Histoire de Knut (Verdier, 25 août)
Première partie - La grand-mère : une théorie de l’évolution
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
« Au fait, il faut que tu rendes le deuxième épisode au plus tard au début du mois prochain. Ne laisse pas passer ce délai de remise ! me dit-il avant de se racler la gorge. — Pourquoi ne m’as-tu pas consultée avant d’annoncer une série ? — Voyons, ce serait trop dommage qu’une biographie si passionnante ne soit pas racontée jusqu’au bout. » Sa remarque flatteuse m’apaisa un instant, mais je me souvins aussitôt de la manière inexcusable dont il s’était comporté envers moi. « Tu sais bien que mon corps est fait de telle façon qu’il ne connaît pas les larmes. Alors que signifie ce titre stupide ? » Lephoque se frotta les mains comme s’il cherchait la pâte appropriée pour y pétrir un nouveau pain de mensonge. Je restai sur l’offensive. « Ne t’avise pas de donner le premier titre qui te passe par la tête ! Réfléchis au moins au sens des mots ! Les larmes, c’est bon pour la sentimentalité des humains. Chez moi, il n’y a que la glace et la neige qui comptent. Tu ne peux quand même pas les faire fondre pour qu’elles se changent en larmes. » Lephoque eut un drôle de sourire et sa barbe bougea. Il venait apparemment d’avoir une idée pour renverser la situation à son profit. « À peine entends-tu le mot “larmes” que tu crois qu’il s’agit des tiennes. Mais le monde ne tourne pas autour de toi. Ce n’est pas toi, ce sont les lecteurs qui doivent verser des larmes. Et toi, on ne te demande pas de pleurer mais de respecter la date de remise. » Intimidée par ses propos effrontés, je me sentis, alors que j’étais pourvue de facultés de course et de préhension me permettant de terrasser l’ennemi, comme une petite otarie dont les quatre membres se sont rétractés au cours de l’évolution. Lephoque me cracha littéralement ses derniers mots : « Ça y est, tu as débité ton texte ? Alors rentre chez toi. Moi, j’ai du travail. » Au lieu de lui flanquer une gifle, je lui tirai la langue, encore imprégnée d’une certaine saveur sucrée. « Au fait, le chocolat de l’Ouest que tu m’as offert n’était pas mauvais. Tu as une bonne filière à l’Ouest ? » Oubliant son rôle, Lephoque prit de ses doigts nerveux une tablette de chocolat dans son tiroir et me la lança.
De retour chez moi, aussitôt après avoir refermé la porte, je m’assis à mon bureau. La fureur ne m’ayant pas quittée, le désir de créer me saisit la cheville comme un piège et ne me lâcha plus. Au Moyen Âge déjà, des hommes tels que Lephoque plaçaient des pièges dans les forêts pour capturer des ours vivants. Ils paraient l’ours de fleurs et l’obligeaient à se trémousser dans la rue. Le peuple se réjouissait, battait des mains avec enthousiasme, lui lançait des pièces de monnaie. Peut-être les chevaliers et les artisans méprisaient-ils cet ours saltimbanque qui coquetait avec le peuple, le flattait, se soumettait et était dépendant de lui. Or, pour l’ours, il y allait de tout autre chose : il voulait accéder à l’extase en même temps que son public ou, par sa danse et sa musique, communiquer avec les esprits et les morts. Le peuple, la coquetterie, il ignorait ce que c’était.
Enfant déjà, j’étais tous les jours en piste, mais je ne percevais jamais ce qui se passait en même temps sur cette piste. Il m’arrivait d’entendre un lion rugir, mais je ne le voyais pas se produire sur la piste.
Ivan n’était pas seul à travailler pour moi. Quelqu’un d’autre m’apportait des glaçons qu’il lançait par terre, un autre encore rangeait mes gamelles. Pendant mon sommeil, ils se parlaient à voix basse ou glissaient sur la pointe des pieds pour ne pas me réveiller. Cela m’amusait car, même plongée dans le sommeil, je remarquais la moindre petite souris qui, à l’autre bout de la pièce, se nettoyait le museau de ses gants de velours. Les corps d’Ivan et d’autres hommes dégageaient une odeur si forte que, même dans le plus profond sommeil, mon nez ne pouvait ignorer leur présence.
Parmi les cinq sens, l’odorat était celui auquel je faisais le plus confiance, et c’est resté ainsi. Si j’entends une voix, cela ne veut pas toujours dire que son propriétaire est présent. Un gramophone ou une radio aussi peuvent restituer une voix. Quant à mon organe de vision, je ne puis me fier à lui. Une mouette empaillée ou un humain déguisé avec une peau d’ours : ce ne sont là qu’enveloppes voulant abuser mes yeux. Mais une odeur, non, elle ne me trompera pas aussi facilement. Qu’un humain fume, qu’il aime les oignons, qu’il porte des chaussures neuves en cuir ou ait ses menstruations, je le sens. Aucun parfum ne parvient à masquer l’odeur de la sueur et des aisselles ni celle de l’ail. Au contraire. Il la souligne, ce dont les humains, manifestement, ne se doutent pas.
Un champ enneigé recouvre mon champ de vision. Partout, nulle autre couleur que du blanc. Mon estomac est vide, la faim le picote de l’intérieur, et je sens bientôt l’odeur d’un campagnol des neiges. Il est invisible, occupé à creuser une galerie souterraine. Cette galerie n’est pas en profondeur, j’appuie mon nez contre le sol enneigé et je suis à l’odeur les déplacements du rongeur. Sans rien voir, il m’est facile de savoir où il se trouve. Le voilà ! À l’attaque ! Je me réveille. La surface blanche que j’aperçois alors n’est pas un champ enneigé, mais la page vierge d’un manuscrit.
Ma rétine se rappelle très bien ma première conférence de presse. Toutes les cinq secondes, les flashes des appareils photo venaient la picoter. Ivan était pétrifié dans son costume qui bouffait sur ses épaules et sa poitrine. Le public ne comptait pas plus de dix personnes, ce n’était pas comme une représentation de cirque normale. « Fais attention, c’est une conférence de presse ! » C’est Ivan qui m’avait mis à l’oreille l’expression étrange « conférence de presse ». Nous prîmes place sagement côte à côte sur l’estrade. Nous fûmes à nouveau assaillis par une averse de flashes. De l’autre côté d’Ivan était assis son supérieur, dont l’odeur des cheveux et les mouvements de doigts, dégageant une impression de lâcheté et de sadisme, me rendaient agressive. Je lui aurais montré les crocs s’il avait été plus près de moi. Il devinait apparemment l’aversion que j’avais pour lui, car jamais il ne s’approcha.
