Illusions

Haruo Umezaki · Chapitre 5 sur 5

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Illusions

Cinquième partieLE FEU

Cinquième partie

 

LE FEU

 

Le train de 9 h 34. Gorô avait attendu jusqu’au dernier moment, mais la femme n’était pas venue. Un petit baluchon à la main, il franchit l’accès aux quais d’une démarche franche. Dans le train, un certain nombre de sièges restaient libres. La rame se mit en branle.

« C’était à prévoir, elle n’est pas venue. »

Il déposa dans le filet le baluchon avec les deux pique-niques. Il n’était ni déçu ni désappointé, prévoyant depuis le matin qu’elle lui ferait faux bond. Quel attrait pourrait présenter à ses yeux une promenade en montagne avec un bonhomme d’âge mûr pas très reluisant ?

« Faut dire qu’en plus, je me serais enfui en emportant de l’argent volé… »

Le massage de la veille lui avait laissé un souvenir pas désagréable. On l’avait pris pour ce qu’il n’était pas. Autrement dit, sa personnalité véritable s’était effacée. Il s’était cru dans la peau de l’homme invisible, tandis qu’il avait fait le tour du quartier dans la nuit, joué au pachinko et bu dans une brasserie. Contrairement à ce qu’il avait ressenti dans la journée, l’endroit ne lui avait pas paru une terre étrangère. À son retour l’attendait une nouvelle chambre, plus luxueuse. Il avait dormi comme un loir.

Au réveil, ce matin, cette voix qui n’en était pas une s’était fait de nouveau entendre. Si ce n’était pas une illusion, du moins ça en avait tout l’air : « Ça fait donc tant plaisir d’avoir pu devenir un autre ? »

Il avait fait sa toilette, puis déjeuné avec un air de contrariété sur le visage. Pendant qu’il mangeait, il avait dit à la femme de chambre de lui préparer deux repas froids. Ce n’était pas d’un cœur léger qu’il faisait cette excursion. Laisser tomber le projet pour rester ici à attendre ? L’envie ne lui en manquait pas, mais la femme était peut-être déjà à la gare. Probablement ne viendrait-elle pas, mais du moment qu’il lui avait donné rendez-vous, il devait s’y rendre.

Il était allé à la gare. Lorsque, à la fin, il n’avait plus douté qu’elle venait de lui poser un lapin, il avait sérieusement envisagé de rentrer aussitôt à l’auberge. En fin de compte, il était monté dans un wagon, sans hésiter. Le cœur ne lui disait plus d’attendre, assis sans rien faire, qu’on vienne le chercher.

Installé près d’une fenêtre, il contemple le paysage. Le train a roulé un moment en terrain plat, avant d’aborder une montée progressive. La Shirakawa se montre par échappées à sa droite, le train semble la suivre.

Ici une centrale électrique, là de grandes cascades, les bâtiments d’un centre de volcanologie. Comme hier, le temps est au beau ; pas un souffle de vent. Du cratère secondaire du Nakadake s’élève, toute droite, une colonne de fumée blanche.

La déprime passagère d’hier soir (mais faut-il appeler cela « déprime » ?) a eu pour effet de lui laisser un sentiment de pesanteur. Il se remémore l’hôpital d’où il s’est enfui. À l’heure qu’il est, Poteau électrique, Pépé et Taishô la Langoustine sont affalés sur leur lit, pour ne pas changer. Gorô n’est peut-être même plus un souvenir pour eux. Celui que maintenant il se représente et qui excite le plus sa curiosité, c’est le patient atteint d’écholalie, qu’il croisait aux heures de consultation ou dans le couloir. L’homme est jeune, il n’a pas encore la trentaine. Si tout malade fait montre d’une certaine servilité et de timidité, celui-là, en revanche, n’en laisse pas percevoir la moindre trace. Le front haut, il arpente les couloirs.

« Il me fait envie, celui-là. Il n’a aucune responsabilité. »

Une infirmière ou un médecin viennent-ils à le questionner – « Vous avez bien dormi, cette nuit ? » – que l’autre, du tac au tac, leur fait écho – « Vous avez bien dormi, cette nuit ? »

Quelle que soit la question, l’autre ne fait jamais que la répéter en termes identiques, comme un jeu de balle contre un mur. Même chose pour les gestes : il imite en tous points ceux de l’interlocuteur.

