Intrigue À Giverny

Adrien Goetz · Chapitre 18 sur 42

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Intrigue À Giverny

4 Paprika met son grain de sel

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Paprika met son grain de sel

 

Paris, vendredi 24 juin 2011

 

La porte de l’atelier venait de battre, avec fracas. Second tremblement, la porte de la cuisine : une tornade entrait, en jean, ballerines Repetto, pull en cachemire bleu électrique, cheveux blancs coupés court, Paprika Dechaume – qui a l’air plus jeune qu’en robe du soir et colliers. Elle s’assied sur un tabouret, elle éclate de rire : « Alors, on picole sans moi ! »

Antonin, son mari, n’a l’air ni surpris ni même vraiment contrarié. Il se lève, va chercher un verre dans l’armoire paysanne vestige d’un goût « arts et traditions populaires » de 1975.

Pénélope se demande si elle a comme cela l’habitude d’arriver à l’improviste dans l’atelier de son mari. Elle se sent un peu soulagée de voir que la conversation va cesser d’être un tête-à-tête, et qu’elle ne va pas être obligée de finir la bouteille dont le vieux maître n’a pas cessé de la resservir.

Elle se lève, sourit, fait remarquer à cette femme qui a tout d’une épouse jalouse qu’elle a les mêmes ballerines. Parika sourit : « Oh, vous les avez en jaune, c’est original, je ne les avais jamais vues, moi je suis toujours en bleu, je n’y peux rien… »

Pénélope écoute les premiers échanges du vieux couple. Paprika a acheté les journaux.

« Rien sur le crime, dit-elle. Pauvre Carolyne ! Quand je pense qu’on lui a tranché la gorge avec une lame très fine, d’un seul coup, il paraît qu’il faut une dextérité incroyable pour faire ça. Elle ne s’est pas débattue, on a retrouvé ses bras le long du corps. Elle a dû crier, mais c’est une espèce de salle souterraine, avec deux grosses portes. Il n’y avait personne, on ne l’a pas entendue. Elle a dû tellement souffrir. Carolyne ! Elle était avec nous la veille, chez nous, vous vous rendez compte, mademoiselle, on n’a même pas pu lui dire au revoir…

— Paprika, tais-toi, je t’en prie, on cherchait justement à y voir un peu clair. Assieds-toi, ne reste pas perchée comme ça sur l’escabeau. »

Pénélope se dit qu’un Monet ça ne doit pas être si difficile à copier : plus facile de tartiner des nymphéas que de réinventer la lumière de Vermeer ou le sfumato de Léonard de Vinci.

Pénélope a sorti son carnet. Elle note. Sans se soucier vraiment de l’irruption de sa femme, Dechaume continue à énumérer ce qui l’intrigue chez son artiste.

Pénélope comprend qu’il ne veut pas parler à sa femme de ce qu’il a découvert, ou plutôt deviné, à propos de ces deux femmes, comme s’il se méfiait. Paprika doit être une pipelette. Pour le moment, elle joue la femme soumise : elle a le petit doigt sous le menton, les lunettes en diadème, elle écoute.

La logique des voyages de Monet à l’étranger par exemple, quand il commence à être un peu riche, échappe aux historiens de l’art, et Dechaume avoue que lui n’y comprend rien. Les biographes le voient uniquement comme un peintre allant chercher l’inspiration.

« Ces voyages du peintre, jamais prévisibles, jamais au moment où on les attendrait ! Pendant la guerre de 1870, il est à Londres, il décide de revenir, mais pas à Paris. On pouvait pourtant avoir besoin de lui… La France vaincue, les Prussiens, ce n’était pas l’époque idéale pour faire du tourisme. Il s’est installé dans un village perdu à une heure d’Amsterdam.

— Qu’est-ce qu’il y a fait ?

— On l’ignore, Pénélope. Clemenceau à l’époque s’engage, avec son journal, La Justice, Renoir regarde Paris qui flambe. On ne sait rien de ce séjour en Hollande, sauf qu’un jour, dans une boutique où on emballait de la porcelaine de Delft, il a découvert les estampes du Japon qu’on utilisait pour bourrer les caisses, et ce fut une révélation. Pour l’histoire de l’art, ça va, mais pour l’histoire tout court, c’est court. Il devrait se précipiter en France, sa maison de Louveciennes a été pillée, il a des œuvres détruites, Adolphe Monet, son père, vient de mourir et il faudrait s’occuper de la succession… Lui, il voyage…

— Il voulait fuir tous ces cauchemars, ne vivre que pour la peinture, ce que vous énumérez là c’est le pire de la vie réelle, on peut comprendre qu’il ait voulu s’évader…

— J’ai d’abord cru ça, Pénélope, c’est aussi ce que les biographes ont tous écrit. Mais on a dans les archives une note du commissaire de police de Zaandam, en juin 1871, qui signale au commandant des forces de police de la province l’arrivée de cet homme de trente et un ans se disant peintre. Pourquoi surveiller Monet, que personne ne connaît ? Et le commissaire de police rédige une série de notes sur ce personnage suspect, comme si on les lui avait demandées en haut lieu… On ne sait rien. Monet dessine des canaux, des bateaux hollandais dans ces carnets qui sont chez nous au musée. Paprika aime les regarder.

