Illusions
Troisième partieLA PLAGE
Troisième partie
LA PLAGE
Cette langue de Satsuma est difficile à comprendre ; pour peu qu’on vous parle vite, vous n’en saisissez pas un traître mot. On croirait entendre une langue étrangère. Telles étaient les réflexions que se faisait Gorô, tout en regardant le paysage qui défilait autour de lui, depuis l’arrière de la camionnette où il était assis. Une seconde personne était montée avec lui : un jeune homme, qui bavardait avec le conducteur. Impossible de rien comprendre. Gorô savait que certains voyaient là le résultat de la stratégie linguistique de l’ancien clan Shimazu, qui entendait par ce moyen entraver l’entrée des étrangers et des espions du pouvoir central, mais lui n’y croyait pas. Il ne concevait pas qu’une langue pût servir à cela. Ce qui ne l’empêchait pas de se sentir peu à peu dans la peau d’un de ces espions.
Ce matin, Gorô était un passager clandestin.
Il avait pris son petit déjeuner à 10 heures, mais s’était réveillé bien avant. Un vacarme d’enfer lui avait fait enfouir la tête sous la couverture.
« Quel boucan. On dirait pas que c’est un hôpital, ici ! »
Sitôt qu’il s’était avisé du poids et du contact insolites de la couverture, il avait sauté sur ses pieds et ouvert la fenêtre.
Une nuée de corbeaux sillonnaient en criaillant un ciel qu’ils semblaient mettre sens dessus dessous. Assez troublé, Gorô resta quelques instants le nez levé vers le manège des oiseaux.
« La ville est peuplée de corbeaux, ma parole ! »
Après avoir rentré son linge, qui était sec, il ferma la fenêtre et regagna son lit. Mais le sommeil l’avait fui. Il entrouvrit de nouveau la fenêtre, observa alentour. Pas souvenir de pareil concert : il semblait frappé d’amnésie. S’il y avait effectivement deux mille oiseaux, comme on le lui avait dit, ils n’avaient certainement pas attendu la fin de la guerre pour proliférer. On devait déjà les entendre croasser avant. Comment expliquer qu’ils se fussent si parfaitement soustraits à sa mémoire ? Était-ce le fait des rigueurs qu’il avait supportées pendant la guerre ?
Passant la tête par la tabatière basse de l’entresol, il resta un moment en observation. De l’auberge, située à l’écart de la grand-rue et quelque peu en hauteur, on avait vue sur les toits. Les tuiles différaient de celles de l’Est par le grain plus fin de leur terre, qui leur conférait une délicate et sobre beauté. Gorô apercevait la rue, presque déserte. Certaines maisons avaient encore leurs volets clos. L’œil en éveil, pareil à un aigle, il surveillait les mouvements des hommes et des oiseaux.
« Je suis un passager clandestin. »
Cette sensation grandissait en lui. Et la chambre où il se trouvait, après tout, avec ces curiosités qu’étaient la pièce secrète, le réduit dérobé, la fausse cloison camouflée en issue de secours, ne faisait que conforter cette idée. Pourquoi une pareille architecture, sinon pour favoriser les clandestins ? Gorô demeura ainsi pas loin d’une heure à regarder, vigilant, la vie extérieure, l’œil tantôt plissé, tantôt rond, la tête inclinée. Le nombre des corbeaux ayant un peu diminué, le tumulte commença à s’apaiser. Il se décida enfin à quitter son lit, descendit d’un pas léger. Après avoir fait sa toilette dans la salle de bains, il trouva le petit déjeuner servi au rez-de-chaussée.
Il déjeuna dans une pièce qui ouvrait sur le jardin. Là fleurissaient des cactus, des crêtes-de-coq, des géraniums, d’autres fleurs encore. Tout en buvant son thé vert, il demanda au patron de lui préparer un repas froid. Ce dernier accepta, ajoutant :
— Paraît que vous étiez l’ami du marin qui s’est noyé ici ?
— Oui, admit-il avec un mouvement de tête, en songeant que la femme avait jasé.
Le patron en resta là de ses questions. Bientôt arriva la camionnette. Gorô prit le repas froid, puis sauta à l’arrière du véhicule en serrant contre lui une petite bouteille de limonade contenant de l’alcool de patate, cadeau du patron. La modicité de la note l’avait surpris. Il agita la main, la camionnette s’ébranla.
Il s’était fait un coussin de la bâche pliée ; mais la voiture tressautait sur la mauvaise route et un choc sourd le soulevait de temps à autre. Il savait qu’il avait dormi comme un loir toute la nuit, mais ses paupières et le tour de ses yeux étaient douloureux. Le jeune homme et le conducteur discutaient, mots crachés et rires mêlés. Gorô se risqua à poser une question :
— Vous passez par Tomari ?
— On y passe, oui, lui fut-il répondu dans la langue de tout un chacun.
Ainsi ils le comprenaient et pouvaient se faire clairement comprendre. Puis les jacasseries reprirent. Gorô se sentit tenu en marge : « Je crois que je ferais mieux de continuer à me taire », songea-t-il.
Lorsqu’ils entrèrent dans Tomari, il se pelotonna et, comme quelque chasseur à l’affût, concentra son attention sur les maisons et le va-et-vient des passants. Mais la rue n’était pas longue et en un clin d’œil elle fut derrière eux. Gorô se détendit et prit ses aises.
Les quelques minutes qui suivirent, il resta assis les bras croisés sur ses genoux relevés, abandonné aux mouvements désordonnés du véhicule. Le soleil dispensait une agréable douceur et, à main gauche, la mer jouait à cache-cache. Sur sa droite se poursuivait la zone du Shirasu et ses déjections volcaniques, avec, de loin en loin, un hameau où pointait parfois une cheminée ; sur l’une d’elles il put même lire : « Distillerie coopérative de shôchû ».
À un moment, ils abordèrent un pont.
— Voilà la Mansegawa, lui apprit le jeune, sans qu’il le lui eût demandé. La plage de Fukiage commence ici.
— Vous venez d’où, vous ?
— Moi, je suis né à Isaku, répondit-il avec un large sourire. C’est là, à Fukiage-hama, qu’on disait que les Américains allaient débarquer, et les gens n’en menaient pas large, à cette époque. Je vous parle d’il y a vingt ans de ça.