« Si le cirque est un divertissement de première classe de la classe ouvrière, c’est que… » Le supérieur, qui entendait sans doute épaissir son discours en le tartinant d’un peu de signification, fut aussitôt interrompu par un journaliste qui lui posa cette question : « Avez-vous déjà été mordu par un fauve ? » Le supérieur demeura sans réponse. Ce fut alors à Ivan d’être bombardé de questions. Tombant sur lui comme des confettis multicolores, elles le plongèrent dans la confusion : « Est-il vrai que vous parlez la langue des ours ? », « On dit que les ours volent l’âme des hommes et que ceux-ci meurent prématurément, est-ce une superstition ? » Ivan marmonnait des mots inintelligibles tels que « Humm, euh, je, enfin, excusez-moi, en un mot, euh, ça ne veut pas dire que… » Malgré ses non-réponses, de grands articles sur nous parurent la semaine suivante non seulement chez nous, mais aussi en Pologne et en RDA.
Je dois l’admettre : faire de moi une autrice a changé ma vie. Plus exactement, je n’ai rien fait de moi-même, ce sont les phrases que j’ai écrites qui ont fait de moi une autrice, et l’histoire ne s’arrêtait pas là : un résultat en engendrait un autre et je me retrouvais poussée à un endroit dont je n’avais aucune idée auparavant. Écrire était une acrobatie plus périlleux que danser sur un ballon en mouvement. Certes, danser sur un ballon était un travail à risquer ses os, et effectivement je m’étais fait des fractures pendant les répétitions, mais, en définitive, j’avais atteint mon but. Si j’étais sûre de pouvoir garder l’équilibre sur un objet roulant, je ne pouvais pas en dire autant à propos de l’écriture. Où roule le ballon de l’écriture ? Il ne fallait pas qu’il roule en ligne droite, sans quoi je serais sortie de la piste. Mon ballon devait tourner à la fois sur son axe et autour du centre de la piste. Comme le globe terrestre autour du soleil.
Écrire me coûtait autant d’énergie que chasser. Quand l’odeur d’une proie se faisait sentir, la première chose que j’éprouvais était le désespoir : arriverais-je seulement à capturer cette proie, ou échouerais-je de nouveau ? Cette incertitude est le quotidien du chasseur. Une grande faim me rendait incapable de chasser. En fait, il aurait fallu que je déjeune d’un menu à trois plats dans un restaurant gastronomique avant de me mettre en chasse. De plus, avant une grande chasse, je voulais accorder à mes membres un bon moment de repos. Tous mes ancêtres passaient l’hiver à sommeiller, à l’abri dans leur tanière. Que ce serait agréable si je pouvais moi aussi me retirer au moins une fois par an en attendant que le printemps vienne me chercher ! Un vrai hiver, ça ne connaît ni la lumière ni le bruit ni le travail. Dans les grandes villes, l’hiver n’a cessé de rétrécir de sorte que la vie aussi a rétréci.
Le souvenir de ma première conférence de presse s’est imprimé comme un tableau dans mon cerveau, mais c’est à peine si je me rappelle ce qui arriva ensuite. Un travail succédait à un autre. Je travaillai dix ans durant sans arrêt dans une chaleur où il n’y avait place pour aucun hiver. Tout ce qui me pesait et me blessait se métamorphosait aussitôt en engrais pour ma carrière. Raison pour laquelle je n’en ai gardé aucun souvenir.
Mon répertoire s’élargissait constamment, mon vocabulaire s’étendait, mais jamais plus je ne vécus une surprise aussi grande ni une telle illumination que la première fois où je compris ce qu’était l’art de la piste. Travailler constamment à de nouveaux numéros me donnait l’impression d’être une ouvrière à la chaîne qui, même lorsqu’elle se voyait confier une nouvelle tâche plus exigeante, la ressentait comme monotone et n’en tirait aucune fierté. « Même le travail du cirque peut être éprouvé comme un travail à la chaîne. » C’est là une opinion que je défendis lors d’un congrès ayant pour thème « La fierté de la classe ouvrière ».
Lephoque survola mon manuscrit et déclara : « Ce serait mieux si tu ne critiquais pas la politique dans ton texte. Et puis ta philosophie aussi me barbe. Tes lecteurs préfèrent apprendre comment tu as pu maîtriser le grand art de la piste sans perdre ce qu’il y a de sauvage en toi et ce que tu as ressenti. L’important, ce sont tes expériences, pas tes idées. » Sans que je sache pourquoi, son opinion me mit en rage et, en rentrant, j’achetai aux halles de la République un bocal de miel dont je vidai tout le contenu d’un seul coup de patte. Depuis, je n’écris plus rien de politique, même si je ne sais pas trop ce qui est politique et ce qui ne l’est pas.
On pourrait croire que je suis douée de naissance pour l’acrobatie et qu’il m’a suffi de me perfectionner par un entraînement rigoureux avant de montrer fièrement le résultat au public : cette interprétation est totalement erronée. Je n’ai eu aucun choix dans mon métier, et il n’a jamais été question de talent. Je roulais en tricycle et j’étais récompensée par des morceaux de sucre. Mais si j’envoyais le tricycle balader dans un coin, on ne me donnait plus à manger et j’avais droit au fouet. Ivan non plus n’avait pas le choix. Même le pianiste, qui n’était pas attaché au cirque et ne jouait pour nous qu’occasionnellement, ne se posait probablement jamais la question de savoir s’il avait envie ou non de jouer du piano quand il le fallait. Jour après jour, tous poussés dans une impasse, nous faisions le minimum nécessaire pour survivre, ce qui représentait en même temps un défi maximal. Je n’étais pas victime de la violence d’Ivan. Aucun des mouvements du corps que j’exécutais sur scène n’était superflu ou inutile, et cela ne pouvait donc être le résultat d’une violence extérieure.
Dans la vie, nous n’avons pas le choix, car, en regard de l’existence, ce dont nous sommes capables n’est pas aussi important que nous le croyons. Mais si nous n’accomplissons pas à cent pour cent ce peu dont nous sommes capables, nous ne pouvons pas survivre. Et ce principe ne doit pas être bien différent pour les jeunes gens gâtés dans une société prospère.
