Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 6 · partie 4/4

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Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Section 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Note latérale: X. Méchanceté de Constantine.

Amm. l. 14, c. 1.

Liban. epist. 604, ad Chromat. et 320, ad Clemat. ed. Wolf.]

Constantine, fille et sœur d’empereurs, veuve d’un roi, décorée du nom d’Auguste, avait apporté à Gallus avec l’orgueil de tant de titres une ame cruelle, et des conseils pernicieux. C’était une furie altérée de sang humain. Aussi avare qu’impitoyable, elle vendait la conscience de son mari et la vie des plus innocents. Clématius d’Alexandrie, homme vertueux, qui avait été gouverneur de Palestine, fut sollicité par sa belle-mère embrasée d’un amour incestueux, et la rebuta. Cette femme criminelle s’introduisit secrètement chez Constantine; elle lui fait présent d’un collier de grand prix, et elle obtient un ordre adressé à Honoratus, comte d’Orient, de faire condamner Clématius à la mort, sans lui permettre de se défendre. Les mauvais juges ne sont pas rares sous les mauvais princes; l’ordre ne fut que trop fidèlement exécuté.

[Note latérale: XI. Espions de Gallus.

Amm. l. 14, c. 1.

Liban. in Antiochico, t. 2, p. 387.

Dionys. Halic. l. 4.

Tac. ann. l. 4.

Dio-Cas. l. 58, t. 2, p. 887, ed. Reimar.

Treb. Poll. in Gallieno.]

Ce premier crime fut comme le signal des plus énormes injustices. Le soupçon le plus léger attirait sans examen les plus cruelles disgraces. Plusieurs familles riches et illustres furent désolées. On en vint jusqu’à ne plus observer les formes de justice, que les tyrans même ont coutume de respecter. Il n’était plus besoin d’accusation ni de jugement: un ordre du prince, sans autre procédure, tenait lieu d’une condamnation juridique. Gallus et Constantine, comme s’ils eussent cherché à multiplier les coupables, envoyaient sous main des inconnus dans tous les quartiers d’Antioche, pour recueillir et leur rapporter les discours des habitants. Ces ames vénales et perfides s’insinuaient dans tous les cercles, pénétraient sous l’habit de mendiants dans les maisons les plus considérables, concertaient ensemble leurs mensonges; et se rendant au palais par des entrées secrètes, ils envenimaient ce qu’ils savaient, supposaient ce qu’ils ne savaient pas, et n’omettaient que les louanges qu’ils entendaient quelquefois donner au prince par des gens plus circonspects que sincères. Cette sourde inquisition jetait la défiance dans les familles, elle inquiétait le commerce le plus intime; et ces rapports infidèles produisaient souvent des scènes sanglantes. Gallus, non content de mettre en œuvre, comme Tarquin le Superbe et Tibère, ces indignes ressorts de la politique, faisait lui-même, ainsi que Gallien, le honteux métier d’espion. Travesti et accompagné de quelques confidents armés d’épées sous leur robe, il courait le soir les cabarets et les rues de la ville; et se mêlant parmi la populace il demandait à chacun ce qu’il pensait du prince. Mais comme Antioche était pendant la nuit éclairée par des lanternes publiques, ayant été plusieurs fois reconnu, il s’abstint enfin de cette curiosité indécente et périlleuse.

[Note latérale: XII. Thalassius tâche en vain de le contenir.

Amm. l. 14, c. 1.]

Thalassius, préfet du prétoire d’Orient, chargé d’éclairer la conduite de Gallus, au lieu d’user des ménagements propres à retenir un jeune prince, l’irritait au contraire par l’aigreur de ses reproches. Ce surveillant indiscret et impérieux se faisait un devoir de ne jamais rien adoucir; et par un effet de son humeur dure et hautaine, d’un côté il chargeait les rapports qu’il envoyait à Constance, de l’autre il bravait Gallus en affectant de lui laisser connaître sa correspondance avec l’empereur.

[Note latérale: XIII. Portrait avantageux que quelques auteurs font de Gallus.

Jul. ad Ath. p. 271 et 272.

Zos. l. 2, c. 55.

Hier. chron. Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 62.

Theod. l. 3, c. 3.

Soz. l. 4, c. 7.

Philost. l. 3, c. 28.

Theoph. p. 34.]

Tel est le portrait que les histoires les plus détaillées nous ont laissé du gouvernement de Gallus. Julien l’excuse; il attribue la dureté de son caractère aux mauvais traitements qu’il avait essuyés pendant sa première jeunesse. Zosime est trop zélé partisan de Julien pour le démentir: il prétend que la disgrace de Gallus ne fut qu’un effet de la malice des courtisans et des eunuques. Les écrivains ecclésiastiques s’accordent presque tous sur les louanges de ce prince; ils lui font honneur de plusieurs succès qu’il eut contre les Perses, dont ils ne donnent cependant aucun détail; ils lui supposent une ame vraiment royale; ils relèvent sa piété. Mais quelque respectable que soit le témoignage de quelques-uns de ces auteurs, des éloges vagues et destitués de preuves, ne me semblent pas devoir l’emporter sur l’autorité d’Ammien Marcellin, historien fidèle, désintéressé, témoin lui-même de tout ce qu’il raconte, et qui peint le caractère de Gallus par des faits circonstanciés. La translation des reliques de saint Babylas, la destruction de l’idolâtrie à Daphné, le contraste qu’on était bien aise de faire valoir entre Gallus et Julien, lorsque celui-ci eut renoncé à la religion chrétienne un extérieur de piété et quelques pratiques religieuses, qui ne sont vraiment louables que quand elles sont le fruit et non pas seulement l’écorce de la vertu, n’ont pas manqué de prévenir les auteurs chrétiens en faveur de ce prince. C’est pour les mêmes raisons qu’ils prodiguent quelquefois les plus grands éloges à Constance. Il est vrai que Gallus malgré tant de vices resta toujours attaché au christianisme. Nous avons la lettre qu’il écrivit à Julien pour le détourner de l’apostasie: elle respire le zèle et l’amour de la religion; mais elle porte l’empreinte de l’arianisme.

