Hot Maroc

Yassin Adnan · Chapitre 4 sur 4 · partie 4/6

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Hot Maroc

III. La Comédie Animale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

56. Extrait d’un poème d’Al-Mutanabbi, traduction de Régis Blachère.

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Yazid était bête. Ce n’est pas Rahhal qui en aurait douté, ne serait-ce qu’une minute. Il suffisait de savoir que le gars avait essayé de vendre de la viande de mouton le jour de l’Aïd el-Kebir. Depuis que Qamareddine lui avait raconté l’incident, dont on faisait encore des gorges chaudes dans son immeuble et les immeubles environnants, Rahhal réprimait un rire venimeux chaque fois qu’il y pensait. Même les gamins les plus démunis du quartier et des quartiers alentour savaient tirer un profit respectable des jours de fête. Les moins futés guettaient les dépouilles de mouton que les maîtresses de maison jetaient près des bennes à ordures ou dans des recoins près des immeubles. Ils les ramassaient et les empilaient pour en faire de petits tas qui grandissaient au fil des jours. Le soir, les camions poubelles parcouraient les rues et les ruelles de la ville. Les éboueurs récupéraient les peaux pour les revendre plus tard aux tanneurs de la médina. Dix dirhams par peau. Certains en ramassaient entre cinquante et cent, le jour de la fête. Une petite fortune. Mais Yazid pensait toujours de façon tordue à des projets bidon qui allaient toujours dans le mauvais sens. Aussi, inutile de trop t’occuper de lui, l’Écureuil. Tu n’aurais pas pu le convaincre de quoi que ce soit. Tu n’aurais pas pu le convaincre par exemple qu’il perdait son temps avec Fadwa et Samira. L’Étoile de Marrakech aurait pu voter au Mexique, au Brésil, ou même en Turquie, mais au Maroc pour les élections nationales, non. Vu les heures que passaient les deux filles devant l’écran pour y regarder les séries produites dans ces pays, elles connaissaient mieux Guadalajara, Brasília ou Istanbul que Marrakech. Alors inutile de perdre ton temps avec elles, insensé. Si Dieu t’avait donné un peu de cette matière grise qui fait le cerveau de l’être humain, tu te serais tourné vers les membres du bureau de l’association que tu as soutenus quand ils protestaient contre la dégradation de l’environnement à Massira, ou vers les employés de la boulangerie Shourouq, ou même vers le patron de la boulangerie, le hadj Bihi en personne. Chez ceux-là au moins tu aurais trouvé du répondant. Mais Yazid était un âne, en plus d’être un chien, et il ne comprenait rien à rien. Il ne savait pas que la majorité de ces bâtards à qui il avait ouvert les portes du cyber pour qu’ils empestent les lieux avec leurs déjections putrides n’étaient pas inscrits sur les listes électorales, et que de toute façon, ils étaient hors-jeu. Même ceux qui étaient inscrits ne voteraient que lorsqu’ils auraient touché le prix de leur allégeance en espèces sonnantes et trébuchantes, et les tarifs étaient connus : deux cents à trois cents dirhams par voix. Et d’ailleurs en fin de compte, ils voteraient dans leur village ou leur hameau du Haouz pour d’autres candidats, et pas pour Imad Katifa. Tout simplement parce qu’ils n’étaient pas domiciliés à Massira, espèce d’idiot.

Mais toi Rahhal, quel était ton rôle dans tout ça ? D’abord, personne ne te demandait ton avis. Imad Katifa n’aurait pas imaginé une seconde que tes conseils pouvaient lui être profitables, ou que tu pouvais lui être utile pour sa campagne. Il savait que tu étais là, un simple écureuil apathique, le mari de Hassaniya à qui on avait donné un petit boulot pour être gentil avec la fille d’Oum el-Eid. Tout ce que tu étais bon à faire, c’était d’aider la serveuse du Milano à s’occuper des “combattants” du parti réunis au cyber. Rien de plus. Alors que tu voyais Yazid s’épanouir dans ses nouvelles fonctions. Même son café lui était servi d’entrée, depuis qu’il s’était installé au cyber pour mettre en place la gestion électronique de certains aspects de la campagne nécessitant une adresse mail, Facebook, etc., directement sous la houlette de Qamareddine qui, fasciné par l’aventure, l’avait embrassée avec enthousiasme pour occuper le poste bien mérité de bras droit électronique de Yazid, à cent dirhams par jour. Dix minutes après l’arrivée de Son Excellence, Asma accourait avec un café au lait moitié-moitié, dont Rahhal ne comprenait pas quand, ni comment, Yazid le lui avait commandé. Par téléphone ? Par SMS ? Ou était-ce simplement une faveur que lui faisait Laarbi, le patron du Milano, qui ne quittait presque jamais sa chaise à une table au premier rang de la terrasse qui avait dévoré tout le trottoir, chassant les piétons sur la rue, et qui de là surveillait tout ce qui se passait sur l’avenue Dakhla ? Laarbi, qui s’était embringué dans le parti de la Pieuvre, par pure conviction semblait-il, voyait peut-être en ce geste une façon militante de remercier Yazid de l’avoir invité lors de la première réunion, et de lui avoir permis de faire une recette exceptionnelle cet après-midi-là. Mais le plus important, c’était que Yazid l’avait présenté à Imad Katifa et au professeur Bouchaïb Makhloufi, et qu’il avait pris une magnifique photo de lui avec Bachir Mourabiti en personne. Cette photo-là, il allait l’agrandir, l’encadrer, et l’accrocher à l’entrée du café, pour que tous ceux qui entraient et sortaient puissent la voir, et qu’en prennent note les contrôleurs communaux, qui venaient de plus en plus souvent au Milano et dans les cafés voisins ces temps derniers pour signaler à leurs gérants qu’ils occupaient illégalement l’espace public. Laarbi avait l’habitude de leur verser généreusement de quoi les calmer quand leurs visites étaient raisonnablement espacées, or elles devenaient mensuelles, et il n’avait pas les moyens de leur glisser ainsi un bakchich tous les mois.