Il aurait suffi que mes capacités physiques, la motivation d’Ivan ou l’intérêt du public faiblissent un tant soit peu et notre art de la piste aurait été réduit à néant.
Rapidement publié grâce à une pratique inconvenante de l’éditeur, mon texte attira l’attention de ceux qui, à l’étranger, lisaient le russe. Un slavisant répondant au nom d’Eisberg et vivant à Berlin traduisit en allemand le premier épisode de mon autobiographie et le publia dans une revue littéraire. Cette traduction donna lieu à un compte rendu euphorique dans un journal allemand non dénué d’importance. La boîte à lettres de la maison d’édition ne désemplissait pas de courriers de lecteurs réclamant la suite. Au moment où le premier épisode était publié à Berlin, le second paraissait ici à Moscou. L’original et sa traduction se mirent à jouer une fugue. Pour moi, ce jeu ressemblait plus à celui du chat et de la souris qu’à la sublime forme musicale de la fugue. La souris traquée que j’étais devait courir de plus en plus vite pour ne pas être rattrapée par le chat.
Ce n’était sûrement pas M. Eisberg qui avait publié le texte illégalement. Lephoque avait dû lui vendre les droits de traduction sans m’avertir. C’est ainsi que mon texte se métamorphosa en devises occidentales qui disparaissaient dans la poche de son pantalon. Ma concierge m’ayant dépeint ce scénario, j’allai trouver Lephoque et lui demandai de prendre position. Sa peau épaisse empêchait de voir s’il mentait ou non. Il me tourna le dos et eut le culot d’émettre ce commentaire : « Tu ferais mieux d’écrire les épisodes suivants au lieu de perdre ton temps à gérer tes droits de traduction. »
Ses paroles m’entrèrent dans l’estomac et le retournèrent. Si j’avais pu, je les aurais vomies. Il me vint une idée méchante pour me venger et j’avais beau la trouver répugnante, je n’y renonçai pas. D’une cabine, je téléphonai au concierge de l’immeuble où étaient terrées les éditions L’Étoile du Nord et lui racontai que Lephoque cachait chez lui une grosse somme en devises occidentales. Le concierge était probablement au courant depuis longtemps, peut-être même profitait-il lui aussi de cette situation. Mais comme il devait tenir compte de l’éventualité que l’appel anonyme vienne de la police secrète qui voulait ainsi mettre sa fidélité à l’épreuve, il ne pouvait pas faire comme s’il ne l’avait pas reçu. Le risque aurait été grand pour lui aussi de finir au pénitencier. Il commença donc par avertir Lephoque, puis il le dénonça à la police secrète. Tout cela n’est que conjectures de ma part. Lors de la perquisition chez Lephoque, la police ne trouva pas une seule tablette de chocolat occidental, et moins encore de billets étrangers.
Par la suite, j’eus vent d’une rumeur ayant trait à une dame d’Odessa qui avait acheté à un curiste venu de Grèce une Toyota blanche comme neige. Ses voisins se demandèrent d’où cette femme pouvait avoir tant de devises occidentales. Peu auparavant, Lephoque avait été vu à Odessa. Un témoin rapporta que Lephoque s’était faufilé avec un gros sac de sport dans la villa où vivait cette femme. Ma tête échafaudait déjà un scénario : la vente des droits de traduction avait rapporté à Lephoque une grosse somme en devises occidentales avec laquelle il avait pu acheter une voiture à sa concubine d’Odessa.
Ce fut un grand malheur pour moi que d’avoir un traducteur aussi talentueux que M. Eisberg. De mes phrases ursines il avait fait une littérature sophistiquée qu’un journal occidental réputé fut prompt à encenser. Il faut reconnaître cependant qu’aucun critique littéraire ne vanta la qualité poétique de mon autobiographie. Les éloges se fondaient sur de tout autres critères dont je n’avais pas la moindre idée.
À l’époque, il existait en Allemagne de l’Ouest un mouvement de protestation contre l’exploitation des bêtes de cirque. Selon les porte-parole du mouvement, le dressage portait atteinte aux droits de l’homme animaliers et les animaux étaient encore plus opprimés à l’Ouest que dans le bloc de l’Est. Un livre intitulé Dressage de l’amour, dont l’auteur était une certaine Dr Aikova, parut chez nous à l’Est. Son père était zoologue, raison pour laquelle sans doute elle arrivait à inculquer sans fouet ni menaces l’art de la piste aux tigres et aux loups de Sibérie. Le livre était composé principalement d’interviews où l’autrice évoquait ses relations affectueuses avec les animaux. Il fut reçu par les journalistes occidentaux comme une provocation. « Les animaux sauvages ne s’intéresseraient jamais à l’art de la piste si les hommes ne les y contraignaient par la violence. Aikova veut justifier son cirque qui n’est rien d’autre qu’un pseudo-art grâce auquel le socialisme veut continuer à engranger des devises occidentales. » Telle était à peu près l’opinion des journalistes agacés. Ils virent dans mon autobiographie la preuve de la maltraitance des animaux sous le régime socialiste.
Il ne fallut guère de temps pour que la renommée de mon livre à l’Ouest parvienne aux oreilles des autorités concernées chez nous. Je reçus un jour un télégramme de Lephoque m’informant qu’il était impossible de poursuivre mon autobiographie. Tout en pestant contre Lephoque, je n’avais aucun doute concernant l’avenir de mon écriture. Je continuerais tout bonnement à écrire même si Lephoque ne voulait plus rien imprimer de moi. Qui sait, je trouverais peut-être même un meilleur éditeur. C’en était assez de ces piques venimeuses que me lançait régulièrement Lephoque pour essayer de soustraire à mes mains-pattes quelques nouvelles lignes ! Je n’aurais plus d’égards pour quiconque, je me retirerais, et ma plume et moi jouirions de notre intimité.
Ma vie devint aussi vide qu’une cheminée où le feu s’est éteint depuis longtemps. Avant, je ne pouvais même pas aller m’acheter quelques canettes dans un magasin sans être abordée par un fan. Désormais, plus personne ne m’approchait. Même dans la cohue du marché hebdomadaire, mon regard n’en croisait plus aucun. Les regards s’envolaient comme des mouches éphémères, impossible d’en attraper un seul. J’eus la joie de voir le facteur m’apporter une lettre de mon employeur, mais elle me disait seulement que je n’avais pas à me montrer au bureau tant que la situation ne s’était pas améliorée, et que le projet avec des musiciens de Cuba avait cessé d’être de mon ressort : quelqu’un d’autre en était désormais chargé. Je ne recevais plus non plus d’invitations à des congrès.
