Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 6 · partie 3/4

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Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Section 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Note 11: Cette indication fait voir que les généraux de Constance entrèrent dans la Gaule par le passage du mont Genèvre. L’itinéraire d’Antonin (p. 357, ed. Weissel.) place le mont Séleucus à 24 milles de Vapincum (Gap), et à 26 de Lucus (le Luc) sur la route de Die (_Dea Vocontiorum_). Cette position répond à Mont-Saléon, petit endroit sur une hauteur à la droite de la petite rivière de Buech, qui se jette dans la Durance. On a trouvé des antiquités romaines dans ce lieu qui est dans le département des Hautes-Alpes.—S.-M.]

[Note 12: Le 18 du mois d’août.—S.-M.]

[Note 13: Constance était à Ravenne le 21 juillet; à Lyon, le 6 septembre; à Arles, le 3 novembre de cette année. Il se trouvait encore dans cette dernière ville le 23 du même mois.—S.-M.]

[Note latérale: XLV. Lois touchant la religion.

Cod. Th. lib. 8, tit. 4, leg. 7.

Lib. 9, tit. 17, leg. 1, 2, 3 et 4.

Lib. 16, t. 10, leg. 4, 5, 6, et tit. 2, leg. 8 etc. usque ad 17.

Theod. l. 5, c. 21.

[Socr. l. 5, c. 16.]

Soz. l. 1, c. 7 et 15.

Symm. l. 10, epist. 54.

Suet. in Aug. c. 100.

Dio, l. 51, t. 1, p. 655, ed. Reimar.

Liban. epist. 15, 451, 572.

Till. art. 27. 46, 50.

Hieron. epist. 2, t. 1, p. 8 ed. Vall.

Valent. 111, novel. 12.

Prud. in Symm. l. 1, v. 621.]

Depuis que la religion chrétienne était assise sur le trône, d’un côté les empereurs travaillaient à éteindre l’idolâtrie en usant des ménagements d’une sage politique; de l’autre, le zèle des peuples, souvent peu circonspect, s’efforçait d’en détruire les monuments. L’avarice, qui sait se cacher jusque sous le voile de la religion, s’attaquait surtout aux sépultures: ces monuments étaient fort ornés et répandus en grand nombre dans la campagne de Rome. Les particuliers en enlevaient les marbres et les colonnes; ils en détachaient les pierres, pour les faire servir à leurs bâtiments. Constant réprima cet abus par deux lois, qui imposaient aux contrevenants une amende considérable. Il voulut même qu’on recherchât tous ceux qui avaient commis ces excès depuis le consulat de Delmatius et de Xénophile, c’est-à-dire depuis seize ans. C’était le temps où l’exemple de Constantin, qui ruinait quantité de temples, avait enhardi les chrétiens à ces destructions. Constant ordonna la confiscation des édifices construits aux dépens de ces monuments: il n’excusa pas les magistrats qui en auraient enlevé des débris pour les employer aux ouvrages publics. Il défendit même de démolir les tombeaux, sous prétexte de les réparer, lorsqu’ils commençaient à dépérir, à moins qu’on n’en eût obtenu la permission du préfet de Rome et des pontifes païens, qu’il maintint dans la possession de ce droit. Comme l’abus continua malgré la défense, quelques années après, Constance maître de Rome renouvela ces lois par deux autres plus sévères, qui rappelaient la rigueur des anciennes punitions. Nous avons déja observé que Constant avait défendu les sacrifices: Constance proscrivit aussi le culte public des idoles; il ordonna de fermer les temples dans les villes et dans les campagnes; il menaça de mort et de confiscation de biens ceux qui auraient sacrifié; il étendit cette menace sur les gouverneurs des provinces, qui négligeraient de punir les réfractaires. Magnence, qui n’était chrétien que de nom, avait permis les sacrifices nocturnes; ils furent de nouveau prohibés. Dans la salle où le sénat romain s’assemblait, s’élevait un fameux autel de la Victoire. Il avait été placé par Auguste. La statue de la déesse, autrefois enlevée aux Tarentins, était décorée des ornements les plus précieux qu’Auguste eût rapportés de la conquête de l’Égypte. Les sénateurs prêtaient serment sur cet autel; on y offrait des sacrifices. Constant le fit transporter hors du sénat, et Symmaque aveuglé de superstition, dans une requête adressée à Valentinien second, et au grand Théodose, semble attribuer à cet attentat prétendu, la fin malheureuse de ce prince. Magnence rétablit l’autel, et n’en fut pas plus heureux. Enfin Constance le fit encore enlever avant que d’entrer dans Rome, où il vint en 357. Ce monument essuya plusieurs autres révolutions: l’idolâtrie s’y tint opiniâtrement attachée; elle le défendit avec chaleur jusqu’à son dernier soupir. En même temps qu’on déclarait une guerre ouverte au paganisme, on n’obligeait personne d’embrasser la religion chrétienne; les supplices ne furent point employés pour forcer la croyance, et les idolâtres ne pouvaient, avec raison, se plaindre d’être persécutés: les princes se contentèrent de faire usage du droit que la souveraineté leur donne sur l’exercice public de la religion dans leurs états. D’ailleurs les temples, quoique fermés, subsistèrent pour la plupart; on conserva aux pontifes païens leurs titres et leurs priviléges: les empereurs même suspendirent leurs coups; ils ne firent pas exécuter leurs lois à la rigueur, et fermèrent les yeux pour ne pas multiplier les châtiments. Les païens illustres par des qualités éminentes n’étaient point exclus des grandes charges; ils partageaient même la faveur des empereurs; et tandis que Céréalis, oncle maternel de Gallus et de la femme de Constance, chrétien zélé, brillait dans la préfecture de Rome et dans le consulat, Anatolius païen déclaré, mais homme d’un rare mérite, faisait successivement un grand rôle dans les deux cours. Constance confirma, il étendit même les immunités que son père avait accordées aux ecclésiastiques: il les exempta, eux et leurs esclaves, des impositions extraordinaires, et du logement des gens de guerre et des officiers du prince; mais ils restèrent chargés des contributions ordinaires. Il eut soin de mettre un frein à la cupidité, qui pour s’affranchir des fonctions municipales, se jetait dans la cléricature. L’église n’était pas encore assez opulente pour fournir à la subsistance de tous ses ministres; elle leur permettait quelque travail ou quelque commerce; elle présumait, et les lois des empereurs le supposent, que tout ce qu’ils acquéraient au-delà du nécessaire, était employé en aumônes: elle réprouva dans la suite cet usage, qui fut prohibé par une constitution de Valentinien III. Les ecclésiastiques qui gagnaient ainsi leur vie, furent exempts de l’impôt auquel les artisans et les marchands étaient assujettis. Les enfants des clercs furent aussi dispensés des fonctions municipales, lorsqu’ils étaient nés depuis l’engagement de leurs pères dans la cléricature. On admettait alors à la prêtrise et même à l’épiscopat des gens mariés, pourvu que leurs femmes n’eussent pas été convaincues d’adultère; mais il ne leur était pas permis de se marier, dès qu’ils avaient reçu la prêtrise: on ne le permettait même aux diacres que lorsque, dans leur ordination, ils avaient protesté qu’ils n’entendaient pas renoncer au mariage. Le consentement de l’évêque qui les ordonnait après cette protestation, tenait lieu de dispense et leur laissait la liberté de prendre femme; ce qui restait toujours permis aux ministres inférieurs, sans qu’ils fussent obligés de quitter leurs fonctions. Ces exemptions accordées à l’église s’étendaient jusque sur les clercs des moindres villages. La religion, dit Constance dans une de ses lois, fait notre joie et notre gloire; et nous savons que le ministère des autels est encore plus utile à la conservation de notre état, que les services et les travaux corporels: belle maxime, que ce prince n’a que trop souvent démentie en persécutant les plus saints évêques, et donnant sa confiance à des prélats remplis de malice et livrés à l’erreur. Nous avons une loi fameuse de Constance, par laquelle il soustrait les évêques à la juridiction séculière, et ordonne qu’ils ne soient jugés que par d’autres évêques. Mais cette loi, comme le remarque Godefroi, si elle était générale et perpétuelle, aurait été abrogée par d’autres constitutions de Valentinien premier, de Gratien, d’Honorius, de Théodose le jeune, et par la décision même du concile de Constantinople. Toutes ces autorités décident que les causes qui concernent la religion ressortissent au tribunal ecclésiastique; mais que les causes civiles et criminelles des évêques sont du ressort des juges séculiers. De plus il paraît presque évident par la date et par les termes de cette loi, que ce n’était qu’une ordonnance passagère, surprise à Constance par les évêques ariens, pour opprimer les prélats catholiques dans le concile de Milan, ou pour rendre inutiles leur justes réclamations contre ce concile, et leur fermer l’accès des tribunaux séculiers, auxquels ils avaient recours.

