Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Philippe-Paul, comte de Ségur · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/3

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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Cette sommation vient d’être repoussée par une…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d’armes. Là, comme à Liady et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie demander si l’on n’a rien appris de ce maréchal, mais rien de son existence ne transpire au travers de l’armée russe: voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l’empereur espère toujours.

Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davoust, et s’arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l’attendant encore. C’était une même douleur dans toute l’armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n’annoncerait pas l’arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais l’on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène! L’un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres s’y opposèrent: c’eût été se séparer encore plus de leur compagnon d’armes, convenir qu’ils désespéraient de le sauver, et, consternés d’une si grande infortune, ils ne pouvaient s’y résigner.

Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l’espoir. La nuit n’amena qu’un repos fatigant. On s’accusait du malheur de Ney, comme s’il eût été possible d’attendre plus long-temps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.

Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s’attachait aux souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l’infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi: Davoust s’y était refusé, objectant les ordres de l’empereur et l’obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s’étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu’au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l’attendre.

Il est vrai que, le 16, Davoust l’avait fait prévenir de son danger; mais alors Ney, soit qu’il eût changé d’avis, soit irritation contre Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l’univers ne l’empêcheraient pas d’exécuter ses instructions.»

Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l’on entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, voici des cavaliers polonais qui l’annoncent!» En effet, un de ses officiers accourait; il apprit que le maréchal s’avançait par la rive droite du Borysthène, et qu’il demandait du secours.

La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n’avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur persuadera de l’interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes?

Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l’emporta qu’en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n’avaient pu faire; les traîneurs s’étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.

Ils s’avancèrent dans l’obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s’arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l’anxiété augmentait. S’était-on égaré! était-il trop tard! leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l’armée russe triomphante qu’on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse; c’étaient ceux du troisième corps, qui, n’ayant plus d’artillerie, répondaient au canon du quatrième par des feux de pelotons.

Les deux corps se dirigèrent aussitôt l’un sur l’autre. Les premiers qui s’aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L’un heureux, attendri, exalté de l’héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir: l’autre, encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l’honneur de l’armée avait couru dans sa personne, et s’en prenant à Davoust qu’il accusait à tort de l’avoir abandonné.

Quelques heures après, quand celui-ci voulut s’en excuser, il n’en put tirer qu’un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»

Cependant, dès que les deux corps s’étaient reconnus; ils n’avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d’Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie mêlée d’étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, l’eau-de-vie qu’ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatiens, ceux d’Eugène d’entendre, ceux de Ney de raconter.

 

CHAPITRE VIII.

 

ILS dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l’ennemi: et que, sans le bruit du canon de Platof et l’explosion des mines, leur maréchal n’eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille traîneurs sans armes qui s’y étaient abrités. Ils racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.

Aux portes de la ville une action infame les a frappés d’une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses cris et ses pleurs, elle l’a repoussé de son traîneau trop chargé. Elle-même criait d’un air égaré: «qu’il n’avait pas vu la France! qu’il ne la regretterait-pas! Qu’elle, elle connaissait la France! qu’elle voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l’infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l’a rejeté sur la neige glacée.

Mais ils n’ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu de mille dévouemens d’une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige, d’où l’on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.

Cependant, les officiers d’Eugène pressent ceux de Ney de leurs questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal, s’avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule dont la faim hâte les pas.

Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d’habillemens épars, de voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.

Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur ont fait croire au commencement d’un combat. Cette décharge partait devant et tout près d’eux, sur la route même, et pourtant ils n’apercevaient point d’ennemis. Ricard et sa division se sont avancés pour les découvrir; mais ils n’ont trouvé, dans un pli de la route, que deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de l’audace qu’ils avaient eue d’y mettre le feu, et du bruit qu’ils avaient fait.

Alors ceux de Ney s’interrompent pour demander à leur tour ce qui s’est passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l’on a abandonné à l’ennemi des armes tout entières? N’avait-on pas eu le temps d’enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens?

Jusque-là cependant, ils n’avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d’une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a cette neige rouge de sang, parsemée d’armes en pièces et de cadavres mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille: ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts, ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils n’ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les attendait eux-mêmes.

Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés, sans obstacle, jusqu’à cet endroit où la route plonge dans un profond ravin, d’où elle s’élève ensuite sur un large plateau. C’était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.

Alors ceux de Mortier s’écrient «que c’était donc aussi cette même position où l’empereur et eux les avaient attendus le 17, en combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe n’avait point encore quitté Dobroé.

Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d’ennemis, quand un Russe, se détachant des siens, a descendu la colline: il s’est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l’injonction de se rendre.

C’est Kutusof qui l’a envoyé. «Ce feld-maréchal n’oserait faire une si cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s’il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes sont devant et autour de lui, et, s’il en doute, Kutusof lui offre d’envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»

Le Russe n’avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l’air et nos rangs, l’interdire et lui couper la parole. En même temps, un officier français s’élance sur lui comme sur un traître, pour le tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé, est resté exposé aux coups des siens. Il n’a été relâché que deux jours après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.

En même temps, l’ennemi redouble ses feux, et ils disent qu’alors toutes ces collines, il n’y a qu’un instant, froides et silencieuses, sont devenues des volcans en éruption, mais que Ney s’en est exalté; puis, s’enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu’au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l’élément qui lui était propre.

Kutusof ne l’a point trompé. On voit, d’un côté, quatre-vingt mille hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient lieu de tout. De l’autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies.

Et cependant le général français n’a songé ni à se rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu’il tente un effort sublime. Seul, et ne s’appuyant sur rien, quand tout s’appuyait sur lui, il a suivi l’impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d’un vainqueur, à qui l’habitude des succès invraisemblables a fait croire tout possible.

Ce qui les étonnait le plus, c’est qu’ils eussent été si dociles; car tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c’est là qu’ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout cette puissance d’y entraîner et d’y soutenir les autres.

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre l’armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe.

Le maréchal, sans s’étonner, ni permettre qu’on s’étonne, en rassemble les restes, les forme en réserve et s’avance à leur place. Il ordonne à quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l’armée ennemie; et lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n’a point harangué: il marche, donnant l’exemple, qui, dans un héros, est de tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le plus impérieux. Tous l’ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la première ligne russe, et, sans s’arrêter, ils se précipitaient sur la seconde; mais, avant de l’atteindre, une pluie de fer et de plomb est venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l’entraîne.

Ney reconnaît qu’il a tenté l’impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l’ennemi le ravin qui désormais est sa seule ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là fortune d’avoir pu trahir un si grand courage.

Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d’inertie. À leur extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l’imitation, s’obstinant dans ce qu’il appelait son humanité, sa prudence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu’au vice contraire.

Il ne fallait pourtant qu’un emportement d’indignation d’un seul des corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité d’esclaves, comme s’ils n’avaient eu d’audace que dans leur consigne, et d’énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.

Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, parce qu’ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu’il aurait dû faire.

En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s’avançant sur le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille Russes qui revenaient d’un combat partiel avec une aigle française et plusieurs de nos soldats prisonniers.

Ces deux troupes ennemies, l’une retournant à sa position, l’autre allant l’attaquer, s’avançaient dans la même direction et se côtoyaient, en se mesurant des yeux, sans qu’aucune d’elles osât commencer le combat. Elles marchaient si près l’une de l’autre que, du milieu des rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à eux, qu’ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.

Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les femmes fugitives de Moskou.

Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d’un de leurs officiers, parce qu’au milieu de ce péril extrême ils voyaient son ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie; il observait l’armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du prince Eugène, s’étendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commençait à confondre les objets; l’hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l’amenait alors promptement. Ney l’avait attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l’ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu’à ces mots ils sont demeurés glacés d’étonnement. Son aide-de-camp lui-même n’en a pu croire ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef d’un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué par les restes de l’armée d’Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur maréchal, resté seul à l’arrière-garde, les a rejoints.

Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu’allait-il faire? et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s’est arrêté au bord d’un ravin assez considérable pour qu’un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son cours, il s’écrie «que c’est un affluent du Dnieper! que voilà notre guide! qu’il faut le suivre! qu’il va nous mener au fleuve, et nous le franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu’il vient d’abandonner, il s’arrête encore dans un village. Son nom, ils l’ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s’y établir. Des Cosaques qui le suivaient l’en ont cru sur parole, et sans doute qu’ils ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s’est fait entendre.

Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s’est-il écrié, qui se souvient de moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les coups; c’était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on triomphe d’avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se remet en marche.

En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu’ils purent découvrir; ce fut un bonheur inespéré. Il annonça que le Dnieper n’était qu’à une lieue, mais qu’il n’était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond le maréchal; et sur ce qu’on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta «qu’il n’importait, qu’on passerait, parce qu’il n’y avait que cette ressource.»

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le mougique boiteux, qui marchait en tête, s’arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait: le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s’était suspendu; l’hiver avait achevé de le glacer, et c’était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous, sa surface était mobile encore.

Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de l’inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n’offrir qu’une perfide apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à l’autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu’il faudrait abandonner le reste, et se presser, la glace commençant à se dissoudre par le dégel.

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d’une colonne composée d’hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfans, on n’avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se désunir, et perdre dans l’obscurité la trace les uns des autres. Ney s’aperçut qu’il n’avait avec lui qu’une partie des siens: néanmoins, il pouvait toujours passer l’obstacle, assurer par là son salut, et attendre à l’autre rive. L’idée ne lui en vint pas; quelqu’un l’eut pour lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se laisser agiter par l’impatience et le péril de l’attente, on le vit s’envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et cette santé vigoureuse, sans laquelle il n’y a guère de héros.

 

CHAPITRE IX.

 

ENFIN, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui s’éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu’elle s’enfonce, qu’ils marchent dans l’eau jusqu’aux genoux; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s’arrêtent consternés.

Ney ordonne de ne passer qu’un à un, et l’on s’avance avec précaution, ne sachant quelquefois, dans l’obscurité, si l’on va poser le pied sur les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses, et sauter d’une glace à l’autre, au risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.

Lorsqu’enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l’autre bord et qu’on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert de verglas, s’opposa à ce qu’on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur la glace; qu’ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s’être prêtés qu’à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.

Mais ce qu’ils redisaient avec horreur, c’était le trouble et l’égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs ressources contre le présent, et l’avenir: ils les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d’épuisement et de douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au souvenir du cruel spectacle de tant d’hommes épars sur cet abîme, du retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s’enfonçaient, et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs chariots, qu’on n’osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.

Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s’affaissa et s’entr’ouvrit. On entendit de l’autre bord sortir du gouffre, d’abord des cris d’angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.

Ney fixait l’abîme d’un regard consterné, quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore; c’était un de ces infortunés, un officier nommé Briqueville, qu’une profonde blessure à l’aine empêchait de se redresser. Un plateau de glace l’avait soulevé. Bientôt ou l’aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit, et le sauva.

Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine restait-il à Ney trois mille combattans et autant d’hommes débandés. Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.

On s’avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l’un d’eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l’était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs mains, s’arrêtèrent effrayés, s’écriant «qu’ils voyaient des traces toutes fraîches d’une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils n’avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d’une autre; lorsqu’à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant, et, sans s’émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.

Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques instans.

Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l’on s’y reposait, quand soudain l’on vit les forêts environnantes se remplir de mouvemens. Pendant qu’on s’appelle, qu’on regarde, et qu’on se concentre dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des milliers de Cosaques sortent d’entre tous les arbres et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.

C’était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l’achever: mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu’ils n’avaient point eu d’ordre; qu’en ce moment leur chef était hors d’état d’en donner, et qu’en Russie l’on ose rien prendre sur soi.

La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu’à la nuit. Alors il a fait circuler l’ordre de décamper sans bruit, de s’avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un signal pour l’ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.

À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre mille, prirent l’épouvante. Ce troupeau d’hommes errait ça et là; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves.

En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s’avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s’éloigner du fleuve; alors Platof l’environne de toutes parts.

C’est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres; mais avec cette funeste différence, qu’ils maniaient leurs canons montés sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs flèches.

La nuit apporta quelque soulagement, et d’abord on s’enfonça dans les ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l’on s’arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels momens, bien des instans de désespoir; cependant l’ennemi lâcha prise.

La malheureuse colonne, plus tranquille, s’avançait comme à tâtons, dans un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c’en est fait, qu’ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste, derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite; il fait battre la charge, et comme s’il eût prévu cette attaque, il s’écrie: «Compagnons, voilà l’instant, en avant! Ils sont à nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient surpris, croient surprendre; de vaincus qu’ils étaient, ils se relèvent vainqueurs; courent sur l’ennemi, qu’ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.

On s’écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après la faim et l’épuisement nous arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.

Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu’à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d’autre ennemi qu’un terrain montueux; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d’une forêt. Tant qu’a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n’avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l’artillerie des Cosaques à une distance suffisante.

La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l’on s’est remis en marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils devaient y être arrivés, si toutefois l’ennemi n’occupait pas déjà cette ville.

Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur route, et quoiqu’ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils n’étaient pas dignes d’être racontés. Toutefois, ils s’exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l’avait trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à l’envie; Ney s’était d’ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans l’éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu’il avait fait une action sublime.

