Histoire de Knut (Verdier, 25 août)

Yoko Tadawa · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/3

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Histoire de Knut (Verdier, 25 août)

Première partie - La grand-mère : une théorie de l’évolution

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

J’ouvris le livre comme on rompt un pain de campagne. J’avais les ongles trop longs pour le feuilleter adroitement. J’avais essayé autrefois de me les couper, mais j’avais perdu trop de sang. Désormais, je les laissais simplement pousser. Bondissant du livre ouvert, un titre comportant le mot « chien » me sauta aux yeux. Pour être franche, je n’ai jamais pu supporter le chien lâche et sournois qui s’approchait de moi par-derrière à petits pas inoffensifs avant de me planter ses crocs dans la cheville à la première occasion. J’aurais continué à éviter tous les chiens si l’animal n’avait pas été présent dans ce titre à la sonorité si savoureuse dans la bouche de Friedrich : Recherches d’un chien. Un chien pouvait donc posséder un esprit de chercheur. Ce fait nouveau pour moi atténua mon préjugé à l’endroit de cette espèce. Friedrich me montra une autre histoire dans le même livre, il était question d’académie. « Cette histoire-là devrait vous passionner encore plus que celle avec le chien. » En cet instant, Friedrich ressemblait exactement à ce que serait un maître d’école heureux.

J’achetai ce recueil de récits et le premier que je lus fut Un rapport pour une académie. Il me faut hélas avouer que je pris de l’intérêt à cette histoire de singe. Mais cet intérêt pouvait avoir des causes diverses, il pouvait être dû à la colère. Plus je lisais, moins je pouvais maîtriser ma colère et moins je pouvais cesser ma lecture. Le singe était un animal tropical, raison suffisante pour que la littérature de singe ne me vaille rien. Il me semblait trop simiesque de vouloir devenir un humain et de vouloir, qui plus est, raconter son propre devenir humain. Je me représentais un singe singeant un humain ; et déjà les démangeaisons dans mon dos se faisaient aussi insupportables que si des poux et des puces avaient dansé le twist dans mon pelage. Le singe narrateur croyait manifestement avoir écrit l’histoire d’une réussite. Si on me le demandait, je répondrais du tac au tac que marcher sur deux pattes n’est pas un progrès.

En me souvenant comment, enfant, j’avais appris à marcher sur deux pattes, j’eus la nausée. Non seulement je l’avais appris, mais j’avais aussi écrit un texte sur ce sujet et je l’avais publié. Sans doute mes lecteurs pensaient-ils que je racontais ces ridicules singeries pour soutenir la théorie de l’évolution. Si j’avais lu ce rapport du singe plus tôt, j’aurais écrit mon autobiographie tout autrement. Le lendemain, Wolfgang me rendit une visite surprise. Je lui parlai aussitôt de ce singe qui me préoccupait. Wolfgang réagit avec une mine scandalisée. « Écris plutôt ton texte à toi au lieu de perdre ton temps à lire les livres des autres ! Une autrice qui ne fait que lire est une fainéante. Lire te vole le temps que tu pourrais employer à écrire. — Mais cela me permet d’apprendre l’allemand. J’écris en allemand et tu économises de l’argent. Plus de traduction. — Non, ça n’est pas possible ! Il faut que tu écrives dans ta langue maternelle. Tout doit venir droit du cœur et de manière naturelle ! — C’est quoi, ma langue maternelle ? — La langue de ta mère. — Je n’ai jamais parlé avec ma mère. — Une mère est une mère, même si tu ne lui as jamais parlé. — Je crois que ma mère ne parlait pas russe. — Ta mère, c’était Ivan. Tu as oublié ? C’est fini, le temps des mères qui sont des femmes ! »

J’étais troublée car Wolfgang ne sentait pas le mensonge, c’est donc qu’il considérait comme vrai ce qu’il disait, mais je ne pouvais lui faire confiance. M’imposer la langue russe était sûrement une idée de son supérieur pour que son traducteur puisse tordre mon texte comme cela lui convenait politiquement. Les abeilles pouvaient transformer le nectar des fleurs en miel. Le nectar seul, c’est déjà sucré, mais le goût prononcé et insistant du miel ne se forme que lors du processus de fermentation déclenché grâce au liquide répugnant provenant du corps des insectes. Je précise que je tiens cela de documents reçus lors d’un congrès sur « L’avenir de l’apiculture ». Wolfgang et ses amis entendaient mélanger leurs humeurs corporelles à mon autobiographie et en faire un produit différent. Pour parer à ce danger, je devais écrire le texte directement en allemand. Et le titre, je voulais cette fois le choisir moi-même.

Wolfgang dit qu’il ne voulait pas m’empêcher plus longtemps d’écrire et quitta l’appartement. Je l’observai depuis ma fenêtre. J’attendis qu’il soit monté dans un bus pour sortir de l’immeuble et me rendre à ma librairie. Ce jour-là, il y avait un client dans le magasin. Il se tenait dans un coin, de dos par rapport à moi. Il avait des cheveux très noirs que je ne quittai plus du regard. Friedrich remarqua mon arrivée, releva les cils, ce qui lui agrandit les yeux tandis que ses lèvres prenaient la forme d’un sourire aimable. « Comment allez-vous ? Il fait froid aujourd’hui », dit-il. Il suffit que, par un jour de grande chaleur, on m’affirme qu’il fait froid pour que je me sente rejetée dans la solitude. On ne devrait pas trop parler du temps qu’il fait, car le temps est une affaire on ne peut plus personnelle qui fait échouer toute communication. « Le Rapport pour une académie était amusant, mais je n’ai pas pu suivre les idées du singe. Ridicule, cette façon d’imiter les humains. — Vous êtes-vous demandée si cela se produisait de plein gré pour le singe ? — Il ne pouvait pas faire autrement. C’est ce qu’il écrit. Il n’y avait pas d’issue pour lui. — Justement. Je crois même que là était l’essentiel pour l’auteur. Nous autres humains non plus ne sommes pas devenus volontairement ce que nous sommes. Nous avons été contraints de nous transformer pour survivre. Jamais il n’y eut de choix. » À cet instant, le client inconnu, jusque-là plongé dans un livre, se retourna et ajusta soigneusement ses lunettes du bout des doigts. « La marque Darwin est redevenue vendeuse ! Pourquoi les femmes se maquillent-elles ? Pourquoi mentent-elles ? Pourquoi sont-elles jalouses ? Pourquoi les hommes font-ils la guerre ? À toutes ces questions, la seule et unique réponse est : c’est l’évolution qui l’a voulu. Cela justifie tout. Mais moi, il ne me vient aucune raison pour expliquer en quoi le fait que ce nuisible homo sapiens produise des descendants serait une bonne chose pour la terre. Et à toi, Friedrich ? » La voix de celui qu’on venait d’interpeller se cassa lorsqu’il s’écria : « Salut frangin ! » L’homme aux cheveux noirs et Friedrich s’embrassèrent chaleureusement, mais s’aperçurent rapidement que je voulais m’esquiver du magasin pour ne pas les déranger. Friedrich le libraire me fit revenir dans le magasin et me présenta à son frère. « Voici l’autrice de Tempêtes d’applaudissement dans les larmes. » J’étais sidérée. Friedrich savait depuis le début qui j’étais !