[Note latérale: XLVI. Lois concernant l’ordre civil.

Cod. Th. lib. 2, tit. 1, leg. 1.

Lib. 8, tit. 5, leg. 5; t. 10, leg. 2; t. 13, leg. 1, 2, 4.

Lib. 9, tit. 21, leg. 5, 6; tit. 24, leg. 2; tit. 25, leg. 1; tit. 40, leg. 4.

Lib. 10, tit. 1, leg. 6, 7.

Lib. 11, t. 7. leg. 6, tit. 16, leg. 6, 7, 8.

Lib. 12, t. 2, leg. 1.

Lib. 13, tit. 4, leg. 3.

Lib. 15. t. 1, leg. 7, tit. 8, leg. 1.

Cod. Just. Lib. 6, tit. 22, leg. 5.

Lib. 12, tit. 1, leg. 4.

Amm. l. 21, c. 16.

Hilar. in fragm.

Suet. Tib. c. 75.]

Constance réprima les concussions des officiers publics, et l’avarice des avocats: il chargea les magistrats de veiller sur ces abus. Les receveurs et les agents du prince se prévalaient de l’autorité que leur donnait leur ministère, pour se dispenser de payer leur part des contributions, et ces immunités usurpées tournaient à la charge des provinces. L’empereur ordonna qu’ils seraient forcés au paiement. Ces mêmes officiers, coupables de toutes sortes d’injustices et de violences, évitaient souvent la punition, prétendant avoir leurs causes commises devant leurs propres supérieurs; Constance leur ferma cette source d’impunité, en les assujettissant aux juges ordinaires. Les proconsuls et les vicaires des préfets, sous prétexte des besoins publics, s’attribuaient le droit d’imposer aux provinces des taxes au-delà du tarif arrêté par le prince: Constance crut qu’en ôtant aux subalternes tout l’arbitraire, il n’en restait nécessairement encore que trop entre les mains du souverain: il réprima cette usurpation, et ne laissa le pouvoir dont il s’agit qu’aux préfets du prétoire, et même avec réserve. Si les besoins étaient imprévus, et ne souffraient aucun délai, le préfet pouvait imposer de nouvelles taxes, à condition de les faire confirmer par le prince avant que d’en exiger le paiement; mais si les besoins étaient de nature à être prévus, il devait en instruire le prince avant la répartition annuelle, et lui laisser le soin d’augmenter l’imposition selon l’exigence des cas. Ammien Marcellin reproche à Constance d’avoir ruiné les postes de l’empire par les fréquents voyages des évêques, qu’il obligeait sans cesse de se transporter d’une ville à l’autre pour tenir des conciles, leur fournissant les chevaux et les voitures publiques qui ne devaient être employées qu’au service de l’état. Saint Hilaire fait la même plainte. Ce prince s’aperçut lui-même de cet inconvénient; il voulut y remédier par plusieurs lois, dans lesquelles il restreint l’usage de la course publique, et descend dans un grand détail jusqu’à régler le poids dont il serait permis de charger les diverses voitures. Mais son humeur inquiète en matière de religion ne cessa point de fatiguer les évêques, et les postes se ruinèrent de plus en plus. Constantin avait préféré l’avantage des particuliers aux droits du trésor, dont les prétentions, dit Pline le jeune, ne sont jamais condamnées que sous les bons princes. Constance ne parut pas si désintéressé: il favorisa les poursuites en matière fiscale. Attentif à maintenir les priviléges des sénateurs, il les exempta des contributions qu’on levait dans les provinces pour la construction des ouvrages publics: il voulut que leurs fermiers fussent exempts des services extraordinaires et des fonctions, qu’on appelait sordides, auxquelles le peuple était assujetti. Il accorda aux habitants de Constantinople les mêmes exemptions qu’aux officiers du palais. Occupé ainsi que son père de tout ce qui pouvait contribuer à l’embellissement et à la commodité de la nouvelle capitale, et de plusieurs autres lieux de l’empire, il confirma les priviléges que Constantin avait accordés aux mécaniciens, aux géomètres, aux architectes, à ceux qui travaillaient à la conduite des eaux; et il encouragea ces arts par ses bienfaits. Les villes avaient des revenus destinés à fournir aux dépenses nécessaires; les décurions ou sénateurs municipaux en avaient l’administration; ils en rendaient compte au gouverneur de la province: ces revenus étaient quelquefois prodigués en pensions qui les épuisaient. Constance voulut être instruit des motifs de ces libéralités, et défendit de donner des pensions sans son agrément: il croyait tout le corps de l’empire intéressé à en maintenir les membres dans un état de force et d’opulence, par une prudente économie. Il ne négligea pas ce qui regardait les mœurs et la discipline: il confirma le droit déja accordé aux pères de révoquer les donations faites à leurs enfants, lorsque ceux-ci se rendaient coupables d’ingratitude, et il donna le même droit aux mères qui étaient citoyennes romaines, pourvu qu’elles vécussent avec décence, et qu’elles n’eussent pas contracté un second mariage. Les païens, pour insulter au christianisme, vendaient leurs esclaves chrétiennes aux courtiers de débauche; elles étaient souvent rachetées par d’autres païens qui les faisaient passer de la prostitution au concubinage, et ces malheureuses victimes restaient ainsi toute leur vie la proie du libertinage et du crime. Constance ne permit qu’aux chrétiens de les racheter: la plupart des chrétiens de ce temps-là méritaient encore que leur maison fût regardée comme un asile d’honnêteté et de pudeur. La sévérité des peines établies pour bannir les crimes produit quelquefois un effet contraire; elle