Intrigue À Giverny
4 « On ne remercie pas un rayon de soleil »
4
« On ne remercie pas un rayon de soleil »
Paris, dimanche 26 juin 2011
Monet a offert à Clemenceau un tableau peint dans la Creuse, un rocher solitaire auquel il a donné un titre simple : Le Bloc.
Le Tigre écrit : « Il n’y aurait rien de si bête que de vous remercier. On ne remercie pas un rayon de soleil. »
Qui irait soupçonner un rayon de soleil ? Un rayon de soleil, autant dire celui qui va partout et qu’on ne remarque pas, l’homme invisible. En 1908, Clemenceau s’est installé près de Gisors, dans une jolie maison, à Bernouville. Giverny n’est pas bien loin. Les deux hommes se parlent. C’est pour cela que sœur Marie-Jo n’arrive pas à trouver les lettres. Elle doit concentrer ses recherches sur les moments où Monet s’éloigne, c’est alors qu’ils doivent s’écrire. Ces lettres, on les découvrira. Elles doivent fourmiller d’informations, et elles sont sans doute aussi bien utiles pour la chronologie des œuvres, par exemple pour y voir clair dans l’embrouillamini des tableaux peints sur la Tamise pendant les différents voyages du peintre. Et si Marie-Jo avait localisé les lettres qu’elle cherche depuis si longtemps ? Si c’était pour cela qu’elle avait disparu ? Mais cela n’explique pas qu’on ait égorgé Carolyne…
L’intuition d’Antonin Dechaume c’est pourtant qu’on doit chercher du côté des secrets de cette vie – qu’on présente toujours comme entièrement vouée à l’art…
Et l’affaire de la Pépinière ? C’est dans les mêmes années… Rien n’est clair. Un fait divers, rien de plus ? Dechaume gamberge en se penchant pour la centième fois sur les lunettes du maître. Il ouvre la vitrine avec sa petite clef. Il les met. Il n’y voit rien. Tout se brouille encore plus.
Trente-trois mois après son arrivée aux affaires, le 20 juillet 1909, Clemenceau chute. Il part, en 1910 : l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil, une tournée de conférences qui lui donne une vraie envergure internationale. Monet peint en silence, ils ne se voient pas, s’écrivent-ils ? Les collectionneurs américains envisagent même de faire venir Monet, qu’il puisse peindre sur place, pour eux seuls. Un projet de voyage de l’artiste aux États-Unis est lancé.
Ensuite, la guerre éclate. En décembre 1914, Clemenceau vient à Giverny. Tout va mal. Les légumes du jardin sont envoyés à quelques blessés recueillis au village. En 1915, au Sénat, Clemenceau prend la tête de la commission de l’armée et de celle des affaires étrangères. Il est l’homme providentiel, tous ses réseaux vont lui servir, les hommes dévoués des Brigades du Tigre – et ses espions.
Pendant la guerre, Monet obtient des passe-droits insensés, qu’on n’a aucune raison d’accorder à un artiste. Alors qu’on manque de tout, il obtient du ministre Clémentel un sauf-conduit pour des caisses – pour ses châssis, dit-il – alors que les communications sont bloquées partout. Qu’y avait-il vraiment dans ces caisses ?
Il fait acheminer les poutrelles qui vont servir à édifier l’atelier des Nymphéas. Il bénéficie, dans la République en guerre, d’un statut à part. Selon Dechaume, on le récompense. Il continue à faire passer des messages, il transmet peut-être des informations, il joue un vrai rôle d’espion, Giverny est la couverture idéale pour la « boîte aux lettres » de Clemenceau. Si Monet avait joué un rôle capital durant le conflit ? Sans rien dire, dans le secret le plus total, en souriant dans sa barbe. Dechaume y croit. La visite de novembre 1918 ne s’explique que comme ça. Il a joué un rôle, avant la guerre et pendant la guerre. Mais quel rôle ? À Londres ? En Norvège ? À Monaco ?
OceanofPDF.com