Illusions
Deuxième partieLES FLEURS BLANCHES
Deuxième partie
LES FLEURS BLANCHES
Pas une seconde, Gorô n’avait eu l’intention de se rendre chez le coiffeur. La silhouette de Nio disparue, il tourna les talons et poussa la porte d’une épicerie où, par précaution, il acheta une petite bouteille de saké ainsi que des gobelets en carton. Une crise en route, et ce serait la tuile. Après quoi, il se dirigea vers la gare routière et là, s’adressa à une receveuse qui faisait une pause.
— Pour aller à Bô, c’est bien cette route, tout droit ?
— Oui. C’est la route directe.
Elle leva les yeux vers une pendule.
— Vous avez un car dans vingt-cinq minutes.
Gorô regarda lui aussi le cadran, hocha la tête. Il piétina puis ressortit. Il prit la rue qu’emprunte le car, comme si de rien n’était. Son allure se fit de plus en plus rapide.
« On me suit… » Sa nuque lui dictait cette sensation. Un « on » sans réalité aucune. Lorsqu’il sortait de chez lui, avant son hospitalisation, c’était sa hantise et il marchait sans cesser de se retourner. L’impression, cette fois, était beaucoup plus subtile, mais le signe était bien présent, qui lui soufflait qu’on le filait.
Maintenant que les maisons ne se touchaient plus, il apercevait de moins en moins de passants. Probable que les gens utilisaient le car. Des femmes ici et là jalonnaient la route. Des enfants jouaient sur la terre damée d’une grange, une paysanne pieds nus le croisa. Il se retourna brusquement, pour surprendre la femme qui s’était arrêtée et regardait fixement dans sa direction. La route montait graduellement. « Elle ne me surveille pas, se raisonna-t-il. Un homme en costume, pas rasé, qui ne prend même pas le car, en train de marcher une bouteille de saké à la main… On serait intrigué à moins. »
Au bout d’un moment, un petit autocar le dépassa au milieu d’un nuage de poussière. Gorô se colla contre la paroi du rocher, dissimulant son visage. À son bord devait se trouver la receveuse de tout à l’heure. Il ne voulait pas être vu par elle. La poussière retombée, il reprit sa marche. Non qu’il fût à un ticket près. Cette route, il se devait de la parcourir à pied. Son souffle devenait de plus en plus irrégulier.
D’un pas à l’autre, il voyait le paysage s’ouvrir devant lui. Sur sa gauche, en bas, apparaissait la mer, une étendue frappant par son bleu profond ; à droite, au-dessus de sa tête, s’élançait le versant abrupt couvert d’une mêlée de taillis et d’herbes. Au milieu, la route dévidait son serpentin clair. Il eut un éblouissement, comme un éclair de volupté lui passant à travers le corps.
— Ha !
Il s’était figé sur place, inconsciemment. Mais oui, c’était là !
Plusieurs années auparavant, il avait fait un voyage dans le Shinshû. Il avait loué un cheval avec lequel il avait traversé un plateau. Le sentier à la faible visibilité avait soudain débouché sur un vaste point de vue : à droite, la montagne à vaches ; à gauche, loin en bas, le fond de la vallée, qui s’évasait en cuvette ; au-delà, on apercevait un petit lac.
« Je suis déjà passé par pareil endroit un jour, je ne sais où », s’était-il dit en même temps qu’une défaillance le secouait. Il ne sait plus quand. Ce devait être durant son enfance ; il serait passé un jour au milieu d’un paysage semblable et, pour une raison ou une autre, aurait éprouvé une violente émotion. Dans son pays, plusieurs endroits présentaient un relief similaire. « Et je viens de revivre cette expérience », s’était-il dit, une fois son extase retombée.
« Non, c’était ici. » Il s’assit sur le bas-côté donnant sur la mer, remplit un gobelet de saké. Comparé au Shinshû, l’endroit offrait un rapport inverse entre la montagne et le fond de la vallée. Rien que de normal : cet été-là, vingt ans plus tôt, Gorô était parti de Bônotsu et avait fait route vers Makurazaki. Aller de cette dernière ville en direction de Bônotsu inversait donc le paysage. Il but une gorgée.
« Ah, si j’étais heureux à ce moment ! Comme je me sentais libéré de tout. J’ai cru défaillir quand j’ai abordé ce col. »
Un service de cars existait déjà à cette époque, mais la pénurie de charbon de bois limitait à un ou deux le nombre d’allers-retours quotidiens. La base navale de Bônotsu avait été fermée aux alentours du 20 août, croyait-il se souvenir. Il n’avait encore que vingt-cinq ans et était dans la plénitude de sa force et de sa vitalité. Lorsqu’il avait atteint ce col, son lourd paquetage sur le dos, il avait découvert, qui s’étendait devant lui, une mer tout éblouissante du soleil de midi où flottaient, estompées dans le lointain, les îles de Take, Iwo et Kuro. Pour la première fois, il avait vécu cette sensation de libération qui fait croire que le corps enfle et enfle à n’en plus finir.
« Comment ai-je pu oublier un paysage comme celui-ci ? »
Le prototype de cette émotion et de cette extase avait disparu de sa conscience. Non, pas disparu, il devait plutôt s’être enlisé dans ses profondeurs. Gorô n’avait pas décidé à l’improviste, en buvant son café ce matin, de se rendre à Bônotsu.
C’était quelque chose qui gisait depuis belle lurette au fond de sa conscience. Il venait enfin, à cet instant précis, de le saisir. Il acheva le saké et se leva.
Gorô marche depuis quelque temps.
Le panorama s’interrompt : il pénètre dans un bois. La route redescend en pente douce. Il sent un début de fatigue. Avec le saké, tout mouvement lui est devenu fastidieux. Son exaltation retombe par degrés et se mue en une sensation d’oppression. Il a sur les lèvres la chanson militaire de jadis, qu’il fredonne. Ce n’est pas lui qui a choisi de la chanter, elle lui est venue spontanément.
