J'aimais mieux quand c'était toi
Quand je suis entrée dans...
Quand je suis entrée dans le théâtre, Paris s’est effondré. À l’extérieur tout est tombé en poussière. Le superflu, l’agitation, les évitements et les détours. J’entrais dans le temple dévolu à la poésie. Là où rien n’effraye. Là où se faufiler est impossible. Je ne savais pas que j’allais affronter mon plus effroyable souvenir. Le voir prendre vie. Face à moi et sans échappatoire. Comme une asphyxie.
À la caisse une femme tentait de se faire rembourser ses billets. Son fils l’accompagnait, comme preuve vivante. Elle le désignait tout en harcelant Noémie, la caissière. « Non mais puisque je vous dis que c’est son cadeau d’anniversaire ! D’an-ni-ver-saire ! Alors hier, quand il a ouvert l’enveloppe, j’ai vu que j’avais pris les places pour le 25 janvier, soir de la première, mais lui il est né le 25 février ! C’est son cadeau ! Vous pouvez bien me changer les billets puisque c’est son cadeau ! »
J’ai fait un petit salut de la main à Noémie et suis descendue au bar du théâtre. Toutes ces mères croisées, avant de jouer celle de Pirandello ! Et toutes celles que je suis moi-même, depuis que l’enfant invisible, ce signe « + » sur un bâtonnet de pharmacie, s’est révélé à moi, m’offrant tous les rôles de mère, instable novice ou déesse indéfectible, épuisée orgueilleuse, ogresse incestueuse ou aimante incertaine ; rien d’autre finalement qu’un animal sur un fil, doté d’une puissance indestructible.
François, qui joue le Père dans la pièce, était déjà là. Nos « enfants » arrivent toujours après nous, surtout Estelle qui joue la Belle-fille. Elle a besoin de cette urgence : surgir au dernier moment, puis plonger. Chaque soir j’ai peur qu’elle n’arrive pas. Chaque soir je me dis que son retard va faire échouer la représentation. Personne autour de moi, aucun comédien, n’a cette appréhension. Alex qui joue l’Adolescent en rit et se moque de moi. Je m’efforce de ne pas le haïr pour cela et de lui cacher tant que je peux mon désarroi. Quand j’attends Estelle je ressens cette angoisse crispée qu’il y a à attendre un compagnon de voyage qui tarde à vous rejoindre sur le quai. Le train va partir. Il n’est toujours pas là. Et c’est lui qui a les billets.
François venait de faire un raccord avec Ewan, le metteur en scène, car il avait eu disait-il « quelque chose à lui proposer ». À son regard tourmenté et déçu, j’ai su à quel refus il s’était heurté. Sa proposition avait été rejetée. Il avait dû batailler ferme, mais rien à faire.
Nous jouons depuis huit jours seulement, dans ce travail tout neuf, peinture fraîche, envol mal assuré, qu’un avis extérieur peut mettre à mal. Une simple réflexion, qui parfois se veut compliment, conseil salvateur, peut se révéler catastrophique. La catastrophe avec François s’appelle inévitablement Géraldine. Sa femme. Elle rattrape par cette union publique tout ce qu’elle n’est pas en privé, tout ce à quoi elle aspire : être quelqu’un. Être « la-femme-de-François-Sandeau » la soutient comme un corset, lui donne de l’assurance et une confiance proche de la provocation. Elle rattrape par une fierté agressive l’inconsistance de son existence, et se balade dans tous les halls de théâtre un large chapeau sur la tête, afin qu’on reconnaisse son personnage de loin : « la-femme-de-François-Sandeau-celle-qui-porte-un-chapeau ».
Un des dangers du lundi, ce jour relâché, c’est aussi cela : les conseils avisés des Géraldine, qui signent par une prétention à sauver un comédien, leur méconnaissance de ce travail aux parois si fines, ce doute constant qui ne se partage pas. Cela vous paraît dérisoire peut-être, des tourments d’artistes qui placent l’imitation de la vie plus haut que la vie. La fragilité de ces colosses, qu’est-ce que ça signifie, dans une gare en jachère ? Dans ce lieu de culs-terreux méprisés et d’âmes égarées, qu’est-ce que ça veut dire, la justesse d’une intonation ?
J’étais face à François, empêtré dans son angoisse, enserré par l’injustice. Il criait presque :
– Elle a raison Géraldine ! Depuis le début je sens que je ne dois pas le précipiter ce passage, depuis le début, l’indication d’Ewan, je ne la trouve pas juste, ça n’est pas une plaidoirie furieuse, c’est plutôt une hésitation fiévreuse, sans ça… J’annonce trop tôt mon angoisse. Écoute comme c’est faux, dit dans la précipitation.