leur procure l’impunité: plus le supplice est rigoureux, plus les juges évitent de trouver des coupables. La loi de Constantin contre le rapt était effrayante; Constant en modéra la rigueur: il ordonna que les criminels auraient la tête tranchée, et laissa subsister la peine du feu déja imposée aux esclaves complices. Par une loi de Constance, l’enlèvement des veuves qui avaient renoncé à un second mariage fut puni comme celui des filles qui avaient consacré à Dieu leur virginité; le consentement même qui suivait le rapt n’exemptait pas du supplice. Le même empereur augmenta cependant en quelques occasions la sévérité des lois pénales établies par son père: il condamna au feu les faux monnayeurs. Un sénatusconsulte, fait sous l’empire de Tibère, prescrivait un intervalle de dix jours entre le prononcé d’une sentence de mort et l’exécution: Constance ordonna que ceux qui étaient manifestement convaincus d’homicide et d’autres crimes atroces fussent punis sans délai, afin qu’ils n’eussent pas le temps de solliciter leur grace auprès du prince, et d’échapper peut-être par leurs intrigues aux rigueurs de la justice. Il donna aux eunuques le droit de tester; ne croyant pas sans doute qu’ils fussent incapables de disposer de leurs biens, puisqu’il s’en laissait gouverner lui-même.

[Note latérale: XLVII. Lois militaires.

Cod. Th. lib. 2, tit. 1, leg. 1.

Lib. 5, tit. 4, leg. 1.

Lib. 7, tit. 1, leg. 2, 4; tit. 9, leg. 1, 2; tit. 13, leg. 1; tit. 20, l. 6, 7; tit. 22, leg. 6 ff. l. 28, tit. 3, leg. 6 ff. 7, et l. 38, tit. 13, leg. 2.]

Après la défaite et la mort de Constantin le jeune, les soldats de son frère, répandus en Italie et répartis dans les bourgs et les villages, vivaient à discrétion chez les habitants. Ils s’étaient arrogé des droits imaginaires; et non contents des fournitures établies par les réglements, ils exigeaient par force de leurs hôtes tout ce que l’avidité militaire s’avisait de désirer. Constant arrêta ces extorsions. Constance fut obligé de réprimer la même licence dans ses expéditions contre les Perses, en imposant des peines sévères aux officiers et aux soldats. Mais les empereurs permirent les libéralités volontaires; l’abus continua: le soldat ne manquait pas de moyens pour faire vouloir à des gens sans défense ce qu’il voulait lui-même. Il fallut dans la suite qu’Honorius et Théodose le jeune, afin d’affranchir de toute contrainte les habitants des provinces, leur ôtassent la liberté de s’appauvrir; ils défendirent de donner, sur les mêmes peines qu’ils défendaient d’exiger. La forme des levées de soldats était fort différente de ce qu’elle avait été du temps de la république: les particuliers étaient obligés d’en fournir un certain nombre à proportion de leurs facultés; on envoyait des officiers dans les provinces pour faire ces levées, et pour examiner l’extraction, l’âge, la taille de ceux qu’on présentait pour la milice. L’âge militaire était alors dix-neuf ans; la taille variait à la volonté des princes, et selon les différents pays: la plus basse était de cinq pieds, la plus haute de six. On exigeait pour l’ordinaire au-dessus de cinq pieds, tantôt six, tantôt sept, tantôt dix pouces. Mais il faut observer que le pied romain était à peu près d’un douzième plus petit que le nôtre. Pour ce qui regarde l’extraction, il fallait qu’ils fussent de condition libre, et qu’ils ne fussent pas attachés à l’ordre municipal. La qualité de décurion exemptait et excluait du service; d’où il arrivait que ceux qui voulaient éviter les travaux de la guerre se faisaient inscrire par faveur sur le rôle des décurions, et que d’autres, pour éviter les fonctions onéreuses de décurion, s’enrôlaient pour la guerre. Les décurions favorisaient le premier abus; le second était appuyé par les commandants des troupes. Constance tâcha de remédier à tous les deux, en prescrivant un examen plus scrupuleux et plus authentique. Hadrien avait ordonné que les biens d’un soldat mort sans testament et sans héritiers légitimes tournassent au profit de sa légion, pourvu qu’il n’eût pas été exécuté pour crime; car en ce cas ils étaient dévolus au fisc. Constance renouvela cette loi, et l’appliqua en particulier aux corps de cavalerie: distinction qui semble avoir échappé à Hadrien, quoique dès le temps de ce prince la cavalerie ne fît plus partie des légions. Constant condamna à une grosse amende les officiers qui donneraient des congés avant le terme de la vétérance, si ce n’était pour cause d’infirmité. Constance prit de sages mesures pour retenir au service les fils des vétérans. La guerre contre Magnence étant terminée, on congédia un grand nombre de vétérans; plusieurs d’entre eux se livrèrent au brigandage; il s’y joignit des déserteurs. Pour remédier à ce désordre, Constance confirma d’abord les priviléges de la vétérance en faveur de ceux qui feraient preuve d’avoir servi le temps prescrit; et par une seconde loi il leur enjoignit de s’adonner au labourage ou à quelque commerce légitime, sur peine d’être poursuivis comme perturbateurs du repos public. Les soldats refusaient de reconnaître les juridictions civiles; l’empereur leur retrancha cette prétention, source de mille abus: cependant, en matière criminelle, il leur laissa le droit de n’être jugés que par les tribunaux militaires.