— Vous avez quel âge ?
— Vingt-huit.
— Vous étiez à l’école populaire, alors.
— C’est ça, j’avais huit ans.
Gorô a quitté la camionnette et se dirige vers la plage. Le rideau d’arbres protecteur laisse place à des dunes où pousse toute une flore littorale. Il en ignore les noms ; genre grands crinums et clintonias, peut-être. Cette végétation pousse par touffes à la surface du sable. Il s’assoit au milieu et parcourt la mer du regard. On devine une grande île en face, au large : Koshikijima, à laquelle le léger voile qui estompe l’air donne l’apparence d’une pointe de presqu’île ou d’un cap issus du Kyûshû. Il ne peut discerner la ligne d’horizon, noyée. Par-delà commence la mer de Chine orientale.
Un intense silence règne.
Non, le silence vibre dans ses oreilles.
Les croassements, les trépidations bruyantes de la camionnette, et à présent plus rien : délivrées, ses oreilles lui semblent s’être d’un coup détraquées.
La plage s’incurve en une large ligne convexe ; c’est la mer qui au cours des siècles l’a ainsi érodée. Une mer d’huile qu’il contemple à cet instant. Mais que, vers l’île d’Ishigaki, naisse un typhon pour souffler sur Makurazaki ou au cap Sata, qu’il poursuive vers le nord par Kagoshima, et les vagues sur la plage de Fukiage se ruent à l’assaut des dunes et les dépouillent de leur sable. Pendant la guerre, avant de finir à Bônotsu, Gorô a connu les différents camps qui jalonnaient Fukiage-hama ; il sait donc bien à quel point cette mer peut se révéler dangereuse.
— Espion… Clandestin…, murmure-t-il comme il se relève. C’est un peu trop commode.
Il se déchausse près du bord, jette ses chaussures et son baluchon de pique-nique sur l’épaule, et remonte le bas de son pantalon. Il pénètre dans l’eau, la bouteille à la main. L’eau à mi-mollets, il va et vient à pas désordonnés, puis retourne sur le sable. Il se tient alors debout face à la mer, à la limite des vagues qu’il regarde approcher et mourir sous lui, chacune remportant avec elle une petite quantité de sable arraché sous la plante de ses pieds ou de ses talons. Des chatouillis oubliés depuis combien d’années ?
Il se mit en marche vers le nord.
À mesure qu’il progressait, il voyait évoluer le paysage, la forêt protectrice, les dunes, mais la mer à sa gauche demeurait semblable à elle-même. Sable blanc et fin, par endroits des coquillages, univalves ou spiralés, polis par le sable et les vagues jusqu’à figurer d’aveuglants miroirs. Gorô faisait halte de temps à autre pour ramasser une forme rare ou particulièrement belle, qu’il glissait dans sa poche.
Il marcha environ deux kilomètres, puis remonta s’asseoir sur la dune. Derrière lui, les traces de ses pas égrenaient un long pointillé sur la plage. À les regarder, il se sentit ébloui, et un peu ensommeillé. La fatigue.
« Buvons un petit coup. »
Il n’avait pas encore faim au point de dénouer le ballot de son pique-nique. Il enleva sa veste ; un peu de sueur mouillait son dos. La bouteille commençait à l’embarrasser, mais il ne pouvait jeter un cadeau. Il la déboucha, but une gorgée. Il put suivre la descente du liquide doucereux et brûlant le long de son œsophage, jusqu’à l’estomac.
Il tira de sa poche une poignée de coquillages et les aligna à ses pieds. Puis il but une autre gorgée. Le paysage, tout à coup, se fit plus vif, acquit un relief plus sensible. La vue offrait maintenant des contours nets dans le bleu intense.
« On se plaint de ceci, de cela… » Sa pensée s’échappait dans un murmure. Il était légèrement grisé. L’engourdissement gagnait ses extrémités.
« N’empêche, chacun se débrouille comme il peut », se dit-il sans trop de conviction, tandis qu’il revoyait Nio, l’homme à la valise, la femme de la veille, et sa chambre dans l’asile entouré de cèdres de l’Himalaya. Il reprit les coquillages, les regarda longuement dans la paume de sa main. Après tout, il allait bien être obligé d’y retourner, dans cette chambre. En un instant, tout se mit à tourner autour de lui.
Gorô était traqué. Quand et où, il ne pouvait le préciser. Il avait l’impression que c’était durant sa jeunesse. Quant à la raison pour laquelle il était traqué, elle lui échappait également. Avait-il fait un jour un rêve de cette sorte ? Ou bien était-ce peut-être un faux souvenir surgi par quelque hasard ?
Dans sa fuite, Gorô marchait sur une plage sablonneuse. Celui qu’il fuyait lui était inconnu et invisible. Une chose était certaine cependant : on le traquait. Il le ressentait de tout son corps, et cette sensation lui fit accélérer le pas.
Il aperçut un village de pêcheurs : filets séchant sur la plage, enfilade de maisons rustiques aux toits inclinés. La grève était jonchée de varech, particulièrement abondant au creux des rochers ; la grande marée l’avait jeté là et les vagues n’avaient pu, depuis, l’en déloger. Ces amas d’algues en décomposition dégageaient une puanteur à faire tourner de l’œil.
« C’est insupportable, vraiment insupportable ! » se disait-il tout en s’approchant des maisons. Une femme entre deux âges faisait une lessive énergique au lavoir qui se trouvait là. Il eut soudain un moment d’absence, figé près de la femme, les yeux soumis à ses gestes. Dans une bassine, elle triturait sans relâche un carré de coton piqué, indifférente à la présence de Gorô. Son visage était tanné par le soleil, de même que ses mains et ses pieds. Elle parlait entre ses dents.
« Rien à faire. Non, décidément, j’arriverai à rien. Ça peut pas continuer comme ça ! » crut-il saisir. Elle marmottait les mêmes paroles, sans arrêt. Sur la plage, personne n’était visible ; seul un chien blanc était couché au pied des filets.