[Note latérale: XIV. Histoire d’Aëtius.

Epiph. hær. 76, t. 1, p. 192-193.

Greg. Nyss. l. 1, contra Eunom. t. 2, p. 292.

Socr. l. 2, c. 35

Soz. l. 3, c. 15; et l. 4, c. 12.

Philost. l. 3, c. 15 et 17.

Suid. in Ἀέτιος.

Nicet. Thes. orth. fid. l. 5, c. 30.]

Les maîtres chrétiens placés autrefois auprès de lui par la main de Constance, étaient sans doute des Ariens qui avaient versé dans son cœur le poison de l’hérésie. Il fut confirmé dans l’erreur par les insinuations d’Aëtius. Cet impie, après avoir long-temps rampé dans la poussière où il était né, s’éleva jusqu’à devenir l’oracle du prince, et le chef d’un parti. Il était d’Antioche, fils d’un soldat qui fut condamné à mort, et dont les biens furent confisqués. Réduit dès l’enfance à une extrême misère, il fut d’abord ouvrier en cuivre, ensuite orfèvre. Une fraude reconnue l’obligea de quitter cette profession. Son impudence trouva une ressource dans le métier de charlatan. Après y avoir amassé quelque argent, il se crut du talent pour les sciences, et s’attacha à Paulin évêque d’Antioche. Eulalius successeur de Paulin l’ayant chassé de la ville, il se retira à Anazarbe en Cilicie, où l’indigence le contraignit de se mettre au service d’un grammairien, qui lui apprit ce qu’il savait. Il se fit encore de mauvaises affaires en cette ville; mais il trouva un asyle dans la maison de l’évêque Athanase, Arien déclaré, qui l’initia dans les matières de théologie. Il prit les leçons de plusieurs autres Ariens, et revint à Antioche, où l’évêque Léonce après l’avoir fait diacre, fut presque aussitôt forcé de l’interdire. Retourné en Cilicie il entra en dispute contre un Gnostique, qui remporta publiquement sur lui un tel avantage, que ce sophiste orgueilleux en pensa mourir de honte et de douleur. Aëtius crut avoir besoin d’un renfort de dialectique; il alla l’étudier dans l’école d’Alexandrie; et dès qu’il fut instruit des catégories d’Aristote, il se crut invulnérable. Il était subtil, opiniâtre, effronté, et la force de sa voix suppléait à son ignorance. Il prit dans cette ville contre un Manichéen la revanche de l’affront qu’il avait reçu du Gnostique: son adversaire confondu mourut de chagrin. Fier de cette victoire et tout hérissé de sophismes, il courut quelque temps de ville en ville, disputant toute la journée, et travaillant pendant la nuit à son métier d’orfèvre pour subsister. Plus hardi que les autres Ariens, il enchérit sur Arius lui-même, qui avait, disait-il, trahi la foi par une lâche condescendance. Il soutenait que le fils était créé, et d’une substance absolument différente de celle du père. Il donna naissance à la plus détestable de toutes les branches de l’arianisme; qu’on appela tantôt les Aëtiens, tantôt les Anoméens. Son sécrétaire Eunomius, imbu de sa doctrine, lui succéda et donna aussi son nom à cette secte. Les blasphèmes d’Aëtius le firent surnommer l’Athée. Les autres Ariens l’avaient en horreur; et d’abord quelques-uns d’entre eux le rendirent si odieux à Gallus, que ce prince donna ordre qu’on le cherchât et qu’on lui rompît les jambes. Léontius vint à bout de faire révoquer cette sentence; et peu de temps après, Aëtius sut si adroitement s’insinuer dans la confiance du César, qu’il devint son Théologien, et le missionnaire qu’il employait auprès de Julien, pour le retenir sur le penchant qui l’entraînait à l’idolâtrie.

[Note latérale: AN 354.

XV. Guerre contre les Allemans.

Amm. l. 14, c. 10.

Cellar. l. 2, c. 3, sect. 1.]

Constance, qui se pardonnait à lui-même tous les maux dont il affligeait l’Occident, n’était pas d’humeur à rien pardonner à Gallus. Il plaignait le sort de l’Orient. Mais les fréquentes incursions des Barbares le retenaient en Gaule, et l’occupaient tout entier. Il partit d’Arles au printemps, étant consul pour la septième fois, avec Gallus pour la troisième, et vint à Valence [_Valentia_] dans le dessein de marcher contre les deux frères, Gundomade et Vadomaire, rois des Allemans, qui désolaient la frontière. Il fut long-temps arrêté dans cette ville par la nécessité d’y attendre les convois qu’il faisait venir d’Aquitaine, et dont le transport était retardé par l’abondance des pluies et le débordement des rivières. L’armée était déja assemblée à Châlons-sur-Saône [_Cabillona_]; et le soldat impatient de partir et manquant de vivres, s’était mutiné. Constance, pour calmer les esprits, voulut d’abord y envoyer Rufin, préfet du prétoire. C’était l’exposer à une mort presque certaine. Les préfets du prétoire étant chargés du soin des vivres, Rufin avait tout à craindre d’une soldatesque affamée. On crut même que Constance ne lui donnait cette commission périlleuse, qu’à dessein de le faire périr, parce que ce préfet était oncle de Gallus, et assez puissant pour soutenir ce prince, dont on commençait à se défier. Mais les amis de Rufin le servirent si bien en cette occasion, que l’empereur changea d’avis. Il envoya en sa place Eusèbe, son grand-chambellan, qui, étant dépositaire des trésors, ainsi que des secrets du prince, vint à bout, à force d’argent distribué à propos, d’apaiser la sédition. Les convois se rendirent enfin à Châlons, et l’armée se mit en campagne. Après une marche pénible, les chemins étant encore couverts de neige, on arriva aux bords du Rhin, près d’une ville considérable appelée Rauracum, qui n’est aujourd’hui qu’un village nommé Augst, à six milles au-dessus de Bâle. On entreprit de jeter sur le fleuve un pont de bateaux: mais les Allemans qui bordaient en grand nombre la rive opposée, faisant pleuvoir une grêle de traits, rendaient ce travail impossible; et Constance ne savait quel parti prendre. Enfin un paysan vint pendant la nuit enseigner un gué.