Rahhal souffrait sans doute de ne pas pouvoir se plaindre à Yazid des bâtards à qui ce dernier avait donné carte blanche pour empester le cyber de leurs odeurs électorales nauséabondes. Peut-être souffrait-il aussi de voir qu’Imad ne pensait pas à lui, et ne lui proposait aucun petit rôle dans cette comédie. Mais en réalité, Rahhal, que représente donc Imad Katifa ? Il est trop insignifiant pour distribuer des rôles. Et celui qu’il joue lui a été imposé. C’est un être ordinaire qui n’a même pas réussi au bac. S’il a été choisi, c’est parce que les rapports des services secrets l’ont présenté au secrétariat régional de la Pieuvre comme un brave type, aimé et populaire. Il n’a même pas eu le droit de refuser un rôle qu’il n’avait pas demandé. Reste qu’aujourd’hui, Imad Katifa est le candidat du nouveau numéro. Ils l’ont choisi parce qu’ils s’y connaissent mieux que toi, Rahhal. Ils ont décidé qu’il était parfait pour ce rôle, malgré son échec au bac dont tu es bien le seul à te souvenir. Quant à Yazid, ne sous-estime pas trop ses qualités. Le zigue n’est pas commode. C’est une machine puissante. Sa capacité à se démener et à contacter Dieu et diable n’est pas négligeable. Tu prétends qu’il est stupide, mais crois-tu que Bachir Mourabiti a besoin d’intellos de haut vol qui savent réfléchir ? Jamais de la vie. Le parti est là pour planifier et distribuer les tâches. Ses ouailles doivent seulement bosser et agir avec enthousiasme. Faire le battage nécessaire, organiser des rassemblements électoraux bruyants, danser nus dans les rues s’il le faut. Ne t’en fais pas, Rahhal, il y en a qui pensent pour eux. Bachir Mourabiti est un politicien chevronné. Et roué. Il a trouvé en Yazid l’audace et l’ambition que doit avoir un militant de la Pieuvre. Il l’a donc nommé membre du parti pour la branche de Massira, et l’a chargé de gérer la campagne d’Imad Katifa. Aujourd’hui tout le monde s’active avec ferveur, et toi tu parles de comédie et de théâtre ? De quel théâtre et de quelle comédie, Écureuil apathique ? Et le cas échéant, mon couard, saurais-tu monter sur ces planches pour y jouer le moindre rôle, même quelques minutes ? Tes genoux te porteraient-ils pour affronter un seul instant la foule ? Les projecteurs, ce n’est pas pour toi, l’Écureuil. Tu aimes agir dans l’ombre. En secret. Dans les coulisses. Tu ne peux donc pas en vouloir à Imad de t’oublier. Et de toute façon, Katifa junior n’est pas en mesure de distribuer les rôles.

Si l’Écureuil accepta le mépris et le désintérêt d’Imad, avec l’esprit sportif et sans rancune, Asma la Lionne considéra ce qui s’était passé le jour de la réunion comme une impardonnable et terrible insulte. Imad voulait s’occuper au mieux de ses hôtes, aussi n’avait-il cessé de l’appeler : “Viens là ma fille, va voir c’que le professeur Bouchaïb veut boire. Un autre expresso pour m’sieu Aziz, s’te plaît.” Il lui parlait gentiment. Une gentillesse infâme et condescendante. Quand l’auguste délégation avait quitté le cyber, et parce qu’elle s’était mis une casquette “Milano” sur la tête, Laarbi lui avait demandé de se mettre à côté de lui pour saluer les augustes visiteurs au nom de son établissement, ceci pour bien montrer que le Milano serait toujours à leur service, au service du cyber, du parti et de la nation. À ce moment-là, Imad lui avait glissé cent dirhams dans la main. Générosité ? Charité ? Rahhal n’avait pas compris.

Tu oses faire l’aumône à la Lionne, connard ?

Tu t’es foutu d’dans, mon p’tit Katifa.

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20

 

Deux jours pleins. Que Na’im passa dans cette pièce qui n’était pas un bureau. Dans ce bureau qui aurait pu être une cellule. Retenu dans un antre dont les murs hurlaient le silence. Un homme d’environ soixante ans en blouse d’ouvrier, la banale blouse bleue que portaient aussi les gardiens de voitures, pas celle bien connue des employés de la municipalité, venait de loin en loin lui apporter un sandwich bon marché. Keftas, frites et sauce tomate. Et le matin du pain, du fromage et de la confiture. Et un verre de thei. Toutes ses tentatives d’appel sur ses portables avaient échoué. Comme si un brouillage intentionnel empêchait ses deux téléphones de reprendre souffle.

Le troisième jour, le trio qui l’avait arrêté entra. Ils avaient le même costume et la même allure. De toute évidence, leurs journées se ressemblaient, et ils faisaient le même boulot depuis longtemps, de façon mécanique du coup, avec une grande économie d’énergie. Na’im s’imagina qu’ils allaient partir de là. Ils iraient en voiture dans un autre endroit encore plus lugubre. Un goût amer dans la bouche, et l’étau qui enserrait son cœur l’empêchèrent de poser la moindre question. Il était profondément déprimé. S’il ne s’était pas retenu, il aurait fondu en larmes. Mais ils ne firent qu’une courte marche dans l’enfilade de couloirs de ce vieil immeuble, et ils se retrouvèrent dans une partie plus vivante et plus propre, où les murs au moins étaient blanchis à la chaux. Et il y avait du mouvement dans les corridors. Des civils et des policiers en uniforme qui circulaient entre les bureaux. Ils frappèrent à une porte. Firent entrer Na’im. Saluèrent, puis se retirèrent aussitôt. La pièce était spacieuse et bien éclairée, avec des meubles simples, mais modernes et disposés avec goût. Il y avait là cinq hommes dont le plus âgé, et sans doute le plus galonné, le salua respectueusement. Il l’invita à prendre place. Na’im s’assit dans un confortable fauteuil noir encore tiède. Il pensa qu’un des cinq hommes qui l’entouraient venait tout juste de s’en lever. Thé ou café ? Thé bien sûr, car Na’im préférait le thé au café. Le thei arriva, accompagné d’une petite assiette de gâteaux marocains. Des ghribas, des croquants aux amandes et des cornes de gazelle. L’interrogatoire commença aussitôt.

Les questions étaient précises. Ils épluchèrent ensemble, avec une minutie barbante, les données qui se trouvaient dans son dernier article, et les accusations graves qu’il y portait contre le milliardaire Mahdi Aït al-Hadj. Na’im était bien incapable de répondre. Mais son intuition le sauva. Il déclara qu’il ne parlerait qu’en présence de son avocat et ne divulguerait pas ses sources. Ses réponses furent brèves ; il ne changea pas de disque. Son silence ne sembla pas les déranger. Ils enregistrèrent sa déclaration en toute impartialité. À la fin, le plus âgé le salua du même ton respectueux que celui dont il l’avait accueilli. Tous lui serrèrent la main. On l’envoyait cette fois à la prison civile. Dans une vraie geôle. Car il était maintenant officiellement en détention provisoire.

