourquoi ? — S’il faisait aussi frais dans ta chambre que dans un réfrigérateur et dehors aussi chaud que dans un désert à midi, tu ne pourrais plus sortir. Tu aimes être dehors, non ? — Oui, j’adore le grand air. Rien de plus beau que le dehors, répondis-je d’une voix forte. — Un jour, tu pourras être complètement dehors, comme moi », dit Michael en souriant avant de disparaître. Comme toujours, il partit sans me dire adieu. Matthias lui aussi avait disparu un jour sans me faire ses adieux. De ma mère non plus je ne me rappelle aucune parole d’adieu.
À sa visite suivante, Michael me raconta qu’on projetait une rencontre entre moi et une jeune ourse au cas où celle avec Tosca se passerait bien. Je verrais ensuite mon père, Lars. Je ne lisais plus aussi régulièrement les journaux qu’auparavant. Michael dit : « Je ne sais pas ce que je dois penser de la rencontre avec la partenaire potentielle. À vrai dire, il est culotté de vouloir vérifier ta capacité d’intégration. C’est la raison principale de cette rencontre. Tu n’es quand même pas dérangé psychologiquement ! » Je soupirai, Michael me caressa l’épaule pour me réconforter et continua : « N’y pense pas trop. Ils ont toujours l’impression d’avoir à contrôler tous les animaux. » Ce jour-là, Michael était pâle, bien plus pâle que Matthias jadis. Je lui demandai, soucieux : « Tu n’es pas malade, dis ? — Non, il m’est tout juste venu à l’esprit quelque chose de désagréable. Si je reste bloqué en pensée sur quelque chose, mon sang refuse de circuler dans mon corps. Mon problème n’était pas le sexe féminin, auquel je ne me suis jamais vraiment intéressé, mais je voulais avoir des enfants, être tout près d’eux, et cela, personne ne l’a compris. On n’a pas attendu que je sois sanctionné pour me tourmenter par tous les moyens. »
Je pouvais trouver des mots pour tout, mais la vague de chaleur de cet été-là me rendait totalement muet. Chaque matin, je me disais que la chaleur estivale avait atteint son sommet, mais le lendemain il faisait encore plus chaud. Quand le soleil mettrait-il enfin un terme à ces exploits et cesserait-il de trimer ? Michael ne me rendait plus visite que la nuit, quand la température de l’air avait légèrement baissé.
Je demandai à Michael s’il était venu en car ou à bicyclette, car il avait mentionné une fois qu’il n’aimait pas être assis en voiture. Il secoua en signe de dénégation sa tête légèrement penchée, mais ne me répondit pas. Je remarquai que sa poche de pantalon était plate, il ne pouvait s’y trouver le plus petit porte-monnaie. De plus, il ne portait pas de montre-bracelet. De la tête aux pieds il était aussi lisse et élégant qu’une panthère noire.
Visiblement, la chaleur ne gênait pas les visiteurs. Jour après jour, les spectateurs étaient de plus en plus nombreux devant mon enclos. Non seulement le week-end, mais aussi la semaine, il se formait un double mur de corps humains sans un seul espace vide. Comme je m’efforçais chaque jour de regarder plus précisément leurs visages, j’arrivai peu à peu à bien voir de loin. Je voyais de tout petits enfants empaquetés dans leurs landaus. Ils tendaient les mains et pleuraient avec la voix d’un matou en rut. Les visages des mères debout derrière les landaus m’enseignaient à quel point elles peuvent être différentes : l’une semblait épuisée et sévère, une deuxième était aussi vide qu’un ciel bleu, une troisième se cramponnait à sa jovialité.
Ce jour-là, je vis quatre landaus l’un à côté de l’autre. Les quatre mères étaient de la même taille, comme embouties selon le même modèle, leur gaieté aussi était comme copiée de l’une sur l’autre. Je m’aperçus soudain qu’il n’y avait que trois enfants, et que dans le quatrième landau n’était assise qu’une peluche ayant mon visage. Où était passé l’enfant ? Je frémis, mon regard ne pouvait plus se détacher de la mère à la peluche. Il jaillissait de sa tête une mèche de cheveux comme une antenne. Le col de son chemisier était ébouriffé. Elle était radieuse comme je me figurais une mère heureuse. Savait-elle que son enfant était une peluche ? Était-elle d’accord ?