 

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.

 

LIVRE VIII.

I. Constance épouse Eusébia. II. Il poursuit les partisans de Magnence. III. Paul le délateur. IV. Séditions à Rome. V. Révolte des Juifs. VI. Incursions des Isauriens. VII. Entreprise des Perses sur l’Osrhoëne. VIII. Course des Sarrasins. IX. Mauvaise conduite de Gallus. X. Méchanceté de Constantine. XI. Espions de Gallus. XII. Talassius tâche en vain de le contenir. XIII. Portrait avantageux que quelques auteurs font de Gallus. XIV. Histoire d’Aëtius. XV. Guerre contre les Allemans. XVI. Les Allemans demandent la paix. XVII. Harangue de Constance à ses soldats. XVIII. Cruautés de Gallus. XIX. Mort de Théophile. XX. Massacre de Domitien et de Montius. XXI. Poursuite des prétendus conjurés. XXII. Ursicin obligé de présider à leur jugement. XXIII. Ils sont condamnés à mort. XXIV. Perte de Gallus résolue. XXV. Mort de Constantine. XXVI. Gallus se détermine à partir. XXVII. Il est arrêté à Pettau. XXVIII. Mort de Gallus. XXIX. Joie de la cour. XXX. Délateurs. XXXI. Péril d’Ursicin. XXXII. Et de Julien. XXXIII. Poursuite des partisans de Gallus. XXXIV. Punition des habitants d’Antioche. XXXV. Festin malheureux d’Africanus. XXXVI. Guerre contre les Allemans. XXXVII. Complot contre Silvanus. XXXVIII. Découverte de l’imposture. XXXIX. Jugement des coupables. XL. Révolte de Silvanus. XLI. Ursicin est envoyé contre Silvanus. XLII. Déguisement d’Ursicin. XLIII. Mort de Silvanus. XLIV. Joie de Constance. XLV. Punition des amis de Silvanus. XLVI. Intrépidité de Léontius, préfet de Rome. XLVII. Constance jette les yeux sur Julien pour le faire César. XLVIII. Études de Julien. XLIX. Il se livre à la magie et à l’idolâtrie. L. État de Julien après la mort de Gallus. LI. Julien à Athènes. LII. Il est rappelé à Milan. LIII. Il paraît à la cour. LIV. Il est nommé César. LV. Captivité de Julien dans le palais. LVI. Il part pour la Gaule. LVII. Nouvelles cabales des Ariens. LVIII. Exil et mort de Paul de C. P. LIX. Concile d’Arles. LX. Fourberie des Ariens. LXI. Concile de Milan. LXII. Exil des évêques catholiques. LXIII. Liberté des évêques contre Constance. LXIV. Exil de Libérius.

 

[Note latérale: AN 353.]

[Note latérale: I. Constance épouse Eusébia.

Jul. ad Ath. p. 273; et or. 3, p. 102-130 passim.

Amm. l. 16, c. 10; l. 17, c. 7; l. 21, c. 6.

Ath. ad monach. hist. Arian. c. 6, t. 1, p. 347.

Zos. l. 3. c. 1 et 2.

Vict. epit. p. 227 et 228.

Suid. in Λεόντιος.]