Et ce n’était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène, celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la retraite.

Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, que de gloire recueillie! qu’il faut peu d’espace et de temps pour une renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens produits de quelques instans, issus d’un seul coeur, et qui doivent remplir les temps et l’immensité?

Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s’écria: «J’ai donc sauvé mes aigles! J’aurais donné trois cent millions de mon trésor pour racheter la perte d’un tel homme.»

 

LIVRE ONZIEME.

 

CHAPITRE I.

 

AINSI l’armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d’origine moskovite. Il coule de l’est à l’ouest jusqu’à Orcha, où il se présente pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s’opposant à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s’arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu’auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l’armée fut délivrée du supplice de leur joie.

Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talens. Tant qu’il fallut tromper et temporiser, son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d’eux-mêmes; il se trouva l’homme de la circonstance, ce qu’il ne fut plus ensuite dès qu’il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22, on marcha péniblement d’Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d’un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au travers d’une boue profonde et liquide. Les plus faibles s’y noyèrent: elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d’une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d’être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s’acharnaient sur eux. L’un perdit courage et voulut se rendre; l’autre, tout en combattant, lui cria que s’il commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l’ennemi, il l’abattit d’un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d’arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l’armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d’eux des regards consternés: leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s’écriaient que, «comme Charles XII, dans l’Ukraine, Napoléon avait mené son armée se perdre dans Moskou.»

Mais d’autres n’attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s’était résigné dans l’espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient «que cet espoir avait été fondé; qu’en poussant sa ligne d’opération jusqu’à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une base suffisamment large et solide.

«Ils montraient, depuis Riga jusqu’à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, l’Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient attendus; c’étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui gardait l’intervalle de l’Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord au midi, avaient appuyé l’agression contre l’orient de cent cinquante mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, quelque aventureuse qu’elle parût être, avait été, et suffisamment préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été possible: aussi n’avait-elle manqué que par des fautes de détail.»

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l’inaction de Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l’on y eût profité des premiers succès du maréchal Ney.

«Mais qu’enfin l’entreprise manquée militairement par cette indécision, et politiquement par l’incendie de Moskou, l’armée en aurait encore pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le général et l’hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l’un quarante Jours, l’autre cinquante jours pour nous refaire et nous retirer?»

Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille traîneurs sans armes et huit mille combattans.

Mais enfin, quand leur colonne d’attaque est détruite, ils demandent «par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s’est vigoureusement maintenue, ne savent plus où s’arrêter, où reprendre haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l’ennemi, du moins pour quelque temps, mettre l’hiver de leur parti, et s’y refaire.

«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle d’avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces braves armées à un Autrichien, et de n’avoir point placé à Wilna ou à Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer l’insuffisance de l’armée autrichienne devant les deux armées de Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»

Ceux qui se plaignaient ainsi n’ignoraient pas la présence du duc de Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute confiance que l’empereur avait en lui, ils jugeaient qu’étranger à l’art de la guerre, et surchargé des soins d’une grande administration et de toute la politique, on n’avait pu lui laisser la direction des affaires militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient le loisir d’observer. Qu’une faute eût été faite, il était impossible d’en douter; mais de dire comment on eût pu l’éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c’est ce qu’on n’ose décider: on sait d’ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.

Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n’était point aussi évidente, et pourtant, si l’on en excepte les trois généraux français qui se trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l’accusait. «Elle disait que Walpole n’était à Vienne qu’un agent secret de l’Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 septembre, jour où l’arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, pourquoi il a persévéré dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, après un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de la stagnation de Tchitchakof pour s’interposer entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers Briansk, Byalistock et Volkowitz.

«Il avait donc laissé l’amiral reposer, rallier ses soixante mille hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et partir le 27 octobre avec l’autre pour s’emparer de Minsk, de Borizof, du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d’hiver. Alors seulement, Schwartzenberg s’était mis à la suite de ce mouvement hostile, qu’il avait eu l’ordre de prévenir, laissant Regnier devant Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il s’était laissé devancer de cinq marches par l’amiral.

Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l’a séparé de l’Autrichien, et l’a pressé si vivement, qu’il l’a forcé d’appeler Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s’il s’y fut attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu’il dégage Regnier, qu’il bat Sacken et qu’il le poursuit jusque sur le Bug, que même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c’est une double victoire pour l’Autriche. Ainsi toutes les apparences sont conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux voeux de son gouvernement, également ennemi des Russes qu’il vient d’affaiblir d’un côté, et de Napoléon que de l’autre il leur a livré.»

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