La revue de Lephoque n’avait certainement pas le monopole dans le pays, mais, curieusement, aucune autre ne prit contact avec moi. Le monde littéraire dans son ensemble semblait s’être concerté pour m’ignorer. Cette pensée m’échauffa la bile, je frappai du poing sur mon bureau. Réaction spontanée après laquelle je m’aperçus que je tenais un stylo-bille à la main. Trop tard.
Son cou était déjà rompu, sa tête était plantée dans la chair ligneuse de la table tandis que son corps demeurait dans ma main-patte.
Autrefois, le moindre acte symbolique me paraissait ridicule et, par exemple, je ne faisais pas grand cas d’un auteur bipède qui brisait son stylo-plume pour protester contre la censure. Et maintenant, c’était moi qui détruisais mon stylo-bille. Moi qui croyais qu’un ustensile d’écriture serait un appui pendant la crise, voilà qu’il s’était laissé casser aussi facilement que le bras d’un nourrisson.
Un jour, je reçus une lettre d’une association nationale nommée « Association pour la promotion de la communication internationale ». La demande formulée était curieuse : « Ne voudriez-vous pas participer au projet de planter des orangers en Sibérie ? Il est très important pour nous qu’une célébrité telle que vous soit de la partie. Cela nous permettrait d’attirer l’attention de l’opinion publique sur notre projet. » Moi ? Une célébrité ? Ces mots furent des pétales de roses chatouillant agréablement l’intérieur de mon oreille. J’acceptai sans hésiter.
Le même jour, un peu plus tard, j’ouvrais la porte de chez moi pour descendre mon sac-poubelle quand je vis la concierge plantée juste devant moi. Elle me demanda comment j’allais. Cela sentait le prétexte et j’étais curieuse de savoir ce qu’elle avait à cacher. « J’envisage d’aller travailler en Sibérie », répondis-je fièrement en lui racontant plus en détail cette invitation qui m’honorait. Les sourcils de la concierge se tordirent de pitié. « Le projet consiste à faire pousser des oranges dans le froid », ajoutai-je pour couper court à un éventuel malentendu. Mes paroles faillirent la faire éclater en sanglots. Pressant son mouchoir contre sa poitrine, elle s’excusa en disant qu’elle devait malheureusement s’en aller, ayant quelque chose d’urgent à faire.
Naïve et optimiste comme j’étais, je croyais que des oranges poussaient même en Sibérie. On récolte bien des kiwis et des tomates dans le désert israélien. Alors pourquoi pas des oranges en Sibérie ? De plus, s’il y avait quelqu’un qui allait avec la Sibérie, c’était bien moi. Le froid était ma passion.
À compter de ce jour, la concierge m’évita. À chaque fois que je sortais de mon appartement, elle s’empressait de disparaître de la cage d’escalier pour se réfugier derrière sa porte. Marchant sur le trottoir devant notre immeuble, je remarquai plusieurs fois qu’elle m’observait en écartant légèrement les voilages de sa fenêtre. Un jour que j’avais besoin d’elle et frappai à sa porte, elle feignit de ne pas être chez elle.
Comme plus personne ne me parlait, la moisissure se développait dans mes oreilles. La langue n’est pas seulement l’organe de la parole, elle s’utilise aussi pour la consommation des aliments. Les oreilles, elles, ne sont là que pour écouter des voix et des bruits. Mes oreilles qui n’entendaient plus que les crissements du tramway commençaient à rouiller comme les roues d’un train désaffecté. Les voix humaines me manquaient, j’eus l’idée de me procurer une radio et me rendis dans un magasin d’appareils électriques. Mais le vendeur me dit que les postes de radio étaient en rupture de stock dans tout le pays. La nouvelle me réjouit plutôt, par dépit. Si j’avais pu me procurer un appareil, il aurait sûrement été de si mauvaise qualité que le son aurait ressemblé à celui d’un tramway qui passe en hurlant. En rentrant chez moi, je fis un crochet par la papeterie pour prendre du papier à lettres. Je parlai au commerçant de mon projet Oranges-en-Sibérie et sa réaction ne se fit pas attendre : « Je suis désolé pour vous. Mais je pense qu’il doit tout de même exister une échappatoire. » Il fallait peut-être que je me fasse du souci. Au moment où j’allais gravir l’escalier jusqu’à chez moi, la concierge se glissa hors de son appartement et me remit sans commentaire un papier portant le nom et l’adresse d’un homme inconnu de moi. Aussitôt je compris que cet homme pourrait me sauver, mais agir rapidement n’était pas mon fort. Une semaine passa sans que j’entreprenne quoi que ce soit.
Une nouvelle semaine commença, un facteur haletant, les joues rouges, m’apporta un courrier en recommandé. C’était une invitation à un congrès international à Berlin Ouest. La lettre était rédigée dans un style sec et froid. La proposition me parut d’autant plus énigmatique que l’organisateur voulait me verser un cachet de dix mille dollars pour participer au congrès. Il y a quelque chose que j’ai dû mal comprendre, pensai-je en relisant la lettre, mais il y figurait bien, noir sur blanc : « dix mille dollars » et « Berlin Ouest ». Pourquoi me payait-on une telle somme ? Et puis, bizarrement, on ajoutait que le cachet serait viré non sur mon compte, mais sur celui de l’Union des Écrivains de mon pays. Plus tard, je compris peu à peu de quoi il retournait. Sans cette proposition en argent, je n’aurais pas obtenu l’autorisation de quitter le territoire. En moins de quinze jours, je réunis tous les papiers, y compris un billet d’avion Moscou/Berlin-Schönefeld.
