Intrigue À Giverny
3 Court-circuit
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Court-circuit
Paris, lundi 20 juin 2011
Cette Pénélope Breuil qui a la flamme dans l’œil, envoyée par le Mobilier national, Antonin Dechaume le malicieux a eu l’idée de l’asseoir au dîner à côté de sa chère petite bonne sœur. Sa femme et lui avaient tenu à inviter cette religieuse passionnée. Elle fait toujours bon effet, la sœur de Picpus qui a pensé cette fois à laisser son anorak au vestiaire. Dechaume aime quand on se sent dans son musée comme dans une maison de campagne. Les portes sur la rue viennent d’être fermées. La lumière est douce. Cette religieuse a un regard de madone qui sait ce qu’elle veut.
Elle avait toutes les raisons d’être là, lui le savait, mais nul ne la connaissait parmi les experts de Monet, et il était sûr qu’elle arriverait à faire la conversation durant tout le dîner sans lâcher aucun secret. Tout cela l’enchantait. Il avait été surpris d’abord de la voir aborder Carolyne Square…
Pénélope avant de gagner sa chaise dorée fait le tour de l’exposition, histoire de vérifier que ses œuvres favorites sont en bonne place : ses deux Monet au petit point, accrochés dans une sorte de couloir entre deux salons, n’ont pas mauvaise allure.
Un vieil homme se penche sur les deux tapisseries, les yeux perdus dans les motifs. Pénélope le reconnaît, c’est un artiste célèbre, Kintô Fujiwara, un trésor vivant du Japon, qui a accepté l’année précédente de s’expatrier pour réaliser son rêve de toujours : devenir le conservateur de la maison de Giverny, un vrai passionné de Monet.
Là-bas, il paraît que tout le monde l’aime, des jardiniers aux artistes en résidence. C’est un sage. Il parle avec le conservateur du musée des Beaux-Arts de Rouen, qui lui décrit ce que sera le grand festival « Normandie impressionniste ». Pénélope écoute un peu en pensant, narquoise, à tous ces paysages de Méditerranée que Monet, Renoir ou Cézanne ont tant aimés, à la Bretagne de Gauguin et des maîtres de Pont-Aven.
Au centre du grand salon, sur la nappe éclatante de cristaux et d’argenterie, le surtout de table de Lucien Bonaparte, pièce importante de la collection Marmottan, a été briqué : des divinités de bronze doré tiennent des flambeaux pour illuminer les bouquets de roses. Mais on n’a pas osé allumer les bougies : donner un dîner parmi les tableaux c’est déjà osé. Autant ne pas risquer de mettre le feu. Le feu prend si vite dans tous ces hauts lieux historiques qui ne sont pas aux normes. Les cassolettes de risotto fument devant une cathédrale de Rouen rissolée par les feux du crépuscule.
Voici la table du commandant, comme sur un paquebot, celle que Paprika et Antonin Dechaume s’apprêtent à présider, chacun à un bout, au centre du grand salon. Dans les autres pièces, de petites tables rondes sont dressées avec prestesse après la fin du cocktail. Pénélope trouve son nom déjà calligraphié sur un bristol à côté des verres, à la table « Varengeville », entre « Étretat » et « Venise », belle efficacité. Il doit y avoir un calligraphe enchaîné à la cave qui travaille à la minute. En un quart d’heure, le plan de table avait donc été refait. Pénélope n’en revient pas.
Chaque table porte le nom des lieux peints par Monet : Rouen, Bordighera, Monaco, Londres, Sandviken… Qu’était-il allé faire en Norvège, dans ce village près d’Oslo ? Pénélope n’en sait rien, il faudra qu’elle s’intéresse un peu plus à la vie de Monet, un jour, quand elle aura le temps…
Elle regarde les noms de ses voisins : « Maître Vernochet », le commissaire-priseur du grand monde et de France 3, elle le connaît depuis longtemps, très sympathique, et « Sœur Marie-Josèphe ». La pauvre religieuse va avoir deux voisines, quelle maison convenable !
