Intrigue À Giverny
9 Les fantômes de Picpus
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Les fantômes de Picpus
Paris, samedi 25 juin 2011
« La Fayette, nous voici ! »
La victoire de 1918, les Américains l’ont fêtée à Picpus. Avec du champagne, sur la tombe du général La Fayette, et la bannière étoilée. Ensuite ce vénérable drapeau est resté là, à l’intérieur du cimetière et il a flotté au cœur de Paris sans que ça se sache durant toute la Seconde Guerre mondiale.
Picpus est un cimetière privé, ce qui est rare, adossé à une communauté religieuse. Il appartient aux descendants de ceux qui ont acheté ce terrain au début du XIXe siècle. À cet emplacement, il y avait deux fosses communes, où on avait enseveli sous la Révolution les corps des guillotinés exécutés non loin, à la barrière du Trône. Ceux qui ont acheté étaient les familles des victimes, et leurs descendants peuvent toujours s’y faire inhumer. Pénélope découvre : une église très simple, Notre-Dame-de-la-Paix, avec deux immenses plaques composées de carreaux de marbre assemblés où, en petits caractères, sont gravés les noms des guillotinés.
Elle regarde, il y a quelques noms historiques, Noailles – la femme de La Fayette était une Noailles, c’est pour cela que « le héros des deux mondes » a sa tombe à Picpus –, Durfort, Montmorency, La Rochefoucauld, mais il y a aussi des noms moins célèbres : Roger, Parant, Jacquinet dit Monte-au-Ciel… Ce sont les plus nombreux… Il y a même, coïncidence sans doute, un Monet, qui était prêtre – car parfois il y a une indication de profession : instituteur, employé au Mont-de-Piété, boulanger, cuisinière, marchand de toiles et marchand de vin…
Un homme chauve et souriant s’est approché de Pénélope, pour lui expliquer qu’il n’y a pas de messe ce soir et que l’église va fermer. Elle se présente :
« Pardonnez-moi, j’ai dû me tromper d’entrée, je n’étais jamais venue. Je suis une conservatrice du Mobilier national, aux Gobelins, je viens apporter des documents à sœur Marie-Jo, qui me les a demandés en urgence pour un travail qu’elle doit finir. J’ai ce dossier de photographies à lui remettre.
— Oh, les chères sœurs, heureusement qu’on les a ! Je suis le gardien de Picpus, soyez la bienvenue. Sœur Marie-Josèphe, vous n’avez pas été mise au courant ? Vous savez, les sœurs sont de l’autre côté du mur, elles sont très occupées, elles donnent des cours, elles gèrent les missions à travers le monde ! On va demander à la supérieure, elle est au cimetière en ce moment. Il y a des travaux de restauration dans une des chapelles… Venez. Vous savez des choses pour Marie-Jo ? »
L’enlèvement d’une religieuse de Picpus devant le casino de Monte-Carlo est un événement qu’il aurait fallu cacher à la mère supérieure. C’était trop tard.
À l’entrée du cimetière Pénélope passe devant une série de plaques en souvenir de descendants des propriétaires du cimetière morts dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Pénélope s’arrête, lit ces noms sinistres, qu’elle ne s’attendait pas à trouver là : Ravensbrück, Buchenwald, Belsen, Dachau.
Au fond, de l’autre côté, au bout d’une allée de tombes et de chapelles grises, une simple grille peinte en bleu.
« Au fond, mademoiselle, c’est l’enclos. Personne n’y entre, même pas les archevêques. Il y a des centaines de cadavres sous cette pelouse. Les Allemands ne sont pas venus ici pendant l’Occupation, j’ai entendu dire qu’ils ont respecté le lieu parce qu’il y a le frère d’une princesse de Hohenzollern-Sigmaringen qui a été jeté là avec les autres. Je ne sais pas si c’est la vraie raison. Je crois qu’on avait simplement tout fermé à clef. Le porche sur la rue ne laisse pas deviner ce que c’est, ici. Les morts, on les mettait dans la chaux. C’était la Terreur. »
À côté, le fameux drapeau américain et, tout près de lui, une stèle portant ces mots : « Servit les muses, aima la sagesse, mourut pour la vérité » – le mémorial du poète André Chénier. Pénélope sent qu’elle croise des âmes. Ce n’est pas comme au Père-Lachaise, où on va chercher des célébrités. Ici il y a des inconnus qui ont souffert. Elle a envie de leur parler. Elle ne sent pas que c’est l’été, elle imagine des silhouettes entre les tombes, elle sent un courant d’air qui la fait sursauter.
« On dit que le président Obama veut venir, précise fièrement le gardien, les gens de l’ambassade se sont pointés déjà deux fois pour repérer, mais bon c’est secret, faut pas en parler encore… Je suis pas sûr que le président de la République l’accompagnera. Il faudra qu’on nettoie un peu les tombes, avec toutes ces mousses et ces lichens. On ne met jamais de fleurs. Le prince de Monaco fait dire des messes tous les ans, on n’en fait pas de publicité, on a Thérèse-Françoise de Monaco dans la fosse, guillotinée à vingt-six ans, mais il n’est pas encore venu… »
Pénélope a un peu de mal à avancer. Depuis longtemps elle sait que cet endroit existe, il a fallu cette aventure pour qu’elle y aille. Elle se sent épuisée. Elle a cru voir une ombre derrière la grande chapelle qui se trouve au fond, mais c’était une illusion. La matinée à Giverny, le dialogue avec ce Japonais lui a laissé une impression très désagréable – et elle a réussi, grâce à Wandrille, à éviter son directeur qui descendait d’une des camionnettes du Mobilier national au moment où, sur le perron de la maison de Monet, Fujiwara leur souhaitait, d’une voix mielleuse, un bon retour. Il lui avait fallu beaucoup d’énergie pour repasser chez elle, se changer, et reprendre le métro vers Picpus – elle aurait mieux fait de descendre à Nation, elle s’est perdue, elle a failli arriver après la fermeture. Elle aurait voulu être chez elle, dans sa baignoire, à réfléchir dans le parfum des huiles essentielles. Elle sent qu’elle va tomber malade.
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