Illusions
Première partieLE COMPAGNON DE ROUTE
Première partie
LE COMPAGNON DE ROUTE
Gorô redressa le buste et regarda vers la terre, tout en bas. Toujours la même mer de nuages gris cendré, rien d’autre. Des nuées d’une épaisseur apparemment inégale et qui se déchiraient de temps à autre pour laisser apparaître par une échappée, comme entre des filaments de
nattô1que l’on étire, une colline, des taillis, ou encore un champ ou une maison. Mais à chaque fois survenait un nouveau nuage qui bouchait la vue. L’appareil devait voler à environ cinq cents mètres d’altitude, à en juger par la taille des fermes visibles en dessous.
Gorô porta son regard vers le moteur du côté droit.
« Encore à ramper », songea-t-il.
Il « les » avait découverts en train de ramper peu après le départ de l’aéroport d’Ôita. Quelque chose comme des grains ovales qui se déplaçaient peu à peu, du moteur vers l’aile. Il avait observé la chose, qui s’était alors soudain évanouie, tandis qu’une forme identique apparaissait un peu plus loin et commençait à se mouvoir imperceptiblement. Difficile de dire s’il s’agissait des mêmes bestioles ou si c’en était d’autres. « Ou alors, serait-ce une illusion ? » s’inquiéta-t-il.
Cela lui arrivait souvent avant son hospitalisation. Une fourmi se promène sur le mur clair ; il a beau regarder sous tous les angles, c’est bien une fourmi qu’il voit. Il s’approche et tend le doigt pour la retenir, mais ne rencontre que le vide.
Ces bestioles sur l’aile aussi, il n’avait qu’à les toucher pour en avoir le cœur net : malheureusement, l’obstacle du hublot le lui interdisait. À supposer même qu’il pût l’ouvrir, elles étaient hors de portée.
Gorô promena un regard circulaire dans l’appareil. À bord, cinq passagers en tout et pour tout. Au départ de Haneda, ils étaient une quarantaine. Près de la moitié étaient descendus à Takamatsu, où quelques nouveaux avaient embarqué ; la plupart étaient descendus à Ôita, et l’on s’était retrouvé à cinq seulement. De Haneda à Ôita, le ciel était dégagé et l’on distinguait avec netteté les rides à la surface de la mer, les barques de pêche, le ruban clair des routes et les voitures qui circulaient. C’est à l’arrivée à Ôita que le ciel avait commencé à se couvrir de moutons ; à peine l’avion avait-il redécollé que déjà il pénétrait dans les nuages.
Les cinq passagers étaient ainsi disposés au moment où l’appareil s’était mis à rouler : à côté de Gorô, un homme de trente-quatre ou trente-cinq ans ; derrière, sur l’autre bord, un jeune couple, puis un homme seul. C’était tout. Avec une quarantaine de sièges libres, on peut se disperser et prendre ses aises ; on a beau se le dire, il y a toujours quelqu’un pour venir s’installer près de vous. Gorô aurait voulu se relever et changer de place, mais il se trouvait du côté fenêtre et devait enjamber les genoux de son voisin pour gagner le couloir. « Une corvée », s’était-il dit.
À quel moment ce voisin était-il monté ? C’était la première fois que Gorô prenait l’avion et il n’avait cessé de contempler le paysage.
« Est-ce que j’aurai peur, une fois dedans ? »
Cette pensée l’avait effleuré pendant l’attente à Haneda, mais il n’en avait rien été. Il ne ressentait nulle inquiétude, pas plus d’ailleurs que d’étonnement. Son regard en plongée parcourait le paysage, enregistrait ce qu’il voyait, sans plus.
Le voisin leva les yeux de son magazine. Une odeur de cosmétique se propagea alentour. Son regard se dirigea vers le dehors ; il demeurait fixé sur le moteur. Apparemment, l’homme avait aperçu les taches noires. Gorô fumait, en silence. Deux minutes durent s’écouler.
— Curieux, dit l’autre, comme pour lui-même.
Puis, poussant le genou de Gorô, il ajouta :
— Dites, regardez…
— C’est ce que je fais depuis tout à l’heure, répondit ce dernier. Ça n’arrête pas de ramper pour sortir.
— Ramper ?
L’homme émit un rire bref.
— On dirait que vous parlez d’insectes ou de bébés souris.
— Alors, selon vous, c’est autre chose que des insectes ?
— Bien sûr que oui. Comment voulez-vous que des insectes vivent dans un endroit pareil ? Tiens !
Gorô regarda le moteur. Les grains venaient brusquement de se multiplier. Ils ne se présentaient plus sous cette forme, mais se collaient à présent les uns aux autres jusqu’à constituer une mince rigole. Celle-ci partait de la surface de l’aile pour rejoindre l’aileron d’où elle semblait disparaître, emportée en bribes éparses par la force du vent. Ainsi, il ne s’agissait pas d’insectes. Ni, par la même occasion, d’une illusion.
Tous deux gardèrent un moment les yeux fixés sur la coulée noirâtre. Finalement, l’homme remua un peu puis sortit une carte de visite, disant avec des hésitations dans la voix :
— Je me présente…
Sur la carte était imprimé un nom :… Shôji ?, sous lequel figurait la mention « Service commercial » d’une compagnie cinématographique. Gorô fouilla ses poches à la recherche de ses propres cartes, mais sans résultat.
— Vraiment…, fit-il en examinant avec curiosité le petit carton. Comment ça se lit, ce nom ?
— Nio.
— Ça ne court pas les rues, dites.
— Vous trouvez ? Je suis originaire de Takefu, dans le département de Fukui, et pas mal de gens s’appellent comme ça par là. Il n’est pas si rare que vous le pensez.
— Je n’ai pas de carte sur moi, fit Gorô, qui déclina son identité. J’étais en train de me promener quand la fantaisie m’est venue de monter en avion, si bien que j’ai les mains vides.
Ce n’était pas qu’on l’eût autorisé à sortir. Il avait mis son costume, discrètement glissé dans la poche intérieure de sa veste la somme qu’il destinait au paiement des frais d’hospitalisation, s’était couvert le bas du visage d’un masque de gaze, puis avait quitté l’hôpital. Il était passé inaperçu dans la foule des visiteurs et des patients venus en consultation. Après avoir acheté des cigarettes, il était entré dans un bistrot où il avait bu un café fort. Le premier depuis longtemps, qui avait fouetté et réveillé ses sens engourdis.
« Tiens, je vais aller là-bas. »
Cette pensée l’habitait-elle déjà, ou bien venait-elle de germer en lui à cet instant ? Il ne savait trop.
— C’est l’impression que j’ai, en effet. (Nio hochait la tête.) Vous êtes monté par hasard, pas vrai ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Vous n’avez pas le moindre bagage avec vous. Votre barbe et vos cheveux sont trop longs. Lui, je me suis dit, soit c’est un habitué des voyages, soit l’idée l’a pris tout à coup de partir. L’un ou l’autre. Vous prenez souvent l’avion ?
