Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 6 · partie 2/4

Pages du PDF

Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Section 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Note latérale: XXIII. Conduite de Constance à l’égard de Vétranion.]

Constance ayant embrassé Vétranion, qui tremblait d’effroi, encore plus que de vieillesse, le prit par la main pour le garantir des insultes de la soldatesque; et l’ayant conduit dans sa tente, il le fit manger avec lui. Comme il était en humeur de discourir, il l’entretint des embarras de la puissance souveraine, surtout dans un âge avancé, et de la douceur du repos d’une vie privée: qu’il ne perdait qu’un nom frivole, qui n’avait de réel que les chagrins; et qu’il allait jouir d’un bonheur solide, et sans mélange d’inquiétude. Cette morale, assez déplacée dans la bouche de Constance, aurait déplu à tout autre; elle se trouva au goût de ce vieillard simple, à qui il ne restait que l’étonnement de s’être vu empereur pendant dix mois. Constance l’envoya à Pruse en Bithynie; il lui donna un train magnifique, et des revenus considérables. Vétranion, en passant par Constantinople, y parut avec splendeur: captif heureux, il semblait triompher de sa défaite. Il vécut à Pruse pendant six années; et Constance eut à se féliciter du succès de ses leçons. Le vieillard s’accommoda si bien de cette tranquille opulence, qu’il fit écrire souvent à l’empereur pour le remercier de l’avoir affranchi de cette sorte d’esclavage qu’on appelle souveraineté: Vous avez tort, lui mandait-il, de ne pas prendre votre part de ce bonheur que vous savez procurer aux autres. On rapporte qu’il assistait fréquemment aux assemblées des fidèles, qu’il répandait d’abondantes aumônes, et qu’il conserva jusqu’à la mort un profond respect pour les personnes consacrées au culte des autels.

[Note latérale: AN 351.

XXIV. Constance jette les yeux sur Gallus pour le faire César.

Buch. Cycl. p. 240, 251 et 253.

Idat. chron.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Socr. l. 2, c. 28.

Philost. l. 3, c. 25.

[Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.]]

L’empereur, devenu maître de l’Illyrie et de la Pannonie, s’arrêta à Sirmium, capitale de cette dernière province. Il y était dès le commencement de l’année suivante, 351 de Jésus-Christ, pour laquelle il ne créa point de consuls. Il s’agissait de reconquérir la moitié de l’empire, plutôt que de lui donner des magistrats. Mais Magnence, empressé de mettre en usage tous les droits de l’autorité souveraine, se nomma lui-même consul avec Gaïson, le meurtrier de Constant. La rigueur de la saison qui rendait les passages impraticables, fermait à Constance l’entrée de l’Italie. D’un autre côté, l’Orient restait exposé aux incursions des Perses. Dans la crainte qu’ils ne profitassent de son éloignement, il crut ne pouvoir mieux faire que de donner le titre de César à Gallus, son cousin-germain, alors âgé de vingt-quatre ans, et de lui confier la défense des provinces orientales. C’était un prince de peu d’esprit, et tout-à-fait incapable de soutenir le fardeau dont on accablait sa faiblesse. Je l’ai laissé avec son frère Julien au milieu du massacre qui fit périr sa famille, après la mort de Constantin. Je vais reprendre en peu de mots l’histoire de ces deux princes.

[Note latérale: XXV. Éducation de Gallus et de Julien.

Jul. ad Ath. p. 272 et 273.

Misop. p. 350-354, epist. 9, p. 378.

Greg. Naz. or. 3. t. 1, p. 58.

Liban. or. 5. t. 2, p. 174, 176, et or. 10. p. 262 et seq.

Amm. l. 22, c. 9.

[Eutrop. l. 10.

Vict. epit. p. 228.]

Socr. l. 3, c. 1.]

Les meurtriers avaient épargné Gallus, parce qu’il semblait être sur le point de mourir de maladie: Marc, évêque d’Aréthuse, avait sauvé Julien. La fureur des soldats étant assouvie, Constance, qui n’avait point d’enfants, prit le parti de laisser vivre ces deux jeunes princes, l’unique ressource de la famille impériale. Il leur rendit une partie de leurs biens, et les sépara l’un de l’autre, envoyant Gallus à Éphèse en Ionie, où il possédait de grandes terres; et mettant Julien entre les mains d’Eusèbe de Nicomédie, son parent du côté de Basilina. On donna des maîtres à Gallus, qui ne fit pas de grands progrès. Mais Julien se montra dès l’enfance docile, pénétrant, et avide de connaissances. Les leçons d’Eusèbe, évêque fourbe et hypocrite, qui avait autrefois sacrifié aux idoles, n’étaient guère propres à établir les solides fondements de la foi dans un esprit léger, présomptueux, hardi: et peut-être jetèrent-elles dans le cœur de Julien les premières semences de l’apostasie. A l’âge de sept ans, son éducation fut confiée à un eunuque, Scythe de nation, nommé Mardonius, homme de lettres et philosophe. Il avait été employé par l’aïeul maternel de Julien, à expliquer à Basilina les poésies d’Homère et d’Hésiode. Il y a quelque apparence que ce gouverneur était un païen déguisé: du moins peut-on le soupçonner par les louanges que Julien lui donne dans sa satyre contre le peuple d’Antioche. Mais c’était un homme austère dans ses mœurs. Il inspira de bonne heure à son élève l’éloignement des spectacles et des plaisirs, le goût du travail et des occupations sérieuses, la gravité et la modestie dans le maintien, et cet orgueil philosophique qui joue le rôle de la sagesse. Sous la conduite de ce guide vigilant, Julien fréquentait les écoles publiques, autant pour s’essayer aux vertus civiles, que pour y prendre des leçons. Là confondu avec ceux de son âge, soumis sans dispense aux mêmes exercices, assujetti aux mêmes heures, il apprenait à connaître les hommes; à ne pas trop s’estimer lui-même, faute de comparaison; à obéir à la règle, au temps, aux circonstances; à se montrer patient, affable, humain, bienfaisant; il ne se distinguait que par la vivacité d’esprit, la fidélité de la mémoire, et l’application au travail. Ce fut apparemment en ce temps-là qu’il fut instruit dans la grammaire et dans la lecture des poètes et des historiens, par le grammairien Nicoclès de Lacédémone, renommé pour son savoir et son amour de la justice. Mardonius, de son côté, s’attachait à remplir son cœur des plus belles maximes de Pythagore, de Platon et d’Aristote.

