Hot Maroc
III. La Comédie Animale
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Bien sûr, faut bien l’découper !
— C’est vrai, Rabeh, la découpe, c’est l’plus important. Découper l’mouton, c’est plus important qu’l’égorger.
Sinon, qu’est-ce qu’une famille aurait fait de la bête suspendue au milieu de l’appartement, dans le patio, ou sur la terrasse, le jour de l’Aïd ? Il fallait bien la découper pour que la maîtresse de maison puisse la mettre au frigo.
— Eh ben oui, découper aussi.
— Super, Rabeh ! Super !… Mais t’as besoin de combien d’temps pour tout faire, égorger l’mouton, le dépecer et l’découper ?
— Moins d’une heure pour égorger et dépecer. Mais pour la découpe, faut attendre que la bête sèche. Le mieux c’est d’le faire le lendemain.
— J’comprends. Il t’faut combien d’temps déjà pour égorger et dépecer ?
— Moins d’une heure.
— Disons une demi-heure, par exemple ?
— Non… pas une demi-heure… plus longtemps, c’est sûr… mais pas une heure.
Les yeux de Yazid s’illuminèrent. Il se rapprocha de Rabeh et lui murmura à l’oreille :
— J’vois pas pourquoi tu veux r’partir au bled, Rabeh. Ton voyage à Taddart te coût’ra plus d’argent qu’il t’en rapportera. L’prix du trajet, l’prix des réjouissances, et toutes les autres dépenses qu’on prend pas en compte. C’est pour ça que j’te propose de passer l’Aïd avec nous. Tu squattes la piaule de ton cousin, en bas de l’immeuble. Tu lui dis d’saluer pour toi ta famille, et tu lui confies un p’tit quelqu’chose pour tes parents, histoire qu’ils aient leur part d’satisfaction. Quant à toi, ta part de viande est garantie. Aux frais d’ton frère Yazid. Tu vas rester là, inchallah. C’qu’on mangera chez nous le jour d’la fête, tu l’mang’ras avec nous. Mais faut qu’tu restes ici. On aura du pain sur la planche.
Et ainsi fut fait.
Yazid accrocha sur la devanture du cyber une annonce joliment calligraphiée qui disait : “Avis aux résidents de Massira. Boucher expérimenté pour égorger, dépecer et découper votre mouton. Abattage le jour de la fête, et découpe garantie le lendemain. Réservez dès maintenant. Note : Téléphoner au numéro suivant (…)” et il inscrivit son numéro de portable. Il mit la même annonce sur son mur de Facebook.
Dès le matin suivant, son portable ne cessa de sonner. Plusieurs personnes de Massira I, Massira II et même Massira III, voulurent réserver ce jour-là et dans l’heure. Les appels se multipliaient et on se bousculait pour un rendez-vous. Yazid donnait la priorité aux résidents des immeubles de l’avenue Dakhla et des environs du lycée Massira. Les plus près d’abord, les plus loin ensuite. Pour répondre au plus grand nombre de demandes possible, il réduisit la durée de l’abattage à seulement une demi-heure. Ainsi maximisa-t-il les réservations sur son carnet de rendez-vous.
Avant la fête, il acheta une bonne quantité de foin, d’orge et de luzerne fraîche, et il monta une tente pour Rabeh devant le portail du lycée Massira. Les élèves étaient en vacances, et on pouvait utiliser ce vaste espace sans problème. Ainsi Yazid garantissait-il aux habitants du quartier le fourrage des derniers jours avant l’abattage. Le bénéfice était confortable et l’ambiance à l’optimisme.
Mais le jour de l’Aïd, dès le premier mouton, Yazid comprit que la journée n’allait pas bien se passer. D’abord, ils arrivèrent une demi-heure en retard. Ça, c’était de sa faute. Car Yazid n’aimait pas se lever tôt et ne prenait d’habitude jamais de rendez-vous le matin. Mais le vrai problème, c’est que Rabeh passa environ une heure et demie à égorger et dépecer la première bête. Le pauvre, il avait l’habitude d’égorger les chèvres des montagnes de Taddart. Même les moutons là-bas étaient deux fois moins gros que ce bélier puissant qui lui semblait presque aussi grand qu’un veau. En outre, Rabeh s’était imaginé qu’ils travailleraient ensemble, Yazid et lui, avant de voir son compagnon débarquer dans une djellaba blanche immaculée, avec un saroual traditionnel et des babouches jaunes toutes neuves. Si les gens de la maisonnée à qui appartenait le mouton ne l’aidaient pas, il aurait besoin d’au moins deux heures par bélier. Rabeh baignait dans le sang. Il sua et souffla en luttant avec la première bête pour la faire tomber. Il sua et souffla en essayant de suspendre la carcasse pour commencer à la dépecer. Quant à Yazid, on aurait dit le réceptionniste d’une grosse entreprise. Son téléphone ne cessait de sonner, et il ne cessait d’y répondre. Allô… oui… allô, joyeuse fête… allô, oui on arrive mon frère, on est en route… Une succession d’appels. Brefs. Impatients. Et Yazid de leur expliquer qu’il serait là dans dix minutes. Il disait à tout le monde “Dans dix minutes”. Et tout le monde attendait. Yazid ne savait que répondre. Et Rabeh ne savait comment achever son quatrième mouton, ses forces l’ayant complètement abandonné. Les clients suivants étaient bien embêtés, coincés dans leurs appartements avec leur bête, de gros béliers qui prenaient la moitié de la pièce. Et ce maudit boucher qui promettait beaucoup mais n’arrivait jamais.
Il n’y avait pas de solution.
Et Yazid étant un chien dépourvu de toute loyauté, il n’hésita pas à éteindre son portable, et à jeter l’éponge, furieux, après la quatrième bête. Rabeh traînait les pieds derrière lui, mort de fatigue. Stupide Don Quichotte, qui avait choisi de se battre contre des béliers plutôt que des moulins à vent. Et infortuné Sancho, qui suivait un maître paresseux et égoïste, ni noble, ni coopératif.