Tout dans le Ciel n’est que loyauté
Et partout sur Terre droiture.
Comment, devant les défaillants codes du Chiffre, Les dieux pourraient-ils ne pas pleurer ?
Cette parodie a pour auteur un quartier-maître du nom de Fuku. Il était originaire de l’archipel Amami-Ôshima, mais sa famille s’était installée à Okinawa en 1943. Plein d’esprit, il avait écrit toutes sortes de chansons. Une variante de cette dernière disait :
Tout dans le Ciel n’est qu’erreur
Et partout sur Terre soldats tombés.
« Ciel » et « Terre » étaient des titres de recueils de codes militaires, respectivement le code ordinaire et celui qui concernait les personnels. Cependant, Gorô ne fredonnait jamais que le passage : « Comment, devant la loyauté des Nankô père et fils… », le reste étant constitué des paroles originales. Gorô était un sous-officier du Chiffre, Fuku son subordonné. Ce dernier était mort quelques jours après avoir écrit ces paroles.
Bientôt réapparurent les maisons, éparses, et avec elles la mer, visible par-delà leurs toits. Ce n’était plus l’immensité océane de tout à l’heure, mais une baie où une crique se découpait. Des hauteurs enserrant la crique, à gauche, lui parvenaient des croassements. Ils étaient des dizaines d’oiseaux, des centaines à voler en tous sens, bruyamment, là-haut.
« Le royaume des morts. »
Ce nom avait surgi dans son esprit comme il entrait dans l’agglomération. La ville était disposée tout du long en bordure de la baie. Les maisons étaient basses pour la plupart. C’était autrefois un port de contrebande du fief des Shimazu, et, en conséquence, toute construction avec vue était interdite. L’usage s’est maintenu jusqu’à nos jours. La ville a été épargnée par les bombardements et en a conservé un cachet vieillot.
Gorô resta perplexe : « C’est vraiment là que j’étais pendant mon service ? »
Il n’y avait séjourné que trois semaines. Il arrivait d’un autre camp, situé sur la côte de Fukiage-hama, où la fin de la guerre l’avait surpris. Il n’était plus sûr de reconnaître la ville telle qu’elle se présentait maintenant. D’une chose, pourtant, il était certain : il y était venu. Vingt ans plus tôt, jeune homme plein de force, de vitalité et d’impatience. Aujourd’hui, c’était un homme plus très jeune qui la parcourait, un quadragénaire dans la débine, aux cheveux longs et au mental secoué. Il
se remémorait la chanson d’Urashima Tarô6, tandis que son regard se promenait en tous sens.
Pas un de ceux qu’il croise sur son chemin qui ne lui soit
inconnu…
Passèrent un homme avec un ballot sur la tête, une collégienne, un écolier ; puis un pêcheur avec une longue canne sur l’épaule. Le soir tombait, sans doute l’homme revenait-il de pêcher dans les rochers. Des bananiers, des palmiers poussaient çà et là. Quand la ville fut derrière lui, il retrouva la route qui partait en pente douce. À mesure qu’il prenait de la hauteur, le paysage se présentait avec davantage de relief. Quelques îlots émergeaient de la baie ; leur présence en rendait l’entrée plus étroite et interdisait le port aux gros navires. Mais le dédale des chenaux devait en faire un centre tout désigné pour la contrebande. Gorô, après une halte, s’éloignait maintenant en contrebas de la route. Il inclina la tête avec perplexité.
« Je jurerais qu’il y avait un bois de pins par ici… »
La pinède abritait une trentaine de bidons de carburant de l’aéronavale, dissimulés en désordre. Les cimes des arbres les rendaient invisibles du ciel. Deux ou trois jours après l’arrivée de Gorô, le quartier-maître Fuku avait décelé un petit trou dans l’un des bidons et lui en avait rendu compte. Gorô avait ri.
« Je parie que c’est vous qui l’avez percé.
— Vous plaisantez, répondit Fuku en riant. Il s’est fait tout seul.
— Ça peut se boire ?
— Oui, je pense que c’est à base de patate. En coupant avec de l’eau, on doit pouvoir le boire.
— Ah ? Et si on allait y goûter ? »
Gorô s’était dès lors éclipsé plus d’une fois du casernement en emmenant le quartier-maître, ainsi qu’un second-maître nommé Kôrogi, porté sur la boisson, avec lesquels il s’offrait des beuveries. On emplissait à demi un récipient en aluminium de cet alcool qu’on enflammait avec une allumette. L’élément toxique de l’alcool remontant à la surface – explications que l’on devait au second maître Kôrogi, natif du département voisin de Miyazaki –, on le laissait brûler le temps nécessaire à son élimination, puis on soufflait la flamme et il suffisait alors de tremper ce qui restait. Le résultat était un breuvage sans saveur ni odeur.
Il fallait manger quelque chose en même temps ; pour cela, on s’était débrouillé pour obtenir du mess différents amuse-gueule et des boîtes de conserve. Ce breuvage, bien qu’insipide, s’avérait étonnamment fort et montait rapidement à la tête.
Bien entendu, consommer cet alcool à usage militaire constituait un acte d’insubordination et l’on était passible, en cas de découverte, d’une peine disciplinaire.
« Qu’est-ce qu’ils seront devenus ?… »
Seuls quelques arbres subsistaient, par-ci par-là, bien insuffisants à évoquer l’ancienne pinède. Parmi eux, on voyait une espèce d’arbuste des îles auquel s’accrochaient de lourdes fleurs blanches. Gorô avait oublié le nom de ces fleurs, mais se souvenait avec netteté de leur couleur et de leur forme. Le soleil était couché à présent, le crépuscule régnait alentour et au milieu pendaient les formes claires, telles des fleurs du royaume des morts. Gorô s’approcha de l’arbuste, effleura des pétales ; la fleur répondit par un balancement. Une voix se fit entendre :
— Bonsoir.