— Non. C’est la première fois.
— Cette ligne n’est pas sans dangers, vous savez, dit Nio, l’œil rivé sur le moteur. L’autre jour, à l’atterrissage à Ôita, un avion a heurté je ne sais quoi, un talus peut-être, et il y a eu mort d’homme. Une autre fois encore, il y a eu un accident à Kagoshima.
— Oui, je suis au courant. Je l’ai lu dans le journal, répondit Gorô avec un mouvement de tête. C’est l’atterrissage qui présente le plus de risques. Et… qu’est-ce que vous allez faire à Kagoshima ?
— Vendre des films, expliqua l’autre. Tiens, il y en a de plus en plus.
Gorô regarda à son tour le moteur. Le filet noirâtre épaississait. Non seulement il gagnait en grosseur, mais il se scindait en deux vers le milieu. Gorô plissa les yeux, curieux de voir ce qu’il advenait. Mais ne connaissant rien aux avions, il fut incapable de se faire une idée du phénomène et de sa signification.
— Ça m’a l’air d’être un fluide, murmura-t-il.
— De l’huile, déclara Nio, d’un ton bizarrement neutre. Vous avez peur ?
Gorô s’interrogea un bref instant. Il ne ressentait pas la peur. Celle-ci était assoupie.
— Non, pas précisément, répondit-il. Vous allez vendre des films ? C’est le genre de choses qui se vend, ça ?
— Eh oui, faut bien, sans quoi où serait le bénéfice ? (Nouveau rire de Nio.) Tourner des films coûte cher. Le producteur à qui les ventes ne rapporteraient rien aurait vite fait de se casser la figure.
— Vous avez raison…
Gorô avait acquiescé, sans pour autant être convaincu. Un film, c’est le genre de choses qu’il n’y a qu’à expédier par train ou par un quelconque autre moyen de transport, pas besoin d’envoyer un représentant faire du porte-à-porte.
Il dévisagea Nio : une tête qui ne lui dit rien. Cheveux plaqués par du cosmétique, petite moustache, nœud papillon ; de l’embonpoint, mais un teint peu reluisant ; du front à la mâchoire affleurait une résille de minuscules vaisseaux sanguins. Sur le dos, un imperméable passablement défraîchi, en dépit de la chaleur. Il s’enquit :
— Des films… dans le genre porno, je suppose ?…
— Non mais… sans blague ! C’est l’effet que je vous fais ?
C’est alors qu’une tache noire se forma, sans un bruit, sur la surface extérieure du hublot le plus proche, suivie d’une deuxième, d’une troisième. Probablement était-ce ce qui coulait sur l’aile et qui, par l’effet d’un changement du vent, ou pour quelque autre raison, venait à présent gicler en gouttes droit sur la vitre. Les vrombissements des moteurs couvraient tout autre bruit, mais les gouttes donnaient l’impression de venir se plaquer en poussant des rugissements. Les deux hommes regardaient le phénomène en silence. Une hôtesse de l’air, qui devait s’en être rendu compte, s’approcha bientôt d’eux à pas pressés. Nio se haussa vers elle et lui demanda :
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Du lubrifiant, on dirait bien.
— Et on peut continuer comme ça, vous croyez ?
L’hôtesse ne répondit pas. Elle gardait les yeux fixés sur le moteur. Gorô se sentit attiré par ce profil empreint de gravité. Ils finirent par ne plus distinguer qu’avec difficulté le moteur lui-même. Les embruns sombres recouvraient maintenant une bonne moitié de la vitre. Les passagers assis derrière, de l’autre côté, remarquant l’incident, commencèrent à s’inquiéter. L’hôtesse ne dit rien et se hâta vers l’avant ; elle pénétra dans la cabine de pilotage. Gorô n’avait pas quitté des yeux ses jambes et ses hanches qui se balançaient. L’image de l’hôpital lui revint à l’esprit.
« Le remue-ménage qu’il doit y avoir, à l’heure qu’il est… », se dit-il en se représentant la salle. Il y avait quatre malades, lui inclus, ainsi que deux femmes gardes-malades. Celles-là seront certainement les premières à s’agiter. Les malades, eux, s’ils bavardent ou s’adonnent au jeu, ne se sentent pas concernés par ce qui arrive aux autres. L’hôpital reçoit des malades mentaux, mais aucun n’est dangereux. Le plus ancien est un quadragénaire qui est tombé sur la tête du haut d’un poteau électrique. L’homme est rétabli, mais ne s’en va pas pour autant. Une garde-malade avait expliqué à Gorô qu’il gagnait à demeurer hospitalisé, rapport à des questions de salaire ou d’assurance. On l’avait surnommé « Poteau électrique ».
« Il a un beau toupet, vous savez, celui-là !
— C’est pas vrai, je suis pas comme ça », s’était défendu l’intéressé, avec un sourire mièvre.
Le suivant est « Pépé ». Lui a la tête toute retournée chaque fois que, dans la rue, il fait la rencontre de bateleurs de réclame, et on le voit revenir à intervalles réguliers. On ne compte plus ses séjours, si bien qu’au total il peut tout autant être le doyen. Le dernier, plus jeune, est le second fils d’un marchand de friture ; il est atteint d’éthylisme. Tous trois sont calmes. « Peuvent toujours s’agiter, c’est trop tard. J’ai mis des centaines de kilomètres entre nous. »
Gorô n’avait pas attendu d’être devant sa tasse de café pour se dire qu’il ne retournerait pas dans cette salle à l’atmosphère figée, routinière et sans joie…
L’hôtesse ressortit de la cabine, se hâta dans leur direction. Elle se pencha vers eux.
— L’aéroport de Kagoshima n’est plus très loin, nous continuons notre vol. Ne vous inquiétez pas.
Elle s’occupa ensuite des autres passagers. Le hublot était maintenant maculé d’huile sur presque toute sa surface. Nio proposa :
— On change de place ?
— D’accord.
Gorô accepta de bonne grâce et les deux hommes se transportèrent de l’autre côté du couloir. Là, les hublots étaient sans taches.
Tout à coup, une trouée se fit dans les nuages. À l’avant apparut la mer, toute miroitante.
— Quel âge vous avez ? s’enquit Nio qui bouclait sa ceinture de sécurité – des tremblements semblaient agiter ses mains, gênant sa manœuvre. Moi, j’ai trente-quatre ans.
— Quarante-cinq, répondit Gorô. Le lubrifiant, ça crame ?
— Sûr, mais pas facilement. Il faut une température élevée. Un conseil, votre ceinture, serrez-la bien.
Il sortit de sa poche une flasque de whisky, qu’il vida à demi d’une lampée. La tendant à Gorô :
— Vous en voulez ?