« Curieux… », se dit-il, sans bien savoir lui-même à quoi appliquer ce mot. Où était l’insolite ? Dans cette plage déserte, ou dans sa propre présence ici ? Rien de clair. Peu après, il comprit : ses yeux vagues ne contemplaient ni les bras de la femme, ni ce qu’elle lavait, mais ses jambes. Elle portait un kimono léger qui n’allait que jusqu’aux genoux et ne dissimulait rien de sa peau brune et satinée. Cinq minutes passèrent… Gorô, n’y tenant plus, ouvrit la bouche :
« M’dame… »
L’autre eut l’air surprise et cessa de marmotter pour lever les yeux vers lui. À l’évidence, elle ne s’était pas aperçue de sa présence.
« Qu’est-ce que tu me veux ? lui jeta-t-elle avec hargne. Je suis pas de bon poil, viens pas me parler comme si on avait gardé les cochons ensemble !
— J… Je suis poursuivi.
— Par qui ? La police ? Quand on a fait quelque chose de mal, c’est normal d’avoir la police aux fesses, tiens !
— Non, c’est pas ça. »
Gorô rassemblait toute son énergie pour s’expliquer.
« Je suis poursuivi par quelqu’un de méchant.
— Quelqu’un de méchant, crois-tu que ça existe sur cette terre ? » rétorqua-t-elle avec de l’irritation dans la voix, tandis qu’un effort lui faisait écarter les cuisses.
Ébloui, Gorô jeta machinalement les yeux vers la mer. À l’horizon se déplaçaient de sombres nuages lourds de menace. « Voilà pourquoi aucun bateau n’a pris la mer », songea-t-il.
« Non, reprit-elle, s’avisant de son erreur. Quelqu’un qui ne le soit pas, méchant, sur cette terre, mais ça n’existe pas !
— C’est pour ça que je vous demande de me cacher.
— Pour ça ? Ah, pour ça, hein ! »
Elle se redressa, mue par la surprise et ne quittant pas des yeux Gorô, entreprit de tordre la pièce de coton. Celle-ci n’était pas entièrement nettoyée.
Épaisse comme elle l’était, ce ne devait pas être une tâche aisée que de la tordre et Gorô amorça un geste d’aide, mais la femme écarta sa main et lui décocha un regard soupçonneux.
« Mêle-toi de ce qui te regarde, hé !
— Je voudrais me cacher », fit-il avec toute la conviction dont il était capable. Il exprimait une totale sincérité. Une peur atroce lui étreignait le ventre. Il était exposé à tous les vents et à tous les regards.
La femme le dévisagea avec insistance.
« Tu y tiens donc tant que ça, à te cacher ? »
Il acquiesça silencieusement. Du même coup, de grosses larmes lui échappèrent. La voix de la femme se fit plus douce.
« Bon, cache-toi là. Ah là là ! J’ai envie de casser quelque chose ! »
Les mains sur ses yeux mouillés, Gorô se dirigea d’un pas mal assuré vers la cabane voisine. L’entrée en était bouchée par un rideau de nattes entrelacées ; il l’écarta et se retrouva dans une pièce dont le plancher couvrait une dizaine de mètres carrés au-delà du sol de terre battue. En fait de terre battue, c’était plutôt du sable, mêlé de petits cailloux et de coquilles. Gorô se hissa à plat ventre sur le plancher. Ses larmes étaient déjà sèches.
« C’est pas fini, c’est pas fini, murmura-t-il. Je dois encore rester sur mes gardes. »
Il fit le tour, toujours à quatre pattes, inspectant la construction. Les piliers de la baraque étaient relativement gros, mais semblaient peu sûrs à la base, en raison de la nature sableuse du sol : ils vacillèrent lorsque Gorô s’y appuya. Il ignorait de quel bois étaient faits ces piliers, exposés depuis de longues années au vent marin qui en avait désagrégé la partie tendre où n’apparaissait plus que le relief des veines. Le plancher du fond était recouvert d’un caillebotis sur lequel reposait une coiffeuse. Là aussi, le fil du piètement en bois ressortait avec netteté, ce qui laissait supposer que le vent marin pénétrait jusque-là. Un tissu recouvrait la glace et en laissait nu un coin dont le verre avait noirci sous l’action du sel.
« Que diable vais-je y voir ? »
L’angoisse lui ôtait tout courage de soulever le voile. Le bas de la coiffeuse comportait des tiroirs ; il en ouvrit un. De la pommade à laquelle adhéraient des cheveux, quelques coquilles, un petit pain. Gorô prit ce dernier avec l’intention de le manger, mais il était vieux et rassis ; il le porta à sa bouche, mais ne put mordre dedans, et il se résigna à le reposer. Comme il était en train d’examiner un à un les coquillages, des bruits de pas se firent entendre.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Il se retourna et reconnut la laveuse campée à l’entrée ; la colère lui tirait déjà les yeux à moitié. Ne sachant que répondre, Gorô demeura silencieux. Alors, la femme, pieds nus, monta sur le caillebotis, presque contre lui :
« En train de fouiner, hein ? Pas besoin d’explications pour comprendre ! »
Debout, elle saisit Gorô à deux mains et le renversa. Elle avait des bras épais et musclés, une poigne d’homme. Gorô, immobilisé, s’excusa :
« Je vous demande pardon ! Pardonnez-moi, je ne le ferai plus.
— Que non, je ne te pardonnerai pas ! Jamais de la vie ! Jamais je ne te pardonnerai ! »
Elle ne relâchait pas son étreinte, secouant Gorô sans plus d’égards que s’il s’était agi d’un sac. On eût dit qu’elle se livrait à des exercices aux agrès. Lorsque ses muscles furent détendus, des échos de chants à peine perceptibles lui parvinrent du côté de la montagne. Rien de compréhensible. À chaque fin de strophe revenait une sorte de refrain, où il croyait distinguer :
« Han han han… han han han… »
Les chants se rapprochaient petit à petit…
« Rien à faire. Décidément non, rien à faire ! »
Se relevant après en avoir fini sans ménagement avec Gorô, la femme poursuivit, toujours aussi irritée :
« Ça peut pas continuer comme ça, non ! »
Puis, sans un regard en arrière, elle disparut à pas pressés par la porte du fond. Resté seul, Gorô sentit monter en lui une terreur d’une autre nature.