Il leva la tête en direction de la route : une femme se tenait là. Elle était habillée légèrement et tenait un éventail à la main. Quelqu’un qui prenait le frais. Il lui rendit son salut :
— Bonsoir.
La femme descendit vers lui, en retenant le bas de sa jupe.
— Qu’est-ce que vous faites ?
Elle s’était adressée à lui sans façons. Une odeur de parfum s’échappa.
— Je vous regarde depuis un moment. Vous n’êtes pas quelqu’un d’ici, vous…
Gorô acquiesça de la tête.
— Je viens de loin. À propos, comment s’appelle cette fleur, déjà ?
— C’est un datura, répondit la femme, sans hésiter.
Ses lèvres étaient recouvertes d’une épaisse couche de rouge. « Une fille de bar… », s’imagina-t-il aussitôt.
— Son nom original, c’est angels trumpet.
— Angels trumpet ?
Son regard s’immobilisa sur la fleur : il devint pensif. Il songea à une phrase de Récit de voyage à Tanegashima de l’écrivain Kita Morio, qu’il avait lue avant d’entrer à l’hôpital : « L’œil est attiré par les fleurs
blanches des dasuras qu’on appelle ici zensoku-tabako7. »
— Ce ne serait pas « dasura », plutôt ?
— Non, c’est « datura ».
Gorô réfléchissait. Il murmura :
— Angels trumpet… zensoku-tabako…
Des sons voisins. Il se murmura de nouveau les deux noms. Effectivement, à les articuler, il avait dans la bouche la même impression. Sans doute zensoku-tabako était-il une corruption du premier.
— Qu’est-ce que vous marmonnez là ?
— Oh, rien.
— Alors vous venez de loin, et pour quoi faire ?
« Rien qui vous regarde », eût-il répliqué en temps ordinaire, mais le crépuscule ambiant, les paroles et l’attitude engageantes de la femme le disposèrent à lui répondre :
— Du tourisme, mettons.
Il tendit le bras vers la baie et ajouta :
— J’ai oublié le nom de ces rochers, là-bas.
— Les Deux-Épées.
Deux rochers effilés pointaient vers le ciel ; au sommet du plus gros poussait un pin. Leur forme était la même que vingt ans plus tôt. Rien n’aurait pu les lui faire oublier.
— Vous êtes du pays ? Vous étiez où pendant la guerre ?
— J’étais ici.
— Alors, peut-être que vous vous souvenez d’un marin qui s’est noyé dans la baie.
— Oui, je me souviens bien, dit-elle, puis, les yeux au loin : J’étais à l’école primaire, en cinquième année. À l’école « populaire », je devrais plutôt dire. Lui, je ne l’ai pas vu, mais j’ai vu passer son cercueil. Je crois bien me souvenir que c’est dans notre école qu’ils ont fait la veillée mortuaire.
— Oui. J’étais un de ceux qui portaient le cercueil.
— Mon Dieu, vous étiez un des marins ?
Gorô hocha la tête. La femme l’observa des pieds à la tête, comme pour en avoir confirmation.
— On avait bourré le cercueil de ces daturas. Ils se sont étiolés dès qu’on les a cueillis, mais ils gardaient leur parfum capiteux. Le cercueil a embaumé tout du long.
— C’est bien le genre de fleurs, oui.
— Mais pour quelle raison avoir choisi de transporter le corps dans une école ?
— Celle-là, c’était un temple, autrefois, l’Ichijôji. On l’a désaffecté début Meiji. Derrière, il reste encore deux statues de géants gardiens en pierre, qui ont été repêchées dans la baie.
— Je n’ai pas remarqué. Faut dire que je ne suis resté que trois semaines, et que ça a été la seule fois que j’ai mis les pieds dans l’école. À me retrouver ici vingt ans plus tard, je me fais l’effet de n’être pas autre chose qu’un oiseau de passage.
— Je comprends. Je ne peux pas croire que vous soyez un de ces marins.
Elle posa sur lui un regard à la fois apitoyé et mélancolique.
— Mais c’est pareil pour moi, l’écolière est loin. J’ai plus de trente ans.
— Vous habitez à Bô ?
— Non, à Tomari. Un hameau de l’autre côté du col. (Elle désignait la direction.) Vous avez lu Mon épopée domestique, de Tanizaki ?
— Non.
— Les domestiques dont il est question sont toutes originaires de Tomari.
— Tiens ? On fabrique donc des domestiques dans ce pays ?
— Je l’ai été, moi aussi. Dès que j’ai eu fini l’école, je suis montée à Tôkyô.
Elle se prit le visage entre les mains.
— J’étais en service chez des gens, qui ont joué les entremetteurs pour me marier. Et puis j’en ai eu assez de lui et de cette vie…
— Et vous êtes revenue ?
— Oui. (Elle voulut rire, mais aucun son ne sortit de sa gorge.) Il y a un mois. C’est bien dur de se remontrer au pays quand on a divorcé. Les fins d’après-midi, je viens ici, je me promène pour tuer le temps. Vous voulez que je vous conduise ?
— À Tomari ?
— Non, à l’école. Ce n’est pas pour ça que vous êtes venu ? Pour des souvenirs d’il y a vingt ans ?
— Des souvenirs ? (Gorô avait laissé tomber le mot.) Qui vous parle de souvenirs ? Ce genre de sensiblerie, ça m’horripile. Mais puisque vous me le proposez, je crois que je vais vous suivre.
— Vous êtes rien cabotin, vous ! (Le rire, cette fois, s’échappa de ses lèvres.) Bon, allons-y.