Répondre, c’est s’exprimer de façon responsable. Or, lui ne répond pas ; il ne fait que renvoyer la responsabilité à son interlocuteur. Il se soustrait à tout ce qui peut l’engager. L’écholalie ne constitue pas en elle-même une maladie, c’en est un aspect. Un aspect qui éveille en Gorô un brin de jalousie.

La gare du mont Aso fut atteinte en un peu plus d’une heure.

La bousculade régnait devant le bâtiment où s’alignaient boutiques de souvenirs, auberges, et de grandes banderoles cintrées, où était écrit « bienvenue », tendues en travers de la rue. Au temps où elle portait le nom de Bônaka, la gare, plus rustique, faisait davantage point de départ des randonnées.

« Qu’est-ce qui me pousse à monter ? Le faut-il vraiment ? »

La raison, il ne s’en souvient plus ; il est prêt à jurer qu’il y en a une, seulement voilà, impossible de se la rappeler. C’est que la cure de sommeil nuit à la mémoire ; le médecin l’a prévenu avant qu’il commence la sienne.

L’autobus était aux trois quarts plein. Gorô s’assit à l’arrière. Le guide se lança dans ses explications. La route en lacets prenait peu à peu de la hauteur et découvrait de nouvelles perspectives. Par-ci par-là, on voyait paître des vaches.

Ils firent une brève halte au lieu-dit de Kusasenri.

« Mais c’est le représentant en films ! »

Gorô venait de faire cette découverte alors que le bus avait redémarré depuis un petit moment. Celui qui paraissait être Nio était assis au troisième rang de tête. Difficile de savoir s’ils voyageaient ensemble depuis le départ ou si l’autre était monté à Kusasenri. Nio se tenait un peu penché en avant et relevait la tête de temps en temps pour parcourir le paysage d’un œil agité. Il portait des lunettes noires. Gorô leva les yeux vers le filet à bagages, où il reconnut la petite valise. « Pour quelle raison monte-t-il là-haut ?… » se demanda-t-il.

Nio avait fait allusion à la balade dans la voiture qui les emmenait de Kagoshima à Makurazaki. Ainsi, il en avait fini avec ses affaires dans la région ? Gorô ne le quittait pas du regard : il le vit sortir de sa poche une petite bouteille de whisky, avaler une rapide gorgée, et la rempocher. Fébrile, il semblait ne pouvoir tenir en place.

Au terminus, tout le monde descendit pour gagner une salle d’attente d’assez grandes dimensions : le départ du téléphérique. Nio se tenait le nez en l’air, devant un vaste panneau indicateur pendu au mur. Gorô s’approcha de lui, lui tapota l’épaule, par-derrière. L’autre sursauta, se retourna, ôta ses lunettes et émit un glapissement de surprise. Il émanait de lui une puissante odeur d’alcool.

— On se retrouve…, fit Gorô.

— Vous étiez donc toujours vivant ?

— Et vous donc ! eut-il envie de lui répliquer, mais il se retint. Évidemment que je suis vivant ! J’ai aucune raison de mourir.

— Alors, où est-ce que vous êtes allé, une fois que vous m’avez laissé tomber à Makurazaki ?

— À Bônotsu, pardi !

— C’est bizarre, ça…

Nio eut un mouvement de tête incrédule. Était-ce à mettre sur le compte de la fatigue ou sur celui de l’ivresse ? Il avait un air un peu défait, remué.

— J’ai pourtant donné un coup de fil à l’auberge de Bônotsu. Et vous n’y étiez pas.

— Je suis arrivé plus tard. Ça m’embêtait de rappeler.

Nio le regardait fixement, sans mot dire. Après quelques secondes, il reprit d’une voix rauque :

— Vous avez fait couper vos cheveux. Quand même, qu’est-ce qui vous a amené à quitter Tôkyô pour un trou comme Makurazaki ?

— Ça ne vous regarde pas.

Gorô crut se souvenir qu’à cette même question, il avait déjà fait la même réponse, auparavant.

— Je suppose que vous prenez le téléphérique ?