Cependant, ce que Yazid empocha sur le foin et la luzerne, en plus des six cents dirhams qu’il reçut pour l’abattage des quatre moutons, le poussa à investir dans un autre business dont l’idée atterrit soudain dans sa tête comme une bouée de sauvetage. Ce plan-là le dédommagerait de tout ce qu’il avait perdu à cause de Rabeh qui avait été incapable d’abattre les bêtes avec l’efficacité requise.
L’idée était simple. Des mendiantes écumaient les rues et les ruelles de Massira en prétendant être veuves et en quêtant leur part de mouton de l’Aïd pour leurs enfants orphelins. Yazid ne se rappelait plus qui lui avait dit une fois que récupérer la viande dont ces pauvres femmes remplissaient leurs paniers, et la revendre aux célibataires et aux démunis, était raisonnablement lucratif. Il se mit donc à traquer les mendiantes et à parlementer avec elles, Rabeh derrière lui. Il réussit en effet à acheter au plus bas prix les morceaux qu’elles avaient glanés. Il investit pour ce faire tout ce qu’il avait gagné, avant d’avoir réfléchi à où et comment il allait les écouler. Perplexe, il descendit une table en bois vermoulu oubliée sur la terrasse. Il la couvrit avec un plastique propre et la mit aussitôt devant la porte du cyber. Il y empila au hasard les morceaux de viande, et laissa Rabeh devant cet étal de fortune. Il n’oublia pas de lui apporter de chez lui quelques brochettes froides dans un morceau de pain.
Le pauvre Rabeh resta planté là dans l’avenue Dakhla déserte, pour vendre de la viande de mouton le jour de l’Aïd el-Kebir. Il attendait les célibataires.
Quels célibataires, imbécile ? Quels célibataires ?
Des bouchers saisonniers, il y en avait, pour sûr. Mais c’étaient des professionnels. Ils savaient soigner leur marchandise. Ils avaient de grands réfrigérateurs pour garder la viande au frais pendant quelques jours, en attendant que les célibataires reviennent de leurs villes lointaines ou de leurs villages perdus, à la fin des vacances. Mais quels célibataires espères-tu voir apparaître le jour de la fête ?
Le soir, quand Yazid rentra chez lui avec ses sacs pleins, il s’aperçut qu’il n’y avait pas de place dans le frigo de la maison pour une telle quantité de viande dont l’étalage improvisé en plein soleil avait fané la couleur et gâté la fraîcheur.
Heureusement que Lalla Battoul était experte en viande séchée. Elle entreprit donc de la préparer cette nuit-là avant qu’elle ne s’abîme. Elle mélangea les épices dans un grand récipient, puis se mit à couper la viande en fines lamelles qu’elle jetait dans un seau en plastique rouge, où Yazid pour se rendre utile les saupoudrait de sel et du mélange d’épices. Il aidait sa mère et songeait, le visage sombre, à son plan foireux. Il oublia cette fois de descendre à Rabeh quelque chose à manger. Mais Rabeh ne voulait rien. Ni dîner, ni rien. Il voulait seulement dormir. Il n’était pas furieux contre Yazid. Au contraire, il avait l’impression d’avoir trahi son ami. De l’avoir trahi en n’abattant pas plus de quatre moutons des vingt qui étaient sur la liste, cette liste que Yazid avait préparée pour ce jour de fête avec un enthousiasme démesuré et un optimisme idiot, car qui aurait voulu attendre un boucher jusqu’au soir, le jour de l’Aïd el-Kebir ? Rabeh était triste aussi de ne pas avoir réussi à vendre sa viande à un seul client. Il était donc épuisé, désolé et confus. Il voulait simplement dormir et rêver de Taddart. D’un Aïd en famille, simple et chaleureux. Là-bas dans la montagne, où on pouvait dire des fêtes qu’elles étaient vraiment joyeuses.
OceanofPDF.com
7
Pour Rahhal non plus, ce ne fut pas vraiment la joie cette année-là. Côté Hassaniya, cela allait de soi. Côté rituel, le gardien de l’immeuble savait manier le couteau. Lui et son fils se chargeaient d’abattre les moutons des résidents dans une atmosphère festive. Ils les égorgeaient dans l’entrée de l’immeuble. Le fils montait ensuite les carcasses à l’appartement de leur propriétaire, immédiatement après le dépeçage. Plus tard, la femme du gardien se chargeait de la découpe. Voilà pourquoi l’homme attendait avec impatience l’Aïd el-Kebir, à cause des revenus que cette fête lui rapportait. Les résidents, eux, trouvaient qu’ils avaient de la chance, parce qu’ils ne couraient pas comme les autres par monts et par vaux le jour de l’Aïd, à la recherche d’un éventuel boucher. Mais pour Rahhal, la fête ne fut pas aussi joyeuse cette fois, à cause d’Abdeslam.
Rahhal lui avait fait porter par Eyyad la somme de trois mille dirhams, obole qu’il allouait à sa famille pour l’Aïd el-Kebir depuis qu’il avait commencé à recevoir son nouveau salaire secret. Le lendemain de la fête, il enveloppa une épaule de son mouton dans un linge blanc, et alla avec Hassaniya présenter ses vœux à ses parents à Moukef. Le couscous les y attendait. Depuis la mort de sa mère, Hassaniya accompagnait Rahhal chez Halima le Pélican qui les recevait pour le déjeuner. Pour être honnête, le couscous à la tête de mouton que Halima préparait religieusement ce jour-là n’avait pas son pareil.
— Mais où est le père, m’man ?
Halima tourna la tête vers la casserole qui bouillait sur le feu, comme si elle venait de remarquer l’épaisse vapeur qui s’échappait du haut du couscoussier. Eyyad répondit à sa place :
— Il est parti au bled.
— Parti au bled ! Comment ça ? Pour l’Aïd ?
— Oui, il est parti au bled, répéta Halima. Il m’a dit d’te dire que les odeurs du bled lui manquaient. Et il est parti.
Rahhal ne pipa mot. Mais on voyait bien à son air ahuri que la réponse de Halima ne le convainquait pas.
— Fallait p’t-être qu’on l’retienne à la pointe de l’épée ? reprit Halima exaspérée. Fallait p’t-être qu’on l’attache ? C’est pas une vache pour qu’on l’attache !
— Et il va rester combien d’temps ?
— Il passe la fête et il revient. C’est c’qu’il a dit. Il passe la fête et il revient, répéta-t-elle à cran.