[Note latérale: XVI. Les Allemans demandent la paix.

Amm. l. 14, c. 10.]

On était sur le point d’y passer, pendant qu’on amusait ailleurs les ennemis, et tout le pays d’au-delà allait être à la discrétion des Romains, lorsqu’on vit arriver des députés qui venaient faire satisfaction et demander la paix. On soupçonna quelques-uns des principaux officiers de l’armée romaine, qui étaient Allemans, d’avoir donné des avis secrets à leurs compatriotes, dont ils voyaient la ruine assurée. On avait depuis long-temps laissé introduire la mauvaise coutume, de mêler des Barbares avec les soldats romains: ce fut une des causes du dépérissement des légions. Quelques-uns de ces étrangers parvenaient aux premiers grades dans les armées; et dans celle de Constance, Latinus comte des domestiques, Agilon grand-écuyer, Scudilon commandant d’une des compagnies de la garde, tous trois Allemans, avaient une haute réputation de bravoure, et passaient pour les plus fermes soutiens de la puissance romaine. Les propositions des Barbares paraissaient avantageuses; le conseil les approuvait unanimement; mais il était question de les faire goûter aux soldats, dont la mutinerie récente donnait lieu d’appréhender la mauvaise humeur. L’empereur esclave de ses troupes dont il ne savait pas être le maître, les assembla; et se tenant debout sur son tribunal, environné des premiers officiers, il parla en ces termes:

[Note latérale: XVII. Harangue de Constance à ses soldats.]

«Braves et fidèles camarades, ne vous étonnez pas, si après d’immenses préparatifs, après de longues et pénibles marches, arrivé dans les lieux même où m’attend la victoire dont m’assure votre courage, je parais disposé à la refuser pour écouter des propositions de paix. Le soldat, vous le savez, n’a que son honneur et sa vie à conserver et à défendre: mais l’empereur, obligé de s’oublier lui-même pour ne s’occuper que du salut des autres, doit, la balance toujours à la main, peser toutes les circonstances; il doit saisir toutes les occasions favorables au bien général. Ne vous attendez pas à un long discours: la vérité n’a besoin que d’être énoncée. Les rois et les peuples Allemans, redoutant votre valeur, dont la renommée toujours croissante s’est répandue jusqu’aux extrémités du monde, demandent le pardon et la paix par la bouche de leurs ambassadeurs, que vous voyez ici la tête baissée. C’est de vous qu’ils recevront leur réponse. Mais chargé comme je suis de veiller à vos intérêts, je me crois en droit de vous donner conseil; et je pense que, si vous y consentez, on doit leur accorder leur demande. Nous nous épargnerons des hasards, nous nous ferons de nos ennemis des troupes auxiliaires; c’est une obligation à laquelle ils offrent de se soumettre: ainsi sans verser une goutte de sang, nous désarmerons cette férocité, souvent funeste à nos frontières. Songez que vaincre un ennemi, ce n’est pas seulement le terrasser dans les batailles; la victoire est bien plus assurée, lorsqu’enchaîné par sa volonté même, il a senti qu’on ne manquait ni de force pour l’abattre, ni de clémence pour lui pardonner. Je vous le dis encore; soyez les arbitres de la paix. J’attends de vous la décision; je vous conseille seulement d’acheter au prix de la modération tous les avantages que vous procurerait une victoire, peut-être sanglante. Ne craignez pas que votre retenue soit soupçonnée de faiblesse; elle ne pourra que faire honneur à votre prudence et à votre humanité». Toute l’armée applaudit à ce lâche discours, qui la rendait arbitre de la paix et de la guerre, et supérieure à l’empereur même; elle approuva le projet de paix. Une raison qui avait sans doute échappé à Constance, et qu’il n’aurait eu garde de faire valoir, contribua encore plus que tout le reste à déterminer les esprits: on était persuadé, et l’expérience du passé ne l’avait que trop appris, que la fortune toujours fidèle à Constance dans les guerres civiles, l’abandonnait dans les expéditions étrangères. Le traité fut juré suivant les formes qui étaient en usage dans les deux nations; et l’empereur retourna à Milan[21].

[Note 21: On a des lois de Constance datées de Milan, le 22 mai 354; de Césène, le 22 juin, et de Ravenne, le 21 juillet de la même année. Mais on a des doutes bien fondés sur l’exactitude de ces indications.—S.-M.]

[Note latérale: XVIII. Cruautés de Gallus.

Amm. l. 14, c. 10.

Liban, vit. t. 2, p. 34.]