[Note latérale: XXVI. Gallus et Julien à Macellum.

Jul. ad Ath. p. 272 et 273.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 58.

Socr. l. 3, c. 1.

Theod. l. 3, c. 2.

Soz. l. 5, c. 2.

Theoph. p. 29.]

Gallus approchait de vingt ans, et Julien en avait quatorze, lorsque Constance, défiant et jaloux, les fit tous deux conduire à Macellum, au pied du mont Argée, près de Césarée en Cappadoce. C’était un château du domaine impérial, orné de bains, de jardins, et de fontaines d’eau-vive. C’eût été pour ces princes un séjour délicieux, s’il n’eût pas été forcé, et si l’on ne leur eût pas retranché tous les agréments de la société. On les entretenait avec magnificence; ils étaient servis par un grand nombre de domestiques; mais on les gardait à vue comme des prisonniers; l’entrée était interdite à leurs amis, et à tous les jeunes gens de condition libre. Ils n’avaient de compagnons dans leurs exercices que leurs esclaves. L’étude aurait pu charmer leur ennui, et ils ne manquaient pas de maîtres en toute sorte de sciences. Julien s’en occupait avec plaisir; mais Gallus ne s’y prêtait que par contrainte: sans goût comme sans génie, il avait un fonds de dureté et de rudesse, qui s’accrut encore par cette éducation triste et solitaire.

[Note latérale: XXVII. Différent succès des instructions chrétiennes données aux deux princes.]

Il eut cependant le bonheur de profiter mieux que son frère des instructions chrétiennes qu’il reçut dans ce séjour. L’empereur avait eu soin de leur choisir des maîtres chrétiens qui, non contents de leur expliquer les livres saints et les dogmes de la foi, s’attachaient encore à les exercer aux pratiques de la religion. On leur inspirait le goût de l’office divin, le respect pour les personnes consacrées à Dieu ou distinguées par leur vertu; on les conduisait souvent aux sépultures des martyrs, qu’ils honoraient de leurs offrandes. On les fit même entrer dans le clergé: ils furent ordonnés lecteurs, et ils en firent ensuite la fonction dans l’église de Nicomédie. Julien, souple et dissimulé, se pliait à ces pieux exercices. Mais son caractère superbe, peut-être les premières insinuations de Mardonius, et plus encore la haine qu’il portait à Constance, qui lui procurait cette éducation chrétienne, entretenaient dans son cœur un secret penchant à l’idolâtrie. Il s’échappait même, quand il le pouvait faire sans courir le risque d’être démasqué; et dans les déclamations dont on l’occupait avec son frère, et qui roulaient quelquefois sur le parallèle des deux religions, il ne manquait jamais de laisser à Gallus la défense du christianisme, et se réservait de défendre la cause des dieux, sous prétexte qu’étant la plus mauvaise, elle était aussi la plus difficile à soutenir. Il la plaidait de si bonne foi, qu’il avait besoin de toute son hypocrisie pour étouffer les soupçons et les inquiétudes de ses maîtres. Mais s’il était assez habile pour les tromper, il n’en imposait pas à celui qui pénètre les replis des consciences; et Dieu fit connaître dès lors qu’il voyait le fond de son cœur. Les deux frères entreprirent de bâtir une église sur le tombeau de saint Mamas, célèbre martyr de Cappadoce. Ils partagèrent entre eux le soin de cet édifice, s’efforçant à l’envi de se surpasser en magnificence. Les travaux de Gallus ne rencontraient aucun obstacle; mais ceux de Julien étaient arrêtés et détruits par une main invisible. Tantôt ce qui était élevé s’écroulait tout à coup; tantôt la terre se soulevant repoussait les fondements qu’on y voulait asseoir. On fut obligé d’abandonner l’ouvrage, et le saint martyr sembla rejeter avec horreur les hommages d’un ennemi caché, qui devait un jour déclarer la guerre aux successeurs de sa foi et de son courage. Saint Grégoire de Nazianze offre de produire un grand nombre de témoins oculaires de ce prodige; et la mémoire en était encore récente du temps de Sozomène.

[Note latérale: XXVIII. Gallus déclaré César.

Idat. chron. Buch. Cycl. p. 241, 251 et 253.

Amm. l. 14, c. 11.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 226.

Zos. l. 2, c. 45.

Liban. or. 10. t. 2, p. 264.

[Socr. l. 2, c. 29.]

Soz. l. 5, c. 2.

Philost. l. 3, c. 25, et l. 4, c. 1.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.

[Theoph. p. 33.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.

[Cedren. t. 1, p. 302.]

Till. not. 19.]

Après six ans de retraite dans le château de Macellum, Gallus fut rappelé à la cour, et revêtu le 15 de mars 351 de la dignité de César. Si l’on en veut croire l’Arien Philostorge, ce fut Théophile, l’apôtre des Ariens[7], qui procura à Gallus les bonnes grâces de Constance; il fit même jurer à ces deux princes une amitié sincère. Le nouveau César prit le nom de Constantius. L’empereur lui donna en même temps en mariage sa sœur Constantine[8], veuve d’Hanniballianus; et l’envoya en Orient avec le général Lucillianus, pour résister aux Perses. Ce jeune prince avait les grâces de l’extérieur: une taille bien proportionnée, les cheveux blonds et frisés, un air majestueux. Comme il passait par Nicomédie, il rencontra son frère Julien, qui venait d’obtenir la permission d’aller à Constantinople, pour y achever ses études.