Mais Rahhal, inquiet pour son père, insista. Hassaniya s’était immobilisée dans l’entrée et observait la scène d’un air impassible. Rahhal, debout à la porte de la cuisine, bombardait de questions le Pélican furieux. Et son oncle, à l’intérieur, restait tapi comme un rat. Il fumait sa clope de quatre sous, la fumée du tabac se mêlant à la vapeur du couscoussier et au fumet de la tête de mouton.
Personne ne remit le sujet sur le tapis. Hassaniya, qui malgré toutes ces années se sentait comme une étrangère quand elle était chez Halima, tenait à ce que leur unique visite annuelle se passe dans le calme. Et effectivement, la conversation s’arrêta dans la cuisine. Musique andalouse à la télévision. Le couscous était délicieux, comme d’habitude. Le thei d’Eyyad, trop sucré. Et dès que l’oncle partit à la mosquée pour la prière de l’après-midi, Hassaniya fit un signe à Rahhal, et il se leva aussitôt.
Dans la voiture, elle conduisit en silence, en écoutant la radio. Souhaits traditionnels aux êtres chers à l’occasion de la fête, variétés marocaines et du Moyen-Orient. Rahhal, lui, ne cessait de penser à Abdeslam.
— Ton oncle Eyyad a r’pris son boulot ?
La question abrupte du Hérisson le tira de sa rêverie.
— Non… j’crois pas.
— Moi, je jurerais qu’il l’a repris… J’trouve qu’la maison a beaucoup changé.
— En effet, Hassaniya, elle a beaucoup changé…
— Ces dernières années, j’avais d’jà remarqué l’frigo, le lecteur d’cassettes, le four, la machine à laver. Mais cette fois, tout est neuf. Les tapis. Les meubles. Le carrelage. Et ils ont r’fait les peintures. J’comprends pas !
— En effet, Hassaniya, en effet…
— En effet ? Tu dis ça comme ça, froidement. Mais comment ils font ? D’où ils sortent tout ça ? Moi j’te dis que j’comprends pas.
— J’crois qu’ils ont vendu un bout d’terrain au bled.
— Ils ont vendu un terrain !? Tu m’as jamais parlé d’aucun terrain là-bas.
— Parce que tu m’l’as pas d’mandé. On n’a jamais parlé d’ça. Si tu m’l’avais d’mandé, j’te l’aurais dit.
— Ah, parce qu’il faut que j’te demande pour que tu m’dises ?
Rahhal ne répondit pas. Il garda le silence quelques minutes. Il cherchait, hésitant, une réponse. Quand une lumière se fit dans son cerveau, et qu’il ouvrit la bouche pour relancer la conversation, le Hérisson l’interrompit grossièrement :
— Tu veux pas la fermer maint’nant ? Tu vois pas qu’je conduis ?
Elle monta le son de la radio d’un geste rageur. C’était une chanson andalouse. Abderrahim Souiri et Bajeddoub se renvoyaient des vers de mouwashah.
Rahhal se replongea dans ses pensées.
Qu’est-ce que tu as, la Mante ? Que t’a donc fait le Pélican pour que tu t’enfuies à Abda, alors qu’aujourd’hui c’est l’Aïd ?
OceanofPDF.com
8
Seigneurdegloire@hotmail.com
L’adresse mail était bizarre. Quant à l’entête, elle était précédée et suivie par des points de suspension : … car le Rappel…
Avertis les hommes car le Rappel est utile aux croyants49. Allons, dis bismillah et ouvre ce mail, Abou Qatada.
Sa main tremblait. Il ne savait pas pourquoi, ni comment. Mais elle tremblait. Et dès la première phrase, il comprit que l’heure était grave.
À mon dévoué serviteur Al-Mahjoub ben Yamna Didi, alias Abou Qatada le Marrakchi.
Mes souhaits te protègent et mes yeux veillent sur toi.
Ne sois pas surpris par ce message et ne te crois pas indigne de recevoir ce mail de la part
du Seigneur de Gloire, toi entre tous. Il est des choses dans mon royaume que mes adorateurs ne peuvent pas comprendre, alors demande mon pardon et cherche refuge en moi contre le diable maudit.
Dévoué serviteur, nous avons clos notre révélation par une recommandation sage
consignée dans un livre clair et avec un messager juste, envoyé par nous comme gage de la clémence divine. L’homme, cependant, est de toutes les créatures la plus belliqueuse. C’est pourquoi je t’ai accueilli, Mahjoub, au sein de la communauté de mes dévoués serviteurs, pour qu’ensemble vous portiez haut mon étendard, rappeliez aux autres mon message, et demandiez mon pardon, car je suis celui qui pardonne.
Le visage de Mahjoub Didi blêmit. Il se mit à trembler comme s’il était pris d’une fièvre soudaine. Il se souvint du Prophète élu de Dieu et de sa frayeur le jour où il avait reçu la révélation divine. Mais ceci n’est pas une révélation, Abou Qatada. Tu n’es pas prophète pour qu’on te révèle quoi que ce soit. Et pourtant, ton Seigneur t’honore et te choisit, toi entre tous, pour t’envoyer ce message électronique. Mais qu’est-ce que tu fous encore ici ? Sors de ce trou immédiatement et retourne chez toi. Va prier ton Seigneur, demande-lui pardon, et attends les ordres du Très-Haut, victorieux et vénéré.
Mahjoub Didi se sentait comme hypnotisé. L’esprit ailleurs et le visage livide. Mais il leva bien haut la tête en quittant le cyber d’un pas précautionneux, sur un petit nuage. Il ne regarda pas Rahhal et ne pensa même pas à régler son dû. C’était la première fois qu’Abou Qatada s’en allait sans sortir sa carte de sa poche pour noter avec Rahhal le temps qu’il avait passé à l’ordinateur.
Abou Qatada n’était pas là. Il marchait sur les nues.
49. Coran, sourate LI, verset 55 – Ceux qui se déplacent rapidement.
OceanofPDF.com
9
Rahhal n’aurait jamais cru que Yazid puisse être aussi bon en calligraphie arabe, jusqu’à ce qu’il le voie de ses yeux à l’œuvre. Et il fallait le voir pour le croire.