Friedrich était la raison principale pour laquelle je fréquentais sa librairie. Les hommes de l’espèce homo sapiens me plaisaient. Ils étaient dodus, petits, avaient des dents fragiles, mais gentilles. Leurs doigts étaient délicats, pratiquement dépourvus d’ongles. Ils me rappelaient parfois ces animaux en peluche qu’on presse contre sa poitrine.

Un jour, dans la librairie, une femme guettait mon arrivée. C’était une connaissance de Friedrich, elle s’appelait Annemarie et faisait partie d’une organisation de défense des droits de l’homme. Elle voulait m’interviewer, discuter avec moi de la situation des artistes et des sportifs dans le bloc de l’Est. Je lui répondis que les droits de l’homme n’étaient pas un sujet pour moi. Elle me lança un regard d’abord déçu puis choqué.

Je compris que moi et les droits de l’homme sommes liés par le destin. Et pourtant, je ne savais que faire de ces droits humains. C’étaient les hommes n’ayant que les hommes en tête qui avaient inventé la notion de droits de l’homme. Un pissenlit n’a pas de droits humains, pas plus qu’un ver de terre ou un lièvre. Une baleine, peut-être. Je me rappelai un texte que j’avais lu jadis pour le congrès sur « Chasse à la baleine et capitalisme » : les grands mammifères avaient plus de droits que les animaux de petite taille, par exemple la souris, et cela tenait probablement au goût de certains humains qui donnent plus de valeur aux grandes choses qu’aux petites choses. Parmi les mammifères qui ne sont pas végétariens et ne vivent pas dans l’eau, nous, les ours polaires, sommes les plus grands. À part cela, je ne voyais pas la raison pour laquelle on me courait après pour m’attribuer les droits de l’homme.

Annemarie avait quitté le magasin. J’étais là, la tête vide, au milieu des rayonnages, ne supportant qu’à grand-peine le regard grave et scrutateur de Friedrich. « Tu n’as pas un nouveau livre pour moi ? » Friedrich me tendit un livre. « Tiens, Atta Troll. C’est pour toi ! Un vrai texte ursin. » La couverture portait les mots Heinrich Heine, j’ouvris n’importe où, c’était par hasard l’une des rares pages illustrées, et l’on y voyait un ours noir, pattes avant et pattes arrière en extension. Il était si séduisant qu’il me fut impossible de reposer le livre. Je voulus payer, et Friedrich me toucha alors tendrement la main-patte en disant : « Tu as la main froide. Tu as froid ? » Mon sourire eut un goût amer.

Le lendemain matin, j’adressai des reproches à Friedrich. « C’est un livre peu digeste que tu m’as vendu ! — Ce n’est pas sans raison. L’auteur a tout tourné et retourné plusieurs fois pour ne pas être attaqué par ses ennemis. — Quel loup pouvait-il bien avoir pour ennemi ? — La censure, par exemple. — Cent quoi ? — La censure, le radar du pouvoir. Tu n’en as jamais entendu parler en Union soviétique ? » J’eus beau fouiller dans mon cerveau à la recherche de cette notion, je n’y trouvai que confusion. « Est-ce pour cela qu’on écrit de manière compliquée ? — Même si l’auteur écrit aussi simplement que possible, il arrive que l’effet sur le lecteur soit compliqué. » Friedrich s’empara du livre, le feuilleta et déclara : « Lis ces lignes ! Tu ne regretteras pas d’avoir dépensé de l’argent pour ce livre. »

La nature, était-il écrit, ne pouvait avoir donné des droits aux humains, puisque les droits ne sont pas naturels. Friedrich ajouta : « Si les hommes veulent s’octroyer les droits de l’homme, il faut qu’ils donnent aux animaux les droits des animaux. Mais comment justifier que j’aie mangé de la viande hier ? Je ne suis pas assez courageux pour penser cette question jusqu’au bout. À propos, mon frère est devenu un jour végétarien. » Son regard m’invitait à répondre. « Je ne peux pas être végétarienne », répondis-je rapidement alors même que je savais que mes ancêtres et de lointains parents se passaient de viande. Ils se nourrissaient principalement de légumes et de fruits, très rarement d’un tourteau ou d’un poisson. Je me souvins d’un congrès sur le capitalisme et la consommation de viande lors duquel on me demanda pourquoi je tuais d’autres animaux. Je n’avais su que répondre.

Il m’arrivait d’en venir aux mains, j’en ai honte aujourd’hui. J’entends notre éducatrice haranguer ses protégés pour les motiver. « Maintenant, dansons tous ensemble en cercle ! » Je n’arrivais pas à entrer dans le cercle. L’éducatrice prit ma main-patte et m’entraîna dans le cercle. Une situation analogue se reproduisit plusieurs fois et le moment vint où l’éducatrice cessa de vouloir me faire participer et me laissa tranquille. Immobile dans un coin de la pièce, j’observais ce qui se passait. Un jour, un enfant demanda à l’éducatrice pourquoi je ne participais pas. Parce que j’étais égoïste, répondit-elle, et à cet instant je lui donnai un coup et elle tomba sur le derrière. Ce n’était pas moi, mais un réflexe musculaire qui m’avait poussée à la violence. Je me fis peur à moi-même, sautai par la fenêtre du troisième étage et atterris sans me blesser. Puis je m’enfuis au hasard. Personne ne put me rattraper. À partir de ce moment, je fus considérée officiellement comme une enfant à problèmes. J’avais beau être douée pour le sport, j’étais asociale. Je devais être envoyée dans une institution pour enfants doués, car dans notre pays, être sportif passe pour être un capital à considérer. La prétendue institution dans laquelle je fus transférée était une cage. De là, je ne voyais plus le soleil. Au souvenir de la cage revint en moi la sensation d’humidité et d’obscurité. Ivan se tenait devant la cage. Mon temps au jardin d’enfants semblait antérieur à ma rencontre avec Ivan.