L’animal en peluche dans le landau aurait pu être mon frère jumeau mort. Je ne m’en souvenais pas, mais j’avais lu dans le journal que mon frère était mort quatre jours après notre naissance. Depuis, le mort n’avait pas grandi. Il était possible qu’il soit resté un bébé et erre à travers le zoo sous forme d’animal en peluche dans un landau. Déambulerait-il encore des années et des décennies durant ?
La chaleur finit enfin par baisser un peu, il me vint même à l’esprit le mot « automne ». Au petit déjeuner, je renversai par mégarde du lait. Le personnel étala de vieux journaux sur le sol. Je vis sur la une une grande photo de Michael. Je n’arrivais pas à lire les petits caractères des journaux. Je discernai péniblement ce qui était écrit sous la photo. Il était mort. La date était trop petite pour que je la déchiffre.
Ce soir-là, Michael me rendit visite comme si de rien n’était. J’avais dû me méprendre sur l’article. Il est toujours mieux de poser une question délicate directement à la personne concernée, mais dans ce cas je ne savais comment la formuler. Michael me demanda si j’avais rencontré ma mère. « Non, pas encore. Mais il y a des rumeurs selon lesquelles ce devrait être très bientôt. — Tu ferais mieux de réfléchir avant aux questions que tu veux lui poser. Lors de la rencontre, tu seras probablement très agité et tu ne sauras pas ce que tu veux lui demander. Ce serait dommage. — Que demanderais-tu à ta mère, toi, si c’était possible ? — Hum, je lui demanderais probablement comment elle nous aurait éduqués si mon père n’avait pas été avec nous. Il était très pauvre et il nous a forcés à devenir des musiciens pop à succès. Je pensais qu’il n’avait que l’argent en tête, mais ce n’était pas le plus important pour lui. Lui aussi, dans sa jeunesse, avait voulu devenir musicien, il jouait même de plusieurs instruments. Son frère aîné se moquait de lui : il était évident pour lui que mon père ne pouvait pas devenir musicien. La haine de son frère a rendu mon père fou. — Pourquoi as-tu dit adieu à la scène ? — Je pensais que, si nous étions capables de changer nos corps et nos pensées, nous pourrions survivre à tous les changements d’environnement. Mais je n’ai plus d’environnement. Alors tout est fini. »
Je me demandais si j’avais encore un environnement. Plus personne ne me rendait visite, à part Michael. J’étais seul à utiliser la grande terrasse avec piscine, mais elle ne formait pas un environnement pour moi. Quand je regardais le ciel, j’étais envahi du désir de voyager au loin. Jamais je n’avais été vraiment dehors, et pourtant notre terre était gigantesque, j’en étais certain, sans quoi le ciel n’aurait pas pu être si grand.
À pas lents et lourds, l’hiver se rapprochait, venant des lointains. Sans ces lointains, l’hiver perdrait sa froideur dans la chaleur berlinoise. Un jour, ici aussi, chez moi, un vent froid soufflerait. Il devait exister un lieu éloigné où le froid pouvait survivre à l’abri de la chaleur citadine. C’était là que je voulais aller.
Les visiteurs du zoo se présentaient en manteaux, certains s’emmitouflaient dans une écharpe en laine ou mettaient même des gants. Impatients derrière la clôture, ils m’observaient, le nez rougi par le froid.
Récemment, un visiteur a lancé une courge dans mon enclos. C’était un cadeau amusant. Elle a roulé, est tombée dans l’eau, mais ne s’est pas noyée car, chose surprenante, elle savait nager. J’ai sauté dans l’eau derrière elle et lui ai donné, du nez, de petits coups. Au bout d’un moment, je l’ai grignotée, à cause d’une petite faim, et j’ai remarqué qu’elle n’était pas si mauvaise. Je continuais mon jeu avec la courge dont il manquait maintenant une bonne partie. « Knut n’a pas froid ? Il se baigne dehors ! dit un enfant, étonné. — Non, il n’a jamais froid. Il vient du pôle Nord. » La voix d’adulte mentait. Je ne viens pas du pôle Nord, j’ai lu plusieurs fois jadis dans le journal que j’étais né à Berlin. Souvent, je lisais aussi que ma mère était née au Canada et avait grandi en RDA. Et pourtant, on racontait tout le temps que je venais du pôle Nord, sans doute parce que je portais une fourrure d’un blanc de neige.