Gorô remonta jusqu’à la route. Le couchant perdait de son éclat, la pénombre s’installait par taches dans les coins. Après avoir cheminé un moment, ils atteignirent un escalier de pierre. À chaque marche gravie, Gorô ressentait une douleur sourde aux genoux et aux talons. En haut, ils débouchèrent dans la cour de l’école. Les statues de pierre, au nombre de deux, étaient dressées à une dizaine de mètres l’une de l’autre ; entre elles, un grand arbre les dominait. Ni les statues ni l’arbre ne demeuraient en quelque façon dans son souvenir. Il rompit le silence :
— Ça ne me rappelle rien.
— L’arbre est un mitsugi, lui apprit-elle. De mon temps déjà, il était là, de la même taille, de la même forme. Voilà un bon nombre d’années qu’il est là. Plusieurs centaines même…
— Vraisemblablement. Cela dit, pour moi, vous savez…
Gorô s’assit au pied de l’arbre. La femme l’imita, après avoir déployé son éventail sur le sol. Les daturas étaient en contrebas et au-delà s’évasait la baie. Il emplit de saké un gobelet qu’il proposa à la femme.
— Vous ne voulez pas boire ?
— Si, volontiers.
Elle prit le gobelet tout naturellement. Gorô tendit le doigt.
— Dans ce bois, les pins étaient beaucoup plus nombreux autrefois. Des bidons d’alcool y traînaient.
— Oui, les arbres, on les a abattus voici une dizaine d’années, pour faire un terrain de camping, je crois.
Il approcha ses lèvres du gobelet.
— Eh bien, figurez-vous que pas un de ceux qui ont campé là une fois ne revient l’année d’après.
— Pourquoi ? La vue est belle pourtant, l’eau est propre, et on peut se baigner.
— Le soir, c’est plein d’aèdes qui viennent vous piquer.
— Ah, les aèdes, bien sûr ! Nous aussi, ce qu’on a pu être dévorés.
— « Nous » aussi ?
— Oui. On venait là à la nuit tombée boire en douce de l’alcool qu’on coupait d’eau. On était trois ; de nous tous, c’est Fuku qui tenait le mieux.
— C’était son nom, « Fuku » ?
— Oui. C’était un quartier-maître des îles Amami-Ôshima. Un débrouillard. Il nous bricolait des éventails avec des feuilles de bananier. On buvait le coup ensemble, en s’éventant. J’étais jeune, à l’époque.
Gorô but à même la bouteille, qu’il vida puis jeta au bas de l’à-pic.
— Le marin noyé, c’est lui.
— Vraiment ?
Elle vida son gobelet.
— Et comment il s’est noyé ?
— Ben, il avait pas mal bu et… (Gorô tendit le bras.) Il a voulu nager jusqu’aux Deux-Épées.
— Jusque-là ?
Une lueur de jour subsistait, sur laquelle les deux rochers brandissaient leurs masses sombres. On eût dit deux tombeaux. Les corbeaux s’étaient tus, seul se faisait encore entendre un faible ressac.
L’idée venait de Fuku. Gorô ne se rappelait pas ce qui l’avait provoquée. Ils parlaient d’aller se baigner. Fuku s’était vanté.
« Pour ce qui est de nager, je ne crains personne. J’habite à Okinawa maintenant, mais je viens d’Amami, c’est vous dire que plonger, j’y suis habitué depuis tout marmot.
— On est pêcheurs chez vous ?
— Non, mais cinq ou dix kilomètres, je vous les fais les doigts dans le nez, si vous voulez.
— Cinq kilomètres, moi aussi je me sens capable de les nager », répondit Gorô.
Lui aussi avait grandi au bord de la mer et nager ne lui faisait pas peur.
« Eh bien, allons-y. Jusqu’aux Deux-Épées, là-bas. »
Toujours buvant, Gorô regarda dans cette direction. Tous trois se tenaient au bas d’un gros rocher un peu à l’écart des pins, et à leurs pieds s’étalait une mer sombre. Par à-coups arrivaient les vagues qui balayaient le sable. De-ci de-là apparaissaient à la surface des fluorescences en forme de rayons ou de grappes, sans doute des noctiluques.
« Pourquoi pas ? répondit-il. Il doit y avoir dans les six ou sept cents mètres, jusque là-bas. Une borne, à la grande rigueur.
— Laissez tomber. (C’était Kôrogi qui intervenait.) Ça vous avancera à rien de nager autant. Vous allez vous crever.
— J’ai envie de nager, moi, second-maître Kôrogi ! » déclara en bafouillant un Fuku sous l’emprise de l’alcool, et qui avait déjà retiré sa vareuse. Il était passablement imbibé. Gorô se redressa à son tour.
« Je vous accompagne. »
Il n’avait aucunement l’intention de rivaliser avec Fuku, mais la simple envie de se plonger dans cette mer noire, de la sentir l’enlacer. Kôrogi les interpella, résigné :
« Eh bien, allez-y, mais tâchez qu’on n’ait pas à déclamer : “Et au
large les cadavres immergés dans les flots…8” !
— Pas de danger. »
Fuku adressa à Gorô un sourire éclatant. Il descendit ensuite sur la plage en titubant, entra dans l’eau. Gorô y pénétra à son tour.
Soudain, il perdit pied. Gorô avança à la brasse puis sur le dos, et arrêta ses mouvements peu après. Il demeura dans cette position à détendre tous les muscles de son corps, gardant seulement le visage hors de l’eau. Elle n’était pas froide ; elle l’enrobait d’une tiédeur sirupeuse. Une sensation que pouvait suggérer le mot « matrice » ne le quitta pas durant la dizaine de minutes qu’il resta ainsi à flotter, pareil à une méduse. Pas un nuage dans le ciel, entièrement semé d’étoiles. Il ne savait plus où était Fuku.