De nouveaux visages l’entouraient à présent. Il était en route vers une prison d’État. Il fut surpris de voir que ses deux gardes ne l’avaient pas reconnu. Son ego en prit un coup. Lui, la grande star des médias, passer inaperçu ? Mais au fond, il était soulagé, parce que sa situation n’avait rien de glorieux. Il était même heureux de l’espace que lui ménageait justement cet anonymat. Il y avait dans l’estafette une femme dans la cinquantaine et une adolescente. Il se cala près d’elles, embarrassé. On leur demanda d’attendre en silence, et la porte se referma. Un seul garde resta près du véhicule, tandis que les autres allèrent s’occuper des suivants. La femme avait l’air abattue ; la jeune fille pleurait et tentait vainement de tirer sa jupe courte sur ses jambes nues. Quand il était monté, Na’im avait d’abord pensé qu’elles étaient ensemble. Mais non, seul le hasard les réunissait. Ce même hasard qui l’avait fait atterrir avec elles dans cette maudite estafette. Aucune ne se tourna vers lui. Il en profita pour tirer un de ses portables de la poche de son Adidas, sa veste de sport qui commençait à être sale. Le premier était complètement mort, mais le deuxième avait encore un peu de batterie. Il allait appeler Jawad immédiatement. Jawad était l’homme avec qui il partageait tout. Il l’avait reçu dans son bureau longtemps auparavant, de la même façon que l’officier Hakim avait reçu Rahhal Laaouina la première fois, en suivant à peu près le même scénario. Jawad s’était occupé de Na’im dès ses débuts à Hot Maroc. Il avait été pendant toutes ces années son mentor et son ange gardien, sa source sûre et agréée, son trait d’union avec les “autres”. Tous les mystérieux “autres”. Merde. Jawad ne répondait pas. Il essaya plusieurs fois, en vain. Il faut que tu fasses quelque chose avant que les policiers reviennent, Na’im. Il faut que tu fasses quelque chose, Caméléon. Il décida donc d’écrire un message. Il allait envoyer une supplique au chef par l’intermédiaire de Jawad. C’est vrai que Jawad faisait le sourd pour l’instant. Mais il lirait le SMS, c’était sûr, et il serait obligé – il connaissait sa discipline et son professionnalisme – de le transmettre à son chef. Les choses prenaient une tournure à laquelle tu ne t’attendais pas Na’im, et tu n’aurais sans doute pas l’occasion d’envoyer un autre message. Il fallait donc que tu commences par la fin. Que tu t’excuses, que tu demandes pardon, que tu supplies. Soit, il implorerait sa clémence, en espérant que le chef transmettrait à son tour son message à qui de droit. Un message de vaincu qui commencerait par “La paix soit sur vous, en présence de notre imam suprême”, et qui finirait par des citations du genre “Reconnaître ses fautes est une qualité” et “Pardonner est une force”. Na’im ne manquerait pas de souligner qu’il était victime des machinations d’Anouar Mimi, qu’il savait comment rectifier son erreur, il fallait simplement qu’on lui fasse confiance, qu’on lui accorde une deuxième chance, et il se débrouillerait. Il s’excuserait pour chaque mot qui avait fait du tort à Mahdi Aït al-Hadj, et il expliquerait à ses lecteurs que des ennemis de la nation lui avaient donné ces informations qu’il savait désormais pourries, et dont il avait découvert, trop tard hélas, combien elles étaient inexactes. Il s’excuserait auprès d’Aït al-Hadj à sa manière. Il lui rendrait sa notoriété. Il fallait seulement qu’on lui fasse confiance.

Avant de le jeter dans sa cellule d’isolement, le garde le dépouilla de ses téléphones. Cette nuit-là, il n’arriva pas à trouver le sommeil. L’univers s’était obscurci devant lui. Le film de sa vie défilait sous ses yeux, depuis sa lointaine enfance dans un village oublié de la région de Kénitra. Ses aspirations littéraires. Ses jours de gloire à Hot Maroc… À l’aube, la porte de sa cellule s’ouvrit. Au début, il ne put en croire ses yeux. Il crut rêver. C’était Jawad. Avec son béret rayé qui dissimulait sa calvitie, et son manteau mi-saison qu’il portait toujours sur une chemise légère. Il était parfumé, comme d’habitude. Il se parfumait toujours à l’excès. C’était la première fois, Na’im, que tu sentais un parfum depuis ce matin maudit où on t’avait forcé à quitter ton appartement. Ah, Jawad ! Et ses larmes jaillirent. Comme un enfant perdu qui retrouve enfin sa maman dans la foule.

— Qu’est-ce que tu fabriques, imbécile ? lui lança Jawad avec un regard noir.

— J’me suis fait avoir. C’est c’salaud d’Anouar Mimi qui m’a filé de fausses infos non vérifiées.

— Mais pourquoi tu pleures maint’nant, mon vieux ? Et pourquoi tu m’as envoyé ce texto stupide ?

— Parc’que Mimi… parc’que c’est Mimi qui…

— Oublie Mimi maint’nant, mon vieux. Oublie-le. T’es dev’nu un héros, Na’im. Et les héros, ça pleure pas. Et ça n’envoie pas d’lettre d’excuses.

— Quoi ? Mais de quel héros tu parles, Jawad ? L’enquête a été serrée, et j’vais sans doute bientôt passer au tribunal.

— Arrête, de grâce ! Maint’nant t’es un héros, mon vieux. Est-ce que quelqu’un t’a fait du mal ici ? Est-ce que quelqu’un t’a mal parlé pendant l’enquête ?

— À vrai dire, non. On m’a traité avec respect. Mais on m’a pris mes téléphones. Et puis, regarde dans quel état j’suis, Jawad. Mes fringues sont sales comme tu vois, et j’vais pas bien du tout.

Ses sanglots redoublèrent.

