J'aimais mieux quand c'était toi
Je reconnais le silence qui...
Je reconnais le silence qui accompagne mon entrée, depuis huit jours que je la joue. Nous sommes tous sur le plateau maintenant, et le public sait que ça commence. Le cœur de la pièce de Pirandello. La confrontation des Acteurs et des Personnages. Le récit du drame, qu’il faut bien dévoiler, la douleur qui doit être dite et écoutée. Et j’avance lentement, je traverse le plateau, le visage baissé derrière le voile, les Acteurs me suivent du regard, comme le public. Ils attendent ensemble. Ils jouent cela ensemble. Et l’homme au centre du cinquième rang est comme une entaille dans cette unité. Il est celui qui détourne la représentation. Celui qui trahit.
Les Acteurs applaudissent cette femme muette et douloureuse, sa pudeur solennelle. Ils ont envie de l’entendre. De la voir. Je reste voilée et longtemps silencieuse. La pièce pour l’instant, se parle sans moi. Mes jambes flageolent, j’ai peur que mon voile tremble, mon cœur bat dans mon ventre, au creux de mon estomac. J’entends la succession des répliques qui se dévident. Le déroulé inéluctable et immuable d’une pièce qui se joue.
Estelle affronte mon fils aîné, fils silencieux et mal aimé, puis elle me prend à témoin, et la Mère doit parler. Pour la première fois. Ma voix, pour la première fois. Je la crains. Ma réplique :
– Oh je vous en supplie, monsieur, au nom de ces deux enfants, je vous en supplie…
Je ne peux continuer. La Mère chancelle. Elle va s’évanouir de douleur. François se précipite et me soutient, il hurle :
– Vite une chaise ! Une chaise pour cette pauvre veuve !
Je puise en moi la force de donner à mon personnage la faiblesse qui le fait chanceler. Mais l’intérieur de mon corps se fragmente en silence, comme une démission lente, et je ne sais plus qui est en moi. À qui appartient cette détresse. Je sais que bientôt la Mère devra se relever. Mais que je ne le pourrai pas. Il me semble voir un accident sans pouvoir l’empêcher. En être la coupable et la victime.
François s’approche de moi, j’ai terriblement envie de vomir. Il tente de soulever mon voile. Je hurle :
– Arrête, ne fais pas ça, au nom du ciel !
Ma voix résonne en moi, mes oreilles se bouchent comme si j’implosais. J’ai peur autant que mon personnage. Je comprends le refus de la Mère car c’est une violence insoutenable que de devoir montrer son visage, quand ce visage est celui de la souffrance. J’ai peur du regard de l’homme au cinquième rang, je tente de résister. François dit :
– Je veux que tout le monde te voie.
Il soulève mon voile. Je cache mon visage, comme la Mère le demande et comme je le désire aussi. C’est pire que d’être nue. Un visage sans mensonge.
– Je vous en supplie, monsieur, empêchez-le de faire ça, je vous en supplie, c’est terrible pour moi.
Je parle et la lente dislocation continue. La Mère s’efface. La panique prend sa place. Mon rôle se dérobe. Et le cauchemar commence. Mon cerveau prend autonomie et toute-puissance. Il décide qu’à cela, je ne peux survivre : cet homme au centre du cinquième rang – place idéale. Cet homme dont depuis six mois je tais le nom, nie l’existence. Cette présence qui anéantit la mienne.
Mon cerveau décide et devient le maître. Il commence son orchestration. Sans hésitation. Il me fait disparaître. Les pieds et les mains, d’abord. Toutes les extrémités, il les vide de leur sang. Mes pieds se rétractent, les orteils tordus, renfoncés, dérobés. Mes doigts deviennent crochets, griffes à l’intérieur des paumes. Je sens cette prise glacée sur mes mollets, cette froideur rampante le long de mes bras. Mon corps se fragmente, durcit et se brise en cristaux, glace pilée. C’est une douleur de morsures et de fissures ordonnées. C’est une caresse qui fige le flux sanguin. Le courant de la vie s’arrête.
Et autour de moi, la pièce continue. Comme une danse dans laquelle je ne pourrais plus entrer. Je suis sur le plateau et le jeu m’est interdit. Je suis sur scène sans la toucher, dans mon habit de deuil sans pouvoir l’habiter. Je m’exclus d’une distribution d’une équipe d’une histoire d’un métier d’une passion. Je suis une apparence.
Depuis six mois, j’avais cru échapper à cet homme aimé. À son souvenir. Je voulais l’oublier lui, et aussi la femme que j’avais été avec lui. Cette femme-là, je l’avais suicidée. Une moi éblouie, puissante, que j’avais brièvement rencontrée puis enterrée à la va-vite, comme ça. Comme on tente de masquer une gaffe monstrueuse. Une erreur ridicule.
Mais l’homme oublié est posé face à moi, voile levé, visage découvert sur le plateau du théâtre. Exposée tout entière à cette barbarie.
Et tandis que je meurs et que j’ai la conscience aiguë de cette mort, conscience de son parcours et de son avancée, une autre en moi dit les mots de la Mère : « Comment ça ? Tu as le culot de dire que c’est moi qui ai eu des enfants ? Comme si je les avais désirés ? C’est lui qui m’a jetée dans les bras de l’autre, de force ! Il m’a forcée à partir avec l’autre ! »
Et cette autre en moi dit les répliques dans l’ordre. Au bon moment. Au bon partenaire. Dans la bonne intention. Et le bon rythme.