Ce matin-là, Yazid et Rabeh se pointèrent avec un gros rouleau de tissu blanc. Dans la matinée, on pouvait presque vivre normalement dans l’avenue Dakhla, les colporteurs et les cohortes d’acheteurs n’envahissant les lieux qu’après la prière de l’après-midi. Yazid avait donc le champ libre pour déployer tranquillement l’étoffe. Le premier coupon mesurait cinq mètres. Une banderole respectable digne d’un sit-in décisif. Yazid l’étendit le long de la vitrine du cyber, et s’assit dessus pour y tracer avec précision et application un slogan qu’il copiait d’un petit morceau de papier déplié devant lui. Rabeh et un autre homme à la moustache épaisse et aux traits sévères le regardaient faire avec intérêt : “Les employés de la boulangerie Shourouq manifestent contre le hadj Bihi et réclament leurs arriérés et les sommes qui leur sont dues pour leurs congés payés annuels.”
Sur la deuxième bannière, toujours en style naskh et en gros caractères, Yazid écrivit un slogan plus général, en soutien aux manifestants : “Les travailleurs sont sur la paille et l’gouvernement au sérail.” L’homme à la moustache semblait satisfait de cette banderole. Rahhal, qui observait la scène de son bureau avec étonnement, supposa que le moustachu était un des travailleurs en question. Peut-être même le leader de cette révolution contre le hadj Bihi à qui appartenait la boulangerie Shourouq. Certes la première bannière exprimait clairement les revendications des manifestants, mais la seconde était plus percutante. Car elle résonnait plus fort et plus loin, en opposant directement les employés d’une part, et le gouvernement de l’autre. Le hadj Bihi était un lâche et un trouillard, son taux de sucre allait monter en flèche dès que ses employés brandiraient devant sa boulangerie une banderole qui s’en prenait aux dirigeants.
Les traits de l’homme à la moustache s’illuminèrent davantage quand Yazid lui annonça qu’il faisait cadeau de la seconde bannière aux manifestants de la boulangerie Shourouq, à condition qu’il la récupère après le sit-in. Il avait fixé le prix total de son travail à cent cinquante dirhams. Le prix d’une seule bannière en réalité. La seconde leur était donc offerte. Et il n’hésiterait pas à les soutenir activement en se joignant à la manif et en se chargeant lui-même de porter la banderole antigouvernementale avec Rabeh, son acolyte. Ils reprendraient aussi en chœur, avec une générosité militante, les slogans que scanderaient les manifestants. Ceux-ci, selon le deal qu’il fit avec l’homme à la moustache, évalueraient sa participation et détermineraient le montant de sa rétribution, pas le jour même, mais après le succès du sit-in.
Pour Rahhal, là où le bât blessa dans ce scénario fut quand Yazid coinça le rouleau de tissu dans l’espace étroit qui séparait son bureau de la devanture du cyber, et lui en confia la garde. Il se retrouvait malgré lui gardien d’entrepôt pour la nouvelle entreprise clandestine qu’avait montée Yazid avec son partenaire Rabeh.
Une semaine après la fin du sit-in des employés de la boulangerie – quatre jours de négociations intenses avec le hadj Bihi, à l’issue desquels la vie reprit son cours normal –, Yazid revint dérouler son tissu blanc devant le cyber des Lionceaux de l’Atlas. Il devait fabriquer cette fois quatre banderoles. Il était entouré du président de l’association du quartier et de trois membres du comité. Les slogans s’élevaient contre le président du conseil d’arrondissement, le maire de la ville, le gouverneur de Marrakech et, bien entendu, le Premier ministre, et accusaient toutes ces parties d’être responsables de la dégradation de l’environnement dans le quartier, depuis qu’à cause du laisser-aller des éboueurs, les poubelles et les détritus s’amoncelaient le long des rues et à l’entrée des immeubles, des odeurs putrides s’en échappant. Quant aux bennes à ordures délabrées, elles attiraient les chiens errants et les chats sauvages. Sur les banderoles de Yazid, la société française avec laquelle la municipalité avait signé le contrat de gestion des déchets sur le territoire urbain en prenait pour son grade. L’une s’élevait contre une nouvelle forme de colonialisme, dont cette société et ses semblables étaient un exemple flagrant, et une autre dénonçait sa complicité avec les élus locaux corrompus qui fermaient les yeux sur ses scandales financiers et le non-respect de ses obligations. Yazid ne se contentait pas d’écrire les slogans que le client lui dictait, mais il s’efforçait d’en suggérer d’autres. Ainsi proposa-t-il par exemple au comité de l’association deux slogans incendiaires contre le gouvernement, qui reçurent aussitôt l’approbation du président. C’était un homme cultivé, professeur de philosophie au lycée Massira, et il s’y connaissait mieux que d’autres en dialectique du local et du national. “Car la corruption des responsables locaux naît de la corruption de leurs homologues dans la capitale, et vice versa”, comme il l’expliqua aux analphabètes qui assuraient à ses côtés la responsabilité du comité.
Finalement la commande passa à cinq banderoles, à deux cents dirhams chacune. C’était le nouveau tarif demandé par Yazid. Mais il promettait de participer activement à la vigile, et garantissait la présence de nombreux élèves du lycée Massira, des clients du cyber des Lionceaux de l’Atlas, et des employés de la boulangerie Shourouq, experts en manifestations et en slogans. Ce fut cette promesse-là qui décida le président de l’association à accepter les tarifs abusifs de Yazid, et à lui offrir une avance de quatre cents dirhams.
Rahhal ne put assister à la vigile. Mais la délégation du cyber qui y participa avec enthousiasme s’accorda à dire qu’elle avait été un succès. Bien qu’elle ait été cernée par la police et les forces auxiliaires, il n’y avait eu aucun accrochage entre les deux parties. Le correspondant du Moustaqbal à Marrakech avait couvert l’événement, et une portion avait été
filmée par la caméra du site internet 50 Daba Marrakech. Yazid, comme chacun put en témoigner, avait fait honneur au cyber et à ses habitués, et s’était montré – il faut bien le reconnaître – à la hauteur.
50. “Marrakech maintenant.”