« Il ne faut pas que je reste ici ! »
Il rectifia sa tenue en grande hâte et mit le pied sur le sol de terre. Il guetta derrière le rideau de la porte d’entrée, n’aperçut cette fois encore aucune présence humaine. Le vent soufflait du large, rapprochant peu à peu les nuées sombres.
« C’est le moment ! »
Il se rua vers la plage, et par-dessus le tolet, sauta dans un bateau halé sur le sable ; il s’avança en tanguant sur les planches. Il découvrit une petite cale dans laquelle il se glissa. Il s’y recroquevilla en chien de fusil, les cuisses mouillées, serrées l’une contre l’autre. Il murmura tout bas :
« Me voici tranquille pour un moment. »
La cale est sombre, c’est à peine si une lumière incertaine y plonge quelques rais. Peu après, ses yeux commencent à s’accommoder à la pénombre. Plusieurs cloportes s’agitent autour de lui, courent fébrilement çà et là, agitant leurs longues antennes. Quelques-uns s’accrochent à lui et vont et viennent. Rien de désagréable, sinon peut-être que leurs pattes, sur son visage, le démangent. Il chasse de la main ceux qui montent sur son front et d’un souffle ceux qui approchent de ses lèvres. Le sommeil a commencé à le gagner ; toujours ramassé sur lui-même, il est à présent revenu à un état antérieur à la conscience.
Là s’interrompent ses souvenirs…
Gorô émergea soudain de son vertige. Une faiblesse, vraisemblablement, qu’il devait à ce fort soleil d’automne. Il se rechaussa, puis, ramassant repas froid et bouteille, se releva pour entrer d’un pas maladroit dans le bois bordant la plage. Qu’il n’y eût personne d’autre que lui dans ces parages était à la fois rassurant et sinistre. Parmi les racines de pin qui affleuraient sur le sable, il en choisit une convenable sur laquelle il posa sa veste pliée, s’en fit un oreiller, et s’étendit de tout son long.
Il ferma les paupières.
Il se réveilla, après avoir dormi un moment, et ressentit de vagues meurtrissures au cou et aux bras.
« On est en train d’abuser de moi. »
Mécontent, il ouvrit les yeux, à contrecœur.
« Où suis-je donc ? » s’interrogea-t-il les quelques instants qui suivirent, laissant vaguer son regard à la cime de l’arbre et dans le ciel. Puis il se redressa avec des mouvements lents.
« Ah oui, j’étais en train de dormir. »
Une demi-minute lui avait été nécessaire pour l’admettre. Il n’avait subi aucune violence. Les douleurs qu’il éprouvait lui venaient de ce qu’il avait dormi sur cette racine et dans une position peu naturelle. Il se livra à ce qui pouvait passer pour de la gymnastique, étendant et pliant les bras, se tapotant le haut des épaules. Son regard tomba sur la bouteille : elle avait été renversée, et l’alcool avait fui par les interstices de la capsule, s’était infiltré dans le sable, laissant la bouteille à moitié vide. Une perte à laquelle il resta plutôt indifférent. Il la ramassa, but une gorgée et la reboucha soigneusement pour prévenir une mésaventure identique.
« Hier, aujourd’hui… Ça fait deux jours que je bois de l’alcool pendant la journée. »
Comme il se mettait en route, Taishô la Langoustine lui revint en mémoire. Un alcoolique, celui-là. Sa jeunesse, son visage aux traits bien nets, avaient fait de lui le chouchou des gardes-malades et des infirmières. Gorô s’imaginait qu’un alcoolique, sevré, présentait les symptômes de l’abstinence et s’agitait, mais ce n’était pas son cas. Lui n’en laissait rien paraître.
« Le saké ne vous tente pas ? lui avait-il demandé deux ou trois jours après son arrivée.
— Pas plus que ça…, avait répondu l’autre en le regardant droit en face. Si j’en ai, je bois, quoi… »
On disait qu’il buvait dès le matin ; il ne dessoûlait pas de la sainte journée, en somme.
Mais l’autre mentait, comme Gorô avait fini par l’apprendre en partageant sa chambre. Il avait soudoyé une garde-malade qui achetait dehors du saké, et le lui rapportait dans un flacon destiné à contenir du gargarisme. Lorsqu’il avait bu, son visage ne trahissait rien et son attitude restait la même. Simplement, le saké venait-il à manquer, l’inquiétude le prenait et il se mettait à avoir peur.
« Tout à fait ce qui m’arrive maintenant », se dit Gorô.
Chemin faisant, il sentit au ventre une appréhension confuse qui lui venait de cette immensité marine. Il tenta de longer les laies, mais ses pas ne tardèrent pas à l’entraîner, insensiblement, du côté des arbres. Ce que lui confirmèrent ses traces dans le sable, lorsqu’il se retourna.
Un cours d’eau dessinait au sud un petit estuaire dont les bords avaient été endigués par des pierres. La berge était haute ; il s’y assit, déboucha une nouvelle fois la bouteille : un flot brûlant lui traversa la gorge.
« Bon… »
Assis sur cette rive, Gorô ne se sentait toujours pas en sécurité. La première fois de sa vie qu’il avait vu un noyé, c’était sur une rive guère différente de celle-ci. Une chèvre de rondins avait été dressée, d’où pendaient plusieurs filets qui trempaient dans la rivière et avec lesquels des gens tentaient, en vain, d’attraper un corps. La surface de l’eau était houleuse, hérissée de courtes vagues provoquées par le heurt du courant d’eau douce à son embouchure dans la mer. Gorô, alors écolier, portait une cape ayant appartenu à son frère. La classe n’allait pas tarder à commencer, mais son envie de reconnaître le mort le retenait parmi les gens rassemblés là. Certains des sauveteurs étaient à demi nus, d’autres en pèlerines noires. Pluie ou embruns, il ne savait, projetaient des gerbes d’eau qui lui trempaient le visage.
« Pas de gosse dans nos jambes ! Ouste, du balai !
— Tu vas avoir mon pied quelque part si tu traînes par ici ! »
La nervosité durcissait les paroles et les gestes. Même ainsi rabroué, il n’était pas parti et rôdait, se cognant à l’un, à l’autre. Il s’agissait d’une noyée, il l’avait appris en écoutant les sauveteurs.