Je n’avais presque pas de bagages, le voyage étant censé être très court. L’avion sentait le plastique qui fond, la position assise ne m’apaisa pas non plus car le siège était très étroit. L’appareil atterrit à l’aéroport de Berlin-Schönefeld où m’attendaient des policiers venus apparemment exprès pour moi. Ils m’accompagnèrent dans un camion qui me transporta jusqu’à une gare où ils m’installèrent dans un gracieux train pour Berlin Ouest. J’étais seule dans le train. Quand le douanier se présenta, je lui montrai tous les papiers dont j’étais pourvue. Ce train était bizarrement vide, dehors défilaient des paysages déserts, déformés par l’épaisseur des vitres. Une mouche vola contre mon front, mais non, ce n’était pas une mouche, c’était une phrase : « Je pars en exil ! » Subitement, je compris ma situation. Quelqu’un avait manigancé ma fuite pour me protéger d’un danger que j’ignorais.
Des lunettes en plastique rouge surgirent devant mes yeux, celles d’une femme encore jeune, peut-être la vingtaine. Elle me posa une question, je répondis en russe : « Je ne comprends pas. » Après quoi les lunettes demandèrent en un russe chancelant si j’étais russe. Bien sûr que non, mais comment lui expliquer ce que j’étais ? Tandis que je cherchais mes mots, elle dit : « Ah, oui, vous appartenez à une minorité ethnique, n’est-ce pas ? J’ai écrit ma maîtrise sur les minorités ethniques et les droits de l’homme et pour la première fois j’ai eu une bonne note. Pour moi, cela a été une expérience inoubliable. Vivent les minorités ! » Les lunettes en plastique s’assirent à côté de moi tandis que je luttais encore avec le chaos qui régnait dans ma tête. Ma tribu appartenait-elle à une minorité ethnique ? Peut-être bien que nous ne sommes pas aussi nombreux que les Russes, en tout cas dans les villes, mais tout au nord, dans la nature, ceux de mon espèce sont plus nombreux que les Russes. « Les minorités, c’est merveilleux ! », s’exclamèrent les lunettes, apparemment dans un état psychologique exalté. Elles ne me lâchaient plus, me bombardant de questions, me demandant par exemple où j’allais ou si j’avais des amis à Berlin Ouest. À ces questions typiques de celles que posent les espions, je ne répondis pas.
Les platanes qui, peu avant, couraient encore à une vitesse insolente à travers le paysage, titubaient maintenant comme de fragiles personnes âgées se soutenant sur des béquilles. Le train entra en se tortillant dans une gigantesque cathédrale, crissa et finit par s’immobiliser.
La gare était un grand chapiteau de cirque. Posés sur des tringles en hauteur, quelques pigeons roucoulaient. Pour moi, les pigeons, cela sortait du haut-de-forme d’un prestidigitateur. Un âne en fer chargé d’une montagne de valises passa près de moi. Un tableau magique clignotant affichait constamment de nouveaux numéros de cirque. C’était maintenant une femme aux vêtements bariolés qui entrait en piste, les cuisses dénudées. Le micro annonçait au public le nom des stars. Derrière moi, quelqu’un siffla, et un chien imposant habillé comme un humain se présenta. Un tas de morceaux de sucre était posé sur le comptoir, la récompense classique des artistes de cirque.
Un bouquet de fleurs fut plaqué contre mon nez, qui se promenait en l’air sans orientation, une odeur de nectar, un mot d’accueil me parvint à travers les fleurs : « Bienvenue ! » Plusieurs mains me furent tendues : une main enflée, une main osseuse, une main fine, main, main, main, main, main. Je tendais la mienne comme une politicienne serrant celles des autres d’un air important.
Je n’avais jamais vu un bouquet si imposant. Mais pourquoi donc me donnait-on un bouquet ? Je n’avais pas accompli d’exploit particulier. L’exil était-il un exercice de funambulisme qui me valait une récompense ? Certes, exécuter cette acrobatie sans répétition ni appui était un défi, mais je ne trouvais pas cela vraiment difficile. La femme aux cheveux teints en rouge qui m’avait tendu le bouquet voulait probablement me dire quelque chose, car sa bouche bougeait et semblait me parler. Mais il n’en sortait pas un mot. À sa place, ce fut un jeune homme potelé comme un bébé appétissant qui m’adressa la parole : « Je suis désolé. Je suis le seul à parler russe. Je m’appelle Wolfgang. Enchanté de faire votre connaissance. » À côté de lui se tenait un homme trempé de sueur, tenant de la main droite un drapeau et de la gauche un corpulent sac de voyage. Le drapeau portait ces mots : « Initiative citoyenne chaos, Comité Halte aux Auteurs dans les Orangeraies de Sibérie ! » Tous portaient des jeans bien repassés et des chaussures en cuir lustrées, sans doute une sorte d’uniforme pour cette initiative.
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Je n’avais pas la moindre idée de ce dont ils parlaient. L’un d’entre eux prit congé, puis un deuxième, la compagnie se clairsemait et pour finir il ne resta plus que Wolfgang et moi. « Allons-y ! »
Sur la gauche et la droite se dressaient des bâtiments de hauteurs variées, plus petits que ceux de Moscou. Certains immeubles m’évoquaient des gâteaux sobrement décorés. Les voitures scintillaient dans la lumière du soleil, je voyais même ma silhouette se refléter sur leurs surfaces métalliques. Dans cette ville, les jambes des hommes et des femmes portaient des jeans bleus. Un courant d’air m’apporta des odeurs de chair de mammifère brûlée, de charbon, et des parfums douceâtres.
Wolfgang s’arrêta devant une maison, grimpa l’escalier, c’était sans doute là, pensai-je, que se trouvait mon appartement, dans cet immeuble repeint à neuf. J’entrai derrière lui. Quand j’ouvris le réfrigérateur, un rêve de paysage vallonné s’offrit à ma vue, fait de saumon rose coupé en tranches fines comme du papier et scellé dans du plastique transparent. Je goûtai aussitôt une tranche, elle n’était pas mauvaise, sauf qu’elle avait quelque chose de fumé. Le pêcheur avait peut-être trop fumé en travaillant. Au bout d’un moment, le goût de fumé commença à me plaire. Wolfgang regarda autour de lui et dit : « Pas mal, cet appart, hein ? » L’appartement ne m’intéressait pas. J’aurais voulu me glisser dans le réfrigérateur et y rester. Wolfgang remarqua mon regard fixé sur le saumon et se mit à rire : « Comme vous voyez, nous avons fait des emplettes pour vous. Cela devrait suffire pour commencer. » À peine fut-il dehors que j’engloutis la provision entière de saumon.