Il avait reçu à Valence les premières nouvelles de la mauvaise conduite de Gallus. Outre les lettres de Thalassius, Herculanus, officier des gardes, fils de cet Hermogène qui avait été mis en pièces à Constantinople dans une émeute populaire, et gendre du Lacédémonien Nicoclès, l’un des maîtres de Julien, homme rempli de probité et d’honneur, lui en avait fait de vive voix un rapport fidèle. Le prince ne gardait plus aucune mesure: tout l’Orient se ressentait de ses violences; il n’épargnait ni les officiers les plus distingués, ni les principaux des villes, ni le peuple. Dans un transport de colère, il condamna à mort par un seul arrêt plusieurs des premiers sénateurs d’Antioche, parce que dans une disette publique, comme il voulait mal-à-propos baisser tout à coup le prix des vivres, ils lui avaient fait à ce sujet des remontrances qui blessaient sa fierté; et il les eût tous envoyés au supplice, sans la courageuse résistance d’Honoratus comte d’Orient. Le complot que l’émissaire de Magnence avait tramé contre Gallus, ayant été révélé par une pauvre femme, ainsi que je l’ai raconté, Constantine ne s’était pas bornée à la récompenser, comme il était raisonnable; mais pour réveiller de plus en plus l’émulation des délateurs, elle avait affecté de la combler des plus grands honneurs, en la faisant promener dans un char, avec une pompe semblable à celle d’un triomphe.

[Note latérale: XIX. Mort de Théophile.

Amm. l. 14, c. 7.

Liban. vit. t. 2, p. 36; et or. 12, p. 399.

Jul. Misop. p. 370, ed. Spanh.]

Les excès de Gallus n’étaient pas seulement l’effet d’une simplicité grossière, comme Julien le voudrait faire entendre; on y découvre les traits d’une malice réfléchie. Un jour qu’il partait pour Hiérapolis, le peuple d’Antioche, se jetant à ses pieds, le suppliait de ne pas quitter la ville, sans avoir pris des mesures pour prévenir la famine, dont on sentait déja les approches. Gallus se contenta de leur dire en montrant Théophile, gouverneur de Syrie, qui se trouvait auprès de lui: Je vous laisse celui-ci; il ne tiendra qu’à lui qu’aucun de vous ne manque de pain. Ces paroles furent pour Théophile un arrêt de mort. C’était un homme de bien, dont Gallus voulait sans doute se défaire. Quelques jours après, la disette s’étant fait sentir dans la ville, il s’éleva une querelle dans les jeux du cirque, ce qui était fort ordinaire. Quatre ou cinq misérables de la lie du peuple en prennent occasion de se jeter sur Théophile: il est assommé de coups, foulé aux pieds, traîné par les rues. La populace furieuse court en même temps à la maison d’Eubulus, l’un des premiers magistrats: ses grandes richesses étaient un crime impardonnable aux yeux d’une multitude affamée. Il se sauve avec son fils à travers une grêle de pierres, et va se cacher dans les montagnes voisines: on réduit en cendres sa maison qui égalait en magnificence les palais des princes. L’indulgence de Gallus en faveur d’un homme justement odieux, augmenta encore le mécontentement. Sérénianus, duc de la Phénicie, avait par lâcheté abandonné une partie de la province aux ravages des Sarrasins. Il fut juridiquement accusé de crime de lèse-majesté. On le convainquit même d’avoir consulté un oracle pour savoir s’il pourrait se rendre maître de l’empire. Il fut absous malgré l’indignation publique.

[Note latérale: XX. Massacres de Domitien et de Montius.

Amm. l. 14, c. 7.

[Jul. ad Athen. p. 272.

Liban. or. 10, t. 2, p. 266.]

Socr. l. 2, c. 34.

Soz. l. 4, c. 7.

Philost. l. 3, c. 28.

Acta Artemii.

Theoph. p. 34.

Zon. l. 13, t. 2, p. 18 et 19.

[Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.]

Till. not. 29.]

L’empereur, instruit de ces désordres, avait déja invité Gallus à se rendre auprès de lui. Mais comme le César ne paraissait pas disposé à quitter l’Orient, Constance prit le parti de lui enlever adroitement les troupes, qui pouvaient dans l’occasion appuyer sa désobéissance. Il lui écrivit qu’il craignait pour lui les complots d’une soldatesque oisive, et il lui conseilla de ne conserver que les soldats de sa garde. Thalassius venait de mourir: pour lui succéder dans la fonction de préfet, l’empereur envoya Domitien. Celui-ci, fils d’un artisan, était parvenu à la charge d’intendant des finances. Il était déja avancé en âge; estimable par son désintéressement et par sa fidélité, mais dur et incapable d’aucun ménagement. Constance le chargea d’engager avec douceur Gallus à venir à la cour. Il ne pouvait plus mal choisir pour une commission si délicate. Le préfet, arrivé à Antioche, au lieu de rendre visite au César, comme il était de son devoir, affecte de passer devant le palais avec un nombreux et bruyant cortége, et va droit au prétoire. Il s’y tient enfermé sous prétexte d’indisposition, et passe les jours et les nuits à composer contre Gallus des mémoires remplis de détails même inutiles, qu’il envoye à la cour. Enfin pressé par les fréquentes invitations de Gallus, il vient au palais; mais dès qu’il aperçoit le prince: César, lui dit-il sans autre compliment, partez comme on vous l’ordonne; et sachez que si vous différez, je vous ferai incessamment retrancher les vivres, à vous et à votre maison. Après un début si peu ménagé, il sort brusquement et ne revient plus, quoiqu’il soit plusieurs fois mandé. Gallus, irrité de cette audace, ordonne à quelques-uns de ses gardes de s’assurer de la personne du préfet. Montius Magnus, trésorier de la province, qui cherchait à calmer les esprits, s’adresse aux principaux officiers de Gallus; il leur représente d’abord les tristes conséquences qui peuvent naître de cette animosité: mais prenant ensuite un ton de réprimande, Si vous entreprenez d’ôter la vie à un préfet du prétoire, leur dit-il, commencez donc par abattre les statues de l’empereur. Gallus est informé de ce discours; et afin de pousser à bout Montius, il le fait venir; il lui déclare qu’il va faire le procès à Domitien, et qu’il le choisit lui-même pour l’assister dans cette procédure. Alors le trésorier s’échappe au point de lui dire, qu’un César n’est pas le maître d’établir un simple receveur dans une ville, loin d’avoir l’autorité de faire mourir un des premiers officiers de l’empire. Le prince piqué au vif de cette répartie, aigri encore par l’impérieuse Constantine, qui lui représentait qu’il était perdu sans ressource, s’il ne perdait ces téméraires, fait appeler tout ce qu’il avait de gens de guerre à Antioche; et les voyant devant lui tout alarmés: A moi, soldats, s’écria-t-il avec une rage indécente, sauvez-moi, sauvez-vous vous-mêmes; l’orgueilleux Montius nous accuse de révolte contre l’empereur, parce que je veux ranger à son devoir un préfet insolent qui ose me méconnaître. A ces mots, les soldats courent à la maison de Montius. C’était un vieillard infirme; ils le garrottent et le traînent par les pieds jusqu’à la demeure du préfet. Ils précipitent Domitien au bas des degrés, l’attachent avec Montius, et les traînent tous deux ensemble par les rues et par les places de la ville. Ces forcenés étaient animés par un receveur d’Antioche, nommé Luscus, qui courant devant eux les excitait à grands cris. Enfin ils jettent dans l’Oronte les deux corps, tellement meurtris et brisés, qu’on ne pouvait plus les distinguer l’un de l’autre. L’évêque les fit retirer du fleuve, et leur donna la sépulture.