« Et si c’était Maman ? »
Cette idée ne le lâcha pas. Et pourtant, au moment où il était sorti, sa mère était dans la cuisine, occupée à desservir ; de plus, il était arrivé ici tout droit de la maison, il ne pouvait donc s’agir d’elle. Le cadavre était dans le filet, les gestes des sauveteurs se firent précautionneux. Ils tirèrent sur le filet, et le corps apparut alors, vêtu d’un kimono de coton en lambeaux, tant il avait été malmené entre la digue, les rochers et les vagues. Des lambeaux qui avaient l’apparence d’algues entortillées autour de lui. Les mailles l’avaient accroché sous un bras. Il s’agissait, semblait-il, d’une femme encore jeune. À l’instant où le corps allait être déposé sur le sol, il avait glissé et était retombé à l’eau. Des exclamations s’étaient élevées de la foule…
« Je me demande pourquoi j’ai cru que ce pouvait être Maman… »
Gorô se releva sans hâte. Passer l’estuaire les pieds dans l’eau ne lui disait rien. Il remonta vers la bordure d’arbres, emprunta un petit pont de bois, puis obliqua vers les dunes. Le soleil s’était voilé pendant son sommeil et les silhouettes des îles du large apparaissaient plus foncées. Le vent se leva. Les vagues venaient achever leurs ondulations sur la plage, qu’elles lapaient une dernière fois avant de se retirer en un mouvement paisible et ample. Gorô sentit un léger frisson le traverser. Il devait avoir pris froid en dormant.
— Je me retrouve comme j’étais avant, murmura-t-il.
Alors qu’un mieux se dessinait grâce à la cure, il avait faussé compagnie aux médecins et n’en avait fait qu’à son idée. Finalement, les pensées qu’il avait eues devant sa tasse de café étaient-elles si bouleversantes ? À moins qu’il n’eût au fond l’envie de ne pas redevenir l’homme normal qu’il avait été ? Quoi qu’il en fût, ses actes étaient bien loin de ses prévisions.
« Qu’est-ce que j’ai pu croire que ça me rapporterait, de reconstituer la mort de Fuku ? Ma jeunesse ? En fin de compte, sa mort, je m’en suis servi pour séduire cette femme. Et pour faire quoi, sinon uniquement m’administrer la preuve que j’étais un voyageur entre deux âges manquant d’élégance. Mais question symptômes, ça allait mieux hier, quand je n’avais plus d’inquiétude ni de cafard. Aujourd’hui, ça ne va pas. »
Obscurément, la mort projetait son ombre sur lui. Aurait-il dû éviter la solitude de cette plage interminable ?
Repassant le pont, il parcourut encore environ deux kilomètres. Il sentait que la fatigue était là. Progresser dans le sable où le pied s’enfonce à chaque pas est une épreuve épuisante, comparée à la marche sur la terre ferme.
Un gros arbre avait été rejeté sur le rivage. Il marcha jusque-là et s’y assit, en poussant un soupir de soulagement ; il resta quelques minutes à contempler la mer. À la scruter, plutôt. L’arbre semblait avoir été passablement roulé par les flots, car il avait perdu son écorce ; ses branches effrangées et la surface du bois complètement sèche offraient une blancheur défraîchie.
— Soit je continue comme ça, pensa-t-il tout haut, et je finis par revenir à la case départ… Soit je bats ma coulpe et je retourne à l’hosto…
Il avait décapsulé la bouteille avec ses dents et ingurgité d’un trait le restant d’alcool. Il n’en avait pas acquis davantage de sérénité. Ce n’était pas une surprise, seulement, l’envie d’en finir vite primait. Poursuivre son idée, se dévêtir pour aller vers le large, nager jusqu’à ne plus pouvoir faire un mouvement, et s’interdire ainsi le retour vers la plage ? Cette pensée le tiraillait depuis un moment. La mer lui faisait signe de venir à elle.
« Rien à craindre encore. » Son œil sévère fixait le large. « Elle ne m’aura pas non plus cette fois. »
Il songeait toujours à Fuku, et se demanda s’il éprouvait de l’amitié pour lui. Non. À la rigueur, un sentiment de solidarité d’esclave pour un autre esclave. Rien d’autre. Quelque chose de comparable aux liens l’unissant à ses compagnons d’hôpital. Leur seul point commun était d’avoir les nerfs malades, rien d’autre n’existait entre eux. Le hasard l’avait installé dans la même salle où, ensemble, ils avaient bavardé et joué, mais c’était tout.
« Il est marrant, l’autre pépé clown. »
Il désignait ainsi le gros sexagénaire nommé Uchiyama, qui se trouvait dérangé toutes les fois qu’il rencontrait des bateleurs publicitaires au coin d’une rue et qui alors, c’était invariable, reprenait le chemin de l’hôpital. Pour quelle raison une telle rencontre pouvait-elle le troubler ainsi ? Gorô avait le sentiment qu’il s’en faudrait d’un rien pour le savoir, mais c’était un pas qu’il ne pouvait franchir. Pépé lui-même paraissait ne pas le savoir. Il le lui avait demandé un jour, et l’autre avait répondu :
« J’sais pas, moi non plus. Je me sens devenir tout drôle.
— C’est drôle, dites.
— Ouais, c’est drôle. »
Un jour, il s’était mis de mèche avec Taishô la Langoustine et Poteau pour imiter des bateleurs. Il était curieux de voir quelle serait la réaction de Pépé. À y bien réfléchir, la tentative était risquée et cruelle. Leurs bols feraient office de clochettes et ils frapperaient lourdement du pied sur le plancher pour remplacer les tambours. Le dîner achevé, tous trois s’étaient dressés sans crier gare, puis, en même temps qu’ils tapaient sur leurs bols avec leurs baguettes, ils s’étaient mis à défiler, martelant le sol du pied et chantant en mesure :
« Zimboumboum, zimboumboum… »
Taishô la Langoustine s’était entouré la tête d’une petite serviette aux tons criards et avait rabaissé le haut de son kimono d’intérieur de façon à dénuder la nuque ; sans doute se voyait-il acteur de kabuki jouant un rôle féminin.