Pendant que Magnence, retiré dans les Alpes, était livré aux noirs accès d’une farouche mélancolie, Constance, qui depuis quelques années avait perdu sa première femme, ajoutait à la joie de sa victoire celle d’un second mariage. Il épousa Eusébia qu’il envoya chercher à Thessalonique, où elle était née. Toute la magnificence impériale éclata dans ce voyage. Eusébia était fille d’un consulaire, dont on ignore le nom: on sait seulement qu’il fut le premier de sa famille honoré du consulat. La mère d’Eusébia, devenue veuve à la fleur de son âge, s’était étudiée à lui donner une éducation brillante: cette jeune fille avait reçu de la nature toutes les grâces de la beauté; elle y joignit les avantages que procure le savoir, quand il cherche à nourrir l’esprit, plutôt qu’à se répandre. Elle était insinuante, adroite, persuasive; qualités dangereuses dans la femme d’un souverain, lorsqu’elles ne se rencontrent pas avec les vertus que Julien attribue à Eusébia. Ce prince qui lui fut redevable de sa fortune, et peut-être de la vie, a composé son panégyrique. Il y relève la pureté de ses mœurs, sa tendresse pour son mari, sa droiture, son humeur bienfaisante et généreuse. Il lui fait même un mérite de ce qui pourrait également fonder un reproche; il dit qu’elle employait tout le crédit qu’elle avait sur son mari à obtenir la grace des coupables; et que dès qu’elle se vit à la source des faveurs, elle les versa abondamment sur ses parents et sur les amis de sa famille. Mais la noire jalousie qui la porta dans la suite aux plus affreux excès contre Hélène, femme de Julien lui-même, dément une grande partie de ces éloges. Un auteur plus impartial l’accuse d’avoir pris trop d’empire sur son mari, et d’avoir fait tort à la réputation de Constance par les intrigues des femmes qui la servaient, et qui entrèrent aussi-bien qu’elle trop avant dans les affaires du gouvernement. Elle conserva cet ascendant tant qu’elle vécut; et Constance, pour lui faire honneur, forma un nouveau département, qu’il nomma Pietas: ce mot exprime en latin ce que signifie en grec le nom d’Eusébia. Ce diocèse comprenait la Bithynie; il n’en est plus parlé depuis la mort de Constance. Eusèbe et Hypatius, tous deux frères d’Eusébia, furent consuls en 359. On ne peut s’empêcher de croire qu’elle s’entendait parfaitement avec son mari pour favoriser l’arianisme; et saint Athanase dit que les Ariens trouvaient un puissant appui dans les femmes de la cour. Cette princesse était fière, et sa fierté fut un jour rudement heurtée par celle de Léontius, Arien, évêque de Tripoli en Lydie. Les Ariens étaient assemblés en concile, et les évêques s’empressaient de rendre à l’impératrice une espèce d’adoration qu’elle recevait avec hauteur. Léontius se dispensa seul de ces hommages, et n’alla point au palais. La princesse, piquée d’un mépris si marqué, lui en fait faire des reproches; elle offre de lui bâtir une grande église, et de le combler de présents s’il vient lui rendre visite: Dites à l’impératrice, répondit Léontius, qu’en exécutant ce qu’il lui plaît de promettre, elle ne ferait rien pour moi; tous ces bienfaits tourneraient à l’avantage de son ame. Si elle veut une visite de ma part, qu’elle la reçoive avec les égards qu’elle doit aux évêques. Quand j’entrerai, qu’elle se lève aussitôt de son siége; qu’elle vienne au-devant de moi, et qu’elle s’incline profondément pour recevoir ma bénédiction. Je m’asseyerai ensuite, et elle se tiendra debout dans une contenance modeste, jusqu’à ce que je lui fasse signe de s’asseoir. A ces conditions j’irai la voir; autrement, elle n’est ni assez puissante ni assez riche pour m’engager à trahir la majesté du caractère épiscopal. Un cérémonial si nouveau, et prescrit avec tant d’arrogance, révolta l’impératrice: elle se répand en menaces, et, pour les effectuer, elle court à son mari; elle se plaint amèrement de l’insolence du prélat, elle exige une prompte vengeance. Constance craignait encore plus les évêques qu’il ne craignait sa femme: loin de la satisfaire, il fit de grands éloges de Léontius, qui en méritait aussi peu que la princesse. L’empereur se ressentit lui-même dans la suite de cette dureté, qu’il appelait une liberté apostolique. Un jour qu’il était assis entre plusieurs évêques, et qu’il proposait quelques réglements ecclésiastiques, dont il ne se mêlait que trop, tandis que les autres prélats applaudissaient à l’envi à toutes ses paroles, Léontius gardait un profond silence. Constance, avide de louanges, lui en demanda la cause. Je m’étonne, dit brusquement Léontius, que chargé des affaires de la guerre et du gouvernement civil, vous vous ingériez de régler la conduite des prélats sur des objets qui sont uniquement de leur compétence. Il n’en fallut pas davantage pour intimider Constance; il n’osa plus faire de leçons aux évêques ariens, et se contenta de persécuter les prélats catholiques.

[Note latérale: II. Il poursuit les partisans de Magnence.

Amm. l. 14, c. 5.

Zos. l. 2, c. 55.

[Liban. or. 10. t. 2, p. 285 et 286, ed. Morel.]

Themist. or. 6, p. 80.]

L’empereur ne resta que peu de jours à Lyon. Il alla passer l’hiver dans la ville d’Arles, où il s’arrêta jusqu’au printemps de l’année suivante[14]. Il y donna le 10 octobre des jeux magnifiques sur le théâtre et dans le cirque. C’était la fin de la trentième année depuis qu’il avait été créé César. Il se voyait enfin paisible possesseur de tout l’empire. La prospérité porta dans cette ame faible tout ce qu’elle a de poison. Il devint superbe, vindicatif, sanguinaire. Il oublia qu’il avait pardonné à ses ennemis. La première victime qu’il sacrifia à son ressentiment, fut le comte Gérontius; ce comte fut condamné à un exil perpétuel, après avoir essuyé les plus cruelles tortures. Le seul caprice retenait quelquefois la vengeance de Constance: il fit grace à Titianus le plus coupable de tous; et cette clémence bizarre a fondé les éloges de ses adulateurs; mais il fit périr des innocents, et c’est ce que l’histoire ne lui pardonnera jamais. Bientôt les délateurs se mirent en mouvement. C’était être convaincu, que d’être accusé. Livré aux soupçons, Constance ne voyait qu’attentats contre sa personne. On chargeait de fers, on traînait dans les prisons des personnages distingués par les dignités civiles et militaires, ou par leur noblesse; et sur des accusations sans preuves, ou même sur des bruits incertains sans accusateur, on confisquait leurs biens, on les reléguait dans des îles désertes, on les condamnait à mort. Ces défiances étaient nourries par les flatteurs de cour, qui se faisaient un mérite d’exagérer les moindres fautes, et d’envenimer les actions les plus indifférentes. Ils reprochaient sans cesse à l’empereur son excessive indulgence, ils feignaient de trembler pour sa vie; et leurs larmes perfides et meurtrières, en amollissant le cœur du prince en leur faveur, le rendaient dur et inflexible pour tous les autres. C’était la coutume de présenter à l’empereur les sentences de condamnation, et les princes les plus inexorables les avaient quelquefois révoquées: jamais Constance n’usa de cette modération à l’égard des partisans de Magnence vrais ou supposés; Eusébia n’osa jamais demander grace pour aucun d’eux; et cette implacable sévérité, que l’âge adoucit ordinairement, croissait en lui de jour en jour.