[Note 7: Au sujet de ce personnage, voyez ci-devant, liv. 6, § 36.—S.-M.]

[Note 8: Zosyme et plusieurs autres auteurs l’appellent par erreur Constantia.—S.-M.]

[Note latérale: XXIX. Il purifie le bourg de Daphné.

Chrysost. de Babyla, t. 2, p. 533.

Amm. l. 22, c. 13.

Theod. l. 3, c. 10.

Socr. l. 3, c. 18.

[Soz. l. 5, c. 19.]

Vulcat. Gallic. in Avidio. c. 5.]

Étant arrivé à Antioche, où il devait fixer sa résidence, il commença par donner des preuves de son attachement au christianisme. A cinq milles de cette ville était le bourg célèbre de Daphné, séjour de plaisir et de délices. Il était environné d’un bois de lauriers, et d’autres arbres agréables, dont Pompée avait autrefois augmenté l’étendue jusqu’à dix mille pas de circuit. La terre était émaillée des fleurs les plus odoriférantes, selon la diversité des saisons. L’épaisseur des feuillages, mille ruisseaux d’une eau aussi pure que le cristal, et les vents frais et chargés du parfum des fleurs, y conservaient le printemps au milieu des plus grandes chaleurs de l’été. Ce n’était plus sur les bords du Pénée que Daphné avait été changée en laurier: l’imagination des habitants d’Antioche avait transféré sur leur territoire la scène des amours d’Apollon et de la nymphe; et cette fable voluptueuse, d’accord avec les charmes de ce lieu, inspirait une dangereuse mollesse. L’air de ce séjour enchanté portait dans les veines le feu séducteur des passions les plus capables de surprendre la vertu même. Aussi nulle personne vertueuse n’osait se permettre l’entrée de ce bois: c’était le rendez-vous d’une jeunesse lascive, qui se faisait un jeu de donner et de recevoir les impressions de la volupté. C’eût été se faire regarder comme un homme étrange et sauvage, que d’y paraître sans la compagnie d’une femme. Cette vie licencieuse était passée en proverbe. Sous Marc-Aurèle il fut défendu aux soldats d’y mettre le pied, sur peine d’être honteusement chassés du service. Mais la contagion de la débauche, plus forte que toute l’austérité de la discipline romaine, ayant corrompu les soldats d’une légion qui gardait ce poste, l’empereur Alexandre Sévère fit mourir plusieurs de leurs officiers pour n’avoir pas prévenu ce désordre. La superstition y consacrait le déréglement: elle avait honoré ce lieu du droit d’asyle. Dans un temple magnifique bâti par Séleucus Nicator, ou, selon Ammien Marcellin, par Antiochus Épiphanes, on adorait une fameuse statue d’Apollon. C’était un des plus célèbres oracles. Là coulait aussi une fontaine qui portait le nom de Castalie, parce qu’on attribuait à ses eaux, comme à celles de la fontaine de Delphes, la vertu de communiquer la connaissance de l’avenir. Gallus, pour détruire en ce lieu le règne de l’idolâtrie et de la dissolution, y fit transporter les reliques de saint Babylas, évêque d’Antioche, martyrisé sous l’empire de Décius. Selon S. Jean Chrysostôme, Théodoret et Sozomène, la présence de ce saint corps imposa tout à coup silence à Apollon, et mit en fuite le libertinage. La séduction de l’oracle, les offrandes du peuple païen, les parties de débauche cessèrent en même temps; et Daphné, après avoir été pendant plusieurs siècles le théâtre de la licence la plus effrénée, devint un lieu de recueillement et de prières.

[Note latérale: XXX. Décentius César.

Liban. or. 10, t. 2, p. 269-273.

Amm. l. 16, c. 12.

Zos. l. 2, c. 45.

Aur. Vict. de Cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 123.]]

Tandis que Constance élevait Gallus au rang de César, et qu’il le chargeait de la défense de l’Orient, Magnence qui était à Milan donnait le même titre à son frère Décentius[9], et l’envoyait dans la Gaule infestée par les courses des barbares. Si l’on en croit Libanius et Zosime, qui ne sont pas moins suspects dans le mal qu’ils disent de Constance, que dans les louanges excessives qu’ils prodiguent à Julien, c’était l’empereur lui-même qui les avait attirés. Sacrifiant cette belle province à sa colère contre Magnence, il les avait engagés par de grandes sommes d’argent à passer le Rhin, et leur avait abandonné par des lettres expresses la propriété des conquêtes qu’ils y pourraient faire. Ce qu’il y a de certain, c’est que diverses bandes de Francs, de Saxons, d’Allemans se répandirent dans la Gaule, et qu’ils y firent de grands ravages. Il ne paraît pas qu’ils aient trouvé beaucoup d’opposition de la part de Décentius, dont la bravoure n’est connue que par le titre de très-vaillant qu’on lit sur ses monnaies. Mais l’histoire, qui ne s’accorde pas toujours avec ces monuments de flatterie, nous apprend seulement que le César fut défait en bataille rangée par Chnodomaire, roi des Allemans; que le vainqueur pilla et ruina plusieurs villes considérables, et qu’il courut la Gaule sans trouver de résistance, jusqu’à ce qu’il eût rencontré dans Julien un ennemi plus formidable.

[Note 9: Il était seulement son parent, selon Zosime.—S.-M.]

[Note latérale: XXXI. Magnence se met en marche.

Jul. or. 1, p. 34, 35 et 36, et or. 2, p. 57 et 97.

Socr. l. 2, c. 28 et 29.

Zos. l. 2, c. 45.]