Plantée devant la porte ouverte du réfrigérateur vide, je savourais l’air froid. J’ouvris un tiroir placé dans la partie inférieure. Il était rempli de séduisants petits glaçons. Je les mis dans ma bouche et les broyai entre mes dents.
Trouvant bientôt la cuisine ennuyeuse, je me rendis dans la pièce voisine, qui comportait une télévision et une chaise. Je posai prudemment mon derrière sur la chaise en répartissant lentement mon poids, mais elle se fracassa. La chaise perdit un pied. De l’autre côté de cette pièce se trouvait la salle de bains, pas plus grande que la cabine du cirque ambulant. Je pris une douche d’eau glacée et sortis du tub sans me sécher. Une énorme flaque d’eau se répandit aussitôt sur le sol. Je m’ébrouai et me mis au lit sans pouvoir réprimer un rire, car cela me rappelait un conte : trois ours préparent une bouillie de blé noir et vont se promener. En leur absence, une fillette égarée entre chez eux, mange la bouillie, casse une chaise, se met au lit et s’endort. Les trois ours rentrent chez eux, trouvent la casserole vide, la chaise cassée et une fillette endormie dans le lit. La fillette se réveille, a peur, saute du lit et s’enfuit. Les trois ours indignés sont sans voix. Voilà, je me trouvais dans la situation de cette fillette. Que ferais-je si les trois ours rentraient maintenant de leur promenade ?
Le lendemain, ce ne furent pas les trois ours, mais Wolfgang qui vint voir comment je m’en sortais dans ce nouveau domicile. « Comment nous portons-nous aujourd’hui ?, demanda-t-il. — Je me sens comme la fillette d’un livre de nounours pour enfants. — Quel nounours ? Winnie l’Ourson, ou peut-être Paddington ? » Je ne connaissais pas plus l’un que l’autre. « Je veux dire les trois ours de Lev Tolstoï ! » À quoi Wolfgang répondit : « Jamais entendu parler. »
Un rideau de glace nous séparait, Wolfgang et moi. Mais, dure en apparence, la glace fond vite au contact de la chaleur corporelle. Je posai mon bras sur l’épaule de Wolfgang, comme par jeu, mais avec fermeté. Il se dégagea avec une rapidité et une adresse étonnantes, disposa son visage en rectangle et déclara : « Je vous ai apporté un peu de papier et un stylo-plume. Nous espérons que vous poursuivrez votre ouvrage. Il faut vous y mettre très vite pour que ce soit achevé dès que possible. Nous vous rétribuerons, soyez-en assurée. » La bouche de Wolfgang sentait le mensonge. Diverses sont les manières de mentir et chacune a son odeur à elle. Dans le cas présent, l’odeur était suspecte. Sans doute Wolfgang ne restituait-il pas ses propres pensées, mais les paroles de son supérieur. Wolfgang mentait, certes, mais heureusement il était encore jeune. Son odeur révélait qu’il n’était encore qu’un enfant, or une odeur ne saurait mentir. Je lui décochai un coup, pour jouer, et comme il ne réagissait pas, je lui en donnai un deuxième. « Arrête ! », s’écria-t-il en pointant les lèvres, mais sans pouvoir réprimer plus longtemps l’envie qu’il avait de lutter avec moi. Je le jetai au sol en veillant à ne pas l’écraser. L’odeur du mensonge quitta son corps au fur et à mesure que nous jouions.
Bientôt, mon estomac affamé se serra et, délaissant Wolfgang, je m’en allai toute seule dans la cuisine ouvrir le réfrigérateur. Plus de saumon, je le savais bien. Wolfgang m’avait suivie et, voyant les compartiments vides du réfrigérateur, dit : « Eh bien, tu n’as pas trouvé le saumon aussi mauvais que je craignais, on dirait. » Ce ton ironique était censé masquer combien il était choqué, je suppose.
Le lendemain, il revint sans que je le lui aie demandé. Il clignait des yeux nerveusement et bégayait légèrement. « Comment nous portons-nous aujourd’hui ? — Pas bien. » Comme je ne maîtrisais pas la technique du sourire, l’impression que je produisais était souvent ambiguë. L’air anxieux, Wolfgang me demanda : « Tu ne vas pas bien ? Que se passe-t-il ? — Je suis malade de faim. — Je ne crois pas que la faim soit une maladie. » C’était bien ce que je m’étais dit. Je ne peux pas vraiment tomber malade. Tomber malade, avais-je entendu dire un jour, était une tradition théâtrale des employés de bureau, autorisés à jouer uniquement le lundi, quand ils n’ont pas envie d’aller travailler. Je n’avais encore jamais été malade de ma vie. « Qu’est-ce que tu as fait hier soir ? — J’étais à mon bureau, mais je n’ai pas pu écrire. » Pendant un instant, les yeux de Wolfgang jetèrent des éclairs glacés. « Prends ton temps. Personne ne te presse de travailler au point d’en perdre la tranquillité intérieure. » Voilà que Wolfgang recommençait à sentir le mensonge, j’en eus des frissons. « La faim n’est pas le meilleur ami de la poésie. Allons faire des emplettes ! — Je n’ai pas d’argent. — Alors nous allons t’ouvrir un compte en banque. D’ailleurs, c’est ce que notre chef a proposé. »
En nous rendant à la banque, nous passâmes devant deux gigantesques éléphants postés sur le bord de la route. C’était une masse grise, peut-être du béton. « C’est un cirque, là-bas ? — Non, c’est l’entrée du zoo. — Il y a des animaux en béton qui vivent derrière cette porte ? — Mais non ! Il y a plein de vrais animaux qui vivent au zoo. Ils vivent sur de grandes parcelles clôturées. — Les lions, les léopards et les chevaux aussi ? — Oui, tu y verras plus d’une centaine d’espèces. » J’en restai baba.