— Ses autres voyages sont aussi étranges ?

— Pires ! Au moment où il est encore très pauvre, où Durand-Ruel son marchand oublie de lui envoyer ses versements, où Alice est malheureuse à Giverny dont ils ne sont encore que locataires, il plaque tout pour s’installer dans l’endroit le plus cher de France, la Côte d’Azur, en 1884, où il prétend mener une vie “muette et solitaire”. Il peint des palmiers, de jolies vues des environs de Monaco, mais on ne sait pas qui il fréquente ni ce qu’il fait là. Il a peint la villa du richissime Bischoffsheim à Bordighera, grand repaire de mondains et de diplomates. On a le tableau mais on ne sait rien.

— Avait-il rencontré le prince de Monaco ? hasarde Pénélope, tentant de voir si deux morceaux du puzzle ne pourraient pas s’ajuster.

— Pas à ma connaissance, mais ce n’est pas exclu. Et il y retourne quatre ans après ! Il retrouve Maupassant, avec qui il avait sympathisé sur la plage d’Étretat. L’auteur a son yacht, le Bel-Ami, il connaît tout le monde et Monet ne connaît personne. Au même moment Renoir est à Aix, chez Cézanne, il se garde bien de signaler à ses vieux amis qu’il est à proximité. Monet envoie une curieuse lettre à Castagnary, le critique qui l’a défendu autrefois et qui vient d’être nommé directeur des Beaux-Arts, l’équivalent de ministre de la Culture, pour avoir, figurez-vous cela, le droit de s’approcher de la citadelle d’Antibes. C’est un site militaire, et toute la zone est interdite. Pourquoi veut-il précisément peindre là ?

— Qu’êtes-vous en train de me dire ? »

Pénélope n’ose pas vraiment comprendre. Elle se demande surtout pourquoi Dechaume s’intéresse à ce point aux activités extra-picturales de Monet, comme si l’artiste avait mené une carrière parallèle.

C’était de cela qu’il parlait avec sœur Marie-Jo – avant qu’elle ne disparaisse. Elle n’avait pas eu le temps visiblement de lui donner toute sa version des faits, le résultat de ses recherches, pour cette biographie qu’elle voulait entreprendre. Elle avait trouvé quelque chose. Cette découverte avait-elle un lien avec le tableau qui est proposé cette semaine par Vernochet à Édouard, le conservateur de Monaco ? Avait-elle eu le temps de faire part de sa découverte à Carolyne Square ? Ce qui n’avait pas pour autant perturbé les soucis de bronzage de celle-ci… Pénélope croit entendre encore cette phrase, dite d’une voix flûtée : « On tue à partir de quel chiffre de nos jours ? La mère supérieure de notre couvent ne nous dit pas tout, vous savez… »

« Laissez-moi poursuivre ma petite liste. Paprika qui connaît toutes mes marottes par cœur va aller nous chercher une autre bouteille dans le cellier, tu veux bien ma chérie ? C’est le début d’une période où Monet a un peu plus d’aisance, même s’il n’est pas encore riche. Il offre à Clemenceau son tableau, Le Bloc. En juillet 1890, Clemenceau rend visite à son ami à Giverny pour la première fois.

— C’est le moment des cathédrales ?

— Les cathédrales, c’est deux ans après, à partir de 1892. Mais là encore, pourquoi Rouen ? Il y a tant d’autres cathédrales tellement plus belles : Amiens, Laon, Reims… Toutes sont plus intéressantes du point de vue de l’art, mais il veut, semble-t-il, passer, seul, des mois entiers à Rouen. Le séjour est devenu mythique. On ne l’explique pas vraiment. Il dit qu’il se rend à Rouen “pour voir son frère”, alors qu’en réalité les liens entre Claude et Léon Monet étaient plus que lâches… Il y a des bateaux à Rouen, des visiteurs du monde entier – des Américains ? Monet voulait-il retrouver des collectionneurs étrangers ? Séduire ces fameux Américains qui collectionnent avec audace ? Monet n’est pourtant pas très content quand sa belle-fille Suzanne Hoschedé épouse un Américain, Theodore Butler. Puis il s’accommode de ce pseudo-gendre, il l’entraîne dans des courses en automobile à travers la campagne.

— Vous mélangez un peu tout, c’est assez banal comme schéma… Un Américain lui prend sa fille d’adoption, ça aurait pu être un Hongrois. Et ça n’a pas grand-chose à voir avec les séjours à Rouen. Où voulez-vous en venir ?