Une lucidité plus haute que moi-même. Je suis dans la reconstitution du rôle. Son mécanisme. Je suis chambre d’écho. Annonciatrice du texte. Disparue et présente. Muette et récitante. Mais je perds la cadence. Je m’échappe sans pouvoir me retenir. Je ne me suis pas relevée de la chaise, comme la Mère est censée le faire. Je reste assise comme un bloc de femme, et je vois dans le regard des autres acteurs le doute et l’effarement. Le sens de ce que je dis s’éloigne mais je suis imbibée toujours, du rythme, et des mots gravés comme sur une partition. Dans ce monde opaque, je ne suis plus le rôle. Mais je le parle encore.
Tout espoir disparaît quand mon visage, à son tour, devient la proie du cerveau. Il le soumet, lui aussi. Une crampe au menton, asticots rampant sous la langue l’intérieur des joues, picotements dans le nez, puis cette anesthésie légère qui diffuse sa paralysie, sensation de lèvres gonflées, de narines pincées. L’air est rare et brûlant.
Et la certitude maintenant. Que la mort m’a empalée. Que maintenant. Tout est fini. À qui le dire et comment le dire ? Je meurs ! Je meurs et je parle :
– Il m’y a forcée, oui, Dieu m’en est témoin ! Demandez-lui, si ce n’est pas vrai ! Demandez-lui de vous raconter l’histoire, toute l’histoire !
L’épée mortuaire plantée droit le long de ma colonne vertébrale, je dis encore mon texte. Est-ce qu’elle est épatée, la mort ? Est-ce que mon combat la surprend ? Il y a ce décalage entre ma mort et ma voix, je parle sans moi, je suis une présence orale, une agonie en deux temps.
La lame insérée le long de mes vertèbres, moi assise toujours, ne tenant plus sur deux pieds nécrosés, deux jambes bleues, je parle encore et je m’entends dire :
– Tu n’as pas honte ? Toi, ma fille, tu n’as pas honte ?
Le courant glacé que cela propage dans le dos, le corps coupé en deux par ce froid cryogénique, je continue. Amputée des jambes et des bras, asphyxiée par la panique, le cœur galopant, je parle de mariage, de femme humble, de femme du peuple. Je pose les bonnes questions dans la juste respiration. Empalée, sacrifiée, je sais encore mon texte. Dans les lignes mouvantes des répliques de mes partenaires. Dans leurs mouvements scéniques qui tournent autour de moi comme les papillons autour de la flamme. Je sais encore mon texte. Ah ! La folle ! La démente, la faillible mort ! Elle ne sait pas ! Oh mon Dieu quel vertige ! Elle ne sait pas ! Elle ne s’est pas attaquée au bon endroit ! Les pieds, les mains, le visage ! La conne ! L’irrésistible conne ! Et l’énergie nucléaire, l’intérieur soudé, irradiant, arrimé, l’intérieur d’un acteur, vieille ricaneuse ? Je l’ai, moi ! Cette force. La résistance des comédiens de théâtre. C’est ça !
Je suis omnipotente. Je suis dure. Je suis hystérique. Je suis sans limite. Enragée. Insatiable. Inhumaine.
Je suis une actrice.
Je peux vomir entre deux répliques. Chier en vitesse en coulisse. Pisser dans une poubelle et revenir. Je peux tousser intérieurement. Souffrir sans le sentir. Être endeuillée. Droguée. Enfiévrée. Dévastée. Saccagée. J’existe encore.
J’existe toujours !
Écoute, vieille salope ! Je dis : « Mais avant cela, monsieur, il m’avait pris mon fils. » Sans aucune faute. Sans hésitation.
Je le dis.
Parce que c’est cela que je dois proclamer. Les phrases de Pirandello ! Et toi, toi qui fauches les faibles, les démunis, les épuisés, toi ! Tu vas te confronter à ça : ma mission ? Les mots du génie qui me sont dévolus ? On m’a choisie, élue pour être là ce soir, et dire les mots, et l’espace entre les mots, alors même sans pieds sans visage et sans bras, je les dirai.
Même sans moi, je les dirai.
Et ma dernière réplique : « Est-ce que vous me croyez, monsieur, si je vous dis que pas un instant je ne me suis doutée que si cette femme horrible me donnait du travail, c’est parce qu’elle avait des vues sur ma fille ? »
Je l’ai dite.
Moi. Femme-tronc gueule cassée paralysée suante et blême. Moi. Sous l’armure la blessure le démantèlement. Moi sans visage sans sang sans souffle. Je l’ai dite.
Et la disant, j’ai su que j’avais perdu. Car je l’ai dite comme une dernière volonté.
Reddition sans orgueil.
Voilà.
J’étais allée jusqu’à la fin de la première partie de la pièce. Mais le texte achevé, il n’y avait plus rien pour me retenir. Je n’avais plus de prise.
Et lorsque Gaël a annoncé qu’il se retirait un instant avec les six Personnages, quand Estelle et Alex m’ont relevée et soutenue et traînée. Quand tous les sept, nous sommes sortis de scène.
J’ai su qu’on était mortes toutes les deux.
L’actrice. Et la femme.
C’était fini.
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