— J’étais précisément en train de me le demander.

Nio posa sa valise sur le sol.

— Je repensais au vol pour venir. Quelque chose me retient d’y monter.

— La crainte que le câble se rompe et qu’on tombe, fit Gorô. Mais vous y étiez disposé, non ? Vous vous disiez prêt à mourir à tout moment…

— M… mais oui, je suis prêt ! se récria Nio avec vivacité.

Il était piqué dans son amour-propre, son visage s’empourprait.

— Eh bien, montons.

Aucun doute possible : Nio faisait un effort sur lui-même pour entrer dans la cabine. Il gardait les yeux clos, serrait sa mallette sur sa poitrine. Sous leurs pieds, la verdure avait disparu et faisait place à des rochers et à des pierres d’un brun uniforme.

Ils parvinrent au sommet. Nio fut moins tendu et suivit Gorô. Le cratère était tout proche. Arrivé au bord, Gorô resta figé. La paroi était abrupte. Le brun, le vert-de-gris, l’ocre et d’autres coloris encore y jouaient en tons subtils. La dénivellation était étourdissante. Il n’y avait pas un souffle de vent, des fumées blanches et des gaz montaient à la verticale. On discernait le magma bouillonnant. Un spectacle pour le moins attirant !

— Un endroit rêvé pour un candidat au suicide, dit Nio.

Gorô se taisait.

— Qu’est-ce qu’il a à vouloir que je me tue ?

Nio s’était mis cela dans la tête dès le départ de Haneda ; Gorô avait eu beau le reprendre à plusieurs occasions, l’autre ne démordait toujours pas de cette idée. Il ne pouvait y trouver d’explication.

— Vous voulez un cheval ?

Un loueur de chevaux s’était approché, tirant ses bêtes par leurs longes.

— On peut faire le tour du cratère.

Gorô refusa d’un geste. Reculant de quelques pas, il demanda à Nio :

— Vous ne voulez pas un casse-croûte ?

— Un casse-croûte ? lui demanda l’autre en écho, la mine méfiante. V… vous en avez ?

— Bien sûr. Pour deux.

Il dénoua le carré de tissu, découvrit les deux repas. Nio ne dissimula pas sa stupéfaction.

— Vous en avez fait préparer un pour moi aussi ?

Gorô ne répondit pas. Il éprouvait de l’ennui et de l’embarras à parler de la masseuse.

— Bien sûr, lâcha-t-il au bout d’un moment. Il y en a un pour vous.

— Com… comment vous sav…, balbutia Nio, qui ne put poursuivre.

 

Ils choisirent un petit tertre avec vue à l’intérieur du cratère pour s’asseoir, Nio sur sa valise, Gorô sur un rocher plat. Après avoir ouvert sa boîte, Nio sortit son flacon, but une lampée, puis, le tendant à Gorô :

— Ça vous dit, une gorgée ?

— Merci, j’ai ce qu’il faut.

Gorô sortit de sa poche sa propre fiole, versa l’alcool dans le bouchon creux, se servit deux fois. Nio suivait chacun de ses gestes. Lui-même acheva ce qui lui restait de whisky, puis, regardant vers le sol, il cracha avec une désinvolture brutale :

— C’est pas un repas acheté dans le train, ça, hein ? C’est trop copieux.

— Vous êtes rudement soûl, je vois.

— Et alors, c’est interdit ?

— Je ne vous reproche rien. Ces repas, on me les a préparés à l’auberge.

— Où ?

— À Kumamoto.

Voyant que Gorô commençait à manger, Nio parut se rassurer et prit ses baguettes, puis se mit lui aussi à manger sans cesser de jeter de brefs coups d’œil au paysage.

— Faut pas que je reste comme ça, fit-il en reposant ses baguettes. J’ai l’impression que je vais finir par avaler ce trou.

Gorô également éprouvait cette sensation, depuis un moment. Ce « trou » voulait dire « cratère », un cratère si grandiose que la notion de distance s’en trouvait abolie et qu’on ne le voyait plus que de la grosseur des boulettes accompagnant le riz. Nio tourna le dos au gouffre puis demanda :

— Dites, vous voulez pas faire un pari ?

— Un pari ?