Celui-ci déclina l’offre d’un geste de la tête. Nio ramena la bouteille à lui, la rempocha. L’avion commença à survoler la mer.
— Vous avez peur ? Vous avez mauvaise mine.
— Non. Ce doit être la fatigue.
Gorô n’avait pas peur, mais il sentait qu’il tremblait. Pas ses mains ni ses jambes, mais l’intérieur. Une part de lui-même vibrait rythmiquement, semblait-il, sans relation aucune avec son état d’esprit actuel.
L’avion volait au-dessus de la mer. Sa vitesse parut diminuer légèrement. Il perdit de l’altitude en décrivant un demi-cercle dans le ciel de la baie de Kinkô, autour de l’île de Sakurajima.
La piste se rapprochait à vive allure. À l’instant où le train d’atterrissage prit contact avec le sol, Gorô ressentit un choc beaucoup plus violent qu’à Takamatsu et Ôita. Après une brève course, l’appareil s’immobilisa par à-coups. On vit deux véhicules d’une forme particulière se précipiter dans leur direction. Il détacha sa ceinture. Les moteurs s’étant tus, la carlingue s’emplit d’une effervescence soudaine.
Dehors les attendait un ciel lumineux. Un jour vif de pays méridional. Au moment d’emprunter la passerelle, Gorô éprouva une douloureuse sensation de piqûres sur les paupières. Les voix des passagers bavardant autour de lui faisaient le curieux effet d’être étouffées par la distance. Ses oreilles devaient être détraquées. Nio le rejoignit en bas ; ils pénétrèrent dans la salle d’attente.
— Ça arrive souvent ce genre de choses ? demanda Nio à l’hôtesse d’accueil.
— Ce genre de choses ? Que voulez-vous dire ?
— Regardez-moi ça…
Il se retourna en direction de la piste. Mais l’avion n’était déjà plus à sa place. Les derniers passagers débarqués, on l’avait lentement déplacé vers une aire de stationnement. Nio reprit, avec une expression quelque peu désappointée :
— C’est vrai, à quoi bon vous parler de ça, à vous…
— Vous allez du côté de Makurazaki ?
On les avait conduits en voiture jusqu’aux bureaux de la compagnie. Après quoi, tous deux étaient entrés dans un petit restaurant, en face, où Nio commanda de l’alcool et Gorô un bol de nouilles chinoises. Question propreté, l’endroit laissait à désirer. Gorô, qui avait mangé un sandwich dans l’avion, n’avait pas grand-faim.
— Oui.
Du bout de ses baguettes, il attrapa une nouille, la porta à sa bouche. Ses oreilles ne sifflaient plus.
— Que diriez-vous d’une coupe ?
Nio versa de l’alcool dans la coupe qui restait vide. Gorô en prit une gorgée. Sa bouche s’emplit d’une odeur et d’une saveur inaccoutumées. Il vida la coupe d’un trait puis demanda :
— Ce n’est pas du saké ordinaire, dites-moi.
— C’est de l’alcool de patate. Mais il est allongé.
— Encore une coupe, s’il vous plaît, fit Gorô, qui goûta de nouveau. C’est vrai, j’en ai bu deux ou trois fois pendant la guerre. Où est-ce que c’était, déjà ? Je ne m’en souviens pas. J’ai l’impression que c’était plus fort…
— Vous l’aurez bu sec, sans doute.
Nio le resservit. La coupe était large, avec un épais rebord.
— Je me demande si je ne vais pas aller à Makurazaki, moi aussi, dit-il, en regardant Gorô droit dans les yeux.
Le visage de ce dernier se ferma subitement. Il tenta de cacher ses impressions en pêchant une autre nouille.
— En quel honneur me suivez-vous ?
— Je ne vous suis pas. Je pensais me mettre à démarcher par là.
— Démarcher… pour vos films ?
Gorô était à présent sur ses gardes et il recula son tabouret avec douceur.
— Évidemment.
Nio tapa dans ses mains, commanda une nouvelle fois de l’alcool.
— Avec les établissements gérés par la compagnie, il n’y a pas à se casser la tête ; seulement, vous savez bien, les petits cinémas de province ne sont pas souvent rattachés à un réseau. Pour eux, peu importe la compagnie. Le tout est que le film soit amusant et bon marché. C’est là que le démarcheur entre en jeu. Critiques et programme à l’appui, il explique quel film est le plus approprié, que le tarif est de tant et tant. À partir de là, le client commence à marchander. Faut arriver à un compromis, alors l’affaire est faite. Tout l’art du représentant réside là. Entre compagnies, vous savez, on se livre à une concurrence acharnée.
— C’est une profession qui ne manque pas d’intérêt.
— Pourquoi ça ?
— Elle fait voir du pays, répondit Gorô en vidant sa coupe. Moi, je viens de passer un mois et demi enfermé entre quatre murs. Je n’ai pas mis une seule fois le nez dehors, figurez-vous. Enfin, pas mis… pas pu mettre, plutôt.
— Pourquoi ?
L’œil de Nio brillait durement.
— Pourquoi ? C’est comme ça, voilà tout. Et puis j’étais au premier étage…
La salle était située au premier étage ; devant la fenêtre se dressait un cèdre de l’Himalaya qui masquait le jour. Gorô n’avait ni envie ni raison de s’échapper. Grâce à un ami, il put d’abord disposer d’une chambre particulière. Dès le premier jour, on le lui apprit peu après, il fut soumis à une cure de sommeil. Il devait ingurgiter une poudre blanche trois fois par jour. Le troisième jour, à l’heure de la visite, le médecin s’enquit :
« Comment vous sentez-vous ? Plus calme ?
— Non, avait-il répondu. Vous ne me soignez toujours pas ? »
Mélancolie et morosité ne l’avaient pas quitté. Elles le défiaient de tous leurs crocs découverts. L’invitation à la lutte émanait-elle de ces états, ou bien de lui-même, il n’aurait su le dire. Cela faisait six mois qu’il en avait conscience. Un jour qu’il jouait au go avec un ami, il s’était tout à coup senti mal. Un malaise indéfinissable. Son visage était déformé par des spasmes. Se dominant toutefois, il avait poursuivi un moment la partie. Mais les spasmes persistaient. Il avait soulevé un pion, qui avait roulé sur les nattes. L’ami avait relevé la tête, surpris.
« C’est pas normal. Tu as une mine de papier mâché.
— Je ne me sens pas dans mon assiette. »
Il s’allongea, la tête sur un coussin plié en deux. Bientôt un médecin arriva. Sa tension était un peu élevée. Sans doute était-ce dû à son acharnement à jouer, conclut le médecin qui s’en retourna après lui avoir fait une piqûre. Les spasmes cessèrent au bout de quelques instants. Par la suite, il connut quelques malaises semblables. Lorsqu’il sentait une crise venir dans la rue, il se dépêchait de regagner son domicile en taxi. S’il ne pouvait trouver de taxi, il se précipitait vers la première porte venue, un magasin ou n’importe quelle boutique, et demandait qu’on le laissât se reposer. Un moment de repos, et tout rentrait dans l’ordre. Il ne tarda pas à s’aviser qu’un verre de saké froid le remettait plus vite d’aplomb.