Dans le même temps que ces barbares occupaient Décentius, d’autres bandes des mêmes nations, attirées par la solde et par l’espoir du butin, grossissaient l’armée de Magnence. Celui-ci traînait à sa suite les principales forces de l’Occident, et se croyait en état d’envahir tout l’empire, et de porter la terreur jusque chez les Perses. Plein d’ardeur et de confiance, il en avait autant inspiré à ses troupes, en leur promettant le pillage de tous les pays dont il allait faire la conquête. Il traverse les Alpes Juliennes, tandis que l’empereur, au lieu de se mettre à la tête de son armée, s’arrêtait à Sirmium, et s’occupait d’un concile. Les généraux de Constance marchèrent au-devant de l’ennemi, et l’attendirent d’abord au pied des Alpes. Ensuite se voyant supérieurs en cavalerie, ils feignirent de prendre l’épouvante et reculèrent en arrière, pour l’attirer dans les plaines de la Pannonie. Magnence, trompé par cette feinte, se mit à les poursuivre, et s’exposa mal à propos dans un pays découvert. Mais dans cette marche, il usa à son tour d’un stratagème dont il tira quelque avantage. Il fit dire aux généraux ennemis que, s’ils voulaient l’attendre dans les plaines de Siscia, ce serait un beau champ de bataille pour terminer leur querelle. Constance, averti de cette bravade, accepta le défi avec joie: le lieu ne pouvait être plus propre à sa cavalerie. Il ordonna de marcher vers Siscia. Pour y arriver, il fallait traverser le vallon d’Adranes, au-dessus duquel Magnence avait posté une embuscade. Les troupes de Constance, qui marchaient sans ordre comme sans défiance, s’y étant engagées, se virent bientôt accablées de gros quartiers de rochers, qu’on roulait sur eux, et qui en écrasèrent une partie; les autres furent obligés de retourner sur leurs pas, et de regagner la plaine.

[Note latérale: XXXII. Propositions de paix rejetées par Magnence.

Zos. l. 2, c. 46 et 47.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.]

Magnence, enflé de ce succès, hâte sa marche, résolu d’aller chercher Constance à Sirmium, et de lui présenter la bataille. Comme il se disposait à passer la Save, il vit arriver dans son camp Philippe, officier de Constance, chargé en apparence de faire des propositions de paix, mais qui ne venait en effet que pour reconnaître les forces de l’ennemi et pénétrer ses desseins. Philippe, approchant du camp, avait rencontré Marcellinus, qui le conduisit à Magnence. Celui-ci, afin de ne donner aucun soupçon à ses troupes, fait aussitôt assembler l’armée, et ordonne à Philippe d’exposer publiquement sa commission. Le député représente hardiment aux soldats qu’étant Romains, ils ne doivent pas faire la guerre à des Romains; qu’ils ne peuvent, sans une ingratitude criminelle, combattre un fils de Constantin qui les a tant de fois enrichis des dépouilles des Barbares. Ensuite adressant la parole à Magnence: «Souvenez-vous, lui dit-il, de Constantin; rappelez-vous les biens et les honneurs dont il vous a comblé, vous et votre père; il vous a donné un asyle dans votre enfance; il vous a élevé aux premiers emplois de la milice; son fils ajoute encore à ses bienfaits; il vous cède la possession de tous les pays au-delà des Alpes; il ne vous redemande que l’Italie». Ces paroles, confirmées par les lettres de l’empereur, dont Philippe fit la lecture, furent applaudies de toute l’armée; l’usurpateur eut beaucoup de peine à se faire écouter; il se contenta de dire qu’il ne désirait lui-même que la paix; qu’il s’agissait d’en régler les conditions; qu’il allait s’en occuper, et que le lendemain il leur en rendrait compte. L’assemblée s’étant séparée, Marcellinus emmène Philippe dans sa tente, comme pour lui faire un accueil honorable. Magnence invite à souper tous les officiers de l’armée; il les regagne autant par la bonne chère que par les raisons; et dès le point du jour ayant de nouveau assemblé les soldats, il leur représente ce qu’ils avaient eu à souffrir des débauches de Constant, et la généreuse résolution qu’ils avaient prise et exécutée d’affranchir l’état en étouffant ce monstre. Il ajouta que c’était de leurs mains qu’il tenait le diadème; et qu’il ne l’avait accepté qu’avec répugnance.

[Note latérale: XXXIII. Il reçoit un échec au passage de la Save.

Zos. l. 2, c. 48.]

Ce discours, appuyé du suffrage des officiers, ralluma dans tous les cœurs l’ardeur de la guerre. Magnence retient Philippe prisonnier. On prend les armes, on marche vers la Save. Constance s’était rendu près de Siscia située sur le fleuve: c’était à la vue de cette ville que Magnence entreprit de le passer. A la nouvelle de son approche, un détachement de l’armée impériale borde la rive opposée; on accable de traits ceux qui traversant à la nage s’efforçaient de franchir les bords; on repousse avec vivacité les autres qui passaient sur un pont de bateaux fait à la hâte. La plupart, resserrés entre leurs camarades et les ennemis, sont culbutés du pont dans le fleuve. On poursuit les fuyards l’épée dans les reins. Magnence, désespéré de la déroute de ses troupes, a recours à un stratagème: ayant planté sa pique en terre, il fait signe de la main qu’il veut parler de paix; on s’arrête pour l’écouter; il déclare qu’il ne prétend passer la Save que du consentement de l’empereur; que c’est pour se conformer à la demande de Philippe, qu’il s’éloigne de l’Italie; qu’il ne s’avance en Pannonie que dans le dessein d’y traiter d’un accord. Une ruse si grossière n’en pouvait imposer à Constance. Cependant, comme il était toujours persuadé que nul champ de bataille ne lui était plus favorable que les vastes campagnes entre la Save et la Drave, il fit cesser la poursuite, et laissa à Magnence la liberté du passage. Pour lui, il alla se poster à son avantage près de Cibalis, lieu déja fameux par la victoire que son père y avait, trente-sept ans auparavant, remportée sur Licinius. Il établit son camp dans la plaine, entre la ville et la Save, s’étendant jusqu’au bord du fleuve, sur lequel il fit jeter un pont de bateaux, qu’il était aisé de détacher et de rassembler. Le reste fut environné d’un fossé profond et d’une forte palissade. Ce camp semblait être une grande ville; au milieu s’élevait la tente de l’empereur, qui égalait un palais en magnificence.