[Note 14: Voyez la note ajoutée, liv. VI, § 44.—S.-M.]

[Note latérale: III. Paul le délateur.

Amm. l. 14, c. 5.

Liban. or. 9, t. 2, p. 214.]

Le plus méchant, et par-là le plus accrédité de tous les délateurs était Paul, secrétaire du prince. On le surnommait [_Catena_ ou] la Chaîne, à cause de sa pernicieuse adresse à lier ensemble les accusations, et à les faire naître l’une de l’autre. Il était eunuque, né en Espagne, fort habile à découvrir et même à supposer des criminels. Il parcourait les provinces, semant l’effroi et lançant de toutes parts les traits de la calomnie. Souvent les accusés ne survivaient pas à l’information; ils expiraient dans la question même sous les coups de lanières armées de balles de plomb. Par cette apparence de zèle il s’était attiré la confiance du prince et les malédictions de tout l’empire. Envoyé dans la Grande-Bretagne pour y rechercher quelques officiers, qui avaient trempé dans la conspiration de Magnence, il ne se borna pas à l’exécution de ses ordres. C’était une bête féroce qui se lançait sur toutes les familles, sans distinction de l’innocent et du coupable. On ne voyait que fers et que supplices; tout retentissait de gémissements. Martin qui gouvernait cette province, comme vicaire du préfet des Gaules, en fut attendri. Après avoir inutilement supplié plusieurs fois cet impitoyable commissaire, d’épargner au moins ceux qui étaient irréprochables, il le menaça d’aller porter ses plaintes à l’empereur. Pour se délivrer d’un témoin si importun, Paul l’attaqua lui-même; il entreprit de le faire charger de chaînes et conduire à la cour avec plusieurs autres officiers. Martin voyant sa perte assurée, s’il ne prévenait ce scélérat, se jette sur lui l’épée à la main; mais ayant manqué son coup, il tourne son épée contre lui-même et se la plonge dans le sein. La province le pleura; mais Paul couvert de sang et triomphant du succès de ses crimes retourne à la cour, traînant après lui les malheureuses victimes de ses calomnies: elles n’y trouvèrent que des tortures, et un maître sourd aux cris de l’innocence. Plusieurs furent proscrits, d’autres exilés, quelques-uns mis à mort.

[Note latérale: IV. Séditions à Rome.

Amm. l. 14, c. 6.

Liban. or. 10, t. 2, p. 285 et 286.

Symm. l. 9, epist. 121 et passim.

Grut. ins. p. 38, nº 6; p. 284, nº 8; p. 438, nº 1.]

Des maux si funestes n’excitaient que des murmures secrets; mais la disette du vin souleva la populace de Rome. Memmius Vitrasius Orfitus était préfet de cette ville, après avoir été proconsul d’Afrique. C’était un homme d’esprit et de naissance, instruit dans les affaires, mais très-peu dans les lettres; et cette ignorance qui porte la grossièreté jusque dans la plus haute fortune, fut sans doute le principe de l’arrogance qu’on lui reproche. Il était païen; il fit bâtir ou plutôt réparer un temple d’Apollon. Sa fille fut mariée au fameux Symmaque, le zélé défenseur du paganisme. On le voit deux fois revêtu de la préfecture de Rome. Il entra dans cette charge pour la première fois cette année, le 6 décembre. Le vin ayant manqué, le peuple de Rome alors aussi frivole et aussi dissolu que ses ancêtres avaient été sobres et sérieux, excita plusieurs émeutes fort vives et fort tumultueuses. Nous apprenons cependant par les inscriptions, que ce même peuple, sans doute après une meilleure vendange, fit ériger de concert avec le sénat une statue au même Orfitus. Pendant ce temps-là les Barbares continuaient de piller les Gaules; et les soldats qui avaient servi sous Magnence, s’étant débandés après sa défaite, infestaient tous les chemins.

[Note latérale: V. Révolte des Juifs.

Spon. misc. p. 202.

Hier. chron. Aur. Vict. de Gæs. p. 180.

Socr. l. 2, c. 33.

Soz. l. 4, c. 7.

Theoph. p. 33.

[Cedr. t. 1, p. 299.]]

Les Juifs y commirent aussi quelques désordres. Ils poignardèrent sur les bords de la Durance[15] un officier, qui après avoir gouverné l’Egypte venait en Gaule par ordre de l’empereur. C’était peut-être une étincelle de l’incendie qui s’était peu auparavant allumé dans la Palestine. Les Juifs de Diocésarée, ayant pris les armes, massacrèrent la garnison pendant la nuit; se donnèrent pour roi un nommé Patricius, firent des courses dans les contrées voisines, et égorgèrent un grand nombre de Samaritains et d’autres habitants du pays. Gallus qui était à Antioche envoya des troupes pour réduire ces furieux. Ils furent passés au fil de l’épée; on n’épargna pas même l’âge le plus tendre. On détruisit par les flammes Diocésarée, Tibériade, Diospolis et quelques villes moins considérables.

[Note 15: Dans un endroit nommé Vicus C. Petronii, actuellement Peyrvis. C’est un village du département des Basses-Alpes, sur la droite de la Durance. On y a trouvé l’épitaphe de cet officier.—S.-M.]

[Note latérale: VΙ. Courses des Isauriens.

Amm. l. 14, c. 2.]