Quelqu’un frappa à ma porte, mon autobiographie s’arrêta. C’était Wolfgang, accompagné d’un inconnu. J’appris qu’il était le meneur de l’initiative citoyenne chaos. Apparemment, il savait déjà que mon allemand suffirait pour une conversation facile. « Comment allez-vous ? » Sa question, posée avec un sourire emprunté, ressemblait à un examen. Son nom de famille était Jäger, un nom qui évoquait à mes oreilles méchanceté et ruse. L’homme avait des traits distingués. Sa barbe blanche le faisait ressembler à un officier. Au cirque, des hommes aux façades similaires étaient parfois assis au premier rang.

« Et votre autobiographie ? Vous avancez bien ? » À cette question, je me braquai, j’avais peur qu’il ne me vole mon œuvre. « J’avance péniblement. La langue se met en travers. — La langue ? — Plus exactement : l’allemand. » M. Jäger jeta un regard réprobateur à Wolfgang. Je le sentis bouillir intérieurement, sa voix resta pourtant calme et froide lorsqu’il me dit : « Je pensais que nous vous avions informée de manière suffisamment claire que vous deviez écrire dans votre propre langue, étant donné que nous avons un traducteur fantastique. — Ma propre langue ? Je ne sais pas laquelle c’est. Sans doute l’une des langues du pôle Nord. — Vous plaisantez. Le russe est la plus splendide langue littéraire du monde. — Mais j’ai l’impression de ne plus savoir le russe. — Ce n’est pas possible. Écrivez ce que vous voulez mais, s’il vous plaît, dans votre langue ! Vous n’avez pas à vous faire de souci pour votre subsistance, tant que vous écrivez nous payons. » Un sourire recouvrait son visage alors que ses aisselles dégageaient une odeur de tromperie sournoise. Les gens essaient trop souvent de me vendre leur générosité pour mieux me manipuler. Je voulus appeler Wolfgang à la rescousse, mais je ne voyais que son dos. Il s’intéressait plus à la fenêtre qu’à moi. « Je suis sûr que votre autobiographie sera un best-seller. »

La visite des deux hommes fit mollir mon crayon. L’image d’un crayon dressé ou non à la verticale me semble naturellement trop masculine. Étant de sexe féminin, je dirais plutôt que plus le texte nouveau-né est petit, mieux c’est, car les chances de survie sont alors plus grandes. De plus, j’ai besoin de beaucoup de calme. Une mère-ourse donne naissance dans une tanière obscure, sans l’accompagnement de quiconque. Elle ne parle à personne de la naissance, elle lèche ses petits et sent les nouveau-nés téter le lait à ses mamelles. Personne n’a le droit de voir les petits, elle les sent et elle les touche, mais elle ne les voit pas. C’est seulement quand les petits ont atteint une certaine taille que la mère sort de la tanière avec eux. Il peut arriver que le père affamé, apercevant par hasard ces petits animaux, les mange sans savoir que ce sont ses propres enfants. Un thème classique. Les anciens Grecs ont déjà écrit sur des cas similaires. Je trouve que les ours polaires devraient apprendre des pingouins, chez lesquels les deux parents couvent alternativement les œufs. Il est impensable pour un papa-pingouin de manger ces œufs. Il les couve et attend jour et nuit pendant des semaines, dans la violente tempête de neige, sa femme partie en quête de nourriture.

« Les mariages de pingouins se ressemblent tous alors que les mariages d’ours polaires sont tous différents. » Je notai cette phrase en russe et posai le manuscrit ostensiblement sur le bureau afin que M. Jäger le trouve tout de suite au cas où il reviendrait me rendre visite à l’improviste. Comme on pouvait le supposer, M. Jäger et Wolfgang se présentèrent de nouveau chez moi quelques jours plus tard et tombèrent aussitôt sur la phrase que j’avais mise en évidence. Wolfgang traduisit la phrase en allemand et s’écria sur un ton d’euphorie : « Voilà de la littérature universelle ! » Prenant ma main-patte, M. Jäger dit : « Surtout n’arrêtez pas d’écrire ! Plus vite ce sera, mieux ce sera. On pourra toujours, plus tard, raccourcir le texte ou le peaufiner. La plus grosse erreur, c’est de trop réfléchir et d’écrire trop lentement ! » Il essayait apparemment, par ces mots, de m’encourager. « Avant mon exil, j’avais beaucoup à écrire. Les sujets se multipliaient comme des vers sur un cadavre. Mais depuis que je suis ici, je n’ai plus accès à ce que j’étais. Comme si le fil du souvenir était cassé. Ça ne continue plus nulle part. — C’est probablement que vous n’êtes pas encore acclimatée. — Il fait une chaleur insupportable. Je ne supporte pas la chaleur. — Mais c’est l’hiver, et vous avez les mains froides. — Et c’est bien ainsi. Garder constamment le bout des mains et des pieds chaud, c’est du gaspillage d’énergie. L’important, c’est que le cœur reste chaud. — Vous avez peut-être un rhume. — Je n’ai jamais été enrhumée de ma vie. Seulement un peu fatiguée. — Si on est fatigué, on peut regarder la télévision, par exemple. » Sur cet utile conseil, M. Jäger mit fin à sa visite et repartit avec Wolfgang. Leurs épaules tombantes me firent discerner chez eux une légère déception.

À peine les deux hommes eurent-ils disparu de mon champ de vision que j’allumai la télévision. Debout devant une carte de géographie multicolore, une femme à l’allure de panda parlait d’une voix aiguë. Demain, les températures chuteraient de trois degrés. Sa voix avait des accents dramatiques, comme si cette différence de trois degrés allait bouleverser la politique mondiale. Je passai à une autre chaîne, où l’on montrait deux pandas. À l’extérieur des grilles, deux politiciens se serraient la main. Il ne me sembla pas correct que les pandas se mêlent de la politique de l’homo sapiens. Mais je m’aperçus que j’étais moi aussi partie prenante dans la politique et n’étais en rien meilleure que les pandas. Je travaillais enfermée dans une cage invisible, preuve vivante de la transgression des droits de l’homme, et cela alors que je n’étais même pas humaine.