[Note latérale: XXXIV. Insolence de Titianus.

Zos. l. 2, c. 49.

Hier. chron.

Till. Constantin, art. 76, et Constance, art. 5.]

Constance y donnait un repas aux officiers de son armée, lorsque Titianus se présenta de la part de Magnence. C’était un sénateur romain, distingué par son éloquence et par ses dignités. Il avait été gouverneur de Sicile et d’Asie, consul l’année de la mort de Constantin, préfet de Rome et du prétoire des Gaules sous Constant. S’étant attaché à Magnence, il en avait reçu de nouveau la préfecture de Rome, et il l’avait conservée jusqu’au premier de mars de cette année. Il apportait des propositions outrageantes, qu’il accompagna d’un discours encore plus insolent. Après une injurieuse invective contre Constantin et ses enfants, dont le mauvais gouvernement causait, disait-il, tous les malheurs de l’état, il signifia à Constance qu’il eût à céder l’empire à son rival, et qu’il devait se tenir heureux qu’on voulût bien lui laisser la vie. L’empereur ne montra jamais autant de fermeté d’ame que dans cette occasion; il répondit tranquillement que la justice divine vengerait la mort de Constant, et qu’elle combattrait pour lui. Il ne voulut pas même retenir Titianus par droit de représailles.

[Note latérale: XXXV. Divers succès de Magnence.

Jul. or. 1, p. 48 et or. 2, p. 97.

Amm. l. 15, c. 5.

Aur. Vict. de Cæs. p.180 et 181.

Zos. l. 2, c. 50.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.]

Il fut bientôt récompensé de cette modération. Plusieurs sénateurs de Rome, ayant traversé le pays avec beaucoup de risque, vinrent se rendre auprès de lui; et Silvanus, fils de Bonit capitaine Franc, qui avait servi Constantin dans la guerre contre Licinius, abandonna tout à coup Magnence, et passa dans le camp ennemi, à la tête d’un corps considérable de cavalerie qu’il commandait. Pour prévenir les suites de cet exemple, Magnence mit ses troupes en mouvement. Il prend d’emblée et pille Siscia. Il ravage toute la rive droite de la Save, qu’il avait repassée; et chargé de butin, il la passe encore au-delà du camp de Constance, et s’avance jusqu’à Sirmium, dans l’espérance de s’en emparer sans coup férir. Le peuple réuni avec la garnison l’ayant repoussé, il marche vers Mursa sur la Drave avec toute son armée. Il en trouva les portes fermées, et les murs bordés d’habitants, qui en défendaient les approches à coups de traits et de pierres. Comme il manquait de machines nécessaires pour une attaque, il essaya de s’ouvrir une entrée en mettant le feu aux portes. Mais outre qu’elles étaient revêtues de fer, les habitants éteignirent le feu en jettant quantité d’eau du haut des murailles. En même temps Constance approchait. A la première nouvelle du danger où était cette place importante, il s’était mis en marche avec toutes ses troupes; et ayant laissé Cibalis sur la gauche et côtoyé la Drave, il s’avançait en diligence. Magnence lui dresse une embuscade. A quelque distance de la ville était un amphithéâtre entouré d’un bois épais qui en dérobait la vue. Le tyran y fait cacher quatre bataillons gaulois, avec ordre de fondre par-derrière sur l’ennemi, dès que la bataille sera engagée aux portes de la ville. Les habitants ayant du haut des murs aperçu cette manœuvre, en donnent avis à Constance qui charge aussitôt deux capitaines expérimentés, Scudilon et Manadus, de le débarrasser de ces Gaulois. Ces deux officiers à la tête de leurs plus braves soldats et de leurs archers, forcent l’entrée de l’amphithéâtre, ferment les portes, s’emparent des degrés qui régnaient autour dans toute la hauteur, et font des décharges meurtrières. Les malheureux Gaulois, semblables aux bêtes féroces qui avaient quelquefois servi de spectacle dans ce même amphithéâtre, tombent percés de coups les uns sur les autres au milieu de l’arène. Quelques-uns s’étant réunis, et se couvrant la tête de leurs boucliers, s’efforcent de rompre les portes: mais accablés de javelots, ou frappés de coups mortels ils restent sur la place, et pas un ne revient de cette embuscade.

[Note latérale: XXXVI. Bataille de Mursa.

Jul. or. 1, p. 35-38, et or. 2, p. 57-60 et 97.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Hier. chron.

Zos. l. 2, c. 51 et 52.

Idat. chron.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 292.

Zon. l. 13. t. 2, p. 16 et 17.]