Être à la merci de ces accès imprévisibles le rendait inquiet et tendu. Ils ne duraient pas, mais surgissaient de temps à autre et l’envahissaient par vagues. Des déferlements qui n’avaient aucune cause précise et survenaient, sans lien avec ses dispositions du moment. Aussi Gorô buvait-il. Dans son lit, ou devant la télévision. Et il se surprenait à songer à la mort. Non qu’il y réfléchît en termes philosophiques, ni qu’il envisageât de se supprimer. Cela restait dans le champ des simples rêveries. Il buvait, posait les coudes sur la table, puis fredonnait. Souvent lui montait aux lèvres ce passage de chanson militaire :
Le fort Chibaya que balaie la bise glaciale…
Comment, devant la loyauté des Nankô2 père et fils, les dieux pourraient-ils ne pas pleurer ?
À ce « Nankô père et fils », une démarche inconsciente de son esprit
avait substitué les « codes du Chiffre3 ». « Comment, devant la loyauté des codes du Chiffre, les dieux pourraient-ils ne pas pleurer ? » Un sourire amer accompagnait ces considérations.
« C’est tout moi, ça, au fond. Est-ce que jusqu’ici je ne me suis pas toujours débrouillé pour ne pas penser à la mort, pour la fuir, donner le change ? Et pas que moi. Tous autant que nous sommes.
— Mais nous avons déjà commencé le traitement. Aujourd’hui, nous allons vous faire une prise de sang », avait répondu le médecin.
Gorô observait la couleur du sang qui montait dans la seringue. Mais… et ses illusions ?
— Bon, on pourrait peut-être partir ?
Nio reposa sa coupe à l’envers et se leva. Le tiers du cruchon avait été consommé par Gorô. Ce fut Nio qui régla l’addition. Gorô demeurait là, à observer ses gestes pour payer, l’épaisseur du portefeuille… L’autre jeta un coup d’œil à sa montre.
— Je me demande à quelle heure est le train. Peut-être aurons-nous à attendre ?
— Moi, je prends un taxi, répliqua sèchement Gorô. Ça ne me dit rien de devoir attendre à la gare.
Il sortit le premier. Une compagnie de taxis jouxtait la compagnie ferroviaire. Il y entra. Le chauffeur qui les avait amenés de l’aéroport passait un coup de chiffon à sa voiture. Apercevant Gorô, il lui adressa un sourire qui plissa ses yeux.
— Vous pouvez m’emmener jusqu’à Makurazaki ?
— Bien sûr. Montez.
L’homme lui ouvrit la portière. Gorô prit place sur la banquette. Nio ne sortait toujours pas du restaurant. Le chauffeur s’installa au volant.
— Vous êtes seul ?
Gorô esquissait un mouvement de tête affirmatif, quand, au même instant, Nio apparut et se laissa choir lourdement sur la banquette, à son côté.
— Je monte avec vous. D’après ce qu’on m’a dit, il n’y a pas de train pour moi.
Il jeta sa valise à côté du chauffeur, qui expliqua :
— C’est une ligne qui vient d’être ouverte. Il n’y a pas tant de trains par jour.
Un accent marquait ses inflexions de voix, mais il parlait une langue standard. Sans doute cela tenait-il à la nature de sa profession, mais aussi à l’influence de la radio et de la télévision. Tel était déjà le cas de l’hôtesse d’accueil, à l’aéroport.
« Est-ce qu’on reviendrait sur nos pas ? » se dit Gorô.
Le taxi remontait les rues qu’il avait déjà empruntées. Gorô s’efforçait de dérouler la carte des lieux dans sa mémoire. Vingt ans auparavant, l’endroit avait subi des bombardements intensifs qui n’avaient laissé que carcasses d’immeubles et décombres ; les fils électriques pendaient jusqu’au sol, les robinets vomissaient l’eau à grand bruit. Pour ce qui était des passants… comme sur une photo de nuit prise avec un long temps de pose, seuls ressortaient les objets immobiles, tous les humains avaient disparu. La foule, des constructions bien alignées, des rues normalement goudronnées : tel était le paysage au milieu duquel la voiture se frayait à présent un passage. À l’époque aussi, il y avait forcément des gens. Cependant, leur présence n’avait pas marqué Gorô. Seul subsistait en lui le souvenir des ruines. Le dos contre le siège, il regardait le décor défiler par la vitre.
— Tout à l’heure, vous parliez de quelque chose qui rampait pour sortir, dit Nio. Vous le pensiez vraiment ?
— Oui.
— Ça ne vous a pas semblé bizarre ?
— Bizarre ? Non, répondit Gorô, mal à l’aise. Je croyais que mes yeux me jouaient un tour. C’est quand vous l’avez remarqué que j’ai compris que je ne me trompais pas.
Nio demeurait silencieux.
— Encore que je ne voie rien de curieux à ce que des bêtes sortent de là, notez. La vie en est pleine, de ces curiosités.
La voiture avait traversé l’agglomération. Les habitations étaient plus espacées ; on déboucha sur le bord de mer. Le volcan de Sakurajima émergeait des flots bleus, avec à son sommet un panache blanc.
— À propos, fit Gorô en regardant vers l’avant. C’est à Tôkyô que vous êtes monté ?
— Oui. Vous ne vous en êtes pas aperçu ? répondit Nio. J’étais assis sur le siège voisin, depuis Haneda. Je vous ai adressé deux fois la parole, mais vous ne m’avez pas répondu.
— Deux fois, vraiment ?
— Oui. La première fois, c’était au-dessus de la mer Intérieure ; la seconde, dans la salle d’attente d’Ôita. Là, je vous ai emprunté votre cigarette pour allumer la mienne. Vous étiez en train de regarder un homme avec une écharpe officielle, un député peut-être, rappelez-vous.
— C’est vrai, je me souviens. Un tas de gens étaient venus l’attendre. Un député, vous croyez ?
— À mon avis, oui. Et à partir d’Ôita, on n’a plus été que cinq.
« Minute, se dit Gorô. Cinq, ça veut dire que les réservations n’étaient plus nécessaires, qu’on pouvait s’asseoir n’importe où. Et malgré cela, il est venu s’asseoir à côté de moi. Pour quelle raison ? »
— À se demander s’ils rentrent dans leurs frais avec cinq passagers…
— Je n’avais pas ma tête à moi. Je venais de retrouver ma liberté, j’étais rouillé de partout. Vous pouviez toujours me parler, je n’entendais pas. Croyez-moi.
