J'aimais mieux quand c'était toi

Véronique Olmi · Chapitre 4 sur 15

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J'aimais mieux quand c'était toi

Entre nous, je sais bien...

Entre nous, je sais bien à quoi pensait mon père lorsqu’il marchait seul au bord de l’eau tandis que ses trois enfants jouaient dans les vagues. Et je le savais alors. D’une façon ou d’une autre. Nous étions pour lui l’aboutissement de sa lâcheté. Pauvre jeune homme effrayé par lui-même et devenu boutiquier, père de famille nombreuse. Mort d’un cancer, lui qui n’aura jamais couru à son rythme.

 

Ma mère n’évoque jamais mon père. C’est un homme qu’elle a aimé en vain, à travers qui elle a passé ses bras sans l’étreindre. Se souvient-elle de lui ? Son visage, sa peur, son infinie tristesse ?

 

Mon visage à moi, elle ne l’a pas encore oublié. Sa propre mère avait oublié le sien. J’étais enfant et j’entendais ma grand-mère lui dire Bonjour madame, avec une politesse non feinte. Maman, je le voyais bien, était au bord de l’évanouissement. Elle manquait disparaître. Puisque sa mère ne la reconnaissait pas. Créature sans créateur. Un jour je le sais, sa mémoire se figera, comme un sang non renouvelé. Ce sera un empoisonnement lent.

 

Oublierai-je Joseph un jour ? « Il ne restera pas une seule page de son travail après lui, il est parfaitement inconnu, il est rien ! Une bulle de savon ! » Après avoir lu son mail, j’avais cette réplique d’Oncle Vania en tête et j’hésitais à la lui envoyer. Mais je ne l’ai pas fait. Comment être cruelle envers quelqu’un que l’on n’aime pas ? Et quelle importance ? Ce qui restera de nous. Ce que nous aurons réellement fait ou tenté. J’ai quarante-sept ans et j’attends toujours que ma vie commence. Mais apparemment c’est déjà fait. On me le dit. Beaux enfants. Beau métier. Pas de cancer. Aucune tragédie. On me félicite. Parfois le soir on m’applaudit. On ne m’applaudira plus.

Je suis sortie pour marcher dans Paris, et dès que j’ai été dehors, j’ai reçu la ville : son odeur de goudron et de bois vert, sa froidure affilée, les noirceurs soudaines des bouches du métro, et le bruit du vent contre les rideaux de fer relevés. Les mouvements étaient contraires, les sons se croisaient, et tant de vies se faufilaient. Paris est un vaste rendez-vous. Mais nous ignorons avec quoi. C’est une course de hasard stoppée par des accidents inévitables. Des murs. Des souffles coupés. Et des chutes en cascade.

 

Mais vous l’avez compris, j’étais innocente alors, et je marchais vite, avec ce désir de bousculer le jour, d’en faire surgir quelque chose, comme lorsqu’on secoue un arbre pour en faire tomber les fruits, ou que l’on danse tout simplement, les bras en l’air et les yeux clos. J’étais dans la joie. J’allais vers le théâtre. Puisque j’étais dehors et que les heures me suivaient, j’allais forcément vers le théâtre, et il me semblait porter cette joie comme un bien secret. J’étais promise à quelque chose d’incroyable, qui arrive à si peu. La représentation du soir. Je possédais encore ce privilège.

 

Devant la boulangerie de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je savais que j’allais le croiser et je l’ai croisé. Le vieil homme métis. Dès que je l’ai aperçu j’ai tenté de regarder ailleurs, mais il m’a eue. J’ai détourné les yeux trop tard, et alors le vieil homme métis s’est approché de moi, avec son éternelle question posée si bas que je me demande si je l’entends ou si je m’en souviens : « Vous n’avez pas vu ma petite sœur ? » J’ai accéléré le pas.

 

Je me demande ce qu’il dirait de plus, si un jour je m’arrêtais à sa hauteur, si un jour je ne passais pas mon chemin. Peut-être alors son histoire serait-elle véridique, peut-être y aurait-il réellement un moyen de retrouver sa petite sœur. Mais j’ai peur de m’arrêter et de l’écouter. J’ai peur de ce qui est arrivé à sa petite sœur.

Pourtant moi aussi, comme le vieux métis, je répète… je répétais, quotidiennement les mêmes phrases, au même moment et au même endroit. Geste. Mouvement. Réplique. Silence. Regard. Réplique. « Oh, je vous en supplie, monsieur, au nom de ces deux enfants, je vous en supplie ! », « Arrête, ne fais pas ça, au nom du ciel ! »

 

« Vous n’avez pas vu ma petite sœur ? » Serait-il plus normal de poser la question chaque soir sur une scène de théâtre que chaque matin devant une boulangerie ? Y a-t-il des lieux où la ferveur n’est plus folie, mais simple prière ? Le théâtre permet-il cela ? La répétition de la question ?

 

Hier matin la rue était prise dans une lumière bleue qui s’étirait, l’horizon était très haut, très large, cela aurait pu être le premier jour de l’année, ou celui des grandes vacances. C’était une fin de matinée dans laquelle on avait envie de prendre des résolutions, de décider de choses nouvelles. Le ciel le permettait. Et j’ai eu envie de marcher en le regardant, de soutenir sa luminosité. « Regarde-moi quand je te parle ! » J’ai pensé que peut-être il m’ordonnait cela, et j’ai ri, et j’ai manqué rentrer dans un parcmètre et j’ai entendu des collégiennes pouffer, et le mot « dingue » aussi, je l’ai entendu. Je l’ai pris pour moi et j’ai été vexée, et furieuse d’être vexée, alors j’ai voulu recommencer, marcher la tête en l’air, le regard levé, mais ça ne m’amusait plus. C’était fini. Et la rue du Faubourg-Saint-Antoine était telle que je la connaissais. Longue. Très longue et de plus en plus animée au fur et à mesure que j’approchais de la Bastille. Mais le mot « dingue » est resté. Il est resté, je le sais. Puisque je l’ai gardé.

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