« Ma femme adore accrocher les expositions elle-même. Paprika a un goût fou. Vous aimez son idée de placer Impression, soleil levant au-dessus de cette commode de 1810 signée Jacob-Desmalter ? Je vais en faire une carte postale. Ça résume tout mon musée. J’aime tellement lire vos papiers dans Libération, vous savez. Vous avez été vache avec Orsay la semaine dernière…
— Ce n’était pas ma tasse de thé. Ici, c’est somptueux, cher maître, cette idée de la commode Empire, bluffant. Et cette vitrine centrale avec les lunettes de Claude Monet, j’en suis fou ! Jamais rien vu d’aussi opaque.
— Mon budget ! Les lunettes, c’est ce que les gens vont préférer. La clef de tout. Une relique. Vous aimez les reliques, ma mère, voici la nôtre, et je peux vous dire qu’elle ne guérit de rien. On les a fait étudier par des médecins. La peinture du vieux Claude, ses effets de flou, ses lumières, ça ne s’explique pas autrement ! Et avec l’âge, ça ne s’arrangeait pas… Les tableaux étaient de plus en plus modernes. »
Quelques minutes plus tard, tout le monde est assis, et c’est maître Vernochet qui tient la conversation à la table « Varengeville » :
« On dit le “surtout de Lucien Bonaparte”, mais c’est faux. C’est sans doute le boniment de l’antiquaire qui a vendu ce truc. Cela dit, ça en jette, avec ces fleurs. Paprika est une maîtresse de maison parfaite… Vous devriez demander les bouquets pour votre chapelle, ma mère, Paprika vous les ferait livrer demain matin…
— Chez nous, c’est austère. Notre église de Picpus est un mémorial pour des victimes, les guillotinés de la Révolution. Nos seules fleurs, ce sont nos prières… »
Les idées de maître Vernochet sur Claude Monet sont iconoclastes : il prétend que tout n’est pas clair dans la carrière du peintre, qu’il y a ce qu’il appelle des « zones d’ombre ». Comment le peintre maudit qui avait tenté de se suicider et n’arrivait même pas à subvenir aux besoins de sa famille est-il devenu le patriarche de Giverny, bien installé dans sa jolie maison, et terrifiant tout le voisinage en roulant carrosse dans cette célèbre Panhard-Levassor qu’il avait achetée une fortune ?
Pénélope hasarde qu’il s’était enrichi à mesure que le succès de ses tableaux allait grandissant. L’impressionnisme, maudit en 1874, était devenu très à la mode vers 1900, les Américains en étaient fous…
« C’est vrai, murmure Vernochet, mais je suis commissaire-priseur, je sais comment on fait fortune avec des tableaux, et pour Monet j’ai regardé les chiffres dans les archives de la galerie Durand-Ruel, croyez-moi, cela ne suffit pas. Il y a un mystère Monet. On ne sait pas encore tout de ce qu’a été sa vie… Il achète Giverny pas trop cher, mais c’est une masure, ensuite il y fait faire des travaux, des agrandissements, des embellissements qui le ruinent, en prenant bien garde que la maison ait toujours une belle allure paysanne.
— Aujourd’hui, ça vaut cher un Monet ? demande l’évaporée qui est à sa droite.
— Ce qui est intéressant c’est de savoir quels sont ceux qui valent très cher. On m’en propose un ou deux par an, j’ai une procédure simple, je regarde si l’œuvre figure dans le “catalogue raisonné” établi par Wallenstein.
— Comment fait-on pour que son Monet soit inscrit au catalogue Wallenstein ?
— Difficile, s’il n’y figure pas déjà. Vous connaissez le fringant Thomas Wallenstein ? Très dynamique, il tient à jour les listes de son grand-père, il a hérité d’une fabuleuse documentation. Il devait être là ce soir… Il a fait aussi, d’après les catalogues anciens et les archives des galeries, l’inventaire présumé des toiles disparues.
— Beaucoup de Monet errent dans la nature ?
— Il y a huit ans, j’en ai vu passer un vrai, un homard, une nature morte qui avait échappé à tout le monde et qu’on connaissait par une vieille photographie d’avant guerre… Si le tableau est bon, j’appelle tous les clients susceptibles d’être intéressés. Ensuite, je fabrique un prix. Les grandes maisons de vente, Sotheby’s ou Christie’s, ne procèdent pas autrement.
— Certains Monet sont plus cotés que d’autres ?
