Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
De toute cette division un seul bataillon…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée cette première étincelle d’une trahison, qui devait, plus tard, perdre la France. L’histoire n’en parle qu’à regret, depuis que le repentir et le malheur ont égalé le crime.
Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les capitales de l’Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, fuyante, dans l’une de celles qu’elle avait le plus humiliées par sa gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu’ils pouvaient se promettre d’espérance: il fallut repaître leurs avides regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous l’insupportable poids d’un malheur haï.
Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix. Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.
De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de la froideur; et, comme ils n’agissent guère d’eux-mêmes, pendant qu’ils attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L’hiver, qui nous y avait poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre descendit de vingt degrés.
Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de généraux, que la tension de l’atmosphère avait soutenus jusque-là, par une irritation continuelle, s’affaissèrent et tombèrent en décomposition. Éblé, l’honneur de l’armée, succomba; Lariboissière, général en chef de l’artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, on était consterné par de nouvelles pertes.
Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les malades ne purent plus conserver l’espoir de mourir libres; il fallut que l’ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu’il l’entraînât expirant vers Elbing. L’émeute n’était alarmante que comme symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu’annonçait Macdonald était décisive.
CHAPITRE VI.
DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n’avait été qu’une marche rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l’embouchure de l’Aa jusqu’à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et l’ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.
C’était une grande audace à cet empereur d’avoir confié son aile gauche, comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des Autrichiens. On a remarqué qu’en même temps, il avait dispersé les Polonais dans toute l’armée; quelques-uns pensaient qu’il eût été mieux de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d’attaque. Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu’ils ne se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens, parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.
Dans la marche en avant, il n’avait d’abord été question, que de chasser devant soi des postes, et d’enlever quelques magasins. Il y eut ensuite quelques escarmouches entre l’Aa et Riga. Les Prussiens, dans une affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l’on resta vingt jours tranquille de part et d’autre. Macdonald employa ce temps à s’emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse artillerie nécessaire pour assiéger Riga.
Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles durent faire deux fausses attaques; l’une, en suivant le bord de la mer Baltique; l’autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les Prussiens jusque dans l’Aa, passer cette rivière, et s’emparer du parc d’artillerie, ou le détruire.
Tout réussit jusqu’au-delà de l’Aa, où Grawert, enfin soutenu par Kleist, rejeta Lewis; puis s’acharnant sur les traces des Russes jusque dans Eckau, il l’y défit entièrement. Lewis s’en fut en déroute jusqu’à la Düna, qu’il repassa à gué, en laissant un grand nombre de prisonniers.
Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu’à Smolensk Napoléon pensait à élever Yorck au rang de maréchal d’empire, en même temps qu’il faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les droits n’étaient pas égaux entre ces deux chefs.
Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos autres alliés mêlés à ses troupes.
C’était le contraire à notre aile gauche; l’armée prussienne y marchait sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi, dans les combats, voyait-on à l’aile droite le chef entraîner ses troupes en dépit d’elles-mêmes, tandis qu’à l’aile gauche, les troupes poussaient leur chef en avant presque malgré lui.
Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils combattirent en lions toutes les fois qu’ils furent libres de leur chef: ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu’à leur gouvernement, et qu’eux eussent été dignes d’un meilleur sort.
Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur entière expulsion de l’Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux, et le Prussien craignait de se compromettre. D’ailleurs, la justice de Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s’étaient trouvés si heureux que sous le commandement d’un Français.» En effet, unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête, ces vaincus s’étaient laissé séduire à l’attrait tout-puissant d’être du parti de la victoire.
Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l’abondance. Ce fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et d’Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se répandre.
D’abord, il s’éleva des plaintes dans le pays contre cette administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit rivalité, soit justice, il accuse l’intendant prussien de fatiguer le pays par d’énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l’armée en était frustrée, bientôt la disette s’y ferait sentir.» Selon lui, Yorck n’ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l’accusation, il renvoya l’accusé, confia l’administration à l’accusateur; et Yorck, plein de dépit, ne songea plus qu’à se venger.
Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l’observait; il prévit avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu’il céda à la tentation d’en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le général russe apprend qu’Yorck a découvert Mittau; et soit qu’il ait reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d’arriver de Finlande, soit par une autre confiance, il s’aventure jusque dans cette ville, qu’il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand parc de siége allait être enlevé; Yorck, s’il faut en croire des témoins, l’avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.
On dit qu’alors son chef d’état-major s’est indigné de cette trahison; on assure qu’il a représenté vivement à son général qu’il allait se perdre, et avec lui l’honneur des armées prussiennes; qu’enfin Yorck, ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. Mais dans cette occasion, quoiqu’il y eût eu une affaire rangée, à peine compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.
CHAPITRE VII.
À CETTE nouvelle, Macdonald s’inquiète, il s’irrite; il accourt de son aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu’avait couru le parc de siège, l’obstination d’Yorck à ne pas poursuivre l’ennemi, les détails secrets qui lui parviennent de l’intérieur du quartier-général d’Yorck, tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il fallait feindre; car enfin l’armée prussienne, non complice de son chef, avait combattu franchement, l’ennemi avait lâché prise, les apparences étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s’en contenter.
Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s’attendaient à des éloges et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats frustrés dans leur attente, le dégoût d’une humiliation qui n’était réservée qu’à lui seul.
On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu’il était honteux que ses postes fussent continuellement attaqués, sans qu’à son tour il eût harcelé une seule fois l’ennemi; que depuis qu’il était en présence, il n’avait que repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l’offensive, quoique ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui était vrai, car en général c’était un spectacle remarquable, que l’ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.
Tous se précipitaient à l’envi les uns des autres au milieu des dangers, pour obtenir l’estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs princes préféraient la simple étoile d’argent de l’honneur français, à leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt et terrible à punir, il paraissait tel qu’un de ces grands centres de la nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d’Allemands, il s’y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de ce merveilleux qu’ils aiment tant.
Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la fatale retraite; déjà, du nord au sud de l’Europe, les cris de vengeance de la Russie répondaient à ceux de l’Espagne. Ils se croisaient et retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux grands incendies allumés aux deux extrémités de l’Europe, se rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils le couvraient d’étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d’une haine patriotique, exaltée jusqu’au fanatisme par la mysticité. À mesure que notre déroute se rapprochait de l’Allemagne, on entendait s’élever de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et confus, mais général.
Les universitaires, nourris de ces idées d’indépendance, inspirés par leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils n’avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu’elle pâlissait, un même esprit gagnait les politiques et jusqu’aux militaires. L’association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l’apparence d’un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n’y avait pas de conjuration c’était un mouvement spontané, une sensation commune et universelle.
Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. Quant aux rois de l’Europe, il n’y avait encore que lui et Bernadotte qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par la politique ou par l’honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.
Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la gauche, la mauvaise volonté d’Yorck redoubla, elle gagna une partie de ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald étonné, venait d’avoir à repousser les perfides insinuations d’un aide-de-camp de Moreau. Cependant, l’impression de nos victoires avait été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si puissamment, qu’il leur fallut du temps pour se relever.
Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes s’étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre ennemi, qu’il perça rapidement jusqu’au fleuve, vers Dahlenkirchen. Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent séparés de leur retraite et acculés à la Düna.
Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l’ennemi et perdit d’abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s’il eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce général pour s’échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l’instant même où ses compagnons désespéraient de son salut.
Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur Smolensk, mais non la désorganisation de l’armée. Peu de jours après, des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. Il s’inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de neuf drapeaux et de douze canons. L’amiral, disait-elle, était réduit à treize mille hommes.
Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou conscience, se contenait. Macdonald s’était rapproché de lui. Le 19 décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la prise de Wilna par Kutusof, lorsqu’enfin Macdonald commença sa retraite, l’armée prussienne était encore fidèle.
CHAPITRE VIII.
CE fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l’ordre de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit neuf journées à lui parvenir.
Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à Macdonald; mais la plupart n’osèrent en décider, alléguant que, dans une position si délicate, la confiance et la défiance étaient également périlleuses.
