J'aimais mieux quand c'était toi
J’ai rejoint Fabienne au...
J’ai rejoint Fabienne au Loir dans la Théière, rue des Rosiers, dans cette ambiance désordonnée, ce lieu élégamment dépareillé où les garçons désignent des tables au hasard, faussement surpris et lunaires. Fabienne, elle, n’est pas lunaire. Elle est concrète et volontaire. Je l’ai écoutée parler des études de ses enfants avec une neutralité bienveillante. Ça me faisait du bien au début, ce babillage. Plus efficace que la radio pour me débrancher de mes obsessions. Je comprenais tous les mots. Les dossiers à remplir, les évaluations et les entretiens, le prix d’une chambre d’étudiant, les dimensions d’une télé dans une chambre d’étudiant, la fierté d’accomplir les démarches avec l’enfant, de l’aider encore à cet âge avancé, vingt-cinq ans, la signature des parents en bas du bail, les chèques de caution, et ceux chez Darty et Ikea, et la carte Grand Voyageur pour que l’étudiant revienne le week-end avec son linge sale et sa fatigue…
Mais au bout d’un moment cette ronde de mots standard proférés avec une émotion excessive m’a donné l’impression d’être kidnappée. Fabienne me forçait à exister en creux. À donner une consistance à ce qui n’en avait pas, et je regrettais tout. Ma présence. Le lieu. Le plat que j’avais commandé. Je sentais que je perdais pied, que loin de rejoindre l’heure de la représentation, je me diluais au contraire, prise dans les remous de mots vides. Le discours de Fabienne gonflait mon cerveau comme un matelas pneumatique, de l’air de l’air de l’air, elle parlait et actionnait la pompe, de l’air de l’air de l’air, j’ai pris mon front dans mes mains et fermé les yeux, j’aurais voulu dormir. J’ai entendu, enfin, un silence. Bref, mais réel. J’ai relevé le visage avec peine, ma lassitude était immense. Fabienne a posé sa main sur mon bras et m’a dit qu’elle avait quelque chose à m’avouer. Au son de sa voix j’ai senti que cette fois-ci ce ne serait pas du vent. « Je n’ai rien compris à la pièce et Jean-Jacques non plus. Excuse-moi mais vraiment, rien du tout. » Cela m’a comblée. Je n’attendais que ça. Qu’on en vienne enfin au fait ! Que l’on parle de la seule chose qui vaille la peine : la pièce ! Mon sourire bienheureux l’a rassurée et elle m’a écoutée avec une attention assombrie par l’accablement.
– Je joue un personnage, une femme en deuil…
– La Mère, ça j’ai compris, vous êtes six personnages et vous cherchez un auteur.
– Oui. Et cette Mère porte en elle un drame…
– Mais pourquoi vous cherchez un auteur ? Puisque vous êtes déjà là, hein ? Avec cette histoire d’inceste, de prostitution et de suicide, vraiment !
– Vraiment quoi ?
– C’est pas gai.
J’ai levé la main pour commander un Lapsang Souchong. Jusqu’à 15 heures je bois du thé pour me réveiller, au-delà je cesse toute boisson diurétique, thé, café, plus question, j’ai trop peur d’avoir envie de pisser quand je joue.
– J’ai reçu ce matin un mail de Joseph.
Fabienne s’est éclairée aussitôt comme si on lui avait braqué une poursuite sur le visage. Elle a même légèrement bondi de sa chaise. Elle devenait gourmande. J’ai décidé de ne pas la décevoir et de lui donner ce qu’elle attendait : du sentiment. Mais du vif, de l’optimiste, dit dans un tempo alerte, aussi pur qu’un chant tyrolien. J’ai joué la débutante amoureuse, l’attendrie nouvellement éprise. J’ai raconté en m’en moquant gentiment le dernier mail de Joseph : l’absence de sachet de thé et l’eau chaude. Je l’ai raconté avec un attendrissement agacé, comme font certaines femmes avec leurs conjoints, pour montrer à quel point elles les aiment et les supportent, l’un n’allant pas sans l’autre, cet apitoiement maternel dans lequel peut-être elles trouvent un certain érotisme, une domination. Je n’étais pas naturelle, mais qui l’est ? Je me suis réfugiée dans cette autre moi-même (la fille qui a une relation depuis peu avec un mec qui) et j’ai failli y croire. Fabienne a manqué parler de ce qui fâche, je veux dire, ce qui avait compté réellement pour moi, mais devant mon regard noir elle a fermé la bouche et a avalé un petit courant d’air. Peut-être qu’à ce moment-là j’aurais dû comprendre. Cette journée était différente. Cette journée offrait des échappées vers l’innommable.
Je suis revenue à Pirandello. Par fidélité pour le chef-d’œuvre. Par besoin de ce refuge.
– Les six personnages ont été mis au monde par l’auteur, mais ensuite, il les a refusés. Tu comprends l’immensité de leur douleur : exister sans pouvoir vivre ?
– Oui. Enfin.
– Enfin quoi ?
– Je t’aimais mieux dans Tchekhov.