— Oui, un pari, jouer de l’argent.

Son visage présentait maintenant une coloration grenat, et ses mains étaient agitées de légers tremblements.

— Je vais faire le tour du cratère.

— À votre aise…

— Alors, voilà…, poursuivit-il, remettant le reste du repas dans sa valise. Question : est-ce que, oui ou non, je me jetterai dans le cratère en chemin ?

— Et c’est ça, votre pari ?

— Exact.

Pris au dépourvu, Gorô réfléchit quelques instants. Une brusque envie de rire monta en lui, du plus profond de son être.

— Vous voulez parier sur votre vie ?

— Vous riez ! fit Nio en le regardant d’un air étonné. C’est la première fois que je vous entends rire depuis notre rencontre.

Gorô redevint grave. Cependant, le rire continuait de sourdre en lui, des ondes nerveuses soulevant son abdomen.

— Seulement…, reprit-il, la main sur le ventre, ça ne fait pas un marché, ça : supposez que je mise sur votre mort. Il vous suffit de revenir, sans avoir sauté.

— Dans ce cas, pariez que je reviens sain et sauf.

— Moi, je veux bien, mais admettons que vous fassiez le saut. Du même coup, ma mise ne vous sert plus à rien.

— C’est vrai. C’est pour ça que je vais partir en emportant nos deux mises. Si je saute, elles plongent avec moi et pfuitt !

— Je vois…

Gorô avait du mal à saisir le pourquoi de ce pari que proposait Nio ; pour autant, il n’avait pas autrement envie de l’interroger. Simplement, il percevait que quelque chose l’avait quitté pour passer dans Nio. Là n’était toutefois pas la cause de son rire, lequel avait sa propre raison d’être et s’était exprimé en tant que tel.

— Si je m’en sors vivant, reprit Nio, vous aurez l’intégralité de l’argent engagé.

Gorô, le menton sur la main, réfléchit un instant, puis demanda :

— Et de combien est la mise ?

— Que dites-vous de cinquante mille yens ?

— Cinquante mille ? Je n’ai pas une pareille somme sur moi, voyons.

— Combien vous avez ?

— Vingt mille.

C’était le montant du mandat de Mitamura, qu’il avait touché dans la matinée.

— Vingt mille ?

Nio ne dissimula pas son désappointement. À la seconde même, Gorô comprit clairement que l’autre était habité par la volonté d’en finir avec la vie. « Cet argent, ma parole, il a l’intention de s’en servir comme tremplin, pour sauter ! »

Que le courage manque à Nio et qu’il revienne, ses cinquante mille yens sont pour Gorô ; perdre bêtement tant d’argent, ça fait mal, quand on est représentant de commerce.

— Enfin, c’est bon. Va pour vingt mille yens, fit Nio avec un accent de résignation. Passez-les-moi, ces vingt mille yens.

— Je veux bien, mais n’allez pas imaginer que je me fie totalement à vous.

— Ce qui veut dire ?

— Mettons que je vous les confie et que vous ne sautiez pas… (Son doigt indiquait le Nekodake.) Rien ne dit que vous ne vous défilerez pas par-derrière cette hauteur, là-bas. Et moi, dans ce cas, je me fais refaire de ma mise.

— La confiance règne, je vois…

— Et alors ? Vous me faites tellement confiance, vous ?

Nio dévisagea Gorô, demeura silencieux. Gorô, pendant ce temps, regardait le paysage : tout près d’eux passaient des touristes, tandis que d’autres prenaient des photos. Chacun ignorait ce dont tous deux s’entretenaient. Il sentit de nouveau émerger le rire.

— Soit. Il y a un bon moyen.

Nio ouvrit sa valise et en sortit une paire de ciseaux. Après quoi il tira de sa poche intérieure deux billets de dix mille yens, qu’il superposa à ceux de Gorô, puis les coupa en deux dans le sens de la hauteur et en remit une moitié à Gorô. Ce dernier, qui l’avait regardé faire sans rien dire, prit les moitiés de billets.

— Voilà qui devrait vous convenir, non ? Ni vos vingt mille yens ni les miens ne sont plus utilisables.

Il fourra ses propres moitiés de billets dans la poche de sa veste, donna dessus deux coups du plat de la main.