Enfin après tant de marches et de mouvements divers, on en vint le 28 septembre à la bataille, qui devait décider du sort de Magnence. Elle fut livrée près de Mursa sur la Drave, où est aujourd’hui le pont d’Essek. Si l’on en croit Zonare, l’armée de Constance était de quatre-vingt mille combattants, et Magnence n’en avait que trente-six mille; ce qui ne s’accorde guères avec ce que les autres auteurs disent des forces redoutables du tyran. Les deux chefs haranguèrent leurs troupes, et les animèrent par les motifs les plus puissants de l’intérêt, de l’honneur, du désespoir. Constance avait le fleuve à droite: ses troupes étaient rangées sur deux lignes, la cavalerie sur les aîles, l’infanterie au centre. La première ligne était formée par les cavaliers armés de toutes pièces à la manière des Perses, et par l’infanterie chargée d’armes pesantes. A la seconde étaient placés la cavalerie légère, et tous ceux qui se servaient d’armes de jet, et qui ne portaient ni boucliers ni cuirasses. L’histoire ne nous apprend pas la disposition de l’autre armée. On resta en présence la plus grande partie du jour, sans en venir aux mains. Zonare raconte que pendant cette inaction Magnence, séduit par une magicienne, immola une jeune fille; et qu’en ayant mêlé le sang avec du vin, tandis que la prêtresse prononçait une formule exécrable, et qu’elle invoquait les démons, il en fit boire à ses soldats. Sur le déclin du jour les armées s’ébranlèrent, et le choc fut terrible. Constance pour ne pas exposer sa personne, s’était retiré dans une église voisine avec l’Arien Valens, évêque de Mursa: à peine entendit-il le bruit des armes, que frissonnant d’horreur, il essaya de séparer les combattants, en faisant proposer une amnistie pour ceux qui se détacheraient du parti du tyran, avec ordre à ses généraux de faire quartier à tous ceux qui mettraient bas les armes. Cette proclamation fut inutile: on n’entendait plus que les conseils de la fureur. Dès le commencement de l’action, l’aîle gauche de Constance avait enfoncé l’aîle droite des ennemis, et les cavaliers se livraient déja à la poursuite. Ce premier succès ne décida point la victoire. La nuit survient, et loin de séparer les deux partis, elle semble favoriser leur rage. Les vaincus se rallient; on se bat par pelotons: acharnés les uns sur les autres, ceux-ci ne veulent pas céder l’avantage; ceux-là ne veulent pas le perdre. Les cris des blessés et des mourants, le hennissement des chevaux, le son des instruments de guerre, le bruit des lances et des épées qui se brisent sur les casques et sur les boucliers, toutes ces horreurs enveloppées dans celles de la nuit, rendent le combat affreux. Ils se saisissent corps à corps; ils jettent leurs boucliers, et s’abandonnent l’épée à la main, contents de mourir pourvu qu’ils tuent. Les cavaliers couverts de blessures, ayant rompu leurs armes, sautent à terre et combattent avec le tronçon de leurs lances. Les officiers des deux armées ne se lassent point d’animer l’opiniâtreté des combattants, et de payer eux-mêmes de leur personne: on entend sans cesse répéter de toutes parts: Vous êtes Romains; souvenez-vous de la gloire et de la valeur romaine. Enfin la cavalerie de Constance fait un dernier effort: les archers enveloppent l’armée de Magnence et l’accablent de traits; les cavaliers armés de toutes pièces s’élancent et percent plusieurs fois les bataillons ennemis. Les uns périssent foulés aux pieds des chevaux; les autres se débandent et prennent la fuite: on les pousse jusqu’à leur camp, dont on s’empare aussitôt. Magnence, sur le point d’être pris, change d’habit et de cheval avec un simple soldat, et laissant sur le champ de bataille les marques de la dignité impériale, pour faire croire qu’il avait péri, il se sauve à toute bride. Ses soldats poursuivis sans relâche se jettent sur la gauche et gagnent les bords de la Drave. Là se fit le plus grand carnage: en un moment les rives furent couvertes d’un monceau d’hommes et de chevaux. Ceux qui accablés de fatigue et de blessures osèrent se jeter à la nage, furent emportés par la rapidité du fleuve.

[Note latérale: XXXVII. Perte de part et d’autre.]

Selon Zonare la victoire coûta plus aux vainqueurs, que la défaite aux vaincus. Constance perdit trente mille hommes; il en périt vingt-quatre mille de l’armée de Magnence. Tous les auteurs conviennent que cette déplorable journée fit une plaie mortelle à l’empire, et que les plaines de Mursa furent le tombeau de cette ancienne milice, capable de triompher de tous les barbares. L’histoire donne aux Gaulois de Magnence le principal honneur d’une si opiniâtre résistance: presque tous périrent les armes à la main. Les premiers officiers des deux armées perdirent la vie, après s’être signalés par des prodiges de valeur. On nomme du côté de Constance, Arcadius commandant d’un corps qu’on appelait les Abulques, et Ménélaüs chef des cavaliers de l’Arménie, qui tirait trois flèches à la fois, dont il perçait en même temps trois ennemis. Il en tua un grand nombre, et on lui attribue la principale part à la victoire. Comme il avait atteint d’un coup mortel le général de l’armée de Magnence, nommé Romulus, celui-ci tout blessé qu’il était employa ce qui lui restait de vie à l’arracher à celui qui lui donnait la mort. La plus grande perte que fit Magnence, fut celle de Marcellinus: on l’appelait le précepteur du tyran; Magnence lui devait l’empire et tous ses succès. Ce traître n’espérait point de grâce; il était l’auteur de la mort de Constant, et tous les crimes de Magnence étaient les siens. Aussi brave, aussi intrépide que cruel et scélérat, il ne cessa, tant que dura la bataille, de se trouver au plus fort de la mêlée, et de porter partout aux siens le courage, aux ennemis la terreur et la mort. Dans la déroute il disparut, et l’on ne put retrouver son corps, soit qu’il eût péri en voulant traverser le fleuve, soit qu’il s’y fût précipité par désespoir.

[Note latérale: XXXVIII. Ruse de Valens.

Sulp. Sev. l. 2, c. 54.]

L’évêque Valens sut à l’occasion de cette bataille profiter de la simplicité de Constance. Renfermé avec l’empereur dans l’église dont j’ai parlé, il avait pris des mesures pour être le premier instruit de l’événement. Son dessein était de se donner le mérite d’annoncer au prince le gain de la bataille, ou d’avoir le temps de se mettre en sûreté, si elle était perdue. Tandis que l’empereur et le petit nombre de courtisans qui l’accompagnaient, transis de crainte et d’inquiétude, attendaient l’issue du combat, il vient tout à coup leur dire que l’ennemi prend la fuite. Constance demande à voir l’auteur de cette heureuse nouvelle; l’hypocrite lui répond qu’elle lui a été apportée par un ange. Le prince crédule conçut dès lors une haute opinion de la sainteté d’un prélat qui était en commerce avec le ciel; et il répétait souvent dans la suite qu’il était redevable de la victoire aux mérites de Valens, bien plus qu’au courage de ses troupes.