Ceux-là disent qu’au reste, le maréchal français donna à la prudence tout ce qu’il lui devait, en gardant avec lui l’une des divisions d’Yorck; l’autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le général français Bachelu; elle formait l’avant-garde. Ainsi l’armée prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l’un semblait devoir lui répondre de l’autre.
D’abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant, derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald rencontra l’une à Kelm, l’autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. Les hussards russes d’Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27 décembre, à la fin d’une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.
Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d’Antonowo, le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu’il n’y avait plus d’armée, et qu’il fallait qu’il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de mécontentement ne s’était fait remarquer parmi ces alliés, l’eau-de-vie et les vivres ne manquaient pas.
Mais le 28, quand le général Bachelu s’étendit à droite vers Régnitz pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s’y étaient réfugiés, les officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs troupes; leur avant-garde, marchant à contre-coeur et sans précaution, se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu rétablit le combat, et entra dans Régnitz.
Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck et le reste de l’armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le 29, les officiers et les ordres qu’il leur envoya se multiplièrent vainement: aucune nouvelle d’Yorck ne transpirait. Le 30, l’anxiété de Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres, datée de ce jour, où il n’ose pourtant pas encore paraître soupçonner une défection. Il écrivait «qu’il ne comprenait point ce retard; qu’une multitude d’officiers et d’émissaires portaient à Yorck ses ordres de le rejoindre, et qu’il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand l’ennemi s’avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite; car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans Yorck; et pourtant ce retard le perdait.»
Cette lettre se terminait ainsi: «Je m’épuise en conjectures. Se retirer? que dirait l’empereur! la France! l’armée! l’Europe! Ne serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l’abandon volontaire d’une partie de ses troupes, et sans y être contraint autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens, je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»
Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter cet ordre, mais les colonels prussiens s’y refusèrent: ils se couvraient de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur ordonne d’obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement. Un général russe s’était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui livrer ce Français seul au milieu d’eux qui les commandait: mais ces Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à le trahir; enfin ils se mettent en marche.
Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils refusent d’en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient rentrés et l’ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à leur tête, tous s’échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald que l’armée prussienne l’avait abandonné.
C’était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu’il venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 décembre, venait d’être consommée. Le 30 décembre, une convention entre Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi persistait à le leur ordonner.»
Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui annonçait la convention qu’il venait de conclure: il la colorait de prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l’y avaient réduit; mais il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu’enfin, quelles que fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» Massenbach s’excusait d’être parti furtivement. «Il avait voulu s’épargner une sensation trop pénible à son coeur. Il avait craint que les sentimens de respect et d’estime qu’il conserverait jusqu’à la fin de ses jours pour Macdonald ne l’eussent empêché de faire son devoir.» Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf mille; mais dans l’anxiété où il vivait depuis deux jours, c’était un soulagement qu’une fin quelconque.
CHAPITRE IX.
AINSI commença la défection de nos alliés. Je ne m’établirai point juge de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois, comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, mais aussi l’impression qu’ils ont laissée, telle qu’elle existe encore dans l’esprit des principaux chefs des deux corps d’armée alliée, ou acteurs, ou victimes.
Les Prussiens n’attendaient qu’une occasion pour rompre une alliance forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le quitter qu’ils ne l’eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu’il ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu’on l’abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s’obstina à rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, par une retraite trop prompte, un motif de défection.
Les Prussiens n’abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après tant de maux qu’ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et qui l’ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa retraite libre.
Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec Mortier, et il couvrait Koenigsberg.
Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d’Yorck que Macdonald, si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu rejoindre la grande-armée. L’inconcevable lenteur de la marche de Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l’atteignit pourtant à Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l’avoir livré, et l’histoire l’eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de bataille: leur sang accuse les Prussiens de n’avoir point assuré par un article de plus la retraite du chef qu’ils abandonnaient.
Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le remplacer, donna ordre à celui-ci d’arrêter son ancien chef et de le faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l’armée prussienne ne crut pas libre son souverain: c’était sur la présence d’Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait cette opinion.
Cependant, Frédéric n’ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, Narbonne n’avait accepté sa mission près de ce monarque, qu’en exigeant de Napoléon qu’il l’autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d’une espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.