Ce que nous fîmes ensuite à la banque n’était sans doute pas malhonnête, mais j’eus tout de même mauvaise conscience après-coup. Nous entrâmes dans un bâtiment orné d’un logo qui se donnait des airs mystérieux. Wolfgang chuchota quelque chose à l’homme assis au guichet, ils parlèrent ainsi un moment en retenant la voix. Puis l’homme sortit un formulaire conjuratoire. Je laissai l’empreinte de ma patte sur une feuille de papier en guise de signature. C’est ainsi que j’ouvris mon premier compte en banque. J’allais devoir attendre une semaine, me dit-on, avant de disposer de ma carte bancaire. Wolfgang me montra comment retirer de l’argent à un distributeur. Je notai qu’il se tenait devant le distributeur en écartant inutilement les cuisses. Ensuite, il me montra un supermarché installé dans un passage sous une voie ferrée. Tout au fond du magasin, à un endroit où les marchandises les plus froides étaient exposées à la lumière la plus claire, se trouvait le saumon fumé. « Je ne pourrai pas venir chez toi dans les prochains jours car on m’a confié une tâche très importante. Je pars une semaine. À mon retour, nous irons ensemble chercher la carte de ton compte courant. D’ici là, il faut que tu te débrouilles avec cette ration de saumon. Ne mange pas trop ! » J’engloutis le soir même la brassée entière de saumon que Wolfgang m’avait achetée. Les jours suivants, je ne mangeai rien mais, heureusement, je n’avais pas faim.
« Tu ne devrais pas manger autant de saumon sauvage canadien », m’exhorta Wolfgang avec calme lorsqu’il ouvrit la porte de mon réfrigérateur une semaine plus tard. Je fus interloquée, car il était évident qu’en son for intérieur, il était fâché contre moi et aurait voulu me hurler dessus. Mais il contrôlait sa voix et parlait posément en évitant avec peine des paroles discriminantes. Je me sentais comme une acrobate qui a commis une faute d’exécution devant son public. Mes pensées tournaient et retournaient autour de la raison pour laquelle je n’aurais pas dû manger autant de saumon canadien. « Qu’est-ce qui cloche avec le Canada ? » Wolfgang, crispé, sembla chercher une image capable d’expliquer le plus simplement possible le problème. « Le Canada n’y peut rien si les saumons qui nagent dans ses eaux coûtent cher. Le problème, c’est qu’ils engloutissent tes économies. L’argent, ça se met de côté. » Je ne comprenais pas bien ce qu’il entendait exactement par-là, mais je constatai une chose : le mot « Canada », il sonnait frais, il sonnait bien. « Tu es déjà allé au Canada ? lui demandai-je. — Non. — Sais-tu quel genre de pays c’est ? — Un pays très froid. » Entendant cela, j’eus aussitôt envie de partir pour le Canada.
Quelle sonorité charmante dans l’adjectif « froid » ! Je sacrifierais tout pour trouver le froid. La beauté de la reine des neiges. Des frissons voluptueux. La vérité glacée. Des acrobaties téméraires qui vous refroidissent les pieds. Un talent qui fait pâlir les concurrents et les fait comme trembler de froid. La raison affûtée comme une stalactite de glace. Le froid a un large spectre.
« Il fait vraiment si froid que ça au Canada ? — Oui, incroyablement froid. » Je me pris à rêver d’une ville gelée dont les immeubles auraient des façades de glace transparente. Au lieu de voiture, des saumons nageraient dans les rues.
Je vivais nuit et jour fenêtres grandes ouvertes. Berlin était pour moi une ville tropicale. Certaines nuits, la chaleur me tenait, m’empêchant de sombrer dans le sommeil. On avait beau être en février, la température dépassait zéro. Je résolus définitivement d’émigrer au Canada. J’avais déjà fait avec succès l’expérience de l’exil, il devait m’être possible de m’exiler une seconde fois.
Une semaine plus tard, je me rendis à la banque en compagnie de Wolfgang pour retirer la nouvelle carte de mon compte courant. J’introduisis la carte rectangulaire et rigide dans la fente du distributeur, appuyai quatre fois sur le chiffre un, mon code secret, et observai la machine cracher les billets. Puis j’appuyai quatre fois sur le chiffre deux. « Mais qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? Tu as eu ton argent, voyons ! », me lança Wolfgang tout bas, mais sévèrement. Je voulais savoir si un distributeur pouvait cracher encore autre chose, et de plus intéressant, si je tapais un code différent.
Lors de notre deuxième visite au supermarché, mon nez fut aussitôt dérouté par de nombreuses odeurs. Je ne savais plus où trouver le saumon. Le supermarché vendait beaucoup trop de choses inutiles et absurdes au lieu de proposer le plus important : du saumon. Je demandais à Wolfgang une explication sur chaque marchandise qui m’intéressait. « C’est quoi ? Ça se mange ? » Il y avait tant de choses que je n’avais jamais vues ailleurs. Dans le monde animal aussi il y a des raretés comme, par exemple, les animaux qui préfèrent les feuilles arrachées, les racines déterrées ou les pommes tombées de l’arbre. Mais tout cela n’est rien en comparaison des curiosités qu’apprécient les humains : la graisse dont on enduit les joues ; un liquide épais dont on se colore les griffes ; de minuscules baguettes sans doute pour se curer le nez ; les sacs dans lesquels on garde quelque temps les choses à jeter ; le papier pour s’essuyer le derrière ; les assiettes jetables rondes en carton et les cahiers pour enfants avec un panda sur la couverture. Tous ces produits sentaient une odeur bizarre. À peine les eurent-elles touchés que mes pattes furent prises de démangeaisons.
Je l’avais dans le nez, ce supermarché, je voulais regagner ma chambrette où m’attendait mon autobiographie. Wolfgang en fut soulagé.
Ma table ne me plaisait plus, elle me semblait soudain trop basse, trop basse pour y écrire une autobiographie digne de ce nom. Si seulement le manuscrit était posé directement sous mon nez — tellement près qu’il pourrait si nécessaire recueillir le sang de mon nez —, je pourrais laisser calmement venir chaque souvenir. Peut-être était-ce cela, le poids de la solitude, et pourtant personne d’autre que moi n’avait prié Wolfgang de quitter cette pièce où j’écrivais.
Des jours passèrent sans que Wolfgang se montre. Le compte en banque était peut-être censé remplacer une liaison amoureuse. L’argent était viré sur le compte, je le retirais, j’allais faire des courses et mangeais ce que j’avais acheté. Puis, éperdue, je me précipitais de nouveau vers la porte de mon bien-aimé, je la secouais, je sonnais, et il apparaissait sous forme de billets de banque. Comme je ne pouvais pas les manger, je les échangeais au supermarché contre du saumon. Je mangeais, je mangeais, je mangeais, sans jamais être repue. Il ne faisait aucun doute qu’une partie de mon cerveau évoluait à reculons jour après jour : la nuit, je restais éveillée dans mon lit et, le matin, je n’arrivais plus à soulever mon corps. Mes membres étaient mous comme des nouilles, mon humeur manquait de lumière. Une vraie dégénérescence. Je devais réagir. Mon rêve était de travailler par un froid cinglant un nouveau numéro pour la piste afin de récolter les tonnerres d’applaudissements du public.