[Note latérale: XXXIX. Suites de la bataille.

Jul. or. 1, p. 38 et or. 2, p. 58 et 97.

Zon. l. 13, t. 2, p. 17.]

Le lendemain matin Constance monta sur une éminence, d’où il découvrait tout le champ de bataille. Plus de cinquante mille morts jonchaient la terre et comblaient le lit du fleuve. L’empereur moins sensible à la joie d’un succès si important, qu’affligé d’un si horrible spectacle, ne put retenir ses larmes. Il ordonna d’ensevelir sans distinction amis et ennemis, et de n’épargner aucun secours à ceux qui respiraient encore; il recommanda en particulier aux médecins le soin des soldats de Magnence. Il déclara qu’il pardonnait à tous les partisans du tyran, excepté à ceux qui avaient eu part à la mort de son frère. En conséquence un grand nombre de bannis retournèrent dans leur patrie, et rentrèrent en possession de leurs biens. Dans le même temps, la flotte de Constance, qui avait couru les côtes d’Italie, ramena beaucoup de sénateurs romains et d’autres personnes, qui étaient venues s’y réfugier comme dans un asyle.

[Note latérale: XL. Magnence se retire en Italie.

Jul. or. 1. p. 38 et or. 2, p. 71.

Amm. l. 16, c. 6.

Idat. chron.

Buch. Cycl. p. 240, 251, 261.]

Magnence fuyant à toute bride regagna les Alpes; et comme les premiers froids de l’hiver qui commence de bonne heure dans ces contrées, et la perte que les vainqueurs avaient essuyée, empêchaient Constance de le poursuivre, il eut le temps de fermer les passages des montagnes, en y élevant des forts qu’il pourvut de garnisons. Retiré ensuite dans Aquilée, dès qu’il se crut en sûreté, il oublia sa défaite, et au lieu de s’occuper à la réparer, il se livra aux divertissements et à la débauche. Ce fut alors que Dorus, officier subalterne, chargé du soin des statues de Rome, accusa devant lui Clodius Adelphius, préfet de la même ville, de porter trop haut ses vues ambitieuses. L’histoire ne nous dit pas quelle fut l’issue de cette accusation toujours meurtrière sous un tyran, surtout quand il est malheureux. On voit seulement qu’Adelphius eut Valérius Proculus pour successeur, le 18 de décembre. Magnence nomma consuls pour l’année suivante son frère Décentius avec Paul qui était apparemment un des principaux de sa faction. Constance prit le consulat pour la cinquième fois, et se donna Gallus pour collègue.

[Note latérale: AN 352.

XLI. Il fuit dans les Gaules.

Jul. or. 1, p. 39 et 40. et or. 2, p. 71 et 72.

Amm. l. 31, c. 11.

Zos. l. 2, c. 53.

Vict. epit. p. 226.

Grut. Thes. p. 280, nº 6.

Cod. Th. lib. 15, tit. 14, leg. 5.]

Dès que la saison permit d’ouvrir la campagne, l’empereur marcha vers les Alpes; et il en força le passage, ayant surpris pendant la nuit un château défendu par une forte garnison. Un comte nommé Actus, qui s’était fait prendre exprès par les ennemis, lui en ouvrit les portes. Le même jour avant midi, Magnence qui ne s’occupait que de spectacles, apprit cette nouvelle dans Aquilée au milieu d’une course de chevaux. Il fuit aussitôt avec ce qu’il put rassembler de troupes à la hâte; et n’osant retourner à Rome, où ses cruautés l’avaient rendu odieux, et sa défaite méprisable, il prit la route de la Gaule. Quelques escadrons de cavalerie, envoyés à sa poursuite, l’ayant joint près de Pavie [_Ticinum_], l’attaquèrent avec plus de chaleur que de prudence, et furent défaits. Tandis qu’il s’éloignait, Rome et l’Italie se déclarent pour Constance. On abat les statues du tyran; on en élève au légitime empereur avec les titres de vainqueur, de restaurateur de Rome et de l’empire, de destructeur de la tyrannie. Constance fait partir une armée navale, qui se joint à la flotte d’Alexandrie pour reconquérir Carthage et l’Afrique; il en envoie une autre en Sicile, et se rend maître du passage des Pyrénées. Toutes ces contrées rentrent avec joie sous son obéissance. Pendant le séjour qu’il fit à Milan[10], il cassa toutes les sentences injustes rendues par le tyran et par ses officiers; il remit en possession ceux qui avaient été dépouillés de leurs biens, et ne laissa subsister que les contrats civils, passés volontairement et selon les règles.

[Note 10: Constance passa dans la Pannonie la plus grande partie de l’année 351. On voit par ses lois qu’il était à Sirmium le 26 février et le 5 mars; à Sabaria, le 8 avril; il revint à Sirmium, où il se trouvait le 27 avril, le 13 mai et le 24 juin. Il était à Milan le 3 novembre; mais bientôt il revint en Pannonie, et il était encore à Sirmium le 1er décembre.—S.-M.]

[Note latérale: XLII. Embarras de Magnence.

Jul. or. 1, p. 39 et 40.

Amm. l. 15, c. 6.

Zos. l. 2, c. 53.

Zon. l. 13, t. 2, p. 17.]