[Note latérale: XXI. Poursuite des prétendus conjurés.

Amm. l. 14, c. 7.]

Montius en rendant les derniers soupirs avait plusieurs fois nommé Epigonius et Eusèbe, comme les appelant à son secours. On cherchait qui pouvaient être ces deux hommes. Il s’en trouva deux à Antioche, qui pour leur malheur portaient ces noms. C’étaient un philosophe de Lycie et un orateur d’Emèse[22]. Ceux que Montius avait nommés étaient deux gardes de l’arsenal, qui lui avaient promis des armes en cas qu’il en eût besoin pour soutenir l’officier de l’empereur. Comme ils étaient peu connus, on ne songea pas à eux; et sur la seule conformité des noms, on mit aux fers le philosophe Epigonius et l’orateur Eusèbe. Apollinaire, gendre de Domitien, qui avait été peu auparavant grand-maître du palais de Gallus, était en Mésopotamie: son beau-père, rempli de soupçons, l’y avait envoyé pour rechercher si l’on n’avait pas semé parmi les soldats de cette province des libelles séditieux. Dès qu’Apollinaire eut appris ce qui s’était passé en Syrie, il s’enfuit par la petite Arménie, et prit la route de Constantinople. Mais ayant été arrêté en chemin, il fut ramené pieds et mains liés à Antioche. Son père, gouverneur de Phénicie, eut bientôt le même sort, comme complice d’une intrigue secrète.

[Note 22: Il était surnommé Pittacas, selon Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note latérale: XXII. Ursicin obligé de présider à leur jugement.

Amm. l. 14, c. 9.]

Gallus était averti qu’on préparait à Tyr un manteau impérial, sans qu’on sût par qui il avait été commandé. Voulant donner à ses jugements une couleur de justice, il choisit pour y présider Ursicin, général de la cavalerie en Orient, connu par sa droiture. On le fit venir de Nisibe, où il commandait. Ce ne fut qu’à regret que ce guerrier généreux accepta une commission qui lui était tout-à-fait étrangère. Intrépide dans les batailles, les procédures lui faisaient peur. Les délateurs le menaçaient déja; il craignait d’être traîné devant ce tribunal comme coupable, s’il refusait d’y présider. Mais quand il vit que tout était concerté entre les accusateurs et les juges qu’on lui donnait pour assesseurs, et que c’était autant de bêtes féroces qui sortaient de la même tanière, il prit le parti d’instruire secrètement Constance de ce mystère d’iniquité, et de lui demander du secours contre l’injustice. Cette précaution ne produisit aucun effet: il était déja, sans le savoir, suspect à la cour. Les flatteurs, ennemis par état des gens de son caractère, avaient donné contre lui à Constance des impressions sinistres, dont ce prince était fort susceptible, et dont il ne revenait jamais.

[Note latérale: XXIII. Ils sont condamnés à mort.

Amm. l. 14, c. 9.

Diog. Laert. in Zenon. Eleat.]