J’éteignis cette télévision qui voulait continuer à me torturer avec des images stupides. La silhouette floue d’une femme bien en chair apparut alors dans l’écran sombre. C’était moi, la femme aux épaules et au front étroits. À cause de mon museau pointu, je n’étais pas aussi mignonne que les pandas. Je me mis à pétrir mon complexe d’infériorité comme de la pâte à pain : cette activité m’était connue depuis l’enfance. Mais soudain, un cierge magique s’alluma dans mes prunelles. Oui, exactement comme autrefois : quelqu’un était là et me consolait. Mais quand était-ce ?

J’étais la seule fille blanche et vigoureuse, toutes les autres étant minces et brunes. Elles avaient le nez court et le front large. Leurs épaules affichaient leur fierté. « J’envie les autres filles. Elles sont belles. Je voudrais devenir comme elles », dis-je avec une sentimentalité de coquette. À quoi l’humain répondit : « Ce sont tous des ours bruns, et au cas où tu ne le saurais pas : tous les ours ne sont pas des ours bruns. Reste telle que tu es. De plus, grâce à ton caractère sauvage, tu pourras avoir un grand public si tu travailles un jour en piste. » Il se tenait là, un balai à la main. C’était l’un des nombreux ouvriers qui nettoyaient les jardins d’enfants et les écoles. Ils étaient toujours là, mais je ne savais jamais comment ils s’appelaient. On ne prononçait jamais leur nom. La journée, ils travaillaient anonymement, le soir ils vivaient probablement avec leur famille et utilisaient leur prénom. Je remercie cet homme, l’un des innombrables ouvriers, pour ses paroles.

J’étais une fille vigoureuse, j’arrivais sans peine à lancer en l’air mes camarades de jeu. Un jour qu’une fois encore j’envoyais un enfant en l’air, il m’injuria en employant un mot qui me surprit. Soudain, je m’aperçus que tous les enfants sauf moi portaient le même foulard autour du cou. Je n’étais pas l’un d’eux. À la différence d’eux, je n’avais pas de maison ni de parents. C’est peut-être pour cette raison que la piste devint mon chez-moi, c’était là que se déroulait ma vie. J’étais libre, j’étais applaudie, j’éprouvais de l’extase presque à m’en évanouir.

Wolfgang vint me voir, seul cette fois. J’aurais dû m’abstenir, mais je ne pus m’empêcher de lui montrer le manuscrit encore tout chaud. Au point qu’il fumait encore. Wolfgang le lut en entier sans enlever sa veste ni s’asseoir. La dernière phrase lue, il laissa tomber son corps sur la chaise comme un sac et dit : « Il y a eu des moments où j’étais tellement désespéré que je me remettais à me ronger les ongles comme autrefois. En tout cas, ce n’était pas facile de te stimuler. Ta créativité est de retour. Je suis soulagé. — Tu trouves ça bien, ce que j’ai écrit ? — Absolument ! Continue d’écrire ! L’épisode avec les foulards plaira sûrement. Tous les autres enfants appartenaient à l’organisation des pionniers, mais pas toi. Chez nous, il y avait une organisation qui s’appelait les scouts. Tous mes amis en étaient membres et ils avaient le même foulard noué autour du cou. Je les enviais, je n’avais pas le droit d’être des leurs. — Et pourquoi donc ? — Ma mère était contre. Elle disait que c’était une idéologie, et moi je ne comprenais pas. — Quelle idéologie ? — Je ne sais pas exactement. Peut-être quelque chose comme la disposition à se sacrifier. Pour la patrie par exemple. Ma mère disait qu’il ne fallait pas implanter des idées pareilles dans la tête d’un enfant. — C’était son opinion ? — Oui. Et ta mère à toi, elle était comment ? — Quel beau temps il fait, aujourd’hui. J’ai envie de sortir. — Où veux-tu aller ? — Je voudrais visiter un grand magasin. »

Le bâtiment qu’on appelait grand magasin était un supermarché, mais en plus triste. Il y avait moins de produits au mètre carré que dans un supermarché et guère de chalands. Un grill pour cuire le saumon. Une parure de lit à fleurs. Un grand miroir. Un sac à main dont la surface me fit penser à de la peau de phoque. Nous pénétrâmes dans un espace de vente sans un seul client. Une musique bruyante s’efforçait de combler le vide. Un gramophone était posé sur une estrade et, juste à côté, un chien blanc à taches noires grandeur nature en synthétique. On retrouvait son image sur tous les disques, ce qui me parut maladivement exagéré. « Un dalmatien », dit Wolfgang avant d’ajouter aussi fièrement que s’il avait fait une découverte extraordinaire : « Tu sais, il y a toutes sortes de chiens, et pourtant ce sont tous des chiens. Est-ce que ce n’est pas une énigme ? » Je lui aurais volontiers répondu que j’avais déjà lu la même idée dans Recherches d’un chien, mais n’en fis rien, car je ne voulais pas que Wolfgang pense que j’avais encore lu un nouveau livre.

Non seulement le grand magasin accaparait mon attention, mais il dévorait aussi toute mon énergie, même si je ne cherchais rien de précis. Je ne trouvai aucune marchandise que je veuille posséder. Finalement, la fatigue s’empara de moi et il ne resta plus que le sentiment d’être perdante. Non loin du grand magasin se trouvait un parc de loisirs. Je proposai à Wolfgang d’aller le visiter, je m’aperçus aussitôt qu’il n’en avait aucune envie, mais, au lieu de laisser tomber, j’insistai avec une obstination bougonne, comme si je voulais me venger.

Nous étions assis l’un près de l’autre sur un banc du parc de loisirs. Wolfgang me demanda si j’avais regardé la télévision. « Oui, mais c’était ennuyeux. Il n’y avait rien que des pandas. — Et pourquoi les pandas t’ennuient-ils ? — Comme ils ont par nature un maquillage expressif, ils ne se donnent pas la peine d’être intéressants. Ils ne maîtrisent pas plus un art de la piste qu’ils n’écrivent d’autobiographies. » Wolfgang éclata de rire, ce qui n’était pas fréquent chez lui.