— Au mystère Monet. Et celle qui est en train de le résoudre, c’est notre Marie-Jo ! Le voyage suivant ne se justifie pas plus.

— C’est Venise ?

— Sandviken, en Norvège ! Une montagne, le froid qui empêche de tenir les pinceaux, des tempêtes de neige, pas d’horizon, pas une fleur, et il s’y précipite. »

L’hiver 1895 – Dechaume raconte bien, Pénélope est en train de les prendre en affection, Paprika et lui, ce sont des passionnés, comme elle les aime –, il y passe deux mois, à mal peindre. Il n’est pas satisfait, et c’est vrai que ce n’est pas la meilleure période de son catalogue.

Jacques Hoschedé, le fils aîné d’Alice, qui a vingt-quatre ans, s’est installé en Norvège, et on ne sait même pas quel métier il y exerce. Il invite Monet, semble-t-il, on n’en est même pas sûr, et le peintre saisit ce prétexte pour entreprendre ce voyage périlleux, coûteux, sans aucune nécessité. Il aurait pu s’offrir un tour d’Italie, aller voir des paysages nouveaux aux Amériques… Il a préféré la Norvège. Il y rencontre à nouveau des hommes politiques, le prince Eugène de Suède en personne se déplace pour lui rendre visite au Grand Hôtel de Christiana.

Ensuite, comme Pénélope s’en souvenait vaguement, c’est l’épisode vénitien. Dans cette ville qu’il découvre, il ne termine rien, sauf une esquisse de gondole, qu’il offre à Clemenceau, une sorte de clin d’œil.

« Les Monet mènent la belle vie ! C’est leur voyage de noces à soixante ans ! dit Paprika, battant des cils.

— Ils logent au Palazzo Barbaro, la résidence de la famille Curtis, qui accueille toute la bonne société bostonienne, dont bien sûr Henry James et l’ami fidèle de Monet, John Singer Sargent.

— Je vois très bien, dit Pénélope qui a de bons souvenirs vénitiens.

— À Venise, Monet commence par se promener, il ne peint guère, trop de beauté, réaction classique. Henry James a décrit tout cela, la société des Curtis, les élégances sur la lagune. Monet fréquente la princesse de Polignac, Winnaretta Singer, héritière des machines à coudre, qui a acheté, sur la rive d’en face, le palais Contarini, très belle machine à coudre en marbre du XVIe siècle. Il est ébloui par les Tintoret qui couvrent tous les murs à la Scuola San Rocco. Là aussi, cet homme qu’on a dépeint comme ne vivant que pour et par la peinture multiplie les rencontres avec des gens influents, à Venise on croise le monde entier. »

Pénélope se souvient d’une grande fête à la Scuola San Rocco, au milieu des Tintoret, elle rêve un instant à ses aventures d’autrefois – elle va se ranger, le mariage, les enfants, est-ce réellement indispensable ? Sur les liens entre la bonne sœur et l’Américaine, Antonin Dechaume préfère ne pas en dire plus. Pénélope brûle de poser des questions…

« La Scuola San Rocco à Venise c’est un cycle de peinture, dit Pénélope, pour ne pas avoir l’air trop cruche, une œuvre d’art totale.

— Mais vous avez raison, les historiens n’ont pas insisté là-dessus. Les Tintoret de Venise c’est comme ses Nymphéas. L’Orangerie, pour l’architecture, est une boîte à chaussures, comme la Scuola San Rocco. Vous êtes brillante, je n’en doutais pas. Il va falloir m’aider à comprendre. Monet sait ce qu’il veut faire. Il est vieux. Il doit rêver d’un monument de peinture comme cet immense cycle de Tintoret à Venise, et justement sa fortune va pouvoir l’aider. Et même la guerre ne met pas fin à cette grande ambition d’artiste. En 1915, vous croyez qu’il économise pour les bonnes œuvres des poilus ? Il fait construire à Giverny un troisième atelier, ce hangar dernier cri avec ses poutres métalliques qu’on appelle “l’atelier des Nymphéas”.

— Ah, ne parle pas de Giverny, interrompt sa femme, tu vas encore piquer une colère. Je n’aime pas ça. Vous savez, Pénélope, que l’atelier des Nymphéas sert d’espace de vente aujourd’hui ? Quand Antonin a appris ça, il a été comme fou. Pour nous, c’est un espace sacré. Mais Fujiwara n’a pas les mêmes idées…

— Ah, celui-là ! Maintenant qu’il a fait copier les tableaux du salon, ceux de la chambre, que va-t-il inventer ! De vieilles voitures dans le garage, à vingt euros la promenade ? On en trouve des Panhard-Levassor, il suffirait d’en acheter une, de faire faire un uniforme à boutons dorés pour le chauffeur, et d’embarquer des Japonais en costume de mariage. Il osera, vous verrez, c’est un génie du commerce. Une meule en plastique dans le champ d’en face, qu’on photographiera sous la neige ? Money, Money, Money ! »

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