Plusieurs autres provinces de l’Asie éprouvaient de grands ravages de la part des Isauriens, des Perses et des Sarrasins. Les Isauriens, peuple de brigands, défendus par les rochers du mont Taurus contre la puissance romaine dont ils étaient environnés, vaincus autrefois mais sans être domptés par P. Servilius qui prit le titre d’Isaurique, avaient enfin cédé à la valeur de l’empereur Probus: il les avait chassés de leurs retraites. Rappelés ensuite par la liberté, qui s’était conservé ces affreux asyles dans le centre de l’empire, ils sortaient de temps en temps de leurs forts comme des bêtes féroces, venaient à l’improviste piller les plaines voisines, et se retiraient chargés de butin, avant qu’on eût le temps de les poursuivre. Leur audace s’était accrue par l’impunité. Ils étaient encore animés par un sentiment de vengeance: quelques-uns de leurs camarades, pris dans une course, avaient été inhumainement livrés aux bêtes dans l’amphithéâtre d’Iconium. S’étant donc réunis, ils descendent comme une nuée, et se répandent vers les contrées maritimes. Là, cachés tout le jour dans des chemins creux et dans des vallons, ils s’approchaient pendant la nuit des bords de la mer, épiant les vaisseaux qui venaient mouiller au rivage. Dès qu’ils croyaient les navigateurs endormis, se glissant le long des cables, et se rendant maîtres des chaloupes, ils sautaient dans les vaisseaux, égorgeaient tous ceux qui s’y trouvaient, et emportaient les marchandises. Lorsque le bruit de ces brigandages se fut répandu, les marchands rangeaient les côtes de Cypre, pour éviter ces embuscades funestes. Les Isauriens, privés de leur proie, se jettent sur la Lycaonie, et se rendant maîtres des passages, ils pillent le pays et détroussent les voyageurs. En vain les soldats romains, cantonnés dans les villes et dans les forts d’alentour, se rassemblent pour leur donner la chasse: les Barbares accoutumés à courir dans les lieux les plus escarpés, comme dans des plaines, échappaient à la poursuite; et si les Romains s’obstinaient à gravir sur leurs rochers, on les accablait de traits et de pierres; ceux qui parvenaient au sommet, ne pouvaient s’y former, ni même assurer leurs pas; et les ennemis voltigeant autour d’eux les choisissaient à leur gré, et en faisaient un grand carnage. On prit le parti de ne les plus poursuivre sur les hauteurs, mais de les surprendre dans le plat pays. Cette conduite réussit; on leur dressait partout des embuscades, où ils laissaient toujours grand nombre des leurs. Rebutés de tant de pertes, ils quittent la Lycaonie, et par des sentiers détournés ils prennent la route de la Pamphylie, dont le terrain était plus montueux et plus favorable à leur façon de faire la guerre. Cette province fertile et peuplée, n’avait depuis long-temps éprouvé aucun ravage. Cependant comme on y craignait toujours les incursions de ces Barbares, elle était garnie de troupes romaines. Les Isauriens traversant les montagnes à la hâte, pour prévenir le bruit de leur marche, arrivent pendant la nuit au bord du Mélas, fleuve resserré dans un lit étroit, et par cette raison très-profond et très-rapide. Ils s’attendaient à le passer sans obstacle, et à piller impunément les campagnes. Au point du jour, pendant qu’ils rassemblaient des barques de pêcheurs et qu’ils préparaient des radeaux, ils sont étonnés de voir accourir en diligence les troupes qui étaient en quartier d’hiver à Sidé, ville considérable dans le voisinage. Elles se postent sur la rive opposée; et à couvert d’une haie de boucliers elles percent de traits et tuent à coup de lances ceux qui se hasardaient à passer le fleuve. Les Barbares après plusieurs tentatives inutiles, tournent du côté de Laranda. Ils attaquent les bourgs des environs; la contrée était riche; mais la rencontre d’un corps de cavalerie les oblige à quitter la plaine. Pour augmenter leurs forces, ils font venir de leur pays ce qu’ils y avaient laissé de jeunesse. Comme ils manquaient de vivres, ils essayèrent de se rendre maîtres du château de Palée, garni d’une forte muraille, près de la mer. C’était le magasin des troupes de ces contrées. Ils l’attaquent pendant trois jours et trois nuits sans succès. Enfin, animés par la faim et par le désespoir, ils forment une entreprise qui semblait au-dessus de leurs forces; c’était de s’emparer de Séleucie capitale de l’Isaurie. Le comte Castricius y commandait trois légions; on donnait alors ce nom à des corps de mille ou douze cents hommes. A l’approche des Barbares les troupes sortent de la ville, passent le pont du Calycadnus qui en baignait les murs, et se rangent en bataille. Elles avaient ordre de tenir ferme, mais de ne point attaquer: le comte ne voulait rien risquer contre des désespérés, supérieurs en nombre. A la vue de ces troupes les brigands font halte; ils s’avancent ensuite à petits pas, d’un air menaçant. Les Romains, frappant leurs boucliers avec leurs épées, allaient engager le combat, lorsque leurs chefs fidèles, aux ordres du comte, firent sonner la retraite. On rentre dans la ville, on ferme les portes, on garnit de soldats les murs et les remparts; on y amasse quantité de pierres et de traits, pour en accabler ceux qui oseraient approcher. Les Isauriens sans se hasarder tiennent la ville bloquée, et enlevant les convois qui venaient par le fleuve, ils s’entretiennent dans l’abondance, tandis que les assiégés après avoir consommé presque tous leurs vivres, commençaient à craindre les horreurs de la famine. Gallus, averti du péril où se trouvait la ville, envoya ordre à Nébridius, comte d’Orient, de la secourir. Ce comte, ayant rassemblé tout ce qu’il put de troupes, y marcha en diligence; les Isauriens n’osèrent l’attendre, et s’étant débandés, ils regagnèrent leurs montagnes.

[Note latérale: VII. Entreprise des Perses sur l’Osrhoène.

Amm. l. 14, c. 3.]