Je sortis de chez moi. Une moto pétaradant à percer les oreilles fila juste devant mon nez.
Moi aussi, il y a longtemps, j’avais eu une moto, un modèle conçu spécialement pour moi. Son bruit de moteur me faisait tellement peur que je m’étais d’abord tenue à distance. J’étais arrivée à bien rouler sur mon tricycle, mais pas sur une bicyclette. On m’avait donc construit une moto à trois roues qui ne se renversait pas. Ivan jouait régulièrement du bruit de moto devant ma cage pour que je m’y habitue. Oui, j’étais dans une cage. Le mot « cage » me heurta. Cela me fit passer l’envie de continuer à écrire.
Laissant là mon stylo, j’allai en ville. Devant moi marchait une femme en manteau de fourrure. On aurait dit qu’elle s’était glissée dans des renards morts. À travers les parois vitrées, je voyais non seulement les marchandises en vente dans les magasins, mais aussi ce que les clients des restaurants avaient dans leur assiette. Il fallait que les passants s’ennuient profondément pour scruter ainsi toutes les marchandises exposées et, quand les fenêtres étaient assez grandes, toutes les assiettes des restaurants. S’ils s’intéressent au plat que mange un inconnu dans un restaurant, alors ils trouveront infiniment divertissante l’histoire d’un enfant en cage.
De biais face à la banque se trouvait une librairie. Les derniers temps, mon regard avait été attiré par le pull-over blanc du libraire. Ce jour-là, n’apercevant personne à première vue, j’osai m’aventurer dans le magasin. Environnée de hauts rayonnages, je me tenais là comme abasourdie et sursautai presque lorsqu’une voix, derrière moi, me demanda si je cherchais un livre en particulier. C’était le pull-over blanc. Il barrait l’issue, impossible de m’enfuir. « Avez-vous une autobiographie ? — De qui ? si je puis me permettre. — Peu importe. » Le pull-over blanc me désigna une étagère derrière lui et dit : « Voilà, tout ça, ce sont des autobiographies ! ». J’étais maintenant capable d’improviser une petite conversation en allemand.
Quelle déception de voir combien il existait déjà de pavés autobiographiques remplissant dix rayons entiers d’une étagère. Apparemment, l’autobiographie est une sorte de texte qui peut être écrit par quiconque sait tenir une plume. « Tout ça, c’est en allemand !? — Qu’y a-t-il de si drôle ? — Faut-il forcément écrire en allemand ? Faut-il que j’apprenne l’allemand ? — Pas la peine. La langue que vous parlez en ce moment est ce que nous appelons l’allemand. — Je peux parler, c’est ma nature. Mais lire et écrire… — Alors il faut que nous allions là-bas, jusqu’à cette étagère. Nous avons un grand choix de méthodes de langue. En voulez-vous une avec les explications en anglais ? — Non, en russe. Ou en nord-polaire. — Il me semble que j’ai une méthode en russe. »
Ma méthode de langue coûtait moins qu’un gros paquet de saumon, mais elle était aussi moins digeste, hélas. Comme dans le manuel de montage d’une machine, l’auteur expliquait en détail toutes les pièces telles que verbes, substantifs, adjectifs et autres. Mais il était peu vraisemblable qu’on soit capable à la fin de construire soi-même une machine. Dans la dernière partie du livre, je trouvai une section intitulée « Grammaire appliquée » ; elle donnait à lire une nouvelle. Je la dévorai comme le saumon, mais j’en oubliai toute la grammaire.
La protagoniste était une souris. Son gagne-pain : chanter. Son public : le peuple. Je trouvai dans la liste de vocabulaire le mot Volk, « peuple », en face du mot russe correspondant narod.
Il fut un temps où je ne doutais pas que le mot narod ne désigne le public présent au cirque. Plus tard, à l’occasion de nombreux congrès et réunions, je compris que mes suppositions étaient fausses, cela ne m’aida pas à définir ce mot, mais mon ignorance passa inaperçue.
Tant que la souris chantait, le peuple lui accordait toute son attention. Nul ne la singeait, nul ne ricanait, nul ne perturbait le concert en se faisant remarquer par des couinements, pas la peine qu’elle se ronge les sangs. Mon public à moi se comportait exactement de la même façon et mon cœur se mit à battre lorsque je repensai au cirque. Dans mon public, chacun était capable de marcher sur deux pattes ou de conduire sur trois roues. Pourtant, tous avaient les yeux rivés sur moi comme si j’accomplissais un miracle. Et à la fin, ils m’applaudissaient généreusement. Pourquoi, au fait ?
À ma seconde visite, le libraire vint tout de suite vers moi, se racla la gorge d’un bruit sec et demanda si la méthode de langue m’avait été utile. « Je n’ai pas compris la grammaire, mais l’histoire était intéressante. L’histoire de la souris-cantatrice, Josefine. » Ma réponse le fit rire. « Si vous avez compris l’histoire, la grammaire est superflue. » Il me sortit un autre livre d’un rayonnage. « Voici un livre du même auteur. Il a écrit, entre autres, quelques récits du point de vue des animaux. » Lorsque nos regards se croisèrent, quelque chose sembla le frapper et le déconcerter. Il s’empressa d’ajouter : « Je voulais dire que cette littérature a de la valeur en tant que littérature, et pas, naturellement, parce qu’elle a été écrite du point de vue de la minorité. En fait, le personnage principal n’est jamais un animal. Lors du processus au cours duquel un animal se métamorphose en un non-animal ou un humain en un non-humain, la mémoire se perd, et le personnage principal, c’est cette perte. » Ses propos furent pour moi comme une grande quantité de salade servie en garniture sans plat principal. Je n’arrivais pas à le suivre, mais il fallait éviter qu’il s’en aperçoive. C’est pourquoi je baissai les yeux en faisant semblant d’avoir des pensées profondes sur le livre. Au bout d’un moment, j’eus enfin une question : « Au fait, comment vous appelez-vous ? » L’homme fut surpris par ma question. « Oh, excusez-moi. Je m’appelle Friedrich. » Lui ne me demanda pas comment je m’appelais.