Pépé était demeuré un instant ébahi à les regarder, puis, après avoir grimacé un sourire, il avait sauté au bas de son lit avec son bol et s’était joint à leur numéro. Les murs de la salle étaient épais, le plancher solide, et rien du tintamarre ne filtrait au-dehors.
Semoncé, Pépé regrimpa dans son lit, mais conserva une mine ravie. Le meneur, Poteau, dépité, lui demanda :
« Pépé, ça ne te fait donc pas drôle ?
— Non, vous voyez.
— Pourquoi ça ?
— Vous en êtes pas des vrais, pardi !, des bateleurs, leur avait-il répondu. Au début, vous m’avez fait pitié, je croyais que vous aviez perdu la tête. »
Il va sans dire qu’aucun des quatre n’avait songé un seul instant que lui-même pût être fou. Poteau avait regagné son lit avec une moue de dépit, tandis que Pépé renchérissait :
« C’était amusant, n’empêche. Faudra remettre ça. »
Gorô les écoutait. Il approuvait ces dernières paroles. Comme ce devait être formidable de devenir soi-même quelqu’un d’autre. Pépé avait raison quand il disait que revêtir une apparence, c’était ne pas être vrai. Cependant, lui-même s’était véritablement cru un bateleur.
« De cette façon, par exemple… »
Il ramassa la bouteille abandonnée au pied de l’arbre mort, puis voulut casser une branche, mais celle-ci ne fit que plier et refusa de se détacher de l’arbre. Cherchant alentour, il ramassa alors une pierre oblongue, puis attacha son baluchon autour de la taille.
« Et en avant la musique ! »
Et de frapper la bouteille avec la pierre, en faisant un premier pas, jambe lancée en biais, et de sautiller ainsi tout en chantant :
— Zimzim boumboum ! Zim boumboum !
Il n’avait besoin d’aucun public. Tout seul, il avança en dansant sur la plage. Mais au bout de trente mètres, la fatigue s’empara de lui, comme l’on peut penser, et ses jambes s’emmêlèrent ; il renonça à son idée. S’apprêtant à s’asseoir, il jeta un coup d’œil vers la dune et découvrit un spectateur. Au premier pas qu’il fit dans sa direction, l’enfant se jeta dans l’eau, affolé. Un banc de sable que reliait au rivage un mince goulet, en travers duquel était tendu un filet, délimitait une surface d’eau de quelques centaines de mètres carrés. L’enfant était en train d’essayer d’attraper des poissons avec un carrelet.
— Comment ils s’appellent, ces poissons ?
Gorô allait jeter un coup d’œil dans le baquet posé sur le sable, lorsque le garçon se précipita en pataugeant au milieu des gerbes d’eau afin de mettre le récipient hors d’atteinte.
— Je ne suis pas un fou, n’aie pas peur, lui dit Gorô d’une voix douce en le regardant dans les yeux où il lut de la méfiance. J’ai bu du shôchû et ça m’a donné envie de danser.
Le garçon parut se raviser et lâcha le baquet ; il prit place à côté de lui.
— Ce sont des mulets, je parie ? fit Gorô.
L’enfant fit non de la tête.
Pour Gorô, cependant, ce ne pouvait être que ces poissons.
— Puisque je te dis que ce sont des mulets.
L’enfant eut un nouveau geste de dénégation. Du doigt, il traça sur le sable humide le mot zukura. Gorô se demanda s’il n’était pas muet.
— Zukura, ça s’appelle, alors ? Et ils sont bons ?
Cette fois encore, l’enfant écrivit sur le sable : « oui ». Gorô éprouva une soudaine sensation de faim. Il défit le carré de tissu du pique-nique noué à sa taille. Il contenait deux belles boules de riz, quelques morceaux de porc cuit dans de la sauce de soja, ainsi qu’un long radis saumuré, tel quel, non coupé.
— Tu ne veux pas une boule de riz ?
— Si.
Enfin, le gamin sortait de son silence. Il courut jusqu’à ses habits posés sur le sable et revint avec une planchette, un canif et quelque chose ressemblant à de la pâte de soja fermenté, qu’enveloppait une feuille de plastique. Intrigué, Gorô le regarda faire. Le garçon s’empara d’un poisson du baquet qu’il étêta avant de l’écailler puis de le vider, après quoi, de main de maître, il en découpa des filets et jeta les arêtes dans le sable. Il prépara quatre poissons et déplia la feuille de plastique. Gorô l’avait regardé faire sans rien dire, éberlué.
— On peut les manger comme ça ? s’enquit-il en lui passant une boule.
L’autre hocha la tête, enduisit de pâte un filet qu’il lui tendit. Grâce à la pâte relevée de vinaigre, la chair du poisson flatta agréablement le palais de Gorô.
— Pas mauvais, dis donc.
Il lui passa également des morceaux de porc, puis posa le radis sur la planchette. Tous deux mangèrent, côte à côte, zukura cru, porc et radis fermenté. Gorô se régala de tout. C’était un véritable festin de plein air. Ce radis tout en longueur, il en avait conservé le goût, un souvenir de vingt ans. Du « radis en pot », comme on dit par ici. La spécialité de la presqu’île de Satsuma : on en embarquait sur les navires et les sous-marins, et comme il ne souffrait pas, même d’un séjour sous l’équateur, la marine impériale avait fini par accaparer toute la production. C’est ce qu’il avait entendu dire. Délicat de saveur et de goût, ce radis était présent à chaque repas, durant son séjour à la base de Kagoshima. Gorô établit une relation entre cette saveur et la joie éprouvée lors de la défaite. Le repas terminé, il poussa un soupir, puis alluma une cigarette. Les boules de riz, bien sûr, et tout ce qui les accompagnait, avaient proprement disparu !
— Tu habites près d’ici ?
— Hon, acquiesça le garçon.
Le soleil avait hâlé sa peau ; ses yeux s’ouvraient grand dans un visage aux traits fermes.
— Qu’est-ce qu’il fait, ton père ?
— Chauffeur, à la ville.
— La ville… quelle ville ?
— Isaku.
— Et ta mère ?
— Elle reste à la maison.
— Ah ? (Il songeait à la famille du jeune garçon.) Je voudrais bien boire encore un peu. Ça serait possible, chez toi ?