Et avec une mauvaise foi maîtrisée il a balancé sa réplique à une vitesse qui la rendait totalement incompréhensible. Sans ponctuation ni respiration, le texte était une succession de chocs qui n’avaient aucun sens. Je suis passée derrière le bar pour prendre une bouteille d’eau dans le frigidaire. À cette heure-là le barman n’était pas encore arrivé. Le bar était fermé. Il faisait très sombre. On était là en douce. J’ai dit à François qu’il ne devait pas ralentir ce passage, qu’Ewan avait raison. C’était une seule pensée contenue dans un seul élan. Mais il n’en démordait pas. On aurait dit qu’il tentait d’empêcher un accident.
– Il faut marquer l’entrave par la lenteur. Je l’ai ressenti hier en le répétant avec Géraldine.
Et comme pour prouver l’urgence de sa vérité, il a dit sa réplique en me regardant dans les yeux. Une sorte de prise d’otage :
– Tout mon drame est là, Monsieur. J’ai conscience que chacun de nous pense être « un seul », alors que c’est faux. Chacun de nous est « plusieurs ». Avec tout ce qu’il y a en lui de possibles façons d’être. « Un seul » avec l’un. Et « un seul » avec l’autre. Différent toujours, mais le même en chacun de nos actes.
– Dis le texte. Dis-le et c’est tout. Avec les respirations qu’Ewan t’a indiquées.
Il m’a jeté un regard furibard puis il a attrapé le journal de la veille qui traînait là, l’a ouvert avec un geste emphatique et m’a dit que Noémie voulait me voir. Il me ramenait là où il pensait que j’étais : au ras du sol. J’ai répondu que j’irais plus tard, que Noémie était « occupée avec une chieuse ». J’ai dit ça, vulgairement, injustement. Parce que j’étais énervée soudain, parce que la peur et l’envie de jouer se mêlaient déjà. Mon dernier trac. Mon ultime bonheur. Et je ne le savais pas.
– Pourquoi on fait ce métier ? Pourquoi tu fais ce métier, François ?
Il a haussé les épaules. J’espérais qu’il ne parlerait ni de vocation ni de magie du théâtre.
– Putain, la Centrafrique ! T’as vu ça ? Je fais ce métier parce que le monde réel m’emmerde. Le monde réel me tue.
En disant cela il a refermé le journal et m’a dit qu’il allait s’allonger dans sa loge. J’ai senti que je faisais partie pour lui de ce monde réel, qu’il ne me pardonnerait jamais de ne pas être allée plaider sa cause auprès d’Ewan. Cette aigreur le rapetissait. Il devenait insensiblement, au fil des années, ce comédien rare qui se banalise, joue sur ses réserves, misant sur sa splendeur passée pour excuser sa paresse. Sa ferveur déclinait et même ses anciennes névroses, ces tourments perpétuels qui le menaient au bord de la dépression, s’étaient muées en fine lassitude. J’aurais voulu qu’il retrouve sur scène le plaisir et la peur de l’escapade. L’évasion hors du réel, peut-être. Mais par la fugue en mode majeur.
Oui. Oui. J’étais sûre de moi alors, et j’avais moi aussi un avis sur toute chose. J’étais une seule. Et plusieurs. Comme dit Pirandello. Une seule. Et plus personne désormais.
Je suis restée un moment au bar du théâtre. J’écoutais le silence que bientôt briseraient les voix multiples du public qui s’apprête lui aussi à faire son entrée, pour prendre sa place désignée et donner à nos paroles leur raison d’être.
Il y avait dans le bar désert cette odeur de cire d’abeille, de moquette synthétique et de mauvais vin, liée à l’attente. Les affiches des spectacles anciens avec les visages de ces acteurs que l’on n’a jamais connus jeunes. Tous ces noms oubliés. Ces traces qu’ils ont laissées dans le lieu. Le labeur. Le trac et les joies démesurées. Tous les frissons sur toutes les échines, les chemises trempées, les tremblements du corps, leur présence dans la lumière. Et pourtant. Aucun d’eux, aussi haut qu’il ait été, unique, virtuose, inoubliable ou inspiré, aucun d’eux n’a atteint le personnage. Et chacun le savait. Chacun, après une existence de travail honnête, a disparu sans comprendre. Car les rôles de sa vie avaient l’âme plus haute que la vie. Chaque comédien en disparaissant est tombé en poussière au pied du mythe.
Sur ces affiches au jaune passé, les noms des morts célèbres se mêlent aux personnages légendaires et hantent avec eux les théâtres, comme des fantômes déçus. Je les sentais autour de moi, une réverbération et un encouragement, et j’ai eu l’impression d’être dans le ventre du théâtre. D’entendre son cœur battre. Comme celui des amants pris dans la pierre. Je ne suis pas allée voir Noémie. C’était trop tard pour remonter à la surface, le hall ouvert à tous les vents. Bien trop tard. Et j’avançais, sans savoir vers quel sacrifice.
OceanofPDF.com