Le jour marqué pour le jugement étant arrivé, Ursicin qui ne prêtait que son nom, prit séance: les autres avaient leur leçon dictée; les greffiers allaient et venaient sans cesse, pour instruire le prince des interrogations et des réponses. Les juges affectaient à l’envi une rigueur outrée, pour servir la colère du prince et la noirceur de Constantine, qui écoutait tout derrière un voile, qu’elle entr’ouvrait de temps en temps. On ne laissait pas aux accusés la liberté de se défendre. On amena d’abord Épigonius et Eusèbe, malheureuses victimes d’une équivoque. Le premier fit connaître qu’il n’avait que l’habit de philosophe: après des supplications qui déshonoraient l’innocence, cédant aux douleurs de la question, il s’avoua complice d’un crime imaginaire, et se rendit par sa faiblesse digne de la mort qu’il n’avait pas auparavant méritée. Mais l’orateur Eusèbe, prenant sur lui le rôle de son camarade, et renouvelant l’exemple héroïque de l’ancien philosophe Zénon d’Élée, tint ferme contre les tourments les plus cruels: il persista à démentir ses accusateurs, à justifier tous ceux qu’on lui nommait comme ses complices, et à reprocher aux juges leur honteux brigandage. Comme la connaissance des lois et des formes du barreau, le mettait en état de relever les nullités de ce jugement, le César en étant averti ordonna, pour lui fermer la bouche, de redoubler les rigueurs de la torture. On épuisa sur lui toute la rage des bourreaux: ce n’était plus qu’un cadavre informe, et il implorait encore la justice céleste; il foudroyait ses juges par un ris menaçant; et sans être ni forcé à un faux aveu, ni convaincu, il fut enfin condamné avec le méprisable compagnon de son sort. Il souffrit la mort sans effroi, ne plaignant dans ses dernières paroles que le malheur de ceux qui allaient lui survivre, sous un gouvernement si injuste. On informa ensuite sur cet habit de pourpre, auquel on travaillait à Tyr. On appliqua les ouvriers à la torture: on mit en cause un diacre nommé Maras; on lui produisit des lettres de sa main, adressées au chef de la manufacture, par lesquelles il le pressait de hâter un certain ouvrage, mais sans en désigner l’espèce ni la qualité: malgré les plus affreux tourments, on ne put tirer aucun aveu de la bouche du diacre. On exila les deux Apollinaires père et fils à une maison de campagne nommée les Cratères, qu’ils avaient à huit lieues d’Antioche[23]. Mais dès qu’ils y furent arrivés, on les fit mourir par ordre du prince, après leur avoir rompu les jambes. Tant de supplices ne rassurèrent pas Gallus: il continua cette inquisition sanguinaire; et plusieurs autres innocents furent sacrifiés à ses tyranniques soupçons.

[Note 23: Ou plutôt à vingt-quatre milles. Ad locum Crateras nomine pervenissent, villam scilicet suam, quæ ab Antiochia vicesimo et quarto disjungitur lapide. Amm. Marc., l. 14, c. 9.—S.-M.]

[Note latérale: XXIV. Perte de Gallus résolue.

Amm. l. 14, c. 11.

Jul. ad Ath. p. 272.

Liban. or. 10, t. 2, p. 298.

Zos. l. 2, c. 55.

Eutr. l. 10.

Socr. l. 2, c. 34.

Soz. l. 4, c. 7.

Philost. l. 3, c. 28.

Acta Artemii.]

Ces cruautés irritaient Constance. Persuadé que ce prince travaillait à se rendre indépendant, il crut n’avoir pas de temps à perdre pour le prévenir. Quelques auteurs accusent en effet Gallus d’avoir dès lors formé ce dessein; d’autres avec plus de vraisemblance le justifient de cette imputation: ils prétendent que c’était une calomnie inventée par les eunuques, concertée avec Dynamius et Picentius, hommes de néant, mais intrigants et ambitieux, et soutenue par Lampadius préfet du prétoire, qui cherchait à quelque prix que ce fût à se rendre maître de l’esprit de l’empereur. Julien dit que Constance abandonna son beau-frère à l’eunuque Eusèbe, son chambellan, et au maître de ses cuisines. Je suis porté à croire, suivant le récit d’Ammien Marcellin, que ce jeune prince, plus imprudent et plus féroce que politique et ambitieux, n’avait pas encore conçu ce dessein quand il en fut accusé; et que ce fut cette accusation même qui lui en fit naître une idée passagère, lorsqu’il se vit dans la nécessité d’exposer sa vie ou de se soustraire à l’obéissance. Quoi qu’il en soit, Constance fut si frappé de ce prétendu attentat, qu’il se croyait à peine en sûreté au milieu de sa cour: il tenait de fréquents conseils, mais toujours la nuit, dans le plus grand secret, avec ses confidents les plus intimes. Il s’agissait de décider si l’on ferait périr Gallus dans l’Orient même, ou si on l’attirerait en Italie, pour s’en défaire sans obstacle. On s’en tint au dernier parti, parce qu’il demandait moins d’éclat et de forces, et que s’il ne réussissait pas, il laissait encore la ressource de l’autre. Il fut donc arrêté que l’empereur, par des lettres pleines de douceur et d’amitié, presserait Gallus de venir à Milan pour traiter avec lui d’une affaire importante, qui demandait sa présence. Mais les adversaires d’Ursicin, entre autres Arbétion, qui de simple soldat était devenu général de la cavalerie en Occident, homme jaloux et ardent à nuire, et l’eunuque Eusèbe encore plus méchant, représentèrent que faire venir Gallus sans rappeler Ursicin, c’était laisser en Orient un ennemi beaucoup plus dangereux et plus capable d’y causer une révolution; que cet audacieux serait appuyé de deux fils adorés des troupes pour leur bonne mine et leur adresse dans les exercices militaires; que Gallus, quelque farouche qu’il fût par caractère, ne se serait jamais porté à de si coupables excès, s’il n’y eût été poussé par des traîtres qui abusaient de sa jeunesse, à dessein d’attirer sur lui l’exécration publique, et de faciliter à Ursicin et à ses enfants l’exécution de leurs projets. Ces discours envenimés trouvaient crédit dans l’esprit de l’empereur. Il mande Ursicin en termes très-honorables, sous prétexte de vouloir concerter avec lui les mesures à prendre contre les Perses qui menaçaient de la guerre: et pour lui ôter tout soupçon, il envoie en Orient le comte Prosper, chargé de le remplacer jusqu’à son retour, avec le titre de son lieutenant. Ce général, qui n’avait jamais formé d’autre projet que celui d’être fidèle à son maître, obéit sans délai et part pour Milan.

[Note latérale: XXV. Mort de Constantine.

Amm. l. 14, c. 11; et l. 21, c. 1.

Jul. ad Ath. p. 272.

Philost. l. 4, c. 1.

Acta Artemii.

Zon. l. 13, t. 2, p. 19.]