Le garçon restait silencieux ; il se leva pour se rendre à l’endroit où ses vêtements étaient posés, s’habilla. Il semblait bien avoir renoncé à aller à la pêche aux zukura. Il jeta planchette et canif dans son seau. Gorô éprouva un désir sexuel. Pas pour le garçon. Une pulsion spontanée, venue dans ce milieu naturel de mer, de nuages et de vent. L’ivresse n’y était pas non plus pour rien.
Elle s’était vaguement dissipée par le seul effet de sa parodie de bateleur et des paroles échangées avec le gamin, à un moment où il allait sombrer dans la mélancolie. L’appel de la mer s’était tu. L’enfant fut laconique :
— Pas chez nous !
— Pourquoi ?
— On n’est pas marchands de saké.
« Je m’en doute bien », faillit dire Gorô qui retint ses mots ; rien ne l’obligeait à s’inviter chez l’enfant. Il lança la bouteille en direction de la forêt de pins, rassembla les os et les papiers gras auxquels il mit le feu. Des flammes transparentes montèrent et laissèrent très vite un tas carbonisé. Une indolence lui ôtait l’envie de se lever.
— C’est loin, Isaku ?
— Un peu.
— Tu veux bien me conduire ?
L’enfant fit oui de la tête. Il fallait se lever, ce que Gorô fit avec une exclamation. Il plongea les mains dans l’eau, les agita pour en détacher les grains de riz ; puis il emboîta le pas à son jeune guide. Ils s’engagèrent parmi les pins, marchèrent un certain temps, avant de tomber sur une grosse corde d’une vingtaine de mètres gisant à terre. Gorô s’arrêta pour l’examiner et vit qu’elle était composée d’une racine de pin autour de laquelle était entortillée une corde de paille brute. Il ne comprenait pas dans quel but elle avait été fabriquée et posée en pareil endroit. Il héla le gamin pour lui demander :
— C’est pour quoi faire ?
— Du tir à la corde.
— Du tir à la corde ? Tu veux dire qu’on tire dessus de chaque côté ?
Le garçon acquiesça.
— Je vois, répondit Gorô, sans pour cela être convaincu.
Être convaincu, d’ailleurs, il ne le souhaitait pas ; la conviction, c’était quelque chose qui avait cessé de vivre au fond de lui.
— Reposons-nous ici, reprit-il.
Le garçon prit place à ses côtés, à contrecœur. Gorô sortit de l’argent de sa poche intérieure, lui tendit une pièce de cent yens.
« Il doit bien y avoir une boutique, dans les environs. Va acheter deux bouteilles de jus de fruits, j’ai soif. »
L’enfant marqua quelque hésitation, mais Gorô lui fourra la pièce dans la main. Il rassembla tout ce qu’il avait d’argent et fit le compte : « Si je dois passer la nuit à Isaku… » Il empocha la somme nécessaire. Avec ce qui restait, jamais il ne pourrait rentrer à Tôkyô. L’argent encore dans la main, il réfléchit quelques instants : « Je pourrais aller jusqu’à Kumamoto et, là, télégraphier à Mitamura qu’il m’envoie un mandat… »
Mitamura, autrement dit l’ami qui lui a fait connaître l’hôpital ; il dirige maintenant une galerie. Gorô a vécu autrefois à Kumamoto : pendant quatre ans, il a fréquenté le lycée. Leur amitié date de cette époque. De là l’idée de lui télégraphier. Il pense que Mitamura lui enverra l’argent sans rechigner. Durant leurs études, tous deux étaient les habitués d’un restaurant de nouilles de sarrasin, dont Gorô a ouï dire que, la guerre finie, il a été transformé en auberge et que les affaires y sont prospères. La patronne le connaît bien, il n’a qu’à expédier son télégramme de là.
« Au fait, Nio m’a parlé d’une montée au sommet de l’Aso. »
Il venait de se rappeler celui qui avait été son compagnon jusqu’à Makurazaki. Non qu’il tînt à le revoir, mais il y avait tout ce temps à tuer jusqu’à l’arrivée de l’argent. « Ce serait bien d’aller jusqu’au sommet de l’Aso », se dit-il. Il y était monté à deux occasions au cours de ses études ; malheureusement, par deux fois, le spectacle avait été décevant. La première, c’était à cause de la pluie qui rendait le cratère aux trois quarts invisible ; l’autre fois, il faisait beau, mais une explosion s’était produite et les centaines de visiteurs avaient reflué dans le plus grand désordre au bas de la pente. Saisi, Gorô s’était imaginé en train d’assister au tournage de quelque scène de film, tandis qu’autour de lui pleuvaient les petites bombes qui, au sol, dégageaient de la fumée en chuintant.
« Mais je n’ai pour ainsi dire pas senti le danger », se remémora-t-il. Il était encore jeune et débordait de vitalité ; une vitalité en laquelle il avait foi. Ce n’était plus le cas aujourd’hui.
Mitamura était tout à la fois un bon et un mauvais ami. C’est à lui qu’il devait son initiation à l’alcool et aux femmes. Un jour que tous deux regagnaient leur pension après avoir bu dans quelque bistrot, ils étaient passés devant un bordel à l’avant-toit duquel pendait une lanterne rouge. Mitamura lui avait dit, indiquant l’établissement :
« Surtout ne t’avise pas de passer une nuit là-dedans. Tu t’en mordrais les doigts, après.
— Pourquoi ça ?
— Peu importe pourquoi. Je te dis de ne pas y mettre les pieds, c’est tout. »
Quoique du même âge, Mitamura était plus précoce et jouait volontiers à l’aîné. Ce qui était peu du goût de Gorô, que ces paroles avaient braqué une fois de plus.
« Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Que c’était un bordel et que je devais me méfier des maladies ? Si c’est ça, il n’a qu’à le dire », avait-il songé, mais son amour-propre lui interdisait de demander des précisions. Huit jours plus tard, alors qu’il était sorti seul pour boire et s’en revenait à une heure tardive, les paroles de Mitamura lui étaient soudain revenues en mémoire. Il avait déjà dépassé l’endroit, mais retourna prudemment sur ses pas et poussa la porte au lattis tendu de papier huilé. C’était par une nuit froide et deux filles, une vieille et une jeune, se réchauffaient auprès d’un brasero à charbon de bois. Interrompant leur conversation, elles levèrent un regard intrigué vers Gorô dans son uniforme de lycéen. Celui-ci désigna la plus jeune.