— Votre liberté ?… Vous voulez dire… (Les mots eurent du mal à sortir de la bouche de Nio.) Parce que jusque-là vous étiez dans une prison ou quelque chose comme ça ?
Gorô le regarda dans les yeux.
— Pas une prison. Vous le savez bien.
Nio secoua la tête.
— Je ne sais rien, moi. J’ai trouvé ça drôle et je vous en ai fait la remarque, sans plus. J’aurais pas dû ?
Le crâne de Gorô le fit soudain souffrir. La douleur que provoque un cercle de fer qui vous enserre le front. Il porta ses doigts à ses tempes et les massa. Une trentaine de secondes plus tard, la douleur s’était apaisée.
« Souffrez-vous parfois de névralgies ? » lui avait demandé le médecin avant son hospitalisation.
C’était un ami intime de Mitamura – son partenaire au go –, avec lequel il était allé un jour lui rendre visite. Le salon où il les avait reçus était petit et confortable ; au mur, un tableau représentait un paysage, et dans un coin une table basse était ornée d’un bouquet. Les murs étaient tendus d’une étoffe spéciale, car les voix étaient assourdies, neutralisées.
« Non, avait-il répondu. Je n’ai pas mal, mais je ressens une impression de mélancolie, de tristesse.
— En permanence ?
— Non. Ça ne dure jamais, je la sens monter, un peu comme une vague. Quoique, au fond, si, j’ai quand même l’impression que ça dure… »
Gorô pencha un peu la tête, poursuivit par bribes :
« Je me sens envahi par une sourde angoisse, au point que je perds toute envie de sortir. Je sens que mon visage va se convulser, je crois que tout le monde me surveille, alors je reste cloîtré chez moi.
— Et dans ces moments-là, que faites-vous ?
— Je m’allonge et j’ouvre un livre, je regarde la télé, je chante…
— Vous chantez ? »
Le médecin sortit un calepin, prit des notes.
« Quel genre de livres lisez-vous ?
— Surtout des récits de voyages, des magazines. Rien qui puisse me casser la tête.
— Des récits de voyages… (Le médecin lui lança un regard scrutateur.) La télévision, je vous conseille de ne pas en abuser. Les yeux se fatiguent. Et une fois que les yeux sont fatigués, c’est le mental qui s’irrite et se fatigue à son tour.
— Ah ? À vrai dire, je ne suis pas tout le temps collé devant. »
Gorô est devant le téléviseur. Survient une scène comique. Il ne rit pas, car il ne voit là rien de drôle. Non qu’il n’éprouve aucune émotion. Au contraire, la tristesse l’a envahi. La faculté de rire l’a abandonné. Les larmes lui viennent avec une curieuse facilité. La télévision ? Des ondes transmises depuis un studio et qui deviennent des images. Si sa tête le conçoit, le reste lui dicte que ce ne sont là que choses creuses. Ce ne sont jamais que des ombres ! Il ne peut plus tenir, il coupe la télévision, et se met à boire. Puis il chante.
Mitamura prit la parole :
« Et tes illusions ?
— Mes illusions ? Tu parles de la télé ?
— Non, de la sonnette.
— Qu’est-ce que c’est, cette histoire de sonnette ? demanda le médecin.
— Oh, c’est-à-dire que, de temps en temps, il m’arrive d’entendre la sonnette de l’entrée, aux moments les plus incongrus. Je vais voir, je ne trouve personne.
— Qu’entendez-vous par “aux moments les plus incongrus” ?
— En pleine nuit, par exemple. Je suis persuadé que c’est quelqu’un qui me fait des blagues. »
Gorô ne tenait guère à s’étendre sur ces illusions – la sonnette, la fourmi sur le mur. « Je suis normal », voilà ce sur quoi il voulait ramener la conversation. Ce qui pouvait sembler contradictoire avec le fait qu’il rendait visite à un médecin, mais c’était là une défense que son instinct avait mise en place. L’emportait le désir de présenter son état sous un jour favorable.
Venait s’y ajouter un autre soupçon : « Ce ne serait pas un charlatan ? »
Dans un hôpital, la vue d’une blouse blanche et d’un stéthoscope suffit à inspirer confiance. Ici, le médecin, confortablement installé dans un sofa, était vêtu d’un kimono d’intérieur. Docteur ? il n’en avait pas l’air et rien ne garantissait qu’il le fût. Jusque-là, Gorô avait cru se rendre chez un médecin, mais le doute avait germé en lui pendant que l’autre le recevait dans le salon et il sentait ce doute croître progressivement.
« Vous êtes vraiment médecin ? » avait-il envie de demander. Mais que l’autre le fût véritablement, et Gorô risquait de paraître bel et bien dérangé. Fâcheux ; aussi se taisait-il.
L’autre continua ses questions et parut enfin conclure :
« Vous me semblez atteint de refoulement.
— De refoulement ?
— Vous avez la tête enveloppée par un tas de choses – des choses qui s’appesantissent sur vous… Il faut vous en débarrasser.
— Des choses qui s’appesantissent… »
Il lui arrivait d’apercevoir, quand il passait devant un salon de coiffure, des clientes disparaître sous le casque blanc d’un séchoir. Voilà la première chose qui lui était venue à l’esprit :
« Oui… C’est-à-dire qu’il suffit de se retrouver nu-tête, n’est-ce pas ?
— En quelque sorte.
— Je vois. Mais… »
« Ainsi, les gens casqués sont ceux qui sont normaux, et moi qui l’ai jeté, mon casque ! Mais, tête nue, j’ai acquis une sensibilité qui n’est pas celle de Monsieur Tout-le-monde, je ressens ce qu’il ne ressent pas ! Les souffrances de la vie m’atteignent directement, moi ! En ce sens, je ne vois pas ce qui fait que je ne serais pas normal. » Il s’était fait toutes ces réflexions en même temps, mais les garda pour lui.
« À partir de quand n’est-on plus en bonne santé ?…
— La santé se dit d’un état où est réalisé le juste équilibre entre, par exemple, tension et relâchement, excitation et inhibition. »
Le médecin alluma une cigarette, l’air sûr de lui.
« En général, voyez-vous, l’être humain est ainsi fait qu’il juge les choses à l’aune de son propre état d’âme. Selon qu’il éprouve de la lassitude ou de l’entrain, sa perception du monde extérieur risque d’être différente. Sans compter que le caractère entre en jeu lui aussi. Tout cela devient dès lors très complexe.
— Et si on veut supprimer ce refoulement ?
— Ce ne sont pas les méthodes qui manquent. Les électrochocs, la cure de sommeil…
— Les électrochocs ? s’écria Gorô malgré lui. Alors, vous faites asseoir le patient sur une chaise ?
— Il ne s’agit pas d’une exécution capitale, voyons, s’esclaffa Mitamura, qui ajouta : Figurez-vous qu’il a peur de l’électricité. Je l’ai toujours connu comme ça.