OceanofPDF.com
10
Abou Qatada disparut trois jours entiers. À son retour, il ne daigna pas accorder un regard à Rahhal ni saluer quiconque. Il se précipita vers le premier ordinateur vacant et entreprit de lire ses mails avec impatience. Mais à peine eut-il ouvert sa boîte mail que la déception empreignit ses traits. Comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il espérait. Rahhal l’observait, intrigué. Il ne comprenait pas ce qui arrivait à Abou Qatada.
Mahjoub resta cloué devant son écran plus de dix minutes. Et il n’essaya même pas de déplacer sa souris vers un autre terrier électronique. Il était figé, comme pétrifié. Soudain, ses traits s’illuminèrent, son visage resplendit, et il s’écria :
— Dieu est grand ! Dieu est grand !
Amélia, Flora et Yakabo s’entre-regardèrent. Salim et sa sœur lui jetèrent un regard en coin, intrigués, puis regardèrent Rahhal qui n’était pas moins surpris qu’eux. Quant à Qamareddine, il était planqué derrière son ordi, complètement absorbé par ce qu’il faisait. Il boycottait Mahjoub depuis que celui-ci l’avait dénoncé à son père. Il l’évitait complètement, bien décidé à ne jamais lever la tête vers lui, que le bigot loue Dieu ou exalte le diable.
Le message cette fois ne venait pas directement du Seigneur de gloire. Mais d’un ange qui ne donnait pas son nom. D’après le mail, son numéro de classement au sein du chœur des anges du Miséricordieux était 8723. Son adresse électronique était donc : Ange8723@hotmail.com.
Les instructions de l’ange étaient claires et concrètes :
Va chez le menuisier le plus proche, Abou Qatada. Persuade-le de te fabriquer un sabre en bois. Achète de nouveaux habits blancs, une djellaba, un turban et des babouches. Même les chaussettes doivent être blanches. Tes sous-vêtements aussi. Purifie-toi par la récitation du Coran, le jeûne et la prière. Commence à jeûner dès demain et persévère afin que Dieu
parachève un décret qui devait être exécuté51. Passe au cyber tous les trois jours pour consulter tes mails. Nous t’indiquerons alors les étapes suivantes. Dieu te garde, te protège et guide tes pas. Amen.
Mahjoub jeûna pendant plus d’un mois. Il allait tous les trois jours au cyber, en vain. Il n’y passait pas plus de quelques minutes. La rumeur y courait que le zigue n’allait plus travailler à l’agence régionale de l’Eau et de l’Électricité. Yazid leur affirmait qu’il était devenu fou :
— Il a perdu la boule, se moquait-il. C’est c’que m’a dit un d’ses collègues, j’vous l’jure.
Mahjoub, quant à lui, s’était complètement détaché de cette racaille. Il s’adonnait au jeûne, à la prière et à la récitation du Coran, pour se préparer à recevoir le saint mail béni. Plus d’un mois plus tard, on entendit résonner deux fois plus fort, dans le cyber des Lionceaux de l’Atlas, ses cris d’allégresse. Mahjoub était pétrifié devant son ordi quand descendit du ciel le mail tant attendu. L’ange 8723 daignait enfin se manifester, et ses instructions cette fois étaient plus précises.
Louanges à Dieu tout-puissant. Vendredi prochain, Abou Qatada, dans la matinée, va sur la place Jemaa el-Fna. Mets tes nouveaux habits blancs, et emporte ton sabre en bois et ton coran sous le bras. Quand tu seras au milieu de la place, ô dévoué serviteur, dégaine ton sabre, brandis ton coran, et crie « Dieu est grand ». Le miracle se produira inchallah. Ton sabre en bois aura dix pointes acérées et tranchantes, et les pages de ton coran se changeront en ailes de lumière qui t’emporteront lentement, et par la grâce de Celui qui
entend et qui sait, elles seront bientôt un cheval ailé d’entre les chevaux du paradis. Le cheval béni s’élèvera avec toi au-dessus de la place, et tu entreprendras de faucher les têtes à droite et à gauche. Ton sabre ne blessera que les infidèles pervers et leurs disciples hypocrites et inconscients, mais les justes, tu ne leur feras aucun mal, car ainsi l’aura voulu le Seigneur des deux mondes. Telle est ta tâche, dévoué serviteur, et le message et le miracle à toi alloués. L’heure du djihad a sonné. Nous avons rendez-vous vendredi matin.
— Dieu est grand ! Dieu est grand !
Mahjoub Didi quitta le cyber en glorifiant Dieu à tue-tête. Yazid éclata de rire, d’autant plus qu’il n’était pas là la fois précédente, et ayant seulement eu vent de l’incident, il était ravi aujourd’hui de voir la scène se reproduire sous ses yeux :
— Nom de Dieu ! On jur’rait qu’les anges le poussent au cul ! Y a d’quoi s’inquiéter pour Mahjoub mes frères, il a vraiment perdu la boule !
51. Coran, sourate VIII, verset 44 – Le Butin.
OceanofPDF.com
11
Personne ne comprenait pourquoi les gens protestaient autant dans le quartier de Massira. Il y avait tous les jours une manifestation. Les raisons étaient multiples, le goût pour la protestation unique. “Protestez et manifestez pour nourrir la lutte !” clamait une des banderoles de Yazid. Chaque sit-in avait sa bannière spéciale qui précisait les revendications des manifestants. Mais il y avait les jokers qui pouvaient servir à toutes les manifestations. Une contre le gouvernement et l’échec de sa politique qui conduisait le pays à sa perte. Une autre contre la corruption et le despotisme. Yazid avait aussi ajouté des portraits à son attirail de combattant et à son équipement de protestataire. Une photo de Che Guevara, une de Mehdi ben Barka, une troisième de la mosquée Al-Aqsa, et quatre photos du roi Mohammed VI, en plus de plusieurs petits drapeaux nationaux. Les drapeaux et les photos du roi étaient essentiels, surtout pour les protestations liées aux revendications alimentaires.
La fréquence des manifestations et des sit-in étonnait Yazid. Le cyber des Lionceaux de l’Atlas devint un centre de ralliement d’où partaient les manifs les plus importantes, et où les banderoles étaient fabriquées. Le projet devint un succès commercial inattendu. Yazid ajouta à son équipement un haut-parleur de bonne qualité, et Rabeh, qui avait une voix tonitruante, apprit par cœur les principaux slogans, qu’il se mit à clamer haut et fort dans l’appareil à chaque événement. Son accent berbère était prononcé, impossible de le dissimuler, mais il n’affectait pas le sens du slogan et ne diminuait en rien la portée de sa voix.