Une femme sèche comme une trique passa devant nous, avec à la main une laisse de chien enroulée. Devant elle, ce n’était pas un chien qui se promenait, mais un homme de haute taille. Wolfgang alla nous chercher des glaces dans deux gobelets en carton ridiculement petits. Ma langue lapa d’un coup toute la glace à la vanille. Puis cette même langue exprima mon plus profond désir : « Je veux émigrer au Canada ! — Qu’est-ce que tu viens de dire ? — Je veux émigrer, au Ca-na-da ! » Un bout de glace tomba de la cuillière-langue de Wolfgang. « Pourquoi précisément là où il fait froid ? — Tu n’as toujours pas compris que, quand toi, tu trouves la température agréable, moi j’ai bien trop chaud ? » Les yeux de Wolfgang s’emplirent de larmes, ce qui lui donna l’air d’un chien. En général, les chiens cherchent comme des fous ceux que la meute a perdus. Ils poussent des hurlements mélancoliques, non par amour, mais par angoisse existentielle car ils croient ne pouvoir survivre qu’en groupe. Moi, je ne suis pas une égoïste, mais je préfère être seule, car c’est plus rationnel et plus pratique pour la recherche de nourriture.

Je pris congé laconiquement de Wolfgang en me réjouissant d’avance de pouvoir travailler sans être dérangée. Je voulais retrouver au plus vite le souvenir du gramophone de mon enfance. Mais ce qui me vint à l’esprit à la fin de ma tentative, ce fut le gramophone que j’avais vu auparavant dans le grand magasin, avec en plus cet effronté de dalmatien à côté de lui. Il faisait comme si sa présence allait de soi alors qu’il n’était même pas un vrai chien. Dans le grand magasin, l’enseigne d’une marque s’était substituée à mon souvenir.

Écrire une autobiographie, cela signifiait deviner ou inventer tout ce qu’on ne savait plus. Je croyais avoir suffisamment décrit le personnage d’Ivan. En réalité, je ne me souvenais plus du tout de lui. Ou plutôt : je me souviens de lui nettement maintenant, et cela est possible seulement parce que cet Ivan n’est rien d’autre que ma création.

Mon souvenir était contenu dans le mouvement de mon bras. Il m’avait surprise pendant ce congrès. Si j’essayais de me dépeindre le visage d’Ivan, n’apparaissait plus que l’image d’Ivan le Nigaud venu d’un livre pour enfant.

Un doute nouveau quant à l’écriture germa en moi. Au lieu de poursuivre la rédaction de mon autobiographie, je saisis un livre que, par bonheur, je n’avais pas à écrire puisqu’il l’avait déjà été par quelqu’un d’autre. Lire, c’était certes une fuite devant l’écriture, mais peut-être était-il plus excusable de relire un livre plutôt que d’en lire un nouveau. Le chien du récit Recherches d’un chien se préoccupait du présent, il rouspétait et ruminait et n’essayait pas de se bricoler une enfance crédible. Pourquoi ne m’est-il pas donné d’écrire le présent ? Pourquoi suis-je obligée d’inventer un passé qui ait l’air véridique ? L’auteur de l’histoire du chien n’avait pas écrit une autobiographie. Au contraire, il se plaisait à être tantôt singe, tantôt souris. Pendant la journée, il prenait une forme humaine et vaquait à son emploi de bureau. La nuit, il se penchait sur son manuscrit. Je suis allée un jour à un congrès à Prague. Le nom de Kafka ne fut jamais mentionné. Cette ville aussi connut plus tard son printemps, mais Kafka avait vécu bien avant. Avant même l’hiver. Certes, il ne connaissait pas la vie dans notre pays, mais il savait ce que j’entendais par là quand je disais que personne ne peut agir entièrement selon son libre arbitre.

Les journées tropicales se succédaient. Dans les cellules brûlantes du cerveau, les lambeaux de pensées refusaient de se réunir. Dans un pays de neige et de glace, j’aurais pu me refroidir la tête pour me sentir fraîche. Je veux émigrer au Canada ! Je m’étais déjà enfuie d’Est en Ouest. Mais comment fait-on pour fuir d’Ouest en Ouest ? Un jour, la bonne réponse à cette question me tomba dessus.

Lors d’une promenade, je découvris un paysage recouvert de neige et de glace. Il était enfermé dans une affiche. D’autres affiches étaient placardées sur la façade et je compris que je me trouvais devant un cinéma. Sans hésiter, je cherchai l’entrée, m’achetai un billet, faisant mine d’en avoir l’habitude alors que j’allais au cinéma pour la première fois. Un film canadien me montra la vie au pôle Nord. Lièvres blanchons, renards bleus, carnivores blancs, baleines grises, phoques, loutres, orques et ours polaires. Je n’arrivais pas à imaginer la vie là-bas, mais en même temps je savais que cela avait été le quotidien de mes ancêtres.

En rentrant, je pris le raccourci par une ruelle obscure derrière la gare. Cinq jeunes traînaient là, l’un d’eux barbouillait avec une bombe des signes mystérieux sur le mur. Curieuse, je m’arrêtai et les observai sans faire de commentaire. Le plus petit de ces jeunes, remarquant ma présence, me chassa. « Va-t’en ! » Je ne supporte pas que quelqu’un tente de m’exclure d’un groupe. M’obstinant, je ne reculai pas d’un pas. Les quatre autres jeunes me remarquèrent à leur tour. L’un d’eux me demanda d’où je venais. « De Moscou. » Aussitôt, les cinq garçons se jetèrent sur moi comme si le mot Moscou avait été un code signifiant « à l’attaque ! ». Mon intention n’était pas de blesser ces maigres garçons au crâne doux et nu, mais il fallait bien que je me défende. Mains-pattes ouvertes, je décochai donc quelques coups délicats. Le premier tomba sur le derrière et, incapable de se relever, me regarda d’un air surpris. Le deuxième fit un vol plané, se remit sur ses jambes, serra les mâchoires et essaya de me cogner, mais repartit en l’air avec la légèreté d’une plume. Le troisième sortit un couteau de sa veste et voulut me poignarder. Il s’approchait, j’attendais, à la dernière seconde je m’écartai, me retournai et le poussai d’un coup dans le dos. Il s’écrasa sur une voiture garée là, s’énerva, se précipita sur moi, les lèvres éclatées. Je l’évitai une nouvelle fois et lui donnai une chiquenaude par-derrière. Il tomba par terre, se releva illico, cette fois pour déguerpir. Ses copains avaient depuis longtemps débarrassé le plancher.