J’ai eu hâte d’en finir. Pas pour quitter Fabienne, mais pour me retrouver. Elle parlait encore et le temps passait et l’heure de la représentation approchait, et celle à laquelle je devrais me rendre au théâtre aussi. Toujours trop en avance, parce que je ne saurais plus quoi faire de moi, et qu’il vaut mieux poser l’angoisse dans la loge, où c’est son autel, plutôt que la trimbaler dans Paris, des bars, des commerces, des musées, qui ne peuvent ni l’accueillir ni la contenir. J’avais hâte de sortir du restaurant, de ne plus faire partie du rassemblement.
Nous nous sommes quittées sur le trottoir, en face d’un magasin de vêtements de luxe, ainsi qu’il y en a tant dans le Marais, comme si on ne pensait plus qu’à cela dans ce quartier : s’habiller. Cher. Pas trop mais quand même. Cher à la limite du convenable. C’est presque obscène de piétiner ainsi les fantômes de ces rues, comme s’il n’y avait plus personne, plus aucune vie, simplement des vitrines d’aéroport. Les immeubles penchés, les grilles des écoles, un décor mis au rebut, remplacé par une nouvelle production, clinquante et chère. Et ce lieu qui résiste malgré tout, avec l’humilité des enracinés.
J’ai regardé le ciel encore, à croire que j’attendais que quelque chose en tombe. Il était pâle, presque anonyme, et j’ai eu envie je m’en souviens, à ce moment précis, j’ai eu envie d’aimer quelqu’un. Ça a été une sensation furtive, comme un malaise passager. L’envie d’être contenue dans les bras d’un homme, retenue par cette force-là. Cette force qui sans préavis s’épuise, et alors…
J’ai traversé la rue de Rivoli pour marcher le long de la Seine. Les mouettes gueulaient au-dessus des bateaux-mouches. Paris porte la promesse de la mer. Une mer mouvante, qu’on attend, et dont le retour ressemble à une invasion. Chaque retour est une invasion. Chacun, qui revient vers vous, porte en soi la possibilité du désordre.
La mer de mon enfance ne fugue jamais. Mon père se heurtait à cette Méditerranée sans échappatoire. Après avoir marché longuement sur la plage il nous demandait de rentrer, dans le seul but de nous suivre et d’échapper à lui-même. Mon père aimait les hommes. Nous, ses enfants, étions la preuve vivante de son assimilation sociale. Nous étions sa défaite. Nous étions les représentants d’une sexualité normalisée. Nous étions une publicité vivante pour la sauvegarde de la famille. Voilà ce que nous étions. Un détournement.
Je me suis assise sur un banc de l’île Saint-Louis, en bas, tout au bord de l’eau. Ça sentait un peu la pisse, un peu le pétrole et la pierre humide. Je voyais le dos de Notre-Dame à travers les arbres sans feuilles. Il y avait en elle une solitude et une haute dignité. Elle portait son histoire en silence. C’était si proche et si lointain. Siècles de patience. L’espérance. Et la révolte. Contre le Ciel et les représentants du Ciel.
Je suis restée là longtemps. Femme assise, déjà. J’ai répété et visualisé mentalement la pièce, mes déplacements et mes répliques. Je joue cette Mère qui porte la douleur comme d’autres portent la vie ou le pardon. Une incarnation du chagrin. Dimanche en matinée, je l’avais jouée trop accablée. J’avais mal respiré le texte, j’avais joué petit, serré, ce soir je devrais trouver cette force que donne la douleur dépassée, cette présence écorchée. Quelle ironie… Quelle défaite.
Répéter mentalement mon rôle a apaisé mon trac. Je retrouvais le rythme et la scansion. Mais surtout, je faisais quelque chose pour la pièce. C’est cela qu’il faut faire. Rien d’autre n’est juste, qui ne sert la représentation du soir. La pièce demande que l’on s’occupe d’elle en dehors d’elle. Que le rendez-vous soit perpétuel, tout au long du jour, tout au long des heures qui précèdent le lever du rideau. Les théâtres, comme les églises, n’ont pas de fenêtres. Ils masquent le jour et le temps qu’il fait, pour nous abriter de tout ce qui est extérieur à nous-mêmes. Il n’est pas insensé d’avoir enterré les comédiens en cachette, la nuit, et sans sacrement. Il est normal d’avoir eu peur de ceux-là dont le travail est la justesse des sentiments. Cette vérité que la plupart du temps nous évitons avec tant d’ardeur, pour ne pas souffrir de tout ce que nous abritons en nous. D’incorrect et de furieux.
Assise au bord du fleuve, j’ignorais encore que le théâtre ce soir-là ne contiendrait pas seulement le danger de la représentation. J’ignorais qu’en entrant sur scène je découvrirais un autre danger. Comme si une bombe avait été placée sous un siège. Et que j’étais la seule à la voir. Je refaisais mentalement le parcours : top départ, repères lumière, silences, répliques, déplacements, regards… Chorégraphie silencieuse, contrôle de tout ce qui paraît surgir et n’a de spontané que la peur terrible au creux du ventre là où le cœur bat, énorme. Et ce qu’il faut de maîtrise pour ne pas trembler. Ne pas tomber.
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