On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son souverain vers Yorck, n’osa elle-même se soulever que successivement, en vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé sous l’ascendant de nos longues victoires.
Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X…. Cette ville attendait les Russes; sa population s’émut à la vue de ces derniers Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le traîne derrière sa voiture, et l’y fait attacher par ses domestiques. Le peuple, effrayé de cette action, s’arrêta, saisi d’une immobile consternation, puis il s’ouvrit docilement et en silence devant le maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.
CHAPITRE X.
AINSI tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté des Autrichiens, qu’une alliance bien cimentée retenait, nation phlegmatique, et qu’une aristocratie resserrée gouverne despotiquement; on n’avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique exigeait.
Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit à la fois le départ de l’empereur et la destruction de la grande-armée, mais vaguement, de sorte qu’il fut quelque temps sans direction.
Dans son embarras il s’adressa à l’ambassadeur de France, à Varsovie. Ce ministre l’autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s’y trouva conforme.
Vers le 21 décembre, un ordre d’Alexandre suspendit les hostilités sur ce point, et comme les intérêts des Russes s’accordaient avec ceux des Autrichiens, on s’entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat approuva, s’établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient manoeuvrer l’un devant l’autre, le Russe sur l’offensive, l’Autrichien sur la défensive, mais sans en venir aux mains.
Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n’était point compris dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au chef de l’armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front de la ligne française, et la préserva. Ce prince n’eut point de complaisance pour l’ennemi; il ne l’en crut point sur parole; il voulut, à chaque position qu’il allait céder, s’assurer par ses yeux qu’il ne l’abandonnait qu’à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut ainsi qu’il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la guerre s’arrêta.
Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui ordonna d’abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n’obéit que lentement à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux manoeuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu’au 25 janvier; alors même, il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu’il n’osaient l’espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le 5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées d’avance à Regnier sur les Russes.
Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce fut pour s’y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l’Autriche lui donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.
Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait l’Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l’émeute des Koenigsbergeois, apprirent le commencement d’une défection, dont il était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On ne réprima d’abord la sédition que par des représentations, que Ney changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n’eurent point à s’en plaindre; mais des prisonniers qui s’échappèrent, assurent que beaucoup de leurs compagnons d’infortune furent massacrés et jetés par les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans qu’ils ont accusés de ces horreurs.
D’un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand nombre; ils n’y avaient reçu, depuis le 10 jusqu’au 20 décembre, que quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d’eau ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres qu’on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers qu’on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible séjour.
L’arrivée de l’empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces abominations. Il y avait treize jours qu’elles duraient, et sur nos vingt mille malheureux compagnons d’armes prisonniers, si quelques centaines ont échappé, c’est à ces deux princes qu’ils doivent leur salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l’abondance; nos mogasins de Smorgony et de Wilna n’avaient pas été détruits; ils devaient encore trouver d’immenses amas de vivres en poursuivant notre déroute.
Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le 9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là, prêt à franchir sa frontière, l’empereur russe adressa à ses troupes une proclamation toute chargée d’images, de comparaisons, et sur-tout de louanges que l’hiver méritait plus encore que son armée.
CHAPITRE XI.
CE ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 janvier jusqu’au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui fermentaient autour de lui; tantôt ils portaient son espoir jusqu’au ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d’inquiétudes.
Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement, quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les forces, l’enflèrent subitement d’une vaine espérance. Lui, qui la veille croyait tout perdu, voulut reprendre l’offensive et commença aussitôt: car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu’à Posen.
Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le ralliement de l’armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde, presqu’aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine se servir de leurs armes.
Dans cet état d’impuissance, les deux ailes de l’armée venant à se détacher, l’Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D’un autre côté, Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu’on défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore tenir la campagne.
D’ailleurs, s’il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à tout craindre et bientôt à croire tout ce qu’on craint, avait pénétré dans leur coeur. Déjà, plusieurs s’inquiétaient pour leurs rangs, pour leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans les pays conquis, et la plupart n’aspiraient qu’à repasser le Rhin.
Quant aux recrues qui arrivaient, c’était un assemblage d’hommes de plusieurs nations de l’Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient traversé les états prussiens, d’où s’élevait l’exhalaison de tant de haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands se débandèrent-ils au premier bivouac.