— Oh, peur ou pas, ça n’a rien à voir, protesta Gorô. Le courant électrique influe sur le corps, oui. Mais quant à influer sur le mental ou les émotions…
— Et l’alcool, alors ? Ce n’est rien de plus qu’une substance, mais une substance qui agit sur les émotions.
— Eh bien, la cure de sommeil me semble tout indiquée, s’entremit le médecin en écrasant sa cigarette. Venez quand vous voudrez. Je vais vous faire préparer une chambre. »
— Je vous faisais un drôle d’effet ? demanda Gorô à Nio.
La voiture, qui avait quitté le bord de mer, abordait maintenant les premières montagnes. La route était en mauvais état et un cahot les secoua.
— J’avais l’air de quoi ?
— Eh bien, de quelqu’un qui a les jambes en coton. J’ai commencé par me demander si vous n’aviez pas bu. Oui, j’avais beau vous parler, vous ne me répondiez pas.
— Oui. C’est que le remède faisait encore de l’effet. En plus, je venais de rester un bout de temps sans marcher, et j’avais du mal à mettre un pied devant l’autre.
— Vous étiez dans un hôpital ? Pas en prison, donc ?
— Non, je passais mon temps à dormir, dans un hôpital. Des somnifères…
Un court instant passa, puis Nio demanda :
— Vous aviez tenté de vous suicider ?
— Pas du tout. J’avalais ma dose quotidienne, depuis mon entrée à l’hôpital. C’est de cette façon qu’on me soignait. À la longue, ça s’accumule et on finit par se retrouver sonné.
Gorô sentait l’alcool s’infiltrer jusque dans ses moindres replis, sous l’effet des trépidations. Il avait conscience d’être trop bavard, mais n’en continuait pas moins à parler.
— Pourquoi est-ce qu’on vous mettait dans cet état ?
— Pour me délivrer de mon angoisse et de ma tension.
— Je vois. L’ivresse les fait disparaître, c’est juste, reconnut Nio. Et maintenant, c’est fini ?
Gorô secoua la tête. Il se dit que l’approvisionnement en somnifère est suspendu, que la poudre blanche, le sulfonal, lui est à présent tout à fait inaccessible. Or, il sent bien que l’hébétude où il était plongé au cours du traitement dure encore, même si elle s’atténue peu à peu. Et aux dires du docteur, même une fois dehors, il ne recouvrera pas son état normal avant six mois. Par-dessus le marché, s’il est bien dehors, cela n’a encore rien d’officiel ; il s’est éclipsé en plein traitement, sur un coup de tête. Le matin, alors que, discrètement, il mettait son costume, Taishô la Langoustine lui avait parlé. Taishô la Langoustine est le surnom donné au fils du marchand de friture.
« Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Rien, rien », avait-il répondu, en s’escrimant sur son nœud de cravate.
Il avait oublié comment le faire.
Une fois le refoulement aboli, on devient aisément sujet à des pertes de mémoire. En cela, le sulfonal agissait mieux que l’alcool. Tant bien que mal, Gorô était parvenu à ses fins, puis s’était évadé.
— Non, ça dure encore, répondit-il à Nio. Mais mon anxiété et ma tension ont l’air de s’être un tantinet dissipées. Je craignais de me sentir mal au moment de monter en avion, mais je n’ai remarqué aucun symptôme.
Le vol n’avait été qu’un moment d’oisiveté rêveuse. Même la fuite d’huile ne lui avait occasionné ni peur ni surprise. Il croyait comprendre pourquoi il était dans l’avion, mais ne se rendait pas compte que celui-là aurait pu s’écraser ou prendre feu.
— Pas banal, comme hôpital, dites-moi, fit Nio. Jamais entendu parler de soins pareils. De quel établissement s’agit-il ?
— Nous approchons de Chiran, lâcha le conducteur. C’est un pays de culture de tabac. Dans le temps, il y avait une base de corps d’attaque spéciaux.
Chacun s’en tint là et un silence total se fit dans la voiture. Nio sortit la flasque de sa poche, lampa ce qui restait de whisky. Abaissant la vitre, il lança le flacon sur le bas-côté de la route. La paume de sa main, aperçue l’espace d’un éclair, sembla anormalement rouge.
— Je suis déjà venu à Chiran autrefois, pendant la guerre, fit Nio pour on ne sait qui, en s’essuyant la bouche de la manche de son imperméable. Avec mon père et la femme de mon frère aîné.
— Pourquoi Chiran ? s’enquit Gorô. Comme soldat ?
— Non, c’est mon frère, il était pilote. On était venus lui faire nos adieux.
Nio regardait par la vitre, les yeux fixés sur le paysage. Il prit un ton soupçonneux pour demander au chauffeur :
— Dites, c’est ça, l’aérodrome ?
Une voie d’assez grande largeur et recouverte de goudron s’étirait en ligne droite. De chaque côté, une étendue de champs secs et, sous un doux soleil, au loin, des silhouettes de gens au travail, réduites à des points noirs.
— Oui, monsieur, répondit le conducteur qui avait ralenti. Ce chemin, à ce qu’on raconte, c’était une piste.
— C’était plus large, bien plus large. Il n’y avait pas de champs.
Nio écarta les bras. Dans son geste trop ample, sa main droite vint toucher la poitrine de Gorô, s’appuyer contre, puis reprit sa place initiale.
— Aucun de ces champs n’existait. Tout était plat.
On eût dit que sa voix avait l’accent de la colère. Gorô put se figurer lui aussi la vaste plaine couverte d’herbes folles et les appareils alignés comme autant de modèles réduits. Images aux couleurs passées d’un film suranné. Cependant, il fut incapable d’y replacer avec vraisemblance le Nio qu’il voyait à son côté. Peu après, il demanda :
— Quel âge vous aviez, à ce moment-là ?
— Treize ans. Attendez, non. Quatorze.
— Votre belle-sœur devait être une jolie femme, non ?
Encore jeune, visage sans fard, un corps lisse caché sous le classique pantalon bouffant : ce fut tout ce qui émergea de sa vision, un aiguillon sur ses sens maladifs. Nio ne répondit pas, s’adressa au chauffeur :
— Vous pourriez vous arrêter un peu par ici ?
La voiture s’immobilisa, ils descendirent, imités peu après par le chauffeur. La main en visière, Nio regarda à la ronde, puis sortit un appareil photo. Gorô, qui avait à l’esprit l’image d’une jeune veuve de pilote-suicide qu’il avait dû voir au cinéma, lui demanda :
— Votre belle-sœur avait quel âge, alors ?