L’homo sapiens se déplace avec lourdeur, comme si son corps avait trop de chair superflue alors qu’il est d’une maigreur pitoyable. Il cligne trop souvent des yeux, surtout dans les moments décisifs où il faudrait qu’il voie tout. Quand rien ne se passe, il imagine quelque chose qui l’oblige à bouger nerveusement, mais en cas de réel danger, il agit trop lentement. L’homo sapiens n’est pas fait pour le combat et il ferait mieux d’apprendre la sagesse et l’art de la fuite, comme les lièvres ou les chevreuils. Mais il aime le combat et la guerre. Qui a donc pu créer cette créature stupide ? Certains humains prétendent être à l’image de Dieu. Ce serait faire offense à Dieu. Au nord de notre globe terrestre, de petits peuples se souviennent que Dieu ressemblait à un ours.

Un blouson en cuir noir de bonne qualité était resté par terre. Je l’emportai chez moi pour en faire cadeau à Wolfgang.

Il vint me voir le lendemain à point nommé. « J’ai trouvé un blouson en cuir dans la rue, il est trop petit pour moi. Tu veux l’essayer ? » Wolfgang lança d’abord un coup d’œil indifférent sur le blouson, puis son visage se figea. « D’où sors-tu ce blouson ? Tu ne vois pas la croix gammée ? » Effectivement, il y avait une espèce de croix peinte sur le blouson. Je pris peur : pourvu que je n’aie pas blessé des gens de la Croix-Rouge ! Je m’empressai de chercher une justification : « Ce sont ces types qui m’ont agressée en premier. C’était de la légitime défense. » Une vapeur de colère se répandit autour du visage de Wolfgang. Il devait s’agir d’un malentendu que je voulus dissiper au plus vite. « Vraiment, ils étaient à peine blessés. S’il le faut, j’irai les trouver et m’excuserai. Ils m’ont mal comprise. J’ai dit Moscou et le groupe entier m’a agressée. C’est un code, Moscou ? »

Wolfgang s’assit en poussant un soupir et m’expliqua que, d’après des statistiques, les néonazis s’attaquaient le plus fréquemment à des Russes d’ascendance allemande qui ont une couleur aussi claire que moi, et non à des individus basanés ou aux cheveux noir ottoman. Les gens qui sont plutôt d’extrême droite ont peur des gens qui leur ressemblent tout en étant différents. « Je ne leur ressemble pas, protestai-je. — Peut-être pas. Mais un nom de lieu comme Moscou déclenche beaucoup d’émotions et il arrive qu’il attise la rage. »

Wolfgang appela le président de chaos et informa ensuite la police. On me montra plus tard un article de journal où il était écrit qu’une autrice en exil avait été agressée par des extrémistes de droite. Comme je n’avais pas été blessée du tout, on n’avait pas pu écrire que la victime se trouvait à l’hôpital dans un état grave, ce qui aurait paru plus convaincant. Je n’avais pas eu la moindre égratignure et pourtant il n’en restait pas moins que moi, être féminin, avais été agressée par cinq hommes et que cela fut une raison suffisante pour que Wolfgang et ses amis demandent à l’ambassade du Canada que le Canada m’accueille comme réfugiée politique puisqu’il était trop dangereux pour moi de rester en République fédérale d’Allemagne. Je suppose que chaos voulait se débarrasser de moi parce que je mangeais trop de saumon et n’écrivais pas assez. « Nous n’avons plus qu’à attendre la réponse de l’ambassade du Canada », dit Wolfgang avec la voix d’une rose qui aurait beaucoup d’épines.

La nostalgie du pays glacial ne faiblissait pas, mais un souci imprévu surgit en moi, d’abord de manière insignifiante, ne se manifestant que tout bas dans la question de savoir si je devrais apprendre l’anglais. Était-ce pour rien que j’avais péniblement appris l’allemand ? Il fallait espérer que je ne m’embrouillerais pas avec une vie s’écrivant en plusieurs langues à la fois ! Puis vint un autre souci, qui me parut plus menaçant que le premier : ce que j’avais mis sur le papier jusqu’ici ne se perdrait plus, c’était pour ainsi dire sécurisé. Mais qu’en était-il des événements qui m’attendaient dans le Nouveau Monde ? Jamais je n’arriverais à apprendre la langue au rythme de la vie qui continuerait. « Je », ainsi s’appelait quelque chose qui pouvait disparaître. Mourir voulait dire ne plus être là. Jusque-là, je n’avais jamais eu peur de la mort, mais maintenant que je m’étais lancée dans mon autobiographie, j’avais peur : je pourrais mourir avant d’avoir décrit ma vie jusqu’au bout.