— Une fois recollés, vous avez quarante mille yens en billets. On est bien d’accord, hein ? Je fais le plongeon, et alors adieu les billets, et même si je me défile, ils ne peuvent pas me servir.

— Mais je croyais qu’une moitié, on pouvait la faire reconnaître comme un billet entier en se présentant avec à la Banque du Japon ?

— Vous voulez rire ! Si une moitié de billet devait avoir la valeur d’un entier, vous verriez comme tout le monde se mettrait à jouer des ciseaux pour doubler sa paye !

— Tiens, c’est vrai. Si vous fuyez, on est tous les deux perdants.

Nio se mit lentement debout, souleva sa valise.

— Vous emportez aussi votre valise ?

— Ouais. Si j’ai les mains vides, on va me prendre pour un candidat au suicide.

— C’est pourtant bien ce que vous allez faire, non, vous suicider ?

— Mais qui vous parle de suicide ? dit Nio qui lui décocha un regard en vrille. Je veux me rendre compte de ce que je ressentirai en faisant un tour de cratère, rien de plus. Si vingt mille yens me permettent de le savoir, je trouve que c’est un bon prix.

— Bon, bon, admit Gorô. Eh bien, je vous attends ici.

Nio lui a tourné le dos. Il a commencé à marcher ; il s’est engagé à gauche du cratère. Gorô le regarde s’éloigner, tout en finissant de manger. « Il a emporté le reste de son repas ; est-ce qu’il aurait l’intention de faire le plongeon avec sa valise ? »

Il voit la silhouette qui rapetisse. Les battements de son cœur se sont accélérés, il s’empresse de se débarrasser de la boîte contenant le repas et boit à la bouteille. Ses mains sont moites.

Dans son champ de vision, Nio lui apparaît réduit maintenant à la taille d’un gros point. Un point qui, soudain, s’immobilise. Il semble regarder au plus profond du cratère. De nouveau il progresse.

Gorô descend en hâte de son monticule. L’habitent à la fois l’incrédulité (lui, se tuer ? allons donc !) et l’appréhension (peut-être bien qu’il va mourir), et ces sentiments concourent à mettre ses nerfs à rude épreuve. Un télescope payant a été installé en bordure du gouffre : il glisse une pièce de dix yens dans la fente. Nio a déjà couvert pas loin de la moitié du chemin.

La muraille vient de jaillir brutalement devant ses yeux, lugubre tant elle est riche de couleurs, et Gorô manœuvre la lunette avec mille précautions. Après un ou deux déplacements latéraux, l’objectif a saisi la silhouette de Nio. Celui-ci poursuit sa marche ; il s’arrête, jette un coup d’œil dans le cratère. Le fond est sous ses pieds. Gorô incline la lunette, elle lui révèle un mur qui s’élance à la verticale. Le fond du creuset est une fournaise épaisse qui remue de gros bouillons. « Un plongeon là-dedans, c’est sans rémission. »

L’observation lui est devenue pénible et il redresse l’appareil d’un mouvement brusque. Surgissent les sommets : Taka, Neko, la Couronne, avec, en arrière-plan, une chaîne lointaine ; le tout surmonté du ciel dont le dôme est d’un bleu insupportable. C’est fini, un rideau noir tombe. Il glisse une seconde pièce. Nio refait son apparition dans son champ de vision.

Il a posé sa valise par terre, et s’est assis dessus. Il essuie sa sueur avec son mouchoir ; puis il se redresse. Le voilà reparti, la valise à la main. Fatigue ? Le mouvement de ses jambes s’est ralenti. Il chancelle une seconde ; il aura trébuché sur un caillou. Gorô en est au point où il ne peut distinguer qui il est en train d’observer, de Nio ou de lui-même, et dans son for intérieur il s’écrie : « Du nerf, bon sang ! Avance, courage ! »

Ce cri ne peut évidemment atteindre Nio. Ce dernier s’est de nouveau arrêté ; il s’éponge, reprend sa respiration. Regarde ensuite vers le bas… refait quelques pas… s’arrête. Nouveau coup d’œil. Ses coups d’œil semblent durer de plus en plus. Et, encore une fois, il avance, d’un pas incertain…

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