Gallus pressé par les lettres de l’empereur, était dans une grande inquiétude. Constance, pour diminuer sa défiance, avait en même temps prié Constantine avec beaucoup d’empressement et d’apparence de tendresse, d’accompagner Gallus, et de venir embrasser un frère qui souhaitait ardemment de la voir. Elle connaissait trop bien ce frère, et savait trop ce qu’elle méritait, pour se laisser tromper par ces caresses. Cependant ne voyant pas de meilleur parti à prendre, et espérant encore quelque grace pour elle et pour son mari, elle prit les devants. Comme elle marchait à grandes journées, la fatigue du voyage jointe aux alarmes dont elle était agitée, la fit tomber malade. Elle mourut à l’entrée de la Bithynie[24], laissant à Gallus une fille dont l’histoire ne dit plus rien. Son corps fut porté en Italie, et enterré près de Rome sur le chemin de Nomente, dans l’église de Sainte-Agnès, que son père avait fait bâtir à sa prière.

[Note 24: Dans un lieu nommé par Ammien Marcellin, Cænæ Gallicanæ. ou Cænum Gallicanum. Il est question de cet endroit dans l’Itinéraire d’Antonin. On y voit qu’il était dans la Galatie, à vingt-un milles de Dadastana, et à dix-huit de Dablis en Bithynie.—S.-M.]

[Note latérale: XXVI. Gallus se détermine à partir.

Amm. l. 14, c. 11.]

Gallus qu’elle avait rendu plus coupable, et dont elle était cependant la principale ressource, se trouva par sa mort dans un plus grand embarras. Il faisait réflexion que Constance était implacable; qu’il s’était accoutumé de bonne heure à ne pas ménager le sang de ses proches; et que ses feintes caresses n’étaient sans doute qu’un appas pour l’attirer dans le piége. Ce fut dans cette extrémité qu’il lui vint en pensée de s’affranchir de toutes ses craintes en prenant la qualité d’empereur. Mais il ne comptait pas assez sur ses principaux officiers, pour leur déclarer ce dessein: il savait qu’il en était haï comme cruel, méprisé comme faible et léger; et qu’au contraire, ils redoutaient le bonheur attaché à Constance dans les discordes civiles. Au milieu de ces violentes agitations, il recevait tous les jours des lettres de l’empereur: c’étaient tantôt des prières, tantôt des avis: on lui représentait l’état de la Gaule ravagée par les Barbares; que tout l’empire ne faisait qu’un corps; qu’en qualité de César il devait son secours à tous les membres: on lui rappelait l’exemple récent des Césars soumis à Dioclétien, qui toujours en action, toujours prêts à obéir, couraient sans cesse d’une extrémité de l’empire à l’autre. Enfin arriva Scudilon, qui, sous l’apparence d’une franchise grossière, cachait un esprit très-délié. Ce soldat courtisan, habile à composer son visage, mêlant la flatterie aux raisons, protestant d’un air de sincérité que Constance ne désirait rien tant que de l’embrasser, de calmer ses craintes, de lui faire part des lauriers qu’il allait cueillir en Gaule, comme il avait déja partagé avec lui sa majesté et sa puissance, acheva de rassurer Gallus.

[Note latérale: XXVII. Il est arrêté à Pettau.

Amm. l. 14, c. 11.

Philost. l. 4, c. 1.

Till. not. 31.]

Aveuglé par ces discours trompeurs, le César part d’Antioche. Quand il fut arrivé à Constantinople, il avait si bien perdu de vue le péril où il allait se précipiter, qu’il s’amusa à faire courir les chars dans le cirque, et à couronner de sa main le cocher victorieux. Quoique Constance fût bien aise d’avoir réussi à endormir Gallus; cependant cette grande sécurité le blessa, comme une marque de mépris ou d’une confiance fondée peut-être sur des intrigues secrètes. Pour en prévenir les effets, il fait retirer tout ce qu’il y avait de troupes dans les villes par où devait passer Gallus. Personne, excepté ce jeune prince, n’ignorait que sa perte était assurée; et Taurus, qui allait en Arménie pour y faire la fonction de questeur, passa par Constantinople sans lui rendre visite. L’empereur lui envoya plusieurs officiers, en apparence pour remplir les charges de sa maison, mais en effet pour éclairer ses actions et s’assurer de sa personne: c’étaient Léontius avec le titre de trésorier[25], Lucillianus avec celui de comte des domestiques, et Bainobaude en qualité de capitaine des gardes[26]. Gallus étant arrivé à Andrinople, s’y reposa pendant douze jours. Il y apprit que les légions thébéennes[27], cantonnées dans les villes voisines, lui avaient envoyé des exprès pour lui offrir leur service, s’il voulait rester en Thrace. Mais il ne put jamais se dérober à ses surveillants, pour voir et entretenir leurs députés. Des ordres pressants et multipliés de la part de Constance, l’obligèrent à se mettre en chemin, sans autre équipage que dix chariots publics. Il lui fallut laisser à Andrinople toute sa maison, excepté les domestiques les plus nécessaires. Alors abattu de tristesse et de fatigue, pressé sans respect par les muletiers mêmes, il commença à se reprocher sa téméraire crédulité, qui le réduisait à la merci des plus vils esclaves de Constance. Les plus funestes pensées troublaient jour et nuit son repos: il voyait pendant son sommeil les images sanglantes de Domitien, de Montius et de tant d’autres, qui l’accablaient de reproches. Soupirant sans cesse, et se regardant comme une victime qu’on traînait à la mort, il arriva à Pettau [_Petobio_] dans le Norique[28]. Ce fut là que tout déguisement cessa. Barbation qui avait lui-même servi Gallus, et Apodémius agent de l’empereur, parurent à la tête d’une troupe de soldats, que Constance avait choisis comme les plus dévoués à ses ordres, et les moins capables de se laisser ni gagner par argent, ni attendrir par les larmes. Le palais était à l’extrémité de la ville; les soldats se saisirent des dehors. Sur le soir, Barbation étant entré dépouille le prince de la pourpre; il le couvre d’une tunique et d’une casaque ordinaire, lui jurant plusieurs fois, comme de la part de l’empereur, qu’il n’avait rien à craindre pour sa vie. Selon Philostorge, ardent panégyriste des Ariens, l’Indien Théophile entre les mains duquel les deux princes s’étaient juré une amitié inviolable, et qui accompagnait Gallus, s’opposa avec courage à ce traitement injurieux. Si le fait est véritable, la résistance fut inutile: Théophile n’y gagna que la disgrace et l’exil.