Mes ancêtres ne connaissaient sûrement pas l’insomnie. Comparée à eux, je mangeais trop et ne dormais pas assez. Mon évolution représentait nettement un pas en arrière. Je sortis la bouteille de vodka que je gardais dans une cachette derrière mon bureau pour mes nuits d’insomnie. À Moscou, il me fallait l’aide de personnes bien placées pour me procurer une bouteille de Moskovskaya, tandis qu’à Berlin on en achète dans n’importe quel kiosque de gare. Tenant la bouteille en trompette devant mon museau comme si j’entonnais une fanfare, j’étanchai ma soif. Vint le moment où je n’arrivai plus à détacher la bouteille de mon visage. Si j’essayais de l’arracher, cela faisait mal. Elle était incrustée en moi. J’étais une licorne, je vis un ours polaire avancer vers moi, et la frayeur me précipita dans l’eau glacée. L’ours polaire, planté là affamé et salivant, soufflait avec énervement. Je le connaissais, c’était mon oncle. Pourquoi voulait-il me dévorer ? « Cher tonton », commençai-je gentiment, mais il me montra les dents et se mit à grogner. Ah oui, bien sûr, il ne comprenait pas ma langue. Pas étonnant. Je me sentais en sécurité dans l’eau car dans la réalité, l’eau était mon élément. Près de moi nageait une autre licorne. Elle me chuchota : « Tu ne peux pas te permettre d’être ivre ! Fais attention ! Les orques arrivent ! — Quelle bêtise ! Il n’y a pas d’orques ici ! rétorqua une autre licorne. — Si, elles émigrent car la nourriture vient à manquer dans leurs contrées d’origine aussi. — Alors, fuyons ensemble ! » Toutes les trois nous nageâmes épaule contre épaule en direction du nord. Nous plongions dans la mer bleu glacé et en réémergions, nous tendions le cou sous l’eau entre des blocs de glace qui tanguaient et nous ressortions brusquement. Comme disaient les jeunes à l’époque, c’était « trop cool » de traverser les mers avec des potes. Si des glaces flottantes heurtaient ma tête, cela ne faisait pas mal du tout. Bientôt je cessai d’être attentive. Et puis apparut ceci : au premier abord, on aurait dit un petit bloc de glace inoffensif, mais soudain il s’agissait d’un gigantesque iceberg dont je ne voyais que la pointe. Ma corne heurta le géant, craqua et se brisa. Tant pis, la corne n’était qu’un ornement, pensai-je tout haut, mais je constatai aussitôt que, sans corne, je perdais l’équilibre. Mon corps, tournant autour de ma colonne vertébrale, fut entraîné vers le bas par un tourbillon. Au secours ! Je manque d’air ! J’aperçus de nombreux bébés phoques qui gigotaient. Apparemment, eux aussi étaient en train de se noyer. Si je n’avais pas été occupée par ma propre noyade, je les aurais volontiers dégustés.

Les visions nocturnes disparurent, je me réveillai, effrayée à l’idée de partir pour le Canada. Je me forçai à aller jusqu’à ma table de travail, mais n’ayant pas encore recouvré mes esprits, je promenai les yeux dehors. Dans la rue, un garçon roulait très lentement sur une drôle de bicyclette qui rappelait un teckel. Il tira vigoureusement les poignées vers lui, la roue avant se redressa et la bicyclette ne roula plus que sur la roue arrière. Il tourna ainsi en rond pendant un moment avant de laisser retomber la roue avant. Puis, sans cesser de rouler, il se retourna et finit par se retrouver assis de dos par rapport au sens de la marche. Il ignorait si et quand il se produirait en piste, mais aucun doute : il s’entraînait pour le cirque. Soudain, il bascula comme si une méchante main invisible lui avait décoché un coup de côté. Ses genoux nus se colorèrent de rouge. Mais la douleur ne l’empêcha pas de continuer. Il se releva et essaya alors de faire le poirier sur la bicyclette. Le mot « guidon » me passa par la tête, oui, je veux un guidon avec lequel guider mon destin. Pour cela, il faudrait que je poursuive mon autobiographie. La bicyclette, c’est ma langue. Je n’écrirai pas sur le passé mais sur tout ce qui peut encore m’arriver. Ma vie se déroulera exactement de la manière dont je l’aurai fixée par écrit.

À l’aéroport de Toronto, un vent glacial m’accueillit chaleureusement. Représenter une scène dans laquelle des inconnus venaient me chercher, je savais le faire, mais c’eût été une répétition de la scène à Berlin, que j’avais déjà mise par écrit. Comment une autrice éviterait-elle la répétition si une même scène se répète constamment à l’identique dans la vie ? Les autres qui ont émigré au Canada, comment ont-ils écrit sur leur vie ? Confrontée à de telles questions, rien ne vaut une bonne librairie. « La littérature de migrants, c’est là-bas. » Friedrich désignait le rayon où était encore fixée la vieille étiquette « Philosophie ». Le choix était si vaste que je ne savais même pas quel dos de livre toucher en premier. Friedrich me recommanda trois titres et je les achetai tous les trois.

Dans le premier livre, il était écrit que l’État du Canada traitait bien les nouveaux immigrants dès le premier jour. On organise pour chacun des nouveaux naturalisés une cérémonie où le maire en personne vient serrer la main du nouveau citoyen et lui tendre un bouquet de fleurs. Je recopiai ce passage.

À la scène suivante, le narrateur se rendait dans une école de langue. La pensée d’une nouvelle langue m’oppressait. L’allemand était encore trop nouveau pour que j’aie besoin d’une langue encore plus nouvelle. Une photographie dans le livre montrait une salle de classe à l’école de langues, avec des chaises minables et déglinguées. Cela ne valait pas le coup d’émigrer, me dis-je, s’il fallait presser son derrière sur des sièges étroits pour apprendre une nouvelle grammaire. De plus, l’auteur écrivait que la salle de classe était bien chauffée, à tel point que c’en était presque inquiétant pour le gaspillage d’énergie, mais ajoutait qu’il ne fallait pas s’en soucier puisque le Canada disposait de ressources en énergie inépuisables. Effroyable rien que d’y penser ! J’en avais plein le museau de ce premier livre et je le jetai dans un coin pour ouvrir le deuxième. Le rédacteur de ce livre-là voyageait en bateau depuis le sud du Nouveau Continent vers le nord et s’introduisait secrètement au Canada. « J’arrivai par une nuit obscure dans un petit port de pêcheurs désert. Je grelottais. J’ôtai mes lourds vêtements trempés et m’enveloppai dans un filet de pêcheur. Une odeur d’algues me monta au nez. » Les fringues froides et trempées et l’odeur d’algues me plurent tellement que je recopiai ce passage avec avidité. Mais cet auteur non plus ne demeurait pas longtemps sur la plage et, dès le lendemain, il se rendait auprès des autorités avant d’atterrir lui aussi dans une école de langue. Je refermai le livre et ouvris le troisième à peu près au milieu, je voulais atterrir en plein dans la vie. Là m’attendait la première rencontre, le désir, le premier baiser : je fus aussitôt aspirée par le livre.

À l’époque, je fréquentais un centre de formation. Au début, je ne visais pas autre chose qu’apprendre l’anglais. J’aimais bien parler avec tout le monde et ne m’inquiétais pas de savoir comment les autres me trouvaient. Au fil des semaines, il m’apparut de plus en plus clairement que j’étais la seule de la classe à être blanche comme neige. Le sentiment d’infériorité se mit à éclore comme une fleur vénéneuse. Personne ne se montrait offensant envers moi pour cette raison, sans doute personne ne faisait-il attention à ma couleur, mais le miroir me montrait un visage blême et me chuchotait que j’avais une mine maladive et triste. Je commençai à me rendre après les cours au bord d’un lac en bordure de la ville pour prendre le soleil, attendant le miracle brun, mais ma nature empêchait toute couleur de se fixer sur moi. Dans ma classe, un garçon nommé Christian avait attiré mon attention agréablement. Il me demanda si quelque chose m’angoissait. Au lieu de lui donner une réponse, je lui proposai d’aller nager ensemble le dimanche suivant. Il accepta aussitôt, ne laissant paraître aucune réticence.