— Mais tu t’crois dans un cinq-étoiles ou quoi ? Tu veux la douche chaude le matin, et peut-être un p’tit-déj’ royal dans l’jardin ? Réveille-toi ! T’es en état d’arrestation. C’est toi qui l’as voulu, avec ta maudite imprudence. T’as mélangé les cartes, Na’im. Tu les as trop battues. Quand j’ai lu ton article ce matin-là, j’t’ai appelé cinq fois. J’voulais juste comprendre. Tu m’as pas contacté avant d’faire ta connerie, et t’as pas répondu. Et quand l’chef m’a appelé pour des explications, j’ai eu l’air aussi con qu’un sourd à une noce. Si tu t’étais pointé d’vant moi à c’moment-là, j’t’aurais bouffé, j’t’aurais tué tellement j’enrageais. Y aurait eu ni enquête ni tribunal. Mais qu’est-ce qu’on y peut maintenant, tout ça c’est du passé.

— Et Aït al-Hadj, Jawad ?

— Tu veux encore avoir de ses nouvelles après le truc terrible que tu lui as fait ? Ah mon vieux, quel culot ! Tu l’as torpillé comme il faut. Mais oublions c’détail. C’est pas pour ça que j’suis là. Les choses ont pris une autre direction, Na’im, et on s’retrouve maint’nant devant un truc nouveau qu’il va falloir gérer intelligemment.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Jawad ?

— Le monde entier parle de ton arrestation. La campagne électorale a commencé y a deux jours, et ton cas nourrit la polémique et l’influence de façon évidente. C’est une situation qu’on doit tous exploiter judicieusement.

— Mais qu’est-ce que j’deviens là-dedans ? Comment j’peux profiter de cette situation, Jawad, puisque j’vais sans doute passer au tribunal.

— Ça, c’est clair ! Qu’est-ce que tu croyais ? Mais t’inquiète pas, on suit l’affaire de près. Mais faut qu’tu captes un peu mieux c’qui s’passe. T’es plus Na’im Marzouq, le chroniqueur cloîtré dans son appart de la rue d’Anfa qui pond son p’tit article quotidien, et récolte les likes et autres commentaires élogieux. Ça, c’est fini. Aujourd’hui, t’es un morceau de choix pour la presse nationale et internationale, et pour les débats des politiciens pendant la campagne. Tout le monde s’intéresse à ton cas. Ici et à l’étranger. Surtout à l’étranger. T’es d’venu le symbole de la liberté d’la presse au Maroc. Faut que t’agisses en conséquence. Avec discipline cette fois. T’as plus droit à l’erreur. L’enquête va reprendre aujourd’hui, ou demain matin au plus tard. Ne change pas de disque. Refuse de répondre sans la présence d’un avocat, et continue de ne pas vouloir divulguer tes sources. Invoque le respect d’la profession et autres trucs dans l’genre. J’pense que tu passeras en jugement dans trois jours. Au tribunal, t’auras des dizaines d’avocats d’ton côté. Réfute toutes les accusations retenues contre toi, et clame que ton procès est celui d’la liberté d’expression au Maroc. Après, fais le V de la victoire devant les objectifs des photographes, et point final. Ton rôle est petit et précis, faut que tu t’y tiennes à la lettre, mais faut que tu l’joues avec conviction. Pour la douche, on va s’arranger, t’en fais pas. On va aussi t’envoyer des vêtements propres. Et les journaux à partir de d’main, pour que t’aies une idée plus claire d’la tournure que prennent les choses. Faut juste que tu suives les instructions à la lettre, compris ?

Na’im n’y comprenait rien. Mais il aurait bien le temps de revoir sa conversation épuisante avec Jawad et de la retourner dans tous les sens. L’essentiel à présent, c’est qu’on allait enfin lui organiser une douche. Il s’imagina en train de se frotter à la luffa et au savon sous l’eau. Une douche froide ou chaude, peu importait. Il avait pris sa peau et son odeur infâme en horreur. Aussi l’image d’une eau ruisselant sur son corps ne cessait de hanter son imagination. Il rêvait d’eau. De douche. Pour la première fois alors, un sentiment d’euphorie s’insinua en lui. Il ferma les yeux sur l’image du jet de la douche et dormit profondément. C’était la première fois qu’il dormait bien depuis son arrestation. Il ne se réveilla qu’à midi. Un peu après midi.

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La Lionne guetta son adversaire pendant plus de deux mois, jusqu’à ce qu’elle le voie un jour, après le début officiel de la campagne électorale, sortir de son isolement électronique pour mettre un like sur la vidéo d’un discours du chef du parti qu’avait postée Qamareddine sur son mur de Facebook. Imad ne se contenta pas de cliquer sur like, il partagea à son tour la vidéo sur son mur. L’occasion est là, la Lionne. L’heure de la vengeance a sonné, Houyam.

Rahhal cliqua sur like, sous la vidéo postée sur le mur d’Imad. Mais ce n’était pas assez. Il ajouta un petit commentaire silencieux :

Ce petit sourire suffit à ferrer sa proie. Il reçut aussitôt un message d’Imad en privé.

— Bonjour ! Quel beau matin que celui-là ! Je vois enfin se lever ton soleil, princesse. Quelle matinée royale ! Tu ne t’imagines pas comme je suis heureux que la princesse Houyam s’abaisse enfin à visiter ma page. Pauvre de moi qui avais presque perdu espoir.

— Tant qu’y a de la vie, y a de l’espoir.

— Ça fait plus d’un an que tu ignores mes messages, Houyam, comment ne pas désespérer ? Mais fi du désespoir maintenant. Aujourd’hui, je suis heureux.

— Tandis que, moi, je suis très en colère…

— Pourquoi ? Celui qui mettra Houyam en colère ou qui gâchera sa bonne humeur n’est pas encore né.

— C’est de toi qu’il s’agit. De toi, Imad.

— Moi ! Dieu m’en préserve. Pourquoi ? Qu’est-ce ce que j’ai fait de mal ?

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu es un homme politique célèbre ? Tu m’as laissée découvrir ça toute seule. En sortant de chez moi ce matin, je suis tombée sur une jolie photo de toi affichée sur le mur en face de mon immeuble. Je t’ai trouvé là devant moi, et je t’ai souri. Mais tu es resté impassible.

— Ah très chère, je reconnais mes torts. Ton sourire m’honore et me couronne. Mais franchement, Houyam, tu as été dure avec moi. Tu ne m’as pas donné la moindre occasion de te parler et de t’apprendre à me connaître.

— J’ai changé d’avis. Je suis prête à te rencontrer. Mais dommage… tu n’as pas de temps à m’accorder, tu es trop pris par la campagne électorale.

— Jamais de la vie, Houyam. Tu passes avant toutes les campagnes. Tout mon temps est à toi.