« Comme je suis là, ça ne me ferait rien de mourir. »
Parvenu à ce degré d’ennui et d’abattement, Gorô eut la prémonition foudroyante d’un danger et reprit sa position première. Les silhouettes devinées de la pointe et des rochers lui indiquèrent qu’il avait dérivé durant ces dix minutes. Il se dirigea vers l’endroit du rivage d’où il était parti en brassant l’eau avec frénésie, la faisant gicler autour de lui. Au bout de quelques minutes, ses pieds touchèrent le sable ; il rejoignit la plage, fendant l’eau. La voix de Kôrogi lui parvint du pied du rocher :
« Déjà revenu ?
— Ouais. J’ai fait demi-tour… »
Il enleva l’eau de ses oreilles en sautant à cloche-pied.
« Et Fuku ?
— Perdu de vue. Il aura continué. »
Évidemment, il avait froid, et toutes ses facultés lui étaient revenues, à présent. Il renfila son uniforme, se frotta les mains, puis se resservit de l’alcool. Une demi-heure passa sans que Fuku ne revienne.
« On pourrait rentrer, maintenant ? fit Kôrogi. Il y a de grandes chances qu’après avoir atteint les Deux-Épées, il ait gagné le bord le plus proche et soit retourné directement au camp. » Il avait imaginé ce scénario, tandis que Gorô, lui, gardait le silence. Un étrange pressentiment l’habitait.
Ils jetèrent les boîtes de conserve dans l’eau puis réintégrèrent le camp, mais ils ne virent pas de Fuku. Comme, après ce bain, il se sentait la peau poisseuse, Gorô ressortit prendre une douche. Tout en regardant la mer, il songeait à la crainte qu’il avait ressentie.
Le lendemain matin, le cadavre de Fuku fut découvert sur la grève, et aussitôt transporté à l’infirmerie. Étant donné qu’il paraissait ne pas avoir ingéré d’eau, le médecin conclut à un arrêt du cœur. Le décès par maladie du soldat Fuku fut rapporté au haut commandement par le moyen du code « personnels ». Ce fut Gorô qui chiffra le texte.
Et partout sur Terre soldats tombés.
Les paroles que Fuku avait substituées à l’original étaient devenues réalité.
— Il ne s’est pas noyé. C’est le cœur, expliqua Gorô à la femme. Il n’y a pas plus risqué que de se baigner soûl.
— Pourquoi l’a-t-il fait, s’il le savait ?
— Que c’est mauvais, il le savait, oui, mais il avait déjà fait bien pire que ça. La jeunesse, que voulez-vous… Fort de sa jeunesse, il croyait pouvoir venir à bout de tout et a été tenté d’aller jusqu’au bout de la vie. En somme, il était perturbé.
Le quartier-maître Fuku avait rejoint Gorô en mars de cette année-là. Des dépêches « personnels » tombaient d’Okinawa, qu’il fallait décoder. Ces « personnels » débutaient ainsi : « pertes en hommes pour la journée » ; suivaient le numéro matricule et l’identité des victimes. Un des noms que Fuku avait eus à déchiffrer était celui de son frère. Il avait fait des confidences, bien plus tard :
« Ça m’a fait un drôle de coup, vous savez. J’en ai été dégoûté pour un bon bout de temps de consulter mes codes.
— C’est bien malheureux », admit Gorô sans préciser s’il voulait parler du frère mort ou du frère décrypteur. Ce dernier paraissait avoir appris, entre autres nouvelles, que l’endroit où se trouvait sa famille venait d’être bombardé et la garnison anéantie. Tout comme une lettre écrite à l’encre sympathique passée au-dessus de la flamme, les dépêches chiffrées révélaient la situation véritable et rendaient sa position bien cruelle. Gorô lui-même voyait alors avec une grande fréquence défiler les messages t-t-t-t. En clair, ils signifiaient « passe à l’attaque » et émanaient des pilotes kamikazes. Un message reçu, c’était une vie disparue. Gorô avait veillé Fuku avec, en tête, une seule et même idée : « Est-ce qu’il n’aurait pas eu l’intention de se suicider ? »
Il pouvait ne pas avoir recherché délibérément la mort, mais y avoir été incité par le même sursaut d’humeur qui avait fait se dire à Gorô : « Comme je suis là, ça m’est égal de mourir. » D’ailleurs, Fuku avait bu bien plus que de raison. Nager jusqu’au bout ou sombrer en chemin lui étaient d’une égale indifférence. « Entrer dans l’eau, seul, dépend de ma volonté ; la suite, je la laisse au destin. » Voilà ce qui avait pu le pousser.
Elle lui demanda, embarrassée :
— Et vous, vous vous êtes senti responsable ?
— Responsable ? Non. L’initiative venait de lui, c’est donc lui le responsable de sa mort. Cela dit, je ne l’ai pas retenu. Et j’ai nagé avec lui.
Les yeux au ciel, Gorô entoura de son bras gauche les épaules de la femme, comme si de rien n’était. Elle tressaillit, mais ne montra aucune opposition.
— Nous sommes tous dans le même train que le hasard nous a fait prendre, voilà tout. Les premiers passagers descendent les uns après les autres, les nouveaux montent pareillement. Il y en a aussi qui descendent en route. Prenez Fuku, tiens ! Lui n’est pas descendu ; il a baissé une vitre et il s’est jeté dehors, ou quelque chose comme ça. En tant que passager du même train, je me sens responsable. Mais minute ! Est-ce que ce genre de responsabilité existe vraiment ? La solidarité, oui, je ne dis pas…
Le feu noir qu’il avait en lui jusque-là s’était emballé, attisé par la tiède rondeur de l’épaule féminine.
— Depuis, j’y ai de moins en moins cru, à cette solidarité entre compagnons de route. Ni l’alcool ni la passion du jeu n’y ont rien fait. Et j’ai fini par entrer à l’hôpital, par me faire soigner. Je sens la pharmacie, pas vrai ? J’y étais jusqu’à ce matin.