Les parents d’élèves du lycée de Massira manifestèrent devant le portail de l’établissement pour protester contre l’absentéisme des professeurs, ainsi que contre le surnombre, surtout depuis que certaines classes comptaient plus de cinquante élèves. Les enseignants et les employés de l’administration répondirent par une grève in situ, pour dénoncer le trafic de drogue florissant aux alentours du lycée, la dégradation des valeurs morales et l’inconduite des élèves, dès lors que plusieurs cas de violence verbale et physique avaient été enregistrés, perpétrés par des délinquants contre leurs professeurs.
Même la mosquée Al-Nour fut atteinte par la fièvre protestataire, qui, sans le civisme de rigueur, aurait pu mal tourner. L’habituel sermon du vendredi portait ce jour-là sur les obligations du mariage, et l’imam, Si Belfqih, cita à cet effet la sourate des Femmes : Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et
frappez-les52… Dieu dit la vérité, approuvèrent certains en silence. Mais Si Belfqih esquissa un léger sourire et reprit en s’adressant aux fidèles :
— Qu’a dit notre Seigneur de gloire ?
Puis, sans attendre la réponse, et en agitant deux doigts de sa main droite, l’index et le majeur, pour mimer des coups de bâton :
— Frappez-les… Frappez-les ! Or aujourd’hui, si certains pauvres maris trompés veulent exercer leur droit légal, les associations féministes, celles pour les droits de l’homme ou de je ne sais quoi, poussent les hauts cris. La parole de Dieu est claire, mes frères : Frappez-les. Un murmure se propagea dans la salle, tandis qu’un cri de protestation aigu fusait depuis l’aile des femmes. Si Belfqih prêta l’oreille au brouhaha qui montait dans la mosquée, et cita le noble hadith : Dire à ton compagnon de se taire et d’écouter pendant le sermon de l’imam lors de la prière du vendredi, c’est dire une futilité. Et la prière de celui qui dit des futilités ce jour-là ne vaut pas plus qu’une prière ordinaire de midi. Et il continua son sermon, sans plus de digression cette fois.
Le cri qui avait fusé était celui de Maria Tahiri. Professeur de langue arabe. Une femme qui faisait consciencieusement ses prières, mais qui était aussi une féroce militante féministe. La professeur Maria réunit un groupe devant la porte de la mosquée et exprima son rejet personnel de la position de l’imam qui justifiait la violence à l’égard des femmes. Elle affirma à ceux qui faisaient cercle autour d’elle que ce verset avait fait l’objet de recherches approfondies, et qu’il était scandaleux de la part de l’imam de le citer ainsi hors contexte et de façon douteuse. “Car le verbe frapper dans le Coran et dans les anciens dictionnaires d’arabe n’a pas du tout le sens qu’on lui donne aujourd’hui. Il veut dire quitter, s’éloigner, se séparer, ignorer, et non pas frapper, gifler, battre ou rosser. De même que lorsqu’on dit de nos jours battre la campagne, ça ne veut bien évidemment pas dire frapper, mais parcourir la campagne.”
Le problème fut que Maria Tahiri ne se contenta pas de cette mise au point linguistique, mais qu’elle revint à la charge avec ses collègues de la branche locale de l’Association marocaine pour les droits des femmes. Et comme la plupart d’entre elles n’étaient pas pratiquantes et étaient libres à l’heure de la prière du vendredi, elles décidèrent que le meilleur moment pour protester et faire entendre leur voix serait précisément celui de la prière du vendredi suivant. Aussi au jour dit, pendant que Si Belfqih s’adressait à la foule des fidèles et parlait de coquetterie, d’élégance et de l’importance de soigner sa mise dans l’islam, citant à cet effet le verset
suivant 53 Ô fils d’Adam ! Portez vos parures en tout lieu de prière, les militantes s’égosillèrent et scandèrent des slogans incisifs contre l’utilisation des chaires des mosquées comme tribunes pour inciter à la violence contre les femmes. Yazid avait fabriqué pour leur association deux banderoles, à deux cents dirhams chacune, et leur avait loué le haut-parleur au même prix. Mais il ne les accompagna pas à cette mission suicide. Il avait eu du nez, car immédiatement après le deuxième salut rituel de l’imam signalant la fin de la prière, une armée de salafistes enragés déboula en vociférant et en criant “Dieu est grand”, et en appelant à châtier “ces femmes débauchées et corrompues qui ne priaient pas, et avaient le culot de profaner la maison de Dieu”. Heureusement la police arriva avant la fin de la prière, et elle entreprit aussitôt de disperser fermement les manifestantes. Elle fit donc place nette au bon moment, sinon il y aurait eu devant la mosquée un massacre comme on n’en avait jamais vu au cours de la longue histoire du quartier.
52. Coran, sourate IV, verset 34 – Les Femmes.
53. Coran, sourate VII, verset 31 – Al ‘Araf.
OceanofPDF.com
12
On pouvait diviser les habitants de Massira en deux parties, les “gens du secteur” et les “gens des remparts”. Ces derniers avaient quitté la médina pour venir s’installer avec leurs familles dans les différentes zones du quartier, vers le milieu des années 1980. Ils avaient des liens étroits avec leur communauté d’origine dans la vieille ville. Leurs proches et leurs amis d’enfance y habitaient encore, et ils gardaient naturellement le contact avec eux. Quant aux “gens du secteur”, c’étaient de véritables enfants du coin, nés vers la fin des années 1980 et dans les années 1990, et qui avaient grandi ici, dans ce quartier appelé Massira d’après Al-Massira al-khadra, la marche pacifique organisée par le roi Hassan II en 1975 pour récupérer de facto le Sahara espagnol, et ils n’en connaissaient pas d’autre. Ils quittaient parfois leur quartier pour s’aventurer à Daoudiate, où se trouvaient l’université Cadi Ayyad et plusieurs grandes écoles, ou pour le Guéliz, ses cafés, ses restaurants, ses hôtels, ses bars et ses salles de cinéma, mais ils retournaient toujours dans le tiède giron de Massira. Leur relation avec la Marrakech des Almoravides, des Almohades et des Saadiens était donc extrêmement limitée. Et ils n’étaient pas assez fous pour aller prendre des photos de singes et de serpents à Jemaa el-Fna, comme des touristes. Si bien que le nombre de fois où Qamareddine par exemple, un enfant du secteur, y était allé, se comptait sur les doigts d’une main.