[Note 25: Quæstor. Il fut préfet de Rome l’année suivante.—S.-M.]

[Note 26: Scutariorum tribunus.—S.-M.]

[Note 27: Ces légions avaient été formées en Égypte par Dioclétien, avec les levées faites dans la Thébaïde, après la longue et sanglante révolte de cette province. On voit par la Notice de l’empire, qu’il y avait trois légions thébéennes.—S.-M.]

[Note 28: Ville de la Styrie sur la Drave.—S.-M.]

[Note latérale: ΧΧVIIΙ. Mort de Gallus.

Amm. l. 14, c. 11.

[Jul. ad Athen. p. 272.]

Liban. or. 10, t. 2, p. 266.

Hier. Chron.

Idat. chron.

Socr. l. 2, c. 34.

Soz. l. 4, c. 7.

Philost. l. 4, c. 1.

Acta. Artemii.

[Chron. Alex vel Pasch. p. 293.

Theoph. p. 34.

Cedren. t. 1, p. 297.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 19.

Till. not. 33, et 34.]

Gallus restait assis, tout tremblant. Levez-vous, lui dit brusquement Barbation: en même temps il le fait monter dans un chariot et le conduit à Flanona[29] dans l’Istrie. Cette ville était proche de Pola, où Crispus César avait été mis à mort. On y gardait étroitement Gallus, et ce prince infortuné, en proie à des alarmes continuelles, n’attendait à chaque instant que le bourreau. L’eunuque Eusèbe, le sécrétaire Pentadius, et Mellobaude capitaine des gardes, arrivèrent de la part de l’empereur. Ils étaient chargés de l’interroger en détail sur la condamnation de tous ceux qu’il avait fait périr à Antioche. Gallus pâle et interdit ne put ouvrir la bouche que pour s’excuser sur les mauvais conseils de sa femme. Constance encore plus indigné de cette réponse qui flétrissait sa sœur, renvoie aussitôt Pentadius avec Apodémius, et leur ordonne de trancher la tête à Gallus. L’ingrat Sérénianus, comme pour punir le prince de l’avoir injustement absous quelque temps auparavant, se charge avec eux de cette funeste commission. A peine étaient-ils partis, que Constance par un retour de compassion en faveur de son beau-frère, envoya après eux un officier pour leur ordonner de suspendre l’exécution. Mais celui-ci corrompu par Eusèbe et par les autres ennemis de Gallus, fit en sorte de n’arriver qu’après le supplice. Ainsi périt ce jeune prince, à qui sa haute naissance ne procura qu’une vie misérable et une fin tragique. Elle l’avait d’abord exposé aux soupçons meurtriers de Constance; elle le tint pendant plusieurs années dans une triste captivité; plus heureux cependant, s’il n’en fût jamais sorti pour épouser une princesse cruelle et sanguinaire, et pour être revêtu d’un pouvoir qui ne servit qu’à le rendre criminel: la fin de sa disgrâce fut l’origine de sa perte. Il mourut à l’âge de vingt-neuf ans, après avoir porté pendant près de quatre années la qualité de César. Ceux qui avaient prêté leur ministère pour le tromper, ne se félicitèrent pas long-temps du succès de leurs mensonges et de leurs parjures. Scudilon mourut peu de temps après d’une maladie violente, et Barbation périt dans la suite par le même supplice où il avait conduit ce malheureux prince.

[Note 29: Cette ville se nomme actuellement Fianone; elle est encore comprise dans l’Istrie moderne bien moins étendue que l’ancienne.—S.-M.]

[Note latérale: XXIX. Joie de la cour.

Amm. l. 15, c. 1.

Ath. in Synod. t. 1, p. 718.

Valens et Ursac. in Synod. Arim.]

Dans le temps même qu’on dépouillait le César des ornements de sa dignité, l’ardent Apodémius s’était saisi des brodequins de pourpre. Aussitôt prenant la poste, et courant à toute bride jusqu’à crever plusieurs chevaux, il était venu à Milan les jeter aux pieds de l’empereur, avec plus d’empressement et de joie, que s’il eût apporté les dépouilles d’un roi de Perse[30]. Peu de temps après, la nouvelle de la mort du prince fut reçue à la cour comme celle d’une victoire complète. L’adulation s’épuisait sur le bonheur, sur la toute-puissance de l’empereur. Enivré de ces éloges, il se crut au-dessus de tous les accidents humains: en vain se flattait-il d’imiter la modestie de Marc-Aurèle, on ne voyait en lui que la ridicule vanité de Domitien. Dans les écrits de sa propre main, il s’intitulait le maître du monde; il prenait le nom l’éternel, qui ne fut jamais pour les hommes qu’un titre d’extravagance; les évêques Ariens qui refusaient cette qualité au fils de Dieu, n’avaient pas honte de la donner à Constance dans leurs lettres et dans des actes authentiques.

[Note 30: Velut spolia regis occisi Parthorum.—S.-M.]