— Vous êtes sorti de l’hôpital ce matin ?
— Oui.
Gorô resserra son étreinte, attira la femme contre lui. Elle lui opposa une faible résistance.
— Vous croyez que c’est raisonnable ? fit-elle, après que leurs lèvres se furent détachées.
— Qu’est-ce que ça fait ? Nous sommes des compagnons de route, toi et moi. Il y a vingt ans, je suis bien sûr que tu m’as vu, et je suis sûr de t’avoir aperçue. Comment es-tu apparue à mes yeux ? Ça, je ne m’en souviens pas. Sans doute en pantalon bouffant, avec deux mignonnes petites nattes.
— Exactement. Encore que pour ce qui est d’être mignonne, je ne peux rien dire.
Elle porta les mains à ses joues.
— Je suis un peu étourdie.
— Je voulais à tout prix voir cet endroit. L’idée me trottait dans la tête depuis pas mal de temps. Ce qui aujourd’hui a disparu, ce qui il y a vingt ans existait bel et bien, voilà ce que je voulais vérifier. J’aurais mieux fait de venir ici tout de suite au lieu d’entrer à l’hôpital. Là était peut-être bien la priorité.
Il tenait là un raisonnement qui faisait bien son affaire. Lui-même en avait conscience. Le shôchû bu à Makurazaki et le saké bu au col alimentaient ces paroles dénuées de retenue. D’autant qu’elles s’adressaient à une divorcée échouée au pays dont, sans se l’avouer, il attendait que le cœur fut passablement retourné.
— En ce moment, j’ai besoin de me raccrocher à quelque chose, lui chuchota-t-il.
Tout n’était pas mensonge dans ses paroles ; un quart de vérité, peut-être, y entrait. Il accentua son étreinte.
— Je voudrais être sûr des rapports qu’il y a entre ce pauvre Fuku, les Deux-Épées, et bien d’autres choses encore…
— Ah…
Un geignement presque inaudible, teinté d’une note désespérée, s’était échappé de ses lèvres pendant qu’elle redressait la poitrine.
— Allons, laisse-toi faire.
Il avait envie de l’entraîner dans la fange où il se débattait. C’était à cet instant son seul et unique désir.
Le temps, dès lors, s’écoula dans l’effervescence, le flottement. Puis il reprit un cours paisible. Gorô se releva et s’adossa un moment au tronc rugueux du mitsugi, à contempler la mer.
— Tu ne veux pas m’héberger, cette nuit ? demanda-t-il, la voix altérée. Je ne sais pas où coucher.
— Pas à la maison ! répondit-elle en se rajustant. Déjà que je ne m’y sens pas chez moi.
— Je comprends.
Il avait prévu cette réponse. La question était pure curiosité.
— Bon, eh bien je crois que je vais retourner à l’auberge de Makurazaki. Je suppose que je trouverai encore un car.
— À Bô aussi il y a une auberge, vous savez. Mais je ne sais si on peut parler d’auberge… Le pépé qui la tient, je le connais depuis toute gamine. Vous voulez que je vous y conduise ?
Elle se releva. Une obscurité blafarde avait gagné la terre et le ciel ; par intermittence, le faisceau lumineux du phare de Bônomisaki passait comme une faux au-dessus de leurs têtes. Les marches étaient à peine visibles et ils redescendirent avec précaution, main dans la main. Quand leurs paumes moites se quittèrent, la femme, poursuivant sa route vers le bas, alla cueillir quelques fleurs de datura.
— Vous les mettrez dans votre chambre, dit-elle en les lui tendant. Toute la chambre va embaumer.
Il y avait de la cruauté dans ce ton. Entendait-elle qu’il revécût ainsi la veillée mortuaire de Fuku ? Il prit cependant les fleurs de bonne grâce.
— Merci. Je vais rêver de toi, tu peux être sûre.
Ils prirent sans plus tarder la direction du village. Nombreuses étaient les maisons dont les contrevents étaient déjà fermés pour la nuit. Les toitures, toutes basses, donnaient l’impression que la localité était tapie dans un fond d’obscurité. Il en parvenait des rumeurs de radio, des échos de conversations.
— On est couche-tôt dans le pays, ma parole.
— C’est que les affaires ne sont pas fameuses, fit-elle, sans plus d’explications.
La maison où elle conduisit Gorô n’avait pas l’apparence d’une auberge. Elle différait des autres bâtisses en ce qu’elle était la seule à posséder un étage. C’était une construction que rendait singulière la présence d’un entresol. Elle se présentait comme une maison trapue. Sur le plancher du vestibule était posé un vieil harmonium. La femme appela, un vieillard se montra – probablement le tenancier.
— Donnez-lui une chambre, dit-elle. Il était marin, ici, il y a vingt ans.
Le patron jeta un regard aigu à Gorô. Le temps que ce dernier se déchausse, la femme s’était éclipsée.
— Hé, fit le patron, ce ne serait pas vous, Kuzumi Gorô ?
Gorô reçut ces mots dans le dos comme s’il se fût agi d’une décharge électrique. Sans s’en rendre compte, il fut sur ses pieds dans l’instant, décomposé.
— C… comment vous le savez ? bégaya-t-il. C’était il y a vingt ans…
— C’est pas ça, non ! fit le vieillard, dont le regard se radoucit et les mains se tendirent comme pour calmer un mouvement de l’air. Je viens juste de recevoir un coup de téléphone, du Risshinkan, à Makurazaki. On m’a donné votre signalement…
— Un nommé Nio, je parie ?
— Oui. Je devais le rappeler à votre arrivée…
— C’est pas la peine, allez, reprit Gorô, les battements de son cœur enfin apaisés. Est-ce que je peux prendre un bain ? Ah, j’oubliais, ces fleurs, pour ma chambre…
Les daturas se ternissaient déjà. Comment se faisait-il que Nio lui pendît aux basques ? Avait-il donc une raison ?