Mais cette fois, Qamareddine, tu n’avais pas le choix. Il fallait que tu y ailles. Il fallait que tu sois sur place pour voir la suite du feuilleton. Au cœur même de l’événement.
Qamareddine arriva avant dix heures. Il traversa lentement Arset el-Bilk. Il leva la tête à plusieurs reprises, comme s’il découvrait pour la première fois la hauteur des énormes arbres du jardin, le long duquel les calèches étaient alignées avec une régularité étonnante. Les chevaux étaient disciplinés, calmes, presque immobiles. Peut-être savaient-ils qu’une dure journée à parcourir les rues de Marrakech les attendait, et préféraient-ils économiser leur énergie et leurs forces. Les cochers, eux, étaient rassemblés en petits groupes devant un barrad de thei ou une assiette de soupe de fèves à l’huile d’olive. Qamareddine traversa la place qui était encore vide de passants et de saltimbanques. Il acheta un jus d’orange à l’une des carrioles alignées sur les côtés. La boisson le revigora. Il fit un rapide petit tour, puis monta à la terrasse du café Argana. Il commanda un café au lait moitié-moitié et se campa là pour observer la scène de haut.
Les tenues blanches n’étaient pas rares les vendredis. Aussi Qamareddine ne vit-il pas tout de suite Abou Qatada débouler sur la place. Mais dès qu’il entendit des cris hystériques, et vit un cercle de badauds se former autour d’un excentrique qui brandissait un coran et agitait un bâton en forme de sabre en vociférant “Dieu est grand”, et en menaçant les parjures et les hypocrites ennemis du Seigneur, Qamareddine bondit comme si une vipère l’avait mordu. Il en oublia de régler son café. Il fila comme une flèche pour prendre un gros plan du héros de son film. Nom de Dieu, Qamareddine ! Ce type n’était pas le Mahjoub Didi que tu connaissais. Il avait beaucoup maigri et ses traits étaient pâles et tirés, comme si le sommeil avait déserté ses paupières depuis bien des nuits. Le zigue avait vraiment perdu la tête. Il suait et soufflait. Sa djellaba était mouillée devant, comme s’il s’était pissé dessus sans s’en apercevoir. Il avait commencé par crier “Dieu est grand”, mais le voilà qui délirait et divaguait. Qamareddine entendit les mots Seigneur de gloire, Gabriel, Michaël et ange 8723. Mahjoub hurlait le numéro de l’ange en français, comme s’il s’agissait d’un compteur d’électricité. Nom de Dieu, Qamareddine ! L’homme avait mis tant d’ardeur à jouer son rôle qu’il était sorti du texte. Qamareddine prit peur. Il avait voulu faire une blague à Mahjoub pour le punir de l’avoir dénoncé. Lui tirer l’oreille, ni plus, ni moins. Mais le gars était devenu fou, Qamareddine. Le gars était devenu fou.
La police encercla les lieux. Elle eut du mal à disperser la foule. Les habitués de Jemaa el-Fna adoraient les spectacles, et venaient sur la place matin ou soir pour se joindre aux divers attroupements. Celui-là était original et n’avait pas son pareil parmi les cercles de danseurs et de conteurs. Un produit frais. Comme le jus d’orange des carrioles stationnées le long de la place. Les journalistes arrivèrent à leur tour et se mirent à filmer l’arrestation du fou qui semait la terreur ce matin-là.
En passant devant la mosquée Al-Nour, de retour de Jemaa el-Fna et en chemin vers le cyber, Qamareddine entendit Si Belfqih prêcher. Il avait l’esprit confus et la teneur du sermon lui échappa. Il songea que les fidèles l’écoutaient tous avec une foi plus ou moins sincère : le professeur Souyouti, Moulay Ahmed Malkha, le hadj Bihi de la boulangerie, Salim qui priait seulement le vendredi. Mais Mahjoub Didi n’y était pas. C’était la première fois qu’Abou Qatada n’assistait pas à la prière du vendredi à la mosquée du quartier. Les yeux de Qamareddine s’emplirent de larmes. Il faillit entrer pour prier avec les autres et demander pardon à Dieu. Mais il en fut incapable. Il poursuivit son chemin vers le cyber. Son visage était blême et ses traits tirés. Il essaya d’éviter les habitués et se réfugia vers le premier ordinateur venu. Mais toute la clique était là, rassemblée devant une seule machine. Même les trois Africanos.
— Viens voir, Qamareddine, viens voir un peu c’drame ! lui lança Samira d’une voix suraiguë.
Ils entouraient Rahhal et regardaient ensemble une vidéo qui venait d’être postée sur Hot Maroc, dans les infos de dernière minute : “Un salafiste fou attaque Jemaa el-Fna et terrorise les touristes de Marrakech. Vidéo de l’arrestation.”
OceanofPDF.com
13
La nouvelle parut d’abord dans Daba Marrakech : Une femme meurt en couches à la maternité de Massira en raison de la pénurie de sang à l’hôpital. Puis Hot Maroc la reprit dans sa rubrique sociale, après avoir recueilli les déclarations du mari éploré, celles d’une des sages-femmes, et celles du représentant régional du ministère de la Santé à Marrakech. C’était le premier enfant de la défunte. Une jeune femme de vingt-quatre ans. Son mari était chauffeur de taxi et membre du bureau syndical de la profession.
Salim passait devant le cyber ce matin-là, quand il tomba sur Yazid qui préparait les banderoles du sit-in auquel allaient participer la famille de la victime, un certain nombre de collègues du Syndicat des taxis du mari, et un groupe de manifestants professionnels du quartier. La mère de Salim étant infirmière à la maternité, l’affaire la concernait et Salim s’y précipita pour la prévenir.