Sapor était engagé dans une guerre difficile contre des nations barbares, qui ne cherchant que le pillage, l’attaquaient lui-même, quand elles ne le servaient pas contre les Romains. Nohodarès, un de ses généraux, chargé d’inquiéter la Mésopotamie, cherchait l’occasion d’y faire quelque entreprise. Mais comme cette province, exposée aux insultes des Perses, était en état de défense, il tourna sur la gauche et vint camper sur la frontière de l’Osrhoène. Il méditait un dessein dont le succès lui aurait ouvert tout le pays. Batné[16] était une ville de l’Osrhoène[17] bâtie par les Macédoniens à peu de distance de l’Euphrate. Il s’y tenait tous les ans vers le commencement de septembre une foire célèbre, où l’on venait de toutes parts, même des Indes et du pays des Perses[18], vendre et acheter des marchandises. Le général, ayant mesuré sa marche pour surprendre la ville dans ce temps-là, s’avançait par des plaines désertes le long du fleuve Aboras[19], lorsque quelques soldats échappés de son armée, pour éviter une punition qu’ils méritaient, vinrent donner l’alarme aux postes des Romains qui étaient le plus à portée de secourir la ville, et firent échouer l’entreprise.

[Note 16: Ce nom est commun à plusieurs localités de la Syrie septentrionale et de la Mésopotamie. Il signifie en arabe et en syriaque une vallée arrosée et propre à la culture. Il désigne ici la ville appelée par les modernes Seroudj, à une petite distance a l’ouest d’Édesse, entre cette ville et l’Euphrate.—S.-M.]

[Note 17: Ou plutôt dans l’Anthémusiade; c’est au moins ce que dit Ammien Marcellin; et l’Anthémusiade tirait son nom d’une ville qui avait reçu des Macédoniens le nom d’Anthemusias. Elle était limitrophe de l’Osrhoène, dans laquelle elle fut ensuite comprise. Elle était entre cette province et l’Euphrate. Du temps de Trajan elle était gouvernée par un prince particulier. Voyez Dion-Cassius, l. 68, § 21, t. II, p. 1137, ed. Reimar.—S.-M.]

[Note 18: Les Chinois eux-mêmes venaient commercer dans ce lieu. Car c’est eux qu’Ammien Marcellin désigne sous le nom de Sères. Ad commercenda quæ Indi mittunt et Seres. Voyez ce que j’ai dit au sujet des relations des Chinois avec les Romains, dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie, t. 2, p. 30 et suivantes.—S.-M.]

[Note 19: Ce fleuve, nommé par les Arabes Khabour, traverse la Mésopotamie et se jette dans l’Euphrate.—S.-M.]

[Note latérale: VIII. Courses des Sarrasins.

Amm. l. 14, c. 4.

Ptol. Geog. l. 6, c. 7.

Cellar. l. 3, c. 14, p. 586.]

Du côté de l’Arabie les Sarrasins, que les Romains n’auraient voulu avoir ni pour amis à cause de leur perfidie, ni pour ennemis à cause de leur valeur, fondaient comme des oiseaux de proie sur toutes les contrées voisines. Leur promptitude à se montrer et à disparaître rendait également la précaution impossible et la poursuite inutile. Cette nation, depuis si fameuse, et dont les Romains n’avaient appris le nom que du temps de Marc-Aurèle, avait d’abord habité un canton de l’Arabie Heureuse. Ensuite devenue très-puissante, elle donna son nom à tous les Arabes qu’on appelait Nomades ou Scénites, parce qu’ils étaient errants, et qu’ils n’avaient pour demeures que des tentes[20]. Ils s’étendaient alors le long du golfe, tant du côté de l’Egypte que du côté de l’Arabie, jusqu’à l’Euphrate près de l’ancienne Babylone; et les diverses hordes d’Arabes, répandues depuis long-temps dans la Mésopotamie, s’étaient liguées avec eux. Les Sarrasins ne savaient ni conduire la charrue ni cultiver les arbres. Tous guerriers, courant sans cesse, nuds jusqu’à la ceinture, sans lois comme sans demeure fixe, ils ne vivaient que de leur chasse, d’herbages, et du lait de leurs troupeaux. La plupart ignoraient jusqu’à l’usage du pain et du vin. Ils montaient des chevaux fort vîtes ou des dromadaires. Les deux sexes étaient fort adonnés à l’amour: leur mariage n’était qu’un engagement passager pour le nombre d’années dont les deux époux convenaient. La femme apportait pour dot une lance et une tente: après le terme expiré elle était la maîtresse de s’engager ailleurs. Toujours en course avec son mari, ses enfants devenaient errants dès qu’ils étaient nés.

[Note 20: Σχηνὴ, en grec signifie tente.—S.-M.]

[Note latérale: IX. Mauvaise conduite de Gallus.

[Julian. ad Athen. p. 271 et misop. p. 340.]

Amm. l. 14, c. 7.

Liban. vit. t. 2, p. 34.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Eutr. l. 10.

Zon. l. 13, t. 2, p. 18.]

Les alarmes que donnaient ces Barbares passaient avec eux, et ne s’étendaient qu’à quelques contrées. Mais un mal perpétuel, attaché, pour ainsi dire, aux entrailles, et qui se faisait sentir à tous les membres, c’était le prince même qui gouvernait cette partie de l’empire. Gallus, ayant rapidement passé d’un état d’oppression à la dignité de César, devint tyran dès qu’il ne fut plus captif. Ebloui de la splendeur de sa naissance, à laquelle sa double alliance avec l’empereur ajoutait un nouvel éclat, héritier présomptif de tout l’empire, il agissait déja en maître absolu. Dépourvu de lumières, et d’autant plus attaché à son sens, il aimait la flatterie; son goût pour les éloges allait jusqu’à obliger quelquefois les sophistes à prononcer devant lui son propre panégyrique. Libanius fut redevable de la vie à ce mauvais usage qu’il faisait de son éloquence. Accusé faussement de plusieurs crimes, il trouva le prince qu’il avait loué équitable pour cette fois; son accusateur qui s’était cru assez fort devant le César, étant renvoyé aux tribunaux ordinaires, n’osa s’y présenter. Le penchant de Gallus à la cruauté se fit d’abord connaître dans les spectacles de l’amphithéâtre: plus ils étaient sanglants, plus on voyait éclater sa joie. Une si funeste inclination attira bientôt autour de lui un essaim de délateurs. Ces artisans de calomnie imputaient à ceux qu’ils voulaient perdre, tantôt des complots criminels, tantôt des opérations magiques, qui supposent autant d’imbécillité dans le prince qui les craint, que dans le scélérat qui les tente.

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