Gorô ne voulait pas y penser. À se préoccuper de tout, il finirait par craquer.
À sa demande, le patron fit couler l’eau du bain. Il ne fallait pas qu’il lui arrive ce qu’il était arrivé à Fuku. Il l’appréhendait. Et puis il voulait éviter de se donner en spectacle en ayant une syncope pendant son voyage. Dans la baignoire de fonte, l’eau se réchauffait progressivement jusqu’à devenir brûlante. Il la refroidit en y plongeant le tuyau relié au robinet qu’il ouvrit à plein débit.
Il se rasa avec un rasoir emprunté au patron, se lava avec soin ; par la même occasion, il lava son linge de corps. Pour finir, il se baigna de nouveau. Tout contre son oreille, quelqu’un murmura :
— Belle mentalité !
Il regarda autour de lui. Personne ; les murs, rien d’autre. Et les murs, ça ne parle pas.
« Encore ces sacrées oreilles », songea-t-il. La voix lui était familière, mais n’avait pas de nom. Une voix dépourvue d’inflexions et d’âme.
— Évidemment…, murmura-t-il au bout de quelques secondes. C’est parce que j’ai ouvert la bouche. Si je n’avais rien dit, je n’aurais été qu’un banal satyre ; mais voilà, je n’ai pas arrêté de discutailler. De là ce « Belle mentalité ! ».
Le dos plaqué à la paroi de fonte, il sentait tomber sur lui le poids de la journée. En même temps, la chaleur le pénétrait par ondes continues. Il réfléchissait à son évasion de l’hôpital, ce matin. Cette action n’était pas le fruit d’une quelconque impulsion, il avait fui parce qu’il ne pouvait plus faire autrement.
« Est-ce que ce ne serait pas de la même façon qu’un homme normal a peur de devenir fou, et qu’un fou craint de retrouver son état normal ? se dit-il. De la normalité à la folie, il n’y a qu’un pas ; mais à ce pas correspond, lorsqu’il est franchi, un bouleversement du caractère et de la vie affective. Est-ce que ce n’est pas ça qui m’aurait fait peur ? Et qui expliquerait que j’aie quitté Tôkyô pour couvrir la bagatelle de centaines de kilomètres jusqu’à cette presqu’île de Satsuma et me retrouver dans ce coin de campagne, en train de prendre un bain ?
Son dos appuyé à la paroi finit bientôt par le brûler, plus qu’il ne pouvait le supporter ; il s’en détacha, se redressa et passa à côté. Comme il l’avait craint, des vertiges le saisirent. Il s’accroupit, garda cette position un moment, puis remit son peignoir et prit la direction de sa chambre. Celle-ci était située au premier étage. Il s’apprêtait à monter, quand le patron, qu’il n’avait pas vu s’approcher, lui demanda :
— Pour votre souper, qu’est-ce que vous prendrez ?
— Euh…
Gorô réfléchit.
— Quelque chose de léger. Avec un peu de saké.
Il monta dans sa chambre. Une drôle de chambre : basse, plafond en carène. Il mit ses sous-vêtements à sécher sur la rambarde faisant face à la mer et s’assit au beau milieu de la pièce. Drôle d’impression, vraiment. L’architecture n’était pas celle qu’on attendait d’une auberge. D’abord, celle-ci était trop vide. Il ne semblait pas y avoir d’autre client, en dehors de lui. Une petite table basse était posée au centre de la pièce, avec les daturas dans un vase. L’endroit, par certains côtés, rappelait un cercueil. De là venait son malaise. À sa gauche, autrement dit du côté opposé à la mer, deux lattis tendus de fin papier blanc formaient cloison. Il se glissa à genoux jusqu’à eux, les écarta doucement, et demeura surpris : ce n’était pas la chambre attendue.
À la place, un espace vide. Se penchant en avant, il vit des nattes et une pièce. C’était celle qu’il venait de traverser : salon aussi bien que débarras. La petite pièce contenait de la literie, empilée dans un coin. Ayant aperçu quelqu’un qui venait des cuisines avec le plateau du dîner, il se hâta de refermer la cloison et reprit sa place devant la petite table. Il entendit monter dans l’escalier, puis une vieille femme parut.
— Soyez le bienvenu, déclara-t-elle en s’inclinant profondément, après avoir posé un plateau. Vous devez être fatigué, je pense. Mon homme arrive tout de suite.
Elle redescendit, laissant presque aussitôt la place à son mari. Celui-ci apportait un cruchon de terre. Un karakara, se rappela Gorô. Une cruche à saké de forme peu courante, la même que celle qu’avait dégotée Fuku vingt ans auparavant, il ne savait où, et dont ils s’étaient servis pour boire leur alcool.
— Eh bien, si vous permettez, je vais vous tenir compagnie.
Le patron emplit deux coupes de porcelaine de Satsuma. Avant même de goûter, Gorô sut à l’odeur sirupeuse qui en émanait que c’était de l’alcool de patate. La nourriture était assez plantureuse. Il goûta trois sortes de poissons crus.
— Les voilà déjà fanés, fit le patron en touchant les daturas du bout du doigt. Y a pas moyen de les garder coupés.
— Elles ne font pas très gai, ces fleurs, dites-moi, opina Gorô en mangeant un morceau de calmar. Je me suis déjà fait cette réflexion voilà vingt ans : « On dirait des fleurs pour enterrement. »
La conversation les ramena vingt ans en arrière. Aux dires du patron, la maison avait été réquisitionnée par les militaires et il s’était réfugié à Tomari, si bien qu’il ne savait que peu de choses sur le Bô du temps de guerre.
— Curieuse construction pour une chambre, pas vrai ?
Il se leva, donna quelques explications ; écartant ce qui paraissait être une paroi, il découvrit une pièce dérobée. Il ouvrit ensuite les vantaux en croisillons.