Nous étions étendus près du lac, le corps mouillé, sous la douche des minuscules et douces particules lumineuses du soleil vespéral. Christian lui aussi était pâle, comme moi, et il était inexplicable que cela ne m’ait pas frappée plus tôt. Je lui parlai de mon chagrin, sur quoi il me dit le conte du vilain petit canard. Christian était fier de sa ville natale, Odense, d’où était aussi originaire l’auteur de ce conte. Une humeur joyeuse m’envahit, nos regards se croisèrent, et je posai ma main-patte sur sa tête. Il se pencha lentement, pressa son museau contre ma poitrine. Tandis que nous flirtions, le soleil descendit les dernières marches et disparut dans la cave. Nous étions trois étendus là, Christian, moi et la nuit.

Christian déclara qu’il ne voulait pas m’épouser dans une église, car la religion n’était pas une drogue de ce temps. Nous célébrâmes notre mariage entre nos quatre murs. Je tombai enceinte comme si on avait appuyé sur un bouton et donnai naissance à des jumeaux : une fille et un garçon. Le garçon mourut avant d’avoir reçu un nom. Je donnai à la fille celui de Tosca.

Tandis que je recopiais ces passages du troisième livre, j’entrai dans l’histoire racontée dont je devins une protagoniste. Je voulus l’adopter comme histoire de ma vie et la vivre moi-même jusque dans l’ultime signe de ponctuation. J’en lus à voix haute et en recopiai chaque phrase, mais le moment arriva où je n’eus même plus à regarder la page. Une voix sortant du livre me susurrait l’histoire. J’écoutais et j’écrivais. Cette activité me coûtait beaucoup d’énergie vitale.

Mon mari et moi terminâmes notre formation. Pour couronner le tout, il trouva un emploi chez un horloger et moi dans un cabinet d’infirmières. Mon mari rejoignit peu après le syndicat des artisans, s’engagea en politique et ne rentra plus jamais à l’heure pour le dîner. Le week-end, au lieu de se reposer, il ne faisait plus que lutter pour les travailleurs avec une intensité croissante. Notre fille Tosca grandit seule entre mes mains. Elle était d’une nature gaie, elle me donnait de la joie, mais me plongeait parfois dans l’embarras. Elle dansait et chantait dans la rue, et si les passants applaudissaient avec enthousiasme, elle ne s’arrêtait plus. Un jour, mon mari me fit cette proposition surprenante : « Émigrons en Union soviétique. » Une agitation incurable s’empara de moi. Que de peine et de souffrance cela ne m’avait-il pas coûté de laisser derrière moi mon pays natal. Que m’arriverait-il si l’on m’y regardait comme une traîtresse ? Quand mon mari apprit ces craintes, il ne parla plus d’émigrer. Soulagée, je pensai la question de l’exil réglée à jamais. Mon amour pour le Canada était grand, même si je ne veux pas surévaluer cet amour, car j’aimais aussi les États-Unis, tout du moins les pancakes qu’on y préparait. Au bout d’une semaine, je compris que j’avais sous-estimé l’obstination de mon mari. Il vint vers moi avec une autre proposition : « Émigrons en Allemagne de l’Est ! Là-bas, on ne sait rien de ton passé. Nous déposons une demande en tant que Canadiens et disons que nous voulons aider à la construction d’un État idéal. J’aime le Canada autant que toi, mais le premier monde est dans l’impasse. Je t’ai déjà raconté que ma mère a perdu son travail au Danemark parce qu’elle avait participé à une opération d’extrême-gauche. Elle est venue avec moi au Canada et, peu après, elle a été assassinée par son amant, un névrosé. Si nous restons ici, nous devrons continuer à trimer pour rien. Tosca ne pourra pas faire d’études à sa mesure. Elle est exceptionnellement douée. À l’Est, elle bénéficierait gratuitement d’une bonne formation. Elle peut devenir patineuse artistique ou ballerine. » Quand j’entendis cela, ma décision d’aller en Allemagne de l’Est avec ma famille fut pratiquement arrêtée.

Je me jetai dans mon lit avec un soupir de soulagement et laissai mon oreille se blottir dans le mol oreiller. Couchée là comme un croissant, j’embrassais Tosca, qui n’était pas encore née. Elle faisait encore partie du rêve que je faisais, plongée dans un doux sommeil. Une chose était sûre : ma fille monterait un jour sur une scène de théâtre et danserait le rôle principal dans Le Lac des ours polaires de Tchaïkovski. Plus tard, elle mettrait au monde un fils qui serait tellement mignon qu’on aurait tout de suite envie de le chouchouter. Mon premier petit-fils, je l’appellerais Knut.

Je regardai vers la vaste étendue : pas une maison, pas un arbre, jusqu’à l’horizon tout était couvert de glace. Dès le premier pas, je m’aperçus que le sol était fait de blocs de glace. Mes pieds s’enfoncèrent en même temps que le bloc de glace sur lequel j’avais marché, j’étais déjà jusqu’aux genoux dans l’eau glacée, puis ce fut au tour du ventre et des épaules d’être mouillés. Je ne craignais pas de nager et trouvais plutôt plaisant d’être rafraîchie par l’eau glacée, mais, tout de même, n’étant pas un poisson, je ne pouvais pas rester pour toujours dans l’eau. Je vis une surface que je pris pour le bord de la terre ferme, mais à peine l’eus-je touchée qu’elle s’inclina et disparut dans la mer. À défaut de trouver la terre ferme, je me mis en quête d’un bloc de glace suffisamment gros. Après plusieurs échecs, j’en trouvai enfin un assez massif pour supporter mon poids. En équilibre, regardant vers l’avant, je sentais la glace fondre seconde après seconde à la chaleur de mes plantes de pied. L’île de glace avait encore la taille de mon bureau, mais le moment viendrait où elle aurait disparu. Combien de temps me restait-il ?

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