Au bout du palier du premier étage de l’hôpital se trouvait la salle des gardes-malades, ainsi que leur coin cuisine et un local très sobrement aménagé en dortoir. En deçà était dressée une échelle qui permettait d’accéder à la terrasse. Gorô, arrivé depuis une semaine, eut l’idée d’y monter. Il distingua alors deux personnes. L’une était en train de pleurer, une main sur la joue. On était en fin d’après-midi et seules apparaissaient des silhouettes à contre-jour. Elles semblaient superposées. Une infirmière consolait Taishô la Langoustine. Les sanglots lui parvenaient, entrecoupés, mais rien de ce qui se disait. Gorô avait voulu profiter de la vue qu’offrait la terrasse sur les environs, mais il ne put aller au-delà des premiers barreaux. Pour quelle raison Taishô la Langoustine pleurait-il ? Se pouvait-il qu’il eût envie de rentrer chez lui ?
Dans le contre-jour, le corps de l’infirmière se profilait sous sa blouse blanche ; les lignes féminines se détachaient, plus accusées. Cette vue avait eu sur les sens de Gorô l’effet d’une brutale caresse. Il était aux premières loges, et chaque mouvement de la femme provoquait le contact des peaux, qu’il percevait sur lui-même avec volupté. Pas une fois dans toute l’année, il n’avait connu pareille vibration.
« C’est ça, ce que le toubib voulait dire. »
L’inhibition supprimée, resurgit tout ce qui était bridé. Gorô, nouveau venu, ne pouvait dire de quelle infirmière il s’agissait. Il tâcha de se dominer. Donner raison au docteur, ou bien encore devenir le jouet d’un médicament, il ferait beau voir ! Sa décision avait été prise dans le secret de son cœur dès qu’il avait mis les pieds dans cet hôpital.
« Je ne suis pas un de ceux-là, moi. On ne me verra pas réagir comme le premier venu ! » Gorô forçait sa nature. Déjà, pour entrer ici, il avait pris sur lui, et c’est ce qu’il continuait de faire. Au bout de quelques instants, il se ramassa sur lui-même et, malgré les remous intérieurs dont il ne savait que faire, il descendit un à un les échelons. À son retour dans la chambre, la garde-malade entre deux âges avait levé le nez de dessus le vieux magazine qu’elle était en train de parcourir et, découvrant son visage :
« Que se passe-t-il ? lui avait-elle demandé. Vous avez un drôle de regard.
— Je vois trouble, depuis ce matin, expliqua-t-il en se glissant dans son lit.
— Ça vient du remède, commenta-t-elle d’une voix neutre. Les yeux vous papilloteront bientôt davantage. »
Il gardait les paupières closes, sous sa couverture tirée jusqu’au front. Désir et jalousie montaient par vagues à l’assaut de sa poitrine. Il geignit, les mains crispées sur la couverture. Au même moment, il souilla ses draps. Pis encore devait lui arriver par la suite. Mais comme il était dans un état voisin de la stupeur, sa mémoire n’en conserverait point le détail.
— Vous voulez bien me prendre en photo ?
Nio, le dos tourné aux champs, lui tendit l’appareil.
— Vous n’avez qu’à presser sur ce bouton.
Gorô leva l’appareil à hauteur de l’œil. Il fit le point sur la silhouette de Nio et bougea brutalement le viseur avant d’enfoncer le bouton. Sans doute verrait-on la moitié du visage de Nio avec l’étendue des champs. Il prit ensuite trois autres clichés en changeant chaque fois de place. Nio récupéra négligemment l’appareil.
— Je vais vous photographier vous aussi.
— Merci bien ! déclara fermement Gorô. Quel intérêt de se faire photographier dans un trou pareil ? Qu’est-ce que vous comptez en faire, de ces photos ?
— Les donner à mon frère.
— Votre frère ? Il est donc vivant ?
— Oui.
Nio remonta le premier dans le taxi.
— Figurez-vous qu’il a eu la chance d’être envoyé sur une autre base juste à la fin de la guerre. Aujourd’hui, il est peintre en bâtiment, à Takefu.
La voiture s’ébranla.
« Kamikaze, et au bout du compte, peintre en bâtiment ! La belle fin ! » se dit Gorô. Néanmoins, nul n’avait le droit de le lui reprocher, il en avait conscience ; toujours est-il que sa langue émit un faible claquement.
— Heureux ?
Nio se tourna vers lui avec une sorte de tressaillement.
— On peut le sembler ? (Un rictus tordait ses traits.) Alors qu’on a perdu femme et enfant un mois avant dans un accident de la circulation ? Ils se tenaient sur le terre-plein du tram, mais ça ne les a pas empêchés de se faire accrocher par l’arrière d’un camion.
Il esquissa un rire, mais n’obtint qu’un trémolo.
— On n’est pas plus avancé. Depuis, je ne dessoûle plus. J’ai donc fait une demande à ma boîte pour quitter le siège social, et je me suis fait muter dans le sud du Kyûshû comme représentant. Plus exactement, j’ai été muté. Vous voulez que je vous dise pourquoi je me suis intéressé à vous, à Haneda ?
— Vous parlez de qui ?
— De vous, tiens. Vous n’aviez pas l’intention de vous supprimer ?
— Moi ?
Gorô se rencogna de son côté. Un éclat féroce se lisait dans les yeux de l’autre, des yeux injectés de sang.
— J’en donnais l’impression ? (Il soutint un moment son regard.) Je n’ai pas la moindre intention de me suicider. Il y a bien une chose que je cherche à tirer au clair, oui, une affaire dans laquelle, d’ailleurs, je ne suis pour rien. Et celui qui a perdu sa femme, c’est vous ?
Le soupçon se lut sur le visage de Nio.
— S’agissait pas de moi, si je comprends bien ?
— Non, pardi.
Gorô demeurait sur la défensive. En l’état actuel des choses, il lui pesait d’être entraîné dans l’intimité d’autrui.
— Je parlais du peintre de Takefu.
— Ah, lui ? (Ses épaules tombèrent en même temps que ces mots.) Celui-là, il est heureux, allez. Ils ont quatre gosses, pas moins, lui et sa femme. Cela dit, qu’il soit heureux ou pas, c’est pas mon affaire.
— Ce qui concerne les autres n’est l’affaire de personne, fit Gorô, en guise de réconfort.
Il voulut évoquer une femme entre deux âges, quatre fois mère, mais n’en conçut qu’un sentiment morne qui ne put éveiller son imagination. « On se met en tête qu’on est plus ou moins concerné par les affaires des autres, et en avant les malentendus ! »
Le chauffeur manœuvrait son volant, silencieux ; on ne savait s’il écoutait leur conversation. Nio se couvrit la face de ses mains rouges, demeura ainsi une dizaine de minutes. Gorô regardait par la vitre. Nio retira ses mains.
— Je fais la tournée sur Kagoshima, ensuite je vais à Kumamoto. Je compte grimper sur le mont Aso.
— Il y a un cinéma là-haut ?
— Bien sûr que non, ce n’est que de la montagne. Regarder ce panorama grandiose me requinquera peut-être. Du moins, c’est ce que je me dis.
— Je vous le souhaite.