— Alors, ça te dirait qu’on se rencontre vendredi soir, à la terrasse panoramique de La Renaissance ?

— Tes désirs sont des ordres, Houyam.

— Cinq heures par exemple ?

— OK, ma jolie.

— Cinq heures précises. Au fait, je suis toujours à l’heure. Et je n’aime pas attendre. Si tu es en retard, même d’une minute, tu ne me trouveras pas là.

— Je serai au café avant toi. J’y serai dès quatre heures. J’aime bien l’idée de me torturer en comptant les minutes qui me séparent de l’apparition de ma princesse.

— Ha ha ha ! Tu es trop mignon, Imad… Mais que vas-tu te mettre ?

— Pardon ?

— Eh bien, tu vas t’habiller comment pour notre première rencontre ? Quelle couleur vas-tu choisir ?

— Je ne sais pas, Houyam… Mais dis-le-moi toi, ma jolie, je ferai tout ce que tu voudras.

— J’aime les couleurs claires. Est-ce que tu as une chemise rose ? J’aimerais te voir en rose. La couleur de l’amour et de l’espoir.

— Malheureusement non, je n’ai pas de chemise rose. Mais je vais en acheter une, Houyam. Pour les beaux yeux de ma princesse. Tes désirs sont des ordres.

— N’exagérons rien ! Je suis une femme simple. Tout ce que je te demande, c’est d’être en rose.

— C’est toi la rose, Houyam. Tu es la rose de Marrakech. Ah, que ces deux jours vont me paraître longs, et comme je vais souffrir d’attendre !

— OK, mon chéri, à bientôt donc. On se voit vendredi. Ciao.

— Qu’est-ce que tu as dit ? Mon chéri ? Ah Houyam ! Je me pince pour être sûr que je ne rêve pas. Dis-moi que je ne rêve pas !

Mais la Lionne avait disparu. Elle avait fini son boulot, elle s’était retirée dans sa tanière, et elle laissait l’Écureuil se charger du reste. Rahhal acheta une puce de téléphone. Et de ce nouveau numéro, il envoya plusieurs messages à Houyam, l’épouse d’Imad Katifa. Il se présenta comme une femme bien intentionnée qui avait pitié d’elle. Une femme blessée, qui cherchait à confondre les époux volages et leurs maîtresses. Elle voulait la prévenir qu’une pute voulait lui prendre son mari. “Et si tu veux t’en assurer toi-même, tu n’as qu’à aller sur la terrasse panoramique de La Renaissance, où ils se retrouvent depuis plus d’un an. Vas-y par exemple vendredi soir, et tu les verras de tes yeux. PS : Ton mari portera une chemise rose, qu’il vient d’acheter spécialement pour sa chérie, parce que c’est sa couleur préférée.”

Rahhal mit son portable en mode silencieux et se mit à le surveiller. Et soudain… Bingo ! Houyam essaya de l’appeler des dizaines de fois. Comme si l’Oryx était devenue folle. Le soir, il ne monta à l’appartement qu’après avoir retiré la puce de son portable et l’avoir jetée dans une poubelle, près de son immeuble.

Le mardi soir suivant, Hassaniya attaqua comme d’habitude, devant la télé, le tajine de poisson que Rahhal avait préparé pour le déjeuner du lendemain. Elle prétendait toujours y “goûter”, et finissait par en engloutir presque la moitié. Mais ce jour-là, elle ne fit vraiment qu’y goûter. Elle semblait avoir l’esprit ailleurs et mangeait sans appétit. Elle laissa même à un moment échapper un léger soupir. Rahhal réunit ses forces et tenta une approche :

— Qu’est-ce que t’as, Hassaniya ? Tout va bien ?

— J’ai rien. Pourquoi, j’ai l’air d’avoir quelque chose ?

— Non… tu parais juste un peu bizarre. J’ai eu peur qu’tu sois malade.

— J’ai rien. C’est bon, t’inquiète… dit-elle exaspérée, avant de pousser un autre soupir.

Puis elle ajouta, comme si au fond elle espérait une question et avait besoin de vider son sac :

— Pauvre Imad…

— Quoi, qu’est-ce qu’il a, Imad ?

— Sa débile de femme a perdu la tête. Il est en pleine campagne électorale et la voilà qui perd la boule. Comme ça, sans prévenir. Elle a pris ses gosses, et elle est r’partie chez ses parents. Et elle a d’mandé le divorce. Bien sûr, personne la croit. Une folle…

Rahhal ne souffla mot. Et il ne dit pas à son idiote de Hérisson que lui, contrairement à elle, savait que Houyam avait raison.

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22

 

Jawad tint sa promesse. On mit la douche de la prison à la disposition de Na’im. Et des vêtements propres lui arrivèrent tout droit de son placard. On lui apporta un autre survêtement, des slips et des tricots de peau, et trois serviettes. Il y avait aussi un costume noir, une chemise bleu ciel, des chaussettes et des chaussures – pour sa comparution imminente devant le tribunal, supposa-t-il. Quoi d’autre ? Une brosse à dents et du dentifrice. Na’im n’en revenait pas. Ils connaissaient bien ses habitudes. Car il n’imaginait pas de vivre sans se laver les dents. Même quand il était invité à une soirée importante dans un lieu respectable, il emportait une petite brosse à dents et un mini-tube de dentifrice pour se laver les dents immédiatement après le repas. Il avait une étrange obsession pour l’hygiène dentaire. Rester crasseux pendant sa détention l’avait vraiment incommodé, mais puer autant de la bouche avait failli le rendre fou. Il soufflait dans ses mains pour sentir son haleine, et il tournait presque de l’œil. Et il ne pouvait supporter que des déchets restent coincés sur ou entre ses dents. Voilà pourquoi il considéra cette attention-là comme un signe spécial de son ange gardien Jawad.

Le lendemain, on lui apporta les journaux. Il les trouva sur son lit en revenant de sa deuxième séance d’interrogatoire. Rangés dans l’ordre de leur parution. Au début, la presse avait parlé du scandale de Mahdi Aït al-Hadj, puis elle avait fait allusion à la disparition de Na’im Marzouq et à son arrestation probable. Les partis opposés à la Pieuvre avaient trouvé là l’occasion d’attaquer le nouveau numéro et de le dénigrer. Le parti de la Chamelle surtout n’avait pas laissé passer l’aubaine. Il avait publié un communiqué énergique, condamnant la corruption et les corrupteurs, et dénonçant les entités politiques suspectes qui voulaient s’imposer sur la scène politique nationale sans légitimité aucune, en recrutant des opportunistes et des symboles de corruption pour grossir leurs rangs. Il demanda aussi qu’une enquête soit ouverte pour déterminer l’authenticité des révélations graves que contenait la colonne du courageux journaliste Na’im Marzouq. Na’im brûlait de connaître le fin fond de l’histoire. Il retourna la pile de journaux pour y chercher ceux du jour. Il en extirpa le Moustaqbal. Il lui suffit de lire la première page pour tout comprendre.