— Oui, ceux du début, bien sûr, proches de la naissance de l’impressionnisme. Mais depuis dix ans on aime plutôt collectionner ceux de la fin, les séries des meules, des peupliers, impossible de trouver aujourd’hui une cathédrale de Rouen sur le marché.
— Et aujourd’hui, alors, c’est cela le plus recherché ? Le Graal ?
— On pourrait imaginer encore mieux… Je crois, Pénélope, qu’un dos de saumon cherche à se faufiler entre sœur Marie-Jo et vous. À toute aventure, il faut un hors-d’œuvre, servez-vous, le menu dit “à la crème fraîche de la ferme Saint-Siméon”…
— Je vous laisse la crème des impressionnistes. “Imaginer mieux”, disiez-vous ?
— Oui, une série complète, ou une sous-série : le collectionneur qui posséderait cinq ou six meules sous la neige, ou celui qui aurait une suite de toiles, trois ou quatre, peintes d’un même balcon à Londres à différentes heures de la journée et qu’on aurait oubliées… À partir d’une certaine date Monet ne peint plus de l’espace, il peint du temps.
— Et c’est de l’argent ! glousse la voisine.
— Avoir une “série” de Monet, chez soi, comme au musée d’Orsay, trois ou quatre tableaux avec différentes lumières, c’est cela le Graal, mais c’est impossible… »
Pénélope s’est peu servie. Elle commence un léger régime, que ce genre de circonstances met en péril. Après le saumon, vient la poularde « Giverny » aux champignons de Vernon et aux « truffes des Macchiaioli de Toscane ».
À voix basse, maître Vernochet, qui se penche vers elle en lui servant du vin de Loire, le préféré de Monet et de son ami Clemenceau, lui explique pourquoi à la table d’honneur il y a Dorothée, « l’idole de votre enfance », l’animatrice du « Club Dorothée » à la télévision – quand elle va dire ça à Wandrille : « Le nom de famille de Dorothée est Hoschedé, elle se rattache me semble-t-il à la famille d’Alice Monet, dont le premier mari était Ernest Hoschedé, glisse le commissaire-priseur avec un sourire. Et là, à gauche, c’est Sophie Renoir, qui avait eu un césar dans je ne sais plus quel film d’Éric Rohmer. Vous voyez, les familles des impressionnistes sont toujours là. Il faudrait comprendre ce qu’ils doivent à leurs ancêtres. Je crois à la psychogénéalogie, c’est bien plus fiable que la psychanalyse, surtout pour nous qui aimons le passé. Vous savez, vous, quel est l’ancêtre qui vous empêche d’agir, ou celui pour lequel, sans le savoir, vous vous donnez tant de mal ? »
Pénélope s’amuse, elle a eu la chance de tomber à la bonne table, on parle de peinture, de collectionneurs et de marchands, on boit du bon vin et les ombres des serveurs se découpent avec art sur les murs tendus de soie bleu pâle. Elle laisse sa pensée errer sans écouter vraiment. Elle regarde ces visages qui l’entourent, elle se dit qu’il faut qu’elle parle un peu, par politesse, avec sa voisine de gauche, la religieuse.
Si seulement elle avait entamé une conversation avec elle à ce moment-là. Mais son oreille s’était égarée un instant.
Antonin Dechaume a la gouaille des faubourgs, vestige d’une époque où il n’y avait pas encore les banlieues. Sa voix porte, il couvre les accents d’adjudicateur de Vernochet :
« Des faux Monet, mais on nous en apporte dix par semaine ici, dans mon bureau ! Hier, on a encore reçu un lot de photos, toute une documentation plutôt bien faite pour une toile sortie d’un stock des Ports Francs de Genève. Les Ports Francs de Genève, c’est la plus grande exposition d’œuvres d’art au monde ! Vous savez bien sûr qui décidera si c’est un vrai Monet ou non ? Ce n’est pas moi, il y a tout un protocole d’expertises et de contre-expertises. Sauf si le tableau est dans le catalogue de Wallenstein, là tout est dit, inutile de creuser plus… »
C’est alors que la conversation cessa net et que le directeur, avec angoisse, regretta de ne pas avoir allumé les bougies. Toutes les lumières venaient de s’éteindre.
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