J'aimais mieux quand c'était toi
Au foyer des artistes...
Au foyer des artistes, Ewan et les régisseurs écoutaient Gaël raconter ses débuts, sa première audition au Théâtre national de Strasbourg, pour laquelle Gérard Depardieu lui avait donné la réplique. La générosité de l’ogre face à son trac à lui, son admiration comme une entrave. Chacun riait et y allait de ses souvenirs avec Gérard, des histoires plus ou moins fantasmées, déformées au fil du temps et qui, s’amplifiant à chaque récit, finissent par devenir mythiques.
Je me suis assise et je les ai regardés. Observés comme de jolis phénomènes. J’aime leur capacité à s’étonner encore de ces fables, à s’en délecter, comme des preuves rassurantes dans leurs vies fragmentées. Ce besoin de raconter pour tenir le fil de l’éphémère. Tant de pièces jouées, tant de théâtres, de trains, de villes, de chambres d’hôtel, où naissent ces familles provisoires. Les amours violentes. Les amitiés de passage. Attachements réels et fugitifs, comme des départs de feu. Les acteurs se retrouvent avec une joie sincère et hystérique, et se quittent avec une insouciance juvénile, la tête ailleurs déjà, le cœur dispersé.
Ce qui nous unit est superficiel et vital. Mais notre vie nous la jouons seuls. Sur scène. Là où nous jouissons de notre souffrance. L’acteur rit sur commande et meurt à heure fixe. C’est un effarement jubilatoire, ressenti au creux des reins, là où le corps reçoit chaque épine de ce déchirement qui signe notre pouvoir. Ce qu’il faut pourtant d’humilité et de travail, pour oser l’atteindre.
Ce qu’il faut d’anecdotes anciennes, ressassées, plus très drôles ni très vraies, pour souder entre eux ces artistes pleins d’eux-mêmes. Ce qu’il faut d’histoires éblouissantes et inventées pour se croire pour une heure ou deux, et avant d’aller danser sur le brasier, les maîtres du monde. Comédiens soudain futiles et faussement épris les uns des autres. Mon chéri. Ma chérie. Mais tu es beau dis-moi tu es amoureux toi, non ? C’est qui ? Oh toi ma chérie, les plus beaux yeux de Paris, si je n’étais pas gay, oh là là ! Comédiens à l’élégance désespérée. Aux étreintes trop fortes. Une heure ou deux de récits affabulés, rires émus, entraînants et bruyants. La grossièreté en secours. Grivoiserie de vestiaires. On se touche. On se mêle. On se provoque un peu. Un affrontement physique et heurté. Plein d’appréhension, déjà. Ces fausses retrouvailles et ces joies forcées, vous les connaissez. Elles soutiennent les invisibles et les mendiants coupables. Elles sont la marque de nos précarités et de nos fractures.
Petit à petit, le foyer du théâtre se vide. Les gobelets en plastique gardent un fond de café et quelques mégots. Le vieux canapé déchiré ressemble à un accessoire inutile. Les notes de service à côté des mots d’encouragement, les petits cœurs griffonnés « Merde à tous, mes loulous chéris ! », sont des feuillets qui se balancent au rythme du passage des uns et des autres, coups de vent, de plus en plus clairsemés. Un oiseau qui meurt. On s’appelle encore un peu d’une loge à l’autre. On se passe un bâton de rouge à lèvres, du fil à coudre, de la laque. Puis plus rien. Que le silence. Un grand silence déployé au-dessus de la partie secrète du théâtre.
Le bar sûrement vient d’ouvrir. Il bruisse et rajeunit. On a allumé toutes les lumières dans le hall. C’est cru. Sans évitement possible. Le temps a fini par engloutir toute heure inutile et maintenant il est trop tard pour se dérober. Le rendez-vous est proche.
La robe de la Mère est noire. Longue et droite comme la douleur. Je joue cela, la Mater Dolorosa. Tant que je n’ai pas posé le voile sur mes cheveux, je peux porter cette robe comme une simple robe. L’implication est fragile. Mais sitôt retrouvé ce geste ancien de poser le voile sur mes cheveux puis de le rabattre sur mon visage, je suis entièrement habillée. Et c’est comme si je m’inclinais. La peur devient presque insupportable. Je voudrais dire des conneries. M’échapper de cette peur solennelle. Et je ne voudrais pas. Je prie en tenant fort dans mes mains la pierre ramassée à Trouville. Je dis des prières de l’enfance mais je pourrais dire un poème, un mantra, peu importe. Ce qui compte c’est de ne rien changer jamais dans les gestes et l’ordre des gestes, les paroles et l’ordre des paroles. C’est ainsi que le temps se décompte. Tandis que par les retours j’entends le brouhaha que font les spectateurs qui entrent dans la salle. Il me semble que leurs voix ne sont pas faites pour la pièce, que leur joie est superficielle. Je leur en veux d’être si nombreux. C’est une pensée idiote, je le sais. Tout ce que je pense et ressens fait partie d’une contrariété et d’une mauvaise foi gamines.
Puis, par les retours, vient l’annonce que le régisseur fait au public : « Mesdames et messieurs ». Le bref silence dans la salle. Sa première écoute. Dans les loges c’est comme un couteau. « Veuillez éteindre vos téléphones portables. » Dans les loges c’est le signal. La vérité. L’inéluctable. Après l’annonce, Étienne le régisseur vient nous chercher. Et déjà nous ne sommes plus les mêmes. Mon chéri. Ma chérie. C’est bien fini. Les plus beaux yeux de Paris. Rien à foutre. Alors Gérard m’a dit T’es le plus doué de ta génération. Assez de mensonges. « Merde. Merde à tous. » Étienne, son téléphone à l’oreille, attend le top départ pour ouvrir la première porte. On le regarde comme s’il détenait la force du monde. « On peut y aller ? » Il parle bas car en cet instant, il a nos vies entre les mains. « OK. » Il nous regarde. Un sourire plein d’encouragement et de désolation tendre. « Merde à tous. » Cette douceur peinée, cette compassion de mère poule. Il passe devant nous. Dans nos robes noires, manteaux longs, bottes hautes, voilettes, chapeaux, mains moites, yeux baissés, pas prudents, avancer dans la pénombre, ne pas louper une marche, éviter les câbles, ne pas faire de bruit, l’étrange cortège des plus fragiles, cette traversée des coulisses, conscience aiguë du danger, maîtrise de la respiration. Dans ce silence brûlant, cette peur que l’on pourrait presque toucher, il y a les siècles des siècles, tous les théâtres et le temps unique des saltimbanques, la lente procession de ceux qui depuis toujours vont simplement. Raconter une histoire.
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