Il découvrit sa photo à la une, dans le coin réservé à sa colonne. Au-dessus de sa photo, un gros titre en rouge : “Avec Na’im Marzouq, contre toute atteinte à la liberté d’expression dans notre pays.” Na’im en fut abasourdi. Le journal de Tanoufi, publier un titre aussi fort ! Il n’en revenait pas. Sous la photo, il y avait deux articles qui se partageaient la seconde moitié de la page. Il alla droit sur le premier, à gauche. C’était un communiqué du parti de la Pieuvre. Incroyable ! Le parti annonçait la suspension de la carte de membre de Mahdi Aït al-Hadj, et lui déniait toute responsabilité en son sein, en attendant qu’un tribunal indépendant se prononce. Il annonçait conséquemment au public marocain que Mahdi Aït al-Hadj n’était plus un candidat de la Pieuvre. “Aït al-Hadj est actuellement poursuivi en justice, et en liberté provisoire, par suite des révélations accablantes du journaliste Na’im Marzouq. Et bien que tout accusé jouisse de la présomption d’innocence, ajoutait le communiqué, notre jeune parti, qui aspire à réconcilier les Marocains avec la politique et à établir les règles d’une politique moderne, propre et honnête, refuse catégoriquement de présenter au peuple des candidats suspects.” D’autre part, le parti soulignait qu’il s’inquiétait de la situation du journaliste Na’im Marzouq. “Car bien que nous soyons respectueux des institutions de l’État, et fassions tout à fait confiance à notre système judiciaire, nous craignons que ce qu’endure actuellement Na’im Marzouq soit une atteinte aux libertés en général, et à la liberté de la presse en particulier, ce contre quoi le parti s’élève par principe. Car le Maroc des libertés auquel nous aspirons tous en appelle à l’avènement d’une presse indépendante qui puisse contribuer à la construction de l’édifice démocratique de ce pays.” Le parti de la Pieuvre proclamait en ceci qu’il soutenait fermement une presse libre dénonçant la corruption et les corrupteurs, et il réitérait par ailleurs son soutien inconditionnel à Na’im Marzouq dans l’épreuve qu’il traversait.

Na’im comprenait maintenant les explications de Jawad et mesurait l’ampleur du séisme que sa colonne avait provoqué. Aurais-tu imaginé, mon Caméléon, que la Pieuvre tirerait si ingénieusement parti de l’affaire Aït al-Hadj ? Elle faisait du pauvre homme un bouc émissaire et le laissait affronter seul son destin. Le second article choqua Na’im. Mince alors, qui l’eût cru ! Un article d’Anouar Mimi en première page du Moustaqbal, repris de Hot Maroc avec son accord, et traitant toujours du même sujet, sa solidarité avec toi. Tu y crois, toi ? Anouar Mimi y condamnait l’arrestation arbitraire dont avait été l’objet “notre cher collègue Na’im Marzouq”, arrestation qu’il considérait comme une atteinte à la mission de la presse libre et indépendante, et comme un acte répressif aberrant qui ne correspondait pas à l’image du Maroc des libertés. “Le journaliste n’est pas au-dessus de la loi, notait Mimi, mais qu’on n’en fasse pas non plus un maillon faible face aux symboles de la corruption. Et que ceux qui se languissent encore du temps révolu du despotisme comprennent que le pays, son roi et son peuple ont opté pour la démocratie. Car la liberté d’expression est le fondement de toute démocratie.” Mimi saluait également le soutien inconditionnel du Comité de solidarité qu’il avait l’honneur de présider, engageant les associations de défense des droits de l’homme à l’intérieur et à l’extérieur du pays, ainsi que celui des organisations internationales qui défendaient la liberté de la presse. Et il n’oubliait pas de souligner que les extraordinaires témoignages de solidarité dont les avaient inondés les lecteurs et les citoyens demeuraient le plus bel hommage fait à Na’im et à tous ceux qui défendaient la liberté de la presse au Maroc. Le dernier paragraphe était consacré à l’éloge du sérieux et du professionnalisme de Na’im Marzouq, affirmant que l’épreuve qu’il traversait était celle de la presse nationale libre, et que son combat était celui de tous les journalistes honnêtes du pays. Signé : Anouar Mimi, rédacteur en chef de Hot Maroc, et président du Comité national de solidarité pour la défense de Na’im Marzouq.

T’attendais-tu à tout ça de la part de la Mangouste, Caméléon ? Au fond de toi, tu le méprisais, et tu avais commencé à le dénigrer dans les salles de rédaction du Moustaqbal et de Hot Maroc. Et voilà qu’aujourd’hui il te prouvait qu’il était plus futé que toi. Le salaud, il tuait la victime et se pointait ensuite à son enterrement. Et il ne se contentait pas de suivre le cortège comme tout le monde, non, il marchait en tête, et recevait les condoléances à la place des proches du défunt.

 

À onze heures du matin, le garde ouvrit la porte de sa cellule. Deux policiers en uniforme, rasés de près, entrèrent. Ils lui demandèrent poliment de les suivre. Son procès aurait lieu ce matin-là. Dans l’estafette, les deux hommes s’assirent légèrement à l’écart de Na’im, pour ne pas l’importuner. Na’im était distrait et essayait de rassembler ses pensées, éparses comme un troupeau de chèvres de montagne éparpillées sur les sommets. Pendant ce temps-là, les policiers chuchotaient :

— On dirait qu’on va être en retard.

— Oui, on va être en retard.

— Ils m’ont dit hier qu’il fallait qu’on soit au tribunal à dix heures.

— C’est vrai que dix heures, ç’aurait été bien mieux. J’sais pas pourquoi le commissaire a tant tardé c’matin. J’étais prêt à huit heures.

— J’suis arrivé avant huit heures… Mais c’est quelle heure maint’nant ?

— Onze heures et demie. On s’ra au tribunal après midi.