Ils laissèrent le taxi à Makurazaki. Gorô avait faim. Excepté l’en-cas pris à bord, quelques nouilles à Kagoshima, il n’avait rien avalé ; et puis tous ces kilomètres lui avaient fait mal au cœur. Le soleil était encore haut : en raison de la latitude, il se couchait environ une heure plus tard qu’à Tôkyô. Mais là n’était pas la seule explication de la faim qu’il éprouvait. Aujourd’hui, il s’était dépensé, beaucoup plus que pendant ses journées immobiles à l’hôpital. Nio proposa d’aller manger quelque chose. Il paraissait avoir enfin récupéré.
— Rien n’est plus stupide que de prendre ses repas là où on descend. Tous les VRP vous le diront.
Il partit le premier, sa valise à la main ; silhouette rondouillarde, parfaitement couleur locale dans cette ville qui sentait le poisson. La valise seule s’agitait, d’un mouvement vertical, comme animée d’une vie propre.
« La valise de monsieur S. N… ! »
Un sourire subreptice monte aux lèvres de Gorô. Rien ne va comme ça devrait aller. Cette valise, là, eh bien, jamais elle n’aurait dû être là. Mais son sourire s’efface aussitôt.
Les quelques petits groupes de maisons observés de la voiture étaient tapis dans la verdure des arbres ; à proximité coulait un ruisseau. Les rues de Makurazaki ne montrent pour ainsi dire pas d’arbres ; ce sont de purs et simples alignements de maisons de bois. C’est à peine si l’on découvre quelques saules les bordant, et encore, leurs troncs ne sont pas plus gros que le poignet, et leur feuillage rabougri à force, sans doute, d’être malmené par le vent du large. Gorô se retourne : par-delà la ville apparaît le mont Kaïmon. La rue est emplie d’odeurs de poisson. Dans le jardin d’une maison, on a étendu une natte de paille, couverte de morceaux bruns de bonite mis à sécher. À côté dort un chat roulé en
boule. Un bar ; une salle de pachinko4. Un petit restaurant. Champon5 du chef. L’atmosphère est chargée d’humidité.
— Entrons donc là.
Ils entrèrent dans le restaurant, commandèrent des nouilles et du shôchû coupé. On leur servit d’abord l’alcool.
— Le shôchû, vous savez… (Nio emplit la coupe de Gorô. Une coupe, plutôt une petite tasse à thé.) On ne l’étend pas avec de l’eau.
— Avec quoi, alors ?
— Du saké. Enfin, du saké fantaisie, je suppose. Allongé d’eau, il sent à plein nez.
Il déposa dans le creux de sa paume une pincée d’intestins de poissons salés servis en amuse-gueule et l’engloutit avec l’alcool. Gorô, qui buvait, n’avait pas quitté sa main rouge des yeux.
— Vous avez le foie qui me semble en sale état.
— Ah ? répondit Nio avec détachement. Sans doute que oui. Je n’arrête pas de picoler, depuis.
— Vous vous sentez moins triste quand vous avez bu ?
— Non. Ça ne marche même pas. C’est au point que je me trouve désespéré, je me dis que je ferais mieux d’en finir une bonne fois…
On servit les bols de nouilles. Nio s’empara d’une paire de baguettes qu’il détacha l’une de l’autre et frotta ensemble.
— Vous vous rappelez cette fuite, dans l’avion ? Eh bien, quand l’huile a commencé à fuir, j’en ai eu froid dans le dos. Il est dangereux, ce zinc.
— Vous le saviez, je parie, qu’il y avait du danger ?
— Bien sûr, je me disais : “Et si l’avion tombait ? Oh, on s’écrasera, et puis quoi ?” Vous voyez. Mais là encore, ça n’a pas marché comme je voulais. J’ai eu la frousse. D’où cette carte que je vous ai passée.
— Ah, la carte de visite… Pourquoi ça ?
— Mettons que l’avion fasse une chute en mer, que les corps soient entraînés par les courants, disparaissent. Il suffit que vous seul soyez retrouvé pour qu’on sache que j’étais à bord, puisque vous l’avez sur vous.
Gorô sortit de sa poche le petit carton, le regarda recto verso.
— Mettons qu’on l’apprenne, d’accord, mais ça vous avance à quoi ?
— À rien, réflexion faite. La peur m’a fait perdre la tête. Vous, vous n’aviez pas peur, vraiment ?
Gorô ne répondit pas immédiatement. Il mâchait un bras de calmar trouvé dans les nouilles ; toute fraîche, la chair croquait délicieusement sous la dent.
— Pas peur, non. Enfin, disons que je n’en ai pas eu conscience. Et d’abord, l’idée d’une chute ne m’est même pas venue à l’esprit. J’étais ailleurs, si vous voulez.
— Ah bon ?
Nio vida une autre coupe.
— Qu’est-ce qui vous a amené à quitter Tôkyô pour venir dans un trou comme Makurazaki ?
— Ça, ça ne vous regarde pas, rétorqua Gorô avant de plonger ses baguettes dans le bol.
On n’avait pas ménagé le saindoux, et les nouilles luisantes collaient, mais elles se révélèrent délicieuses. Il était affamé. Vingt ans plus tôt, la pénurie régnait et ce genre de restaurant n’existait pas, de même qu’on ne mettait pas la bonite à sécher. Il n’y avait là qu’un pauvre et triste village de pêcheurs. Lui-même était alors plein de vie. Tout en remuant ses baguettes, Nio s’enquit :
— Je suppose que vous passez la nuit ici ?
— Sans doute.
— On prend une chambre ensemble ? demanda Nio, regard en dessous. J’ai aperçu une auberge, le Risshinkan, qui m’a paru acceptable. On y va ?
Et il se releva, en laissant son bol à moitié plein.
— Mais d’abord, je vais faire ma tournée de cinés. Et vous ?
— Heu… Je crois que je vais aller regarder la mer. Et puis non, avant, je vais aller chez le coiffeur…
Ce disant, Gorô dévisagea Nio.
— Vous aussi, vous devriez vous raser cette moustache. Elle ne vous sied pas tellement.
— Je ne me suis pas rasé depuis ce fameux jour, figurez-vous, fit l’autre d’une voix sombre en se passant l’index gauche sur la moustache encore peu fournie. Ne croyez pas que j’aie décidé de me la faire pousser. Simplement, je ne me rase plus à cet endroit, et à cet endroit seulement. Mais ce n’est pas non plus pour me souvenir.
1 Grains de soja étuvés et fermentés. (NdT)
2 Surnom du célèbre général Kusunoki Masashige (1292-1336), modèle de héros fidèle à l’empereur. (NdT)
3 « Code du chiffre » se lit angô. (NdT)
4 Grande salle de jeu où sont alignés des sortes de flippers verticaux. (NdT)
5 Spécialité de l’île de Kyûshû : bol de nouilles avec des condiments. (NdT)
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