À l’aspect du désastre de l’armée qui révenait de Moskou, les troupes éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps d’armée, et la division toute fraîche d’Heudelet, conservèrent leur ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick; trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier qu’a Posen et sur l’Oder.
Jusque-là, il n’avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes ses résolutions. L’impression en fut violente: à mesure qu’il la lut, la bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu’on le retrouva quelques instans après avec une jaunisse complète.
Il paraît qu’un acte de gouvernement que s’était permis la reine le blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette princesse, malgré ses, charmes, il l’était avec fureur de son autorité; et c’était de la reine sur-tout, comme soeur de l’empereur, qu’il se défiait.
On s’étonne de voir ce prince, qui jusqu’à ce jour avait paru tout sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères, il en faut toujours une qui domine.
C’était, au reste, toujours la même ambition sous des formes différentes, et toujours tout entière dans chacune d’elles, car tels sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son autorité l’emporta sur l’amour de sa gloire: elle l’entraînai rapidement jusqu’à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.
Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que Schwartzenberg se détachât de l’armée française, dont le prince Eugène prit le commandement.
Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle ne fut plus, jusqu’au printemps, qu’une guerre d’accès, intermittente, lente. La force du mal parut épuisée, mais c’était seulement celle des combattans; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut pas un temps qu’on accorda à la paix, mais qui fut donné à la préméditation du carnage.
CHAPITRE XII.
AINSI l’étoile du nord l’emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le sort du midi d’être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l’effroyable résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?
Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes: vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s’y épuisèrent. Charlemagne, quoiqu’il s’élevât lorsqu’un de ces plus terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l’arrêter quelques instans; le reste du torrent, repoussé à l’est de son empire, perça par le nord, et acheva l’inondation.
Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir les connaissances aujourd’hui indispensables à un peuple conquérant. Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s’opposèrent point sans motifs à l’introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de Scandinaves. L’événement a justifié leurs craintes. À peine la science de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu’on a vu les armées russes sur l’Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un jour elles viendront s’y établir.
Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l’Europe s’empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en ce qu’elle diminua pour l’Europe le danger de retomber dans une nouvelle barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l’esprit y domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les nations encore barbares ne peuvent atteindre qu’en se civilisant.
Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l’Europe a peut-être hâté l’époque de leur nouveau débordement. Car qu’on ne croie point que leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront retenir; qu’en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d’un climat barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les masses sans cesse accrues par une administration qui s’éclaire, resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de plus en plus envieuses; et l’invasion du midi par le nord, recommencée par Catherine II, continuera.
Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son terme? N’est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation contre la jouissance, l’éternelle guerre du pauvre contre le riche, celle qui dévore l’intérieur de chaque empire?
Compagnons, quel qu’ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi elle importait à l’Europe. Son but fut d’arracher la Pologne à la Russie, son résultat eût été d’éloigner le danger d’un nouvel envahissement des hommes du nord, d’affaiblir ce torrent, de lui opposer une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès d’une si grande entreprise!
Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, celle des rois et des grands contre les peuples, venait d’être vaincue par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s’en était emparé si puissamment, qu’il semblait que toute cette grande convulsion n’eût été que celle de l’enfantement d’un seul homme. Il commandait à la révolution comme s’il eût été le génie de cet élément terrible. À sa voix elle s’était soumise. Honteuse de ses excès, elle s’admirait en lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l’Europe sous son sceptre, et l’Europe docile se levait à son signal pour repousser la Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu’à son tour le nord allait être vaincu jusque dans ses glaces.
Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n’a pu dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu’à ces régions glacées de l’Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et irrésistible.
Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez vaincu ses soldats.
Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J’ai dit les unes et les autres. Sur cet océan de maux j’ai élevé un triste fanal d’une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n’a pas suffi à ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l’éviter.
Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c’est à vous de rendre témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands souvenirs. Mais qui de vous ignore qu’une action est toujours plus éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des grands hommes, ils sont plus rares qu’eux?
FIN
Vous avez terminé Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
Philippe-Paul, comte de Ségur
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