— Effectivement, on est en retard. J’pense pas qu’on passera au journal de midi.

— Non, j’pense pas non plus. On est trop en retard. Mais on sera dans l’journal du soir, c’est sûr.

— Bah, beaucoup de gens r’gardent aussi l’journal du soir.

— Non… personne le r’garde, surtout ces temps-ci, parce qu’il tombe en même temps qu’la prière du soir. Les gens sont à la mosquée à c’tte heure-là.

— Y en a quand même qui l’regardent. Tout le monde va pas prier à la mosquée.

— C’est vrai, bien sûr. Et y en a beaucoup qui prient pas du tout.

Na’im n’écoutait pas la conversation des deux policiers. Il tentait en vain d’organiser ses pensées, et imaginait ce qui se passerait à leur arrivée. Il les entendit vaguement parler de journal de midi et de journal du soir. Il n’y voyait aucun rapport avec lui. Mais dès que l’estafette s’arrêta devant le tribunal, et que chacun d’eux arrangea la cravate de l’autre avant de descendre, tout fut clair, les deux benêts comptaient sur lui pour passer à la télé.

Il y avait là plus d’une caméra. Un sit-in houleux devant l’entrée du tribunal. Des journalistes et des militants des droits de l’homme scandaient des slogans qui redoublèrent de force quand l’estafette s’arrêta. Plusieurs chaînes de télévision nationales et internationales filmaient autour du tribunal. À peine Na’im descendit-il qu’Ibrahim Tanoufi, flanqué de ses deux rédacteurs en chef, se précipita vers lui. Il ouvrit grands ses bras, pressa son visage contre sa poitrine en l’étreignant, avant de relever la tête et de crier d’une voix rauque et frémissante, en flattant l’épaule de Na’im : “Tu n’es pas seul Na’im, le Moustaqbal est avec toi. Toute l’équipe est avec toi !”

Merveilleux, Na’im ! Tanoufi publiquement solidaire avec toi ! Depuis quand est-ce que ce lâche bouffe du lion ?

Non loin de là, Anouar Mimi était tout absorbé par une interview avec une chaîne de télévision française. Dès qu’il eut fini, il se tourna vers le Caméléon. Na’im s’arrêta un instant et fusilla des yeux son adversaire. Mais Mimi lui renvoya un regard neutre. Il portait une chemise orange sur laquelle était inscrit en noir “Nous sommes tous Na’im Marzouq”. Il fit devant lui le signe de la victoire et se tint raide quelques secondes comme un soldat qui salue.

Tu oses me faire le signe de la victoire, mon salaud ! Tu me cherches ? C’est le signe de ta victoire sur moi, n’est-ce pas ? Na’im aurait voulu que la cour du tribunal soit vide. S’ils avaient été seuls en lice, il aurait sorti sa longue langue de caméléon pour montrer à cette odieuse Mangouste de quoi il était capable. Mais la caméra est pointée droit sur toi, Na’im, tu dois rester calme. Ne laisse pas la Mangouste te déstabiliser.

Mimi s’obstinait à faire le V de la victoire devant lui, avec une sorte d’exaspération, tout en le considérant d’un œil froid. T’es con, Na’im, il n’est pas du tout solidaire avec toi. Il te rappelle seulement les instructions. Ah oui, les instructions d’Jawad. Merde.

Na’im fit à son tour le V de la victoire. Il l’adressa aux hordes de manifestants que les forces d’intervention rapide empêchaient d’approcher, et aussitôt, les objectifs des photographes le mirent en joue pour prendre la photo du siècle. Il y avait aussi plusieurs caméras. Les deux policiers encadraient Na’im en souriant aux objectifs. Il était à peu près une heure. Les pauvres, ils avaient loupé le journal de midi, mais cette photo les sauverait. Ils figureraient au moins dans les journaux du lendemain.

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23

 

Il était près de l’élusif frisson d’extase qui le faisait tournoyer corps et âme dans le ciel de la pièce pendant quelques secondes, quand Hassaniya le frappa. Ce n’était pas une piqûre d’épine de hérisson, mais un coup douloureux qu’elle lui décocha, poing fermé, sur le côté gauche, et qui lui coupa le souffle. Plaisir et douleur se confondirent en lui.

Pourquoi Hassaniya ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? aurait-il demandé si sa respiration le lui avait permis.

Hassaniya le repoussa et détourna la tête. Rahhal ignorait quel péché il avait pu commettre. Il venait de fermer les yeux pour les rouvrir en secret sur les grands yeux de l’Oryx. Il avait saisi Houyam par sa magnifique encolure et l’avait jetée à terre avec violence et férocité ; il avait enfoui son visage entre ses seins et planté son sabre dans son ventre. Et il était sur le point d’atteindre l’extase convoitée quand le maudit Hérisson l’avait frappé et lui avait coupé le souffle. Maintenant elle lui tournait le dos, immobile. Comme si elle dormait. Mais qu’est-ce que tu as fait, Rahhal ? Quel péché as-tu commis pour qu’elle te frappe comme ça ? C’était la première fois qu’elle réagissait ainsi. C’est vrai que, de temps en temps, elle explosait. Il lui arrivait de te repousser avec colère. Mais elle ne t’avait jamais envoyé un gnon pareil. C’était bien la première fois. Il palpa sa verge et sentit le fluide visqueux qui s’en écoulait. Il aurait voulu la presser pour en faire jaillir davantage, la vider dans sa main pour se soulager, mais il craignit d’attiser la rage du Hérisson en remuant, et il laissa son membre turgescent tranquille. Il se leva doucement pour éteindre la lumière, puis revint s’étendre silencieusement sur le bord du lit. Il fit très attention à ne pas effleurer le corps du Hérisson. C’était plus sûr. Il ferma les yeux et tâcha de dormir.

Mais Hassaniya ne dormait pas. Elle sanglotait en silence. Ce salaud l’avait humiliée. Il avait laissé échapper le nom de sa rivale, il avait crié “Houyam !” juste au moment de jouir. Est-ce qu’il s’imaginait la baiser à sa place ? Cette espèce de rat dégoûtant. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois. Hassaniya se rappelait la nuit où il l’avait réveillée en délirant à voix haute dans son sommeil. Il marmonnait et transpirait à grosses gouttes, jusqu’au moment où il avait distinctement crié “Houyam !” Puis il s’était remis à ronfler. Cette pute, comment pouvait-elle tous les ensorceler ?