— On peut sauter par là pour se sauver, si l’ennemi arrive par l’escalier.
— Pourquoi se sauver ?
Gorô ajouta, en manière de plaisanterie :
— Je n’ai pas de raison de me sauver, moi.
— Non. C’est un réflexe du temps des contrebandiers.
Il reprit sa place en riant.
— De tous les ports de contrebande du fief des Shimazu, celui-ci était le plus important. Ils allaient jusqu’en Chine, à Okinawa, dans les îles Nansei. Tenez, ces daturas, eh bien, vous pouvez être sûr que les premières graines sont arrivées par un de leurs bateaux. Où les avez-vous cueillis ?
— Ce n’est pas moi. C’est la femme de tout à l’heure…
— Ah, opina le patron qui vida sa coupe. Vous l’avez connue où ?
— On s’est rencontrés près du terrain de camping.
— Une femme de caractère, celle-là. Trop même, elle en est malheureuse.
— Alors, il paraît que Tomari serait célèbre pour ses domestiques ?
— C’est de l’histoire ancienne, ça. Depuis quelques années, la pêche à la bonite ne donne plus grand-chose, et la population ne fait que diminuer. Ça n’a pas échappé aux filatures qui embauchent des gamines tant qu’elles peuvent. J’ai plusieurs de leurs rabatteurs comme clients et ils me disent que les filles d’aujourd’hui, elles veulent plus se mettre en maison. Elles préfèrent toutes travailler en usine, à ce qu’il paraît. Et pas qu’à Tomari… celles d’ici, chez nous, pareil…
Il se releva une seconde fois, ouvrit la fenêtre donnant sur la mer. Gorô le rejoignit.
— Toutes les demeures de Bô que vous voyez là sont des maisons de marins pêcheurs. Ici, tout le monde vivait de la pêche à la bonite. Depuis que le poisson se fait rare, la ville dépérit.
« Un dépérissement progressif de la pêche, une population qui baisse dans les deux localités séparées par le col et qui finiront au bout du compte par disparaître. » Ainsi songeait Gorô, cependant que le patron poursuivait avec le même ton égal, sans une once de regret :
— N’y a guère que les freux pour se multiplier.
— Combien y en a-t-il ?
— Pas loin de deux mille. Ils nichent là-haut. (Il indiqua les collines sur la droite.) Peut-être bien qu’aujourd’hui ils sont moins. Vu le poisson qu’est plus si abondant.
Il referma la fenêtre, regagna sa place. Sa coupe à la main, il dévisagea Gorô.
— Dites voir, vous vous sentiriez pas en danger, des fois ? Vos yeux sont rudement injectés de sang, ma foi.
— Vous voulez parler de ce coup de fil ? Ne faites pas attention, c’est quelqu’un que j’ai rencontré en venant.
Gorô rit.
— Je suis fatigué, c’est tout.
— Ah bon ? Vous me semblez l’être pas mal, c’est vrai. (Il leva sa coupe.) Vous vous levez tôt, demain ?
— Non. Je veux dormir tout mon soûl, répondit Gorô, en mangeant le radis accompagnant le poisson cru.
Il se régalait de la chair douce-amère et bien juteuse du radis finement haché.
— Pour sûr que les radis, vous les aimez, je vois… Alors, il paraît que vous étiez à Makurazaki…
— En effet. Il y a vingt ans.
Gorô reposa ses baguettes, reprit sa coupe.
— C’est ici que mon régiment a été dissous, et je suis parti à pied en direction de Makurazaki, avec mon barda d’affaires civiles sur le dos. Arrivé en haut de la longue côte qui mène au col, j’ai eu la mer sous les yeux, sans crier gare. Elle scintillait de partout.
Il vida sa coupe d’un coup, demeura silencieux. Quelques instants passèrent, au bout desquels le patron l’invita à poursuivre.
— Et puis ?
— Ah !
Gorô émergea de cette absence. Un sourire gêné sur les lèvres, il reposa sa coupe.
— Après, je suis arrivé à Makurazaki et, de là, je suis rentré au pays, c’est tout. C’était une vraie pagaille avec les horaires des trains et il m’a fallu pas moins de deux jours entiers pour rejoindre la maison.
— Vous en avez bavé, dites. Mais ça ne vous arrivera pas demain, y a un car.
— C’est que demain, je pense aller à Fukiage-hama, à pied.
— À pied, c’est point possible, répondit l’autre tout net. Y a une camionnette qui y va, vous n’aurez qu’à la prendre. Elle va me chercher des marchandises.
Il frappa dans ses mains pour appeler sa femme.
— Mieux vaudrait vous coucher, maintenant. Vous avez l’air de plus tenir debout.
La vieille desservit, puis prépara le lit. Dans la chambre ne régna plus que la pénombre entretenue par la veilleuse. La senteur des daturas subsistait encore. Il tira la couverture jusqu’au menton. Il se remémorait la femme : son corps de braise, ses lèvres écarlates, son souffle saccadé, mourant… Pour appeler l’oubli, il se récita mentalement : « Je n’ouvrirai pas cette cloison en allant aux toilettes. Je ne dois pas l’ouvrir. Pour descendre, j’emprunterai l’escalier ! » Soulevé de terre, son corps s’est mis à flotter. Un mouvement qui l’emporte peu à peu, tout en douceur, vers le front des vagues… À présent, il est Fuku, autant que le vrai Fuku pouvait l’être, et il dérive tranquillement. Une sensation fuyante : l’instant d’après, le sommeil s’est emparé de lui.
6 Conte traditionnel dont le héros est un petit garçon invité par une tortue au Palais de la Mer. (NdT)
7 Mot à mot : asthme-tabac. (NdT)
8 Extrait d’un célèbre chant militaire de la marine. (NdT)
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