Dans la nuit, la température chuta d’un coup. Michael ne portait jamais de manteau quand il venait me voir, il n’en avait peut-être pas. Cette nuit-là, il portait comme toujours un chemisier blanc avec un col en dentelle, et un costume noir fin comme une peau. Les chaussettes étaient blanches, les souliers en cuir noirs. « Tu es renversant avec tes cheveux noirs, lui dis-je. — Je me languis de fourrure blanche, voilà pourquoi je te rends visite, répondit-il en plaisantant. Mais ne raconte à personne que je te rends visite. Je n’ai pas envie d’être harcelé par la presse. — Je ne lis plus les journaux. Ils sont truffés de mensonges. — Je trouve parfois dégradant ce qu’ils écrivent sur toi », dit Michael, indigné. Je fis un signe affirmatif et dis : « Mais sur toi aussi, ils écrivent des choses impossibles ! » Je n’avais pas voulu dire ça, mais il était trop tard. Le visage de Michael se figea. Il se passa du temps avant qu’il ne réagisse. « Il ne peut rien y avoir sur moi. — Si. J’ai lu que tu étais mort. »
La courge avait le même mélange de jaune et de vert que les feuilles d’automne apportées par le vent sur ma terrasse. Combien de jours s’étaient-ils écoulés depuis la dernière visite de Michael ? Il ne venait plus, et je ne savais pas comment mesurer le temps. Il faisait de plus en plus froid chaque jour et j’étais soulagé à la pensée d’avoir survécu à l’été. Mais le soulagement n’apaisait qu’à peine mes souffrances. Je ne savais plus ce à quoi je pouvais encore prendre plaisir. Le jour où je reverrais mes parents ? Le jour où je rencontrerais ma future épouse ? Je préférais aller à une fête avec Maurice plutôt que me marier. Je ne voulais pas avoir de copine, je ne voulais pas fonder une famille. Je voulais sortir de nouveau !
J’attendis le moment où l’hiver se montrerait sous son jour le plus froid et où je pourrais replonger dans la saison glaciale. L’hiver était une récompense pour tous ceux qui avaient survécu au purgatoire de l’été. Je voulais rêver du pôle Nord dans un air rafraîchi, je voulais voir devant moi une étendue de neige qui — à la différence du papier journal noirci de ragots et de potins — serait d’une blancheur immaculée. Le pôle Nord doit être aussi doux et nourrissant que le lait maternel.
L’air humide est si lourdement accroché dans le ciel que je me demande si je dois pleurer ou rire aux éclats. Mon cou est en proie à l’inquiétude. La moelle aussi semble bizarrement froide, détrempée et lourde. Si d’un instant à l’autre je m’évanouissais, cela ne me surprendrait pas. Mon humeur a beau être humide et sombre, elle est recouverte d’une nappe d’euphorie. Depuis le début de la journée je me sens oppressé par elle et, dans l’après-midi, elle est devenue d’une épaisseur insupportable. Un vent humide lèche ma peau, il veut goûter à la chair et ensuite à la moelle osseuse. Une lampe fluorescente est allumée derrière la membrane grise du ciel. Cette lueur nous trouble, moi et les objets qui m’entourent. La clôture et le rocher affichent des couleurs sournoises, comme si elles ne savaient plus si ce qu’elles vivent à cet instant est une aube ou un crépuscule. Je regarde vers le haut. Quelque chose de plus sombre que l’air volette dans l’espace entre moi et le ciel. Un flocon de neige. Il neige ! Encore un flocon. Il neige ! Encore un autre. Il neige ! Les flocons dansent partout. Il neige ! Au début, la neige semble curieusement sombre alors qu’elle n’est que blancheur cristallisée. Il neige ! Fabuleux, ce mouvement de la couleur claire qui, sur l’instant, paraît sombre. Il neige ! Les flocons tombent en tournoyant. Il neige ! Encore un flocon. Il neige ! Et encore un. Il neige ! Cela n’en finit pas. Je ne fais plus que regarder en l’air. Ces petits papiers blancs volettent à ma droite et à ma gauche comme des feuilles d’automne dans la tempête. La neige, elle, est un vaisseau spatial qui m’enlève et vole aussi vite qu’il peut en direction du crâne, du crâne de notre terre.
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Yoko Tadawa