Magnence ne trouvait pas même de sûreté dans les Gaules. D’un côté les barbares voisins du Rhin, couraient tout le pays; de l’autre les Gaulois soulevés par quelques-uns de leurs chefs, qui étaient restés attachés à l’empereur, avaient conjuré sa perte. Les habitants de Trèves, ayant fermé leurs portes à Décentius, avaient choisi Pœménius pour les commander et les défendre. Dans cette extrémité Magnence se serait volontiers sauvé en Mauritanie; mais outre qu’il manquait de vaisseaux, et que les passages des Pyrénées étaient gardés, il apprit que les Maures s’étaient soumis à Constance. Il essaya d’obtenir grace de l’empereur, et lui députa un sénateur. Constance regarda cet envoyé comme un espion, et lui refusa audience. Quelques évêques qui vinrent ensuite, ne demandaient pour le vaincu que la vie et quelque emploi dans les troupes. Pour toute réponse l’empereur mit en marche son armée, qui fut bientôt grossie d’un grand nombre de déserteurs. Toutes les places se rendaient; et dès cette année il ne resta plus rien à Magnence au-delà des Alpes.

[Note latérale: XLIII. Il attente à la vie de Gallus.

Jul. or. 1, p. 39 et 40.

Zon. l. 13, t. 2, p. 17 et 18.]

Alors n’espérant plus de pardon, il se résolut à défendre sa vie par toutes sortes de moyens. Il passa l’hiver dans les Alpes Cottiennes, qui sont aujourd’hui le haut Dauphiné, rassemblant tout ce qu’il pouvait de troupes: et afin de faire diversion en suscitant à Constance de nouveaux embarras du côté de l’Orient, il étendit ses noirs projets jusque sur Gallus, auquel il entreprit d’ôter la vie. Celui qu’il avait à ce dessein envoyé à Antioche, s’établit dans la cabane d’une vieille femme hors de la ville sur les bords de l’Oronte. Il avait déja corrompu plusieurs soldats, lorsqu’un soir, soupant avec eux, il eut l’imprudence de s’entretenir de sa commission en présence de l’hôtesse, qui feignait de ne rien entendre. Dès qu’il fut endormi, elle court à la ville et va donner avis à Gallus. On arrête l’assassin; on le met à la torture: il avoue le crime; il est puni de mort avec ses complices. Magnence désespéré, devient plus farouche que jamais; pour tirer de l’argent des malheureux qui lui restaient assujettis, il n’épargne aucune cruauté. Entre autres supplices, il faisait attacher les hommes par les pieds à un char, et prenait plaisir à les voir traîner, et mettre en pièces entre les rochers.

[Note latérale: AN 353.

XLIV. Mort de Magnence.

Jul. or. 1, p. 40 et or. 2, p. 74 et 95.

[Themist. or. 6, p. 80.]

Zos. l. 2, c. 54.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Hier. chron.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 292.

[Socr. l. 2, c. 32.

Soz. l. 4, c. 7.]

Philost. l. 3, c. 26.

Theoph. p. 37.

Zon. l. 13, t. 2, p. 18.

Idat. chron.

Cellar. geog. t. 1, p. 198.

Banduri, num. in Magn. et Decent.

Till. art. 27, et note 24.

Cod. Th. l. 9, tit. 38. leg. 2, ff. l. 4, t. 20, leg. 3.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 121-123.]]

A la fin de l’hiver, Constance, qui s’était continué avec Gallus dans le consulat, envoya ses généraux pour terminer la guerre. Magnence fut entièrement défait près d’un lieu nommé alors le mont Séleucus[11], entre le Luc et Gap dans le Dauphiné, et s’enfuit à Lyon. Les soldats qui l’accompagnèrent dans sa fuite, le voyant sans ressource et ne jugeant pas à propos de périr avec lui, résolurent de le livrer à l’empereur. Ils environnent sa maison, et criant, Vive Constance Auguste, ils le gardent non plus comme leur maître, mais comme leur prisonnier. Magnence effrayé de l’idée des supplices qu’il doit attendre, entre en fureur; il égorge tout ce qu’il a de parents et d’amis auprès de lui, tue sa propre mère, porte à son frère Désidérius qu’il avait fait César, plusieurs coups dont aucun ne fut mortel; et appuyant la garde de son épée contre la muraille, il se perce le sein et expire sur ces corps sanglants. C’était le 11 du mois d’août. Il était âgé d’environ cinquante ans; il avait porté le titre d’Auguste trois ans et près de sept mois. On lui coupa la tête, qu’on porta en spectacle dans toutes les provinces. Sept jours après, son frère Décentius, qui accourait à son secours, et qui était arrivé à Sens, ayant appris sa mort tragique et se voyant lui-même enveloppé de troupes ennemies, s’étrangla de ses propres mains[12]. On peut conjecturer par ses médailles et par celles de Magnence, qu’il avait été associé à l’empire, apparemment dans le même temps que Désidérius avait reçu le titre de César. Celui-ci, dès qu’il fut guéri de ses blessures, se remit à la discrétion de l’empereur. Constance vint à Lyon après la mort de Magnence[13]. Il y était le 6 septembre. C’est la date d’une loi donnée à Lyon, par laquelle il accorde une amnistie générale pour les crimes commis sous la domination du tyran, à la réserve de cinq crimes atroces qui excluaient tout pardon. La loi ne les spécifie pas; mais on peut conjecturer par une autre loi, que c’étaient le crime de lèse-majesté au premier chef, la violence publique, le parricide, l’empoisonnement, et l’assassinat. Malgré ces amnisties, et quoi qu’en dise Julien, qui fut le panégyriste de Constance tant qu’il eut sujet de le craindre, le vainqueur fit peu de grace au parti vaincu; et s’il épargna Désidérius, comme Zonare donne lieu de le croire, beaucoup d’innocents furent d’ailleurs enveloppés dans sa vengeance. Avant que d’en raconter les tristes effets, je crois devoir m’arrêter pour tracer une idée des lois qui furent publiées depuis la mort de Constantin le jeune. Le fil des événements m’a obligé de différer jusqu’ici cet article, qui n’est pas étranger à l’histoire. Afin d’éviter des interruptions trop fréquentes, je joindrai les lois qui furent données les deux années suivantes, jusqu’à la mort de Gallus.

Continuer : partie 3 sur 4