Hassaniya ne trouvait pas le sommeil. De lointains souvenirs lui revenaient en mémoire. Adolescente, elle aidait sa mère aux tâches ménagères chez le hadj Katifa, le dimanche, ou pendant les vacances. Elle aimait saisir toutes les occasions d’aller chez le hadj, parce qu’elle y retrouvait son beau chevalier. Imad. Elle l’aimait alors. Et elle l’aimait toujours. Elle n’avait jamais aimé personne d’autre. Aujourd’hui, elle ne savait toujours pas comment guérir de lui et de cet amour. Il hantait ses rêves. Un bref sourire lui durait toute une semaine, comme une drogue. Aussi allait-elle chez le hadj pour un oui pour un non. Voilà pourquoi elle avait accompagné Oum el-Eid ce dimanche-là. Le hadj Maati Blayghi et sa famille étaient invités à déjeuner chez le hadj Katifa. Elle alla donc ai der sa mère à préparer le festin des hôtes. Hassaniya ne sa vait pas faire la cuisine, elle détestait ça, même. Mais pour voir Imad, elle aurait fait n’importe quoi. Elle épaulait sa mère, elle lui passait les ustensiles dont elle avait besoin, elle mettait la table avec elle, et plus tard, elle l’aidait à faire la vaisselle. Ce dimanche-là, Oum el-Eid était souffrante. Mais elle ne dit rien à la femme du hadj pour ne pas lui faire faux bond au dernier moment, d’autant qu’elle savait en quelle estime la famille Katifa portait le hadj Maati Blayghi. Elle alla donc lui prêter main-forte, accompagnée de Hassaniya.

Le hadj Katifa ne traitait pas Oum el-Eid comme une bonne. Il était toujours généreux envers elle. Il lui réglait son dû avant même que sa sueur ne sèche. Il la traitait en voisine. Elle et Hassaniya déjeunaient à leur table lors des fêtes et des grandes occasions, comme si elles faisaient partie de la famille. Ce jour-là, bien qu’une table ait été dressée à part pour les hommes dans le salon, et qu’aient fait cercle autour d’elle le hadj Katifa, le hadj Maati, et Abdelmaoula, Imad lui, préféra manger avec les femmes. À cause d’elle. À cause de cette prétentieuse de Houyam. Il ne la quitta pas des yeux. Elle qui s’acharnait à l’ignorer. Même quand il faisait de l’esprit ou racontait une blague pour amuser la tablée, elle ne riait pas. Moi je riais, j’étais heureuse, je l’aimais encore plus. Je riais pour attirer son attention, et pour qu’il s’aperçoive qu’il me rendait heureuse. Mais c’était elle qu’il voulait faire rire. Et elle le faisait tourner en bourrique. Tout le monde savait qu’Imad était amoureux de Houyam, et qu’elle le faisait marcher. Mais personne ne disait rien. La famille de la jeune fille était fière de sa réussite scolaire, et tous savaient que le parcours d’Imad n’avait rien de glorieux.

Après le déjeuner, la mère de Houyam proposa à hadja Katifa d’emmener les filles dormir chez elle, histoire de les faire changer d’air, ce que cette dernière accepta. Elles partirent aussitôt. Le hadj Katifa et le hadj Maati allèrent directement au souk. Abdelmaoula retourna à l’université. Il ne resta que nous. Oum el-Eid étant épuisée, je l’exhortai à se reposer en buvant un thei avec la hadja, et je montai sur la terrasse pour faire la vaisselle à sa place.

Faisait-il si chaud ce jour-là ? Était-ce parce que j’avais mouillé ma robe que je l’étendis pour qu’elle sèche, le temps de finir ma tâche ? Ou l’adolescente que j’étais, ivre d’amour pour un beau jeune homme, voulut-elle mettre un peu son corps en liberté ? Le fait est que je me déshabillai et ne gardai qu’une combinaison transparente qui laissait voir ma culotte. C’était tout ce que je portais dessous. Mes seins étaient trop menus pour être bridés dans un soutien-gorge. Imad m’épiait-il en secret ? J’étais penchée sur la vaisselle quand je sentis des bras m’enlacer par-derrière. Je me retournai et le vis. Imad. Le désir crispait son visage. Je n’en crus pas mes yeux. Impossible ! Le beau chevalier de mes rêves. Je rêvais éveillée. Il m’attira vers lui, et se mit à embrasser mon cou en haletant. Son souffle était brûlant. Quant à moi, je fondis. Complètement. Comme un petit morceau de sucre dans de l’eau. Imad m’entraîna dans la pièce attenante à la terrasse. Je le suivis comme une somnambule, le cœur battant. Il m’étendit sur une vieille banquette sur laquelle les femmes se serraient quand elles venaient ensemble trier le blé ou fendre les olives. Là, il releva ma combinaison légère et fit glisser ma culotte. Je ne lui opposai aucune résistance. Mais à peine laissa-t-il tomber son saroual, et dégaina-t-il son sabre sous mon nez, que je m’évanouis. Quand je repris conscience, son sexe était entre mes cuisses. Imad se démenait pour le planter dans mon ventre. J’aurais aimé le serrer dans mes bras, le contenir tout entier, me refermer sur lui, et le garder là pour l’éternité. J’écartai les jambes pour que l’aimé puisse se glisser en moi. Je ressentis une légère douleur. Une douleur délicieuse. Je les ouvris plus grand. Je voulais qu’il s’enfonce encore. Plus profondément. J’aurais voulu qu’Imad me pénètre tout entier, et pouvoir le remettre au monde. Qu’il soit mon enfant. Que je sois tout pour lui. Qu’à table, il ne regarde que moi. Ah Imad ! Ah mon tout-petit ! Il haletait sur moi qui fondais sous lui. Jamais je n’avais connu un bonheur pareil. Je sentis sourdre une eau visqueuse et tiède. Qui s’insinua dans mon ventre, dans mon cœur, dans mon âme, tandis que je l’étreignais avec une joie défaillante et convulsive. La porte de la pièce était ouverte. Brusquement, quelqu’un la ferma. Non, personne ne la ferma. Simplement, la lumière baissa. Comme si le soleil s’était soudain couché. Non, il ne s’était pas couché. Seulement elles étaient là, toutes les deux. Debout, stupéfaites. Oum el-Eid, la malade, se mit à trembler, comme si un invisible vent glacé soufflait sur elle, tandis que la hadja laissait échapper un hurlement douloureux : “Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !”

Continuer : partie 5 sur 6