« Toi, tu es libre ?
— Oui ! » lança-t-elle, non avec un réflexe de prostituée, mais une spontanéité et une voix dignes d’une écolière.
Il se déchaussa, monta à l’étage. À l’entendre, la fille travaillait là depuis deux mois ; Gorô lui trouva quelque chose d’immature. « Pourquoi donc ne faut-il pas que je passe la nuit ici ? »
Il en comprit la raison au matin. S’étant éveillé à 7 heures, il s’habilla et ouvrit la fenêtre. Des gens passaient devant le bordel. Il en fut surpris. La plupart étaient des lycéens, des camarades de classe.
« C’était donc ça… Me voilà bien. »
Il referma la fenêtre, l’entrouvrit de nouveau pour observer la rue, en contrebas, tout en buvant à petites gorgées le thé apporté par la fille, assis à une petite table, comme le matin à l’auberge de Bô. Parmi les passants, attentifs seulement à leurs pas, bien peu levaient la tête, comme Gorô s’y attendait. Il ressentait un double sentiment d’immoralité et d’aliénation, auquel ne tarda pas à se greffer un autre, singulier celui-là, de supériorité. « Fourmis que vous êtes, vous vous dépêchez de rejoindre votre boîte, mais moi, regardez dans quel endroit j’ai passé la nuit ! » C’est ainsi qu’il avait bu son thé et fumé avec au cœur cet orgueil sans motif. Cela dit, le courage lui faisait défaut pour descendre immédiatement et sortir au grand jour ; en fait de sentiment de supériorité, ce n’était pas autre chose qu’une vaine ostentation inhérente à la jeunesse. À ce moment, un des passants leva la tête : leurs regards se croisèrent.
Il s’agissait de Matsui, son professeur d’allemand. Le petit rondouillard chauve entre deux âges s’était arrêté et lui jetait un regard soupçonneux. Gorô ne pouvait plus reculer dans l’embrasure. Il ne détourna pas les yeux et les plongea dans ceux de l’autre. Deux ou trois secondes durent s’écouler, mais il eut l’impression que la scène en avait bien duré une dizaine, voire une quinzaine. Puis le professeur baissa la tête et reprit sa marche à grands pas. Gorô avait alors refermé la fenêtre d’un geste brusque.
Avait-il contraint l’autre à baisser les yeux ? Gorô ne le croyait nullement. Tout ce qu’il en tirait était un sentiment de défaite, et de défaite à plate couture. Pris de tremblements, il demanda du saké à la fille. Tout en dégustant l’alcool bien chaud, il murmura :
« Infect, ce type ! »
Qui était le plus infect, sinon lui-même ? Il suffisait que Gorô raisonnât un peu. Il tentait de se persuader que jamais il ne serait devenu vicieux, si le professeur n’avait pas levé les yeux vers la fenêtre ; c’était ce regard qui avait fait de lui cet être vil. Pis encore, c’était le regard réservé à une bête en cage, au zoo. Gorô en avait été d’autant plus blessé.
« Tout compte fait, c’est moi qui ai perdu », pensait-il maintenant, tandis que ses doigts arrachaient les crins de la corde. Le garçon revint, une bouteille dans chaque main. Gorô les prit, lui demanda :
— Et le décapsuleur ?
— J’ai oublié.
— Ça va pas, ça. Retourne en emprunter un.
Puis, se ravisant :
— Non, pas la peine d’en emprunter. Demande qu’on te les ouvre.
— Pas besoin. On peut le faire avec les dents.
La nuit était froide, ce devait être pendant le trimestre d’hiver. Il avait attendu que 9 heures sonnent pour se glisser discrètement hors de la maison par la porte de derrière et retrouver la pension.
Longtemps encore il éprouva cette impression de dégoût pour Matsui. Il ne pouvait retrouver son ancienne envie d’assister aux cours. Tant et si bien que, ce trimestre-là, il n’assista pas à un seul cours et échoua à l’examen. Ses notes étaient-elles véritablement insuffisantes, ou bien s’était-il fait mal voir de Matsui ? Il l’ignorait aujourd’hui encore. Et le professeur étant mort, il n’y avait plus aucun moyen de le savoir. Cette histoire, il ne l’avait pas même confiée à Mitamura.
Le jus de fruits, dans la bouteille que le garçon avait ouverte avec les dents, était désagréablement tiède. Avait-elle été exposée au soleil ?
— Il y a un coiffeur à Isaku ?
— Oui, fit le garçon, le goulot de la bouteille près des lèvres.
— Au fait… (Gorô venait de se souvenir des paroles du jeune, dans la camionnette. Il lui avait dit être d’Isaku.) Il y a bien une source thermale près d’ici, hein ?
— Hon.
Le garçon posa délicatement sa bouteille vidée contre la racine du pin.
— C’est à côté ?
— Pas vraiment.
Pour la première fois, il afficha un sourire.
— En auto, on y est tout de suite.
Il avait pensé à la profession de son père. Sur son front frappé par le soleil perlaient des gouttes de sueur.
— Je crois que je vais passer la nuit là.
Gorô réfléchissait, contemplant la mer. Il se releva et aspergea le sable du restant de jus de fruits.
« Aller chez le coiffeur, histoire de me rafraîchir… »
Il regarda dans la direction de l’arbre mort. Le sable conservait les traces de ses pas. Ce n’était pas un chapelet régulier, mais un zigzag désordonné. C’était parce qu’il avait singé un bateleur. Les empreintes qui, au-delà, rejoignaient l’épave n’étaient plus guère visibles. On aurait dit que l’eau se déplaçait par flaques de-ci de-là et offrait les mêmes illusions d’optique que la plaine de Musashino. Un jour cru tombait sur tout ; le soleil se montrait parmi les fins nuages, en une boule d’une grosseur inhabituelle. La lumière giclait en mille éclats.
— Allons-y.
Gorô jeta la bouteille et donna le signal du départ. Tournant le dos aux immensités de la mer et du soleil, ils se mirent en route à pas lents.
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