Celle-ci agit sans doute en conséquence, car à peine une heure plus tard, le surveillant général de la maternité se pointa au cyber. Il demanda à Yazid de lui fabriquer deux banderoles pour contrer les manifestants.
— J’vais pas les écrire en naskh, mais en ruqaa, le prévint Yazid.
— C’est quoi la différence ?
— Aucune… c’est juste que j’ai écrit celles des manifestants en naskh. J’veux pas qu’ils m’accusent d’les trahir.
— Tu choisis le style que tu veux, ça m’est bien égal, m’embête pas avec ces détails s’te plaît. C’qui compte, c’est qu’ce soit lisible et qu’le message passe.
L’homme avait encore une autre requête : que le haut-parleur soit de leur côté et qu’ils le monopolisent pendant le sit-in.
Les slogans des manifestants dénonçaient le laisser-aller et le chaos qui régnaient dans les hôpitaux du royaume. Ils vilipendaient le ministre de la Santé et le Premier ministre. Ils résonnèrent pendant plus d’une heure. La directrice de la maternité avait ordonné de verrouiller l’entrée, un portail fait d’épais barreaux qui ne gênaient ni la vue ni la communication avec l’extérieur. Au bout d’une demi-heure, les sages-femmes et les employés de la maternité sortirent sur le parvis. Ils portaient deux banderoles écrites en style ruqaa. Une qui priait pour le salut de la défunte et déclarait que l’hôpital était en deuil, et une autre qui posait une question à laquelle les manifestants ne s’attendaient pas.
La question dérangeante ne resta pas longtemps prisonnière de la banderole, car la directrice de la maternité décida de la marteler aux oreilles des hordes de manifestants. Elle saisit le haut-parleur et s’avança vers eux avec aplomb.
— Mes frères, on est tous en deuil aujourd’hui. Tout l’monde souffre. Et tout l’monde a souffert quand on nous a pris cette jeune femme dans la fleur de l’âge. Mais nous n’sommes pas seuls responsables. Si vous l’permettez mes frères, ceci n’est pas seulement la faute de notre administration. Et pas non plus seulement celle du ministre de la Santé. Et pas non plus seulement celle du Premier ministre. C’est votre problème à vous. Cette femme, on n’a pas trouvé d’sang pour elle, ni ici, ni à l’hôpital central. Dieu est souverain. On n’a pas d’usine à fabriquer le sang. Que Dieu vous récompense, c’est à vous de nous en donner. Dites-moi mes frères, parlons franchement, qui parmi vous a déjà donné son sang ? Celui d’entre vous qui a sa carte de donneur de sang, qu’il lève la main tout d’suite… Personne, à c’que j’vois. Eh oui, les slogans c’est facile, et les protestations aussi. C’est agir qui est difficile. Alors on va commencer la campagne aujourd’hui. Ceux qui veulent vraiment du bien à nos enfants et nos jeunes femmes, ils peuvent aller demain matin au centre de collecte pour donner leur sang. Dieu ne
laissera pas perdre la récompense de celui qui fait le bien 54. Et maintenant, Dieu vous le rendra, récitons la Fatiha sur l’âme de cette jeune femme que nous avons tous abandonnée. Récitons-la tous ensemble.
Yazid eut la surprise de voir le gardien ouvrir grand le portail de la maternité. La directrice fit quelques pas en direction des manifestants, suivie des sages-femmes, des employés, et du surveillant général. Tous ouvrirent leurs bras, paumes levées au ciel, et se mirent à réciter la Fatiha.
Ils en étaient au verset 55 le chemin de ceux que tu as comblés de bienfaits,
lorsque Yazid et Rabeh se joignirent à eux.
Amen. Dieu dit la vérité. La directrice de la maternité s’approcha du mari de la victime. Elle l’étreignit en pleurant. Et lui présenta ses condoléances. Le mari accablé sentit dans ses bras une chaleur maternelle et sincère. Il l’étreignit à son tour en sanglotant et accepta ses témoignages de sympathie les yeux pleins de larmes. Quant à Yazid, il se précipita vers le surveillant général pour récupérer son haut-parleur et le solde de son compte.
54. Coran, sourate XVIII, verset 30 – La Caverne.
55. Coran, sourate I, verset 7 – La Fatiha.
OceanofPDF.com
14
Rahhal ne s’attendait pas à ce que la Pieuvre, qui s’était mise à remuer sérieusement sur la scène politique marocaine et sur les sites web locaux et nationaux, à commencer par Hot Maroc et jusqu’à Daba Marrakech, s’enfonce profondément dans le quartier Massira, et glisse un de ses longs tentacules à l’intérieur du cyber. Mais c’est exactement ce qui se passa. Sûr que les élections frappaient aux portes, et que la campagne électorale allait commencer très bientôt, mais l’Écureuil n’avait pas imaginé que la planque sûre que représentait pour lui le cyber serait envahie de cette façon, et se retrouverait soudain au cœur de l’événement. Le plus curieux, c’est que ce fut Yazid qui le mit au courant. Car il lui demanda, d’un ton abrupt et impérieux de patron, de se préparer dès maintenant à une campagne électorale énergique qui partirait d’ici. Du cœur du cyber.
Qu’est-ce que Rahhal avait à voir avec tout ça ?
Et qu’est-ce que Yazid venait faire là-dedans ?
Ce soir-là, alors qu’ils étaient comme d’habitude avachis devant la télévision, et que le présentateur de la chaîne Al-Aoula donnait le dernier bulletin d’infos, Hassaniya lui confirma, en creusant avec un appétit effrayant une profonde tranchée dans le tajine d’agneau et de courge rouge destiné au déjeuner du lendemain, que l’info était bonne. Car Imad était candidat. Les préparatifs battaient leur plein à l’école. Tous les enseignants avaient promis de soutenir Katifa junior aux prochaines élections. Ils avaient même commencé à contacter les parents et les proches des élèves pour les mobiliser à leur tour.
— Et le cyber là-d’dans ?
— Pour l’cyber, Houyam m’a dit qu’un des principaux militants du parti au niveau du quartier, un certain Moulay Yazid Malkha, est un client des Lionceaux de l’Atlas. C’est pour ça qu’le bureau local du parti l’a chargé de superviser la gestion de la campagne d’Imad à partir du cyber.