Jésus
66.—Quand on fait ruisseler la vérité,
67.—En poignardant les symboles dans son cœur.
CHAPITRE VIII
1.—Les jours, et les semaines, et les années.
2.—La joie de vivre ajuste à peu près à mesure, les matins et les soirs.
3.—Mais ils tombent un à un dans le passé. On les compte, si on veut, mais les chiffres ne sont que les paroles de la mort.
4.—Ce qui fut est immuable et glacé. Dieu lui-même ne pourrait pas disjoindre les deux bouts de l’éclair qui a lui.
5.—Chaque nuit se met par dessus tous les jours qui furent, et les garde. Nous ne sommes toujours qu’un dernier jour ou qu’une dernière nuit universelles, et que la montagne de notre héritage,
6.—Comme ces échappés à la désolation, que le prophète a montrés d’avance, éparpillés sur les hauteurs de Sion.
7.—Et le dernier jour viendra comme un voleur pendant la nuit.
8.—Je m’appuie sur le travail, et je fais des choses pour les autres.
9.—Le long des murs de l’atelier sont debout les tranches charnues et odorantes des arbres.
10.—J’aime le bois, avec sa dure chair écorchée, et les différences de l’un à l’autre.
11.—Par la porte ouverte, je vois les passants qui vont s’effaçant, dévorés par le blanc du ciel.
12.—Et, accroupie, la vieille qui tourne le fil.
13.—Car ses mains sont deux araignées.
14.—Et aucun petit travail n’est petit.
15.—Il ne faut jamais se mettre en colère dans le travail ni avoir de l’impatience. Ou alors, la main devient ivre et l’on n’est pas heureux. Le bon ouvrier est celui qui a conquis le calme. Il ne faut pas que le bois et l’outil se disputent, mais que ce soit entre eux une conversation. Et quand on a fait quelque chose, on voit que cela est bon. Et on est récompensé par la présence de ce qui est fini.
16.—J’ai porté chez des gens des tables et des coffres, et des lits, ces choses qui ont un ventre, et ai pénétré dans les maisons, qui sont, chacune à sa manière, attiédies par des respirations, et de seuil en seuil, je recevais l’image de la ressemblance et de la différence de nous tous.
17.—J’ai vu que tous les gens, qui attendent la Révolution, attendent, par dessous, quelque chose à eux, qui est le bonheur. Ils ont ainsi deux bonheurs l’un dans l’autre, pour être plus sûrs.
18.—Mais ils se figurent que le bonheur est un objet parfait placé en avant d’eux.
19.—Quand j’aurai un nouvel enfant! dit l’un.
20.—L’enfant, à côté de qui tout est vieux et indélicat. A qui sa mère dit: Tu es bien différent des autres (c’est là le génie des mères). Mais elle sait pourtant que la maternité finit mal: Plus tard, dit-elle, il ne sera plus mon enfant, et je serai encore sa mère.
21.—Quand j’aurai ce champ! dit l’autre. Et ils disent: je serai enfin heureux.
22.—Et ils s’usent à attendre de palper cette idole, à savoir: le bonheur; ils attendent, l’œil crevé, et pendant ce temps, le bonheur passe, passe, passe.
23.—Car le bonheur n’est pas une chose faite d’une pièce comme on croit, mais un mélange de bonheur et de malheur.
24.—Qui sont en nous.
25.—Car espérer, c’est avoir sans avoir.
26.—Et avoir, c’est n’espérer plus,
27.—Puisque l’espoir est le sourire du malheur.
28.—Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
29.—Malheureux ceux qui sont consolés, car ils ne peuvent plus pleurer.
30.—Mais celui qui a été tenté, garde une couronne. Heureux les malheureux qui ont beaucoup aimé!
31.—Et jadis dans le cœur de l’aveugle était le génie de lumière.
32.—Il y avait une toute jeune femme de Magdala, qui s’appelait Marie, et on la voyait tantôt ici et tantôt là.
33.—Et je la désirai.
34.—Ses yeux de miroir noir dans sa figure sombre, sa chevelure fleurie d’herbe, ses jambes de bronze chaud, et tout le poids de sa personne.
35.—Je pensais à elle à travers ses vêtements.
36.—Elle était très dévergondée, et tous les jeunes gens avaient satisfaction d’elle, et tous connaissaient ses seins et son ventre, et les phrases roulées par ses baisers.
37.—Mais quand je me présentais à mon tour devant elle, elle me repoussait et se sauvait loin de moi.
38.—Il y en eut une autre que je connus entièrement.
39.—Et je ne me rappelle pas son nom.
40.—Avant de la dévêtir, j’étais transporté de joie à cause des préparatifs de nos deux corps.
41.—Mais après la boucherie de la peau, nous eûmes une lourde honte.
42.—Car l’homme et la femme recommencent toujours Adam et Eve.
43.—Et le désir vous rend fou de quelqu’un, et la voix se gonfle.
44.—Et l’idole se vide et se brise en morceaux.
45.—Je dis: Qu’avons-nous fait!
46.—Et nous cachâmes nos plaies.
47.—Et nous nous regardions avec haine, parce que c’est le contraire de l’amour.
48.—Elle me dit: Nous avons piétiné l’amour avec nos pieds.
49.—Mon cœur lui répondit: Je ne t’aimais pas. J’ai seulement eu besoin de toi. Et toi, m’aimais-tu, pour oser parler ainsi?
50.—Elle mit alors sa figure dans ses mains.
51.—Et voyant qu’elle était honteuse de sa figure qui était son esprit, et la cachait comme Eve avait caché son corps,
52.—Je lui dis: Pourquoi? Quel mal avons-nous fait?
53.—Car c’est, maintenant, par sa souffrance qu’elle me tente, et que je tremble d’elle, et sur les ruines de nos corps et du terrible plaisir balayé, et de l’égoïsme d’amour, la pitié de tendresse est inventée, la douceur double. Ne vois-tu pas qu’avec deux, l’amour des sens fait un et un, mais que la pitié fait un?
54.—Car Dieu sera mêlé à notre ciel, a-t-on dit, le jour où nous nous déshabillerons et n’aurons plus honte. La sensualité a honte de savoir, la pitié a honte de ne pas savoir.
55.—Et moi, j’ai honte de te regarder avec les yeux de l’amour mort.
56.—Car tu es toi.
57.—C’est ainsi que nous nous cherchâmes et nous réunîmes, nous qui, tout en restant là, étions partis loin.
58.—Or, nous étions assis sur une pierre, et je voyais le grand arbre qui fait la tête du village, et une étoile un peu au-dessus.
59.—Voici que ma pitié va profond comme un couteau, et voici que je dis: le sang de ton âme.
60.—Je voyais entre ses doigts son regard qui était abattu.
61.—J’écartai ses mains appuyées sur sa figure.
62.—Et j’avançai ma bouche vers la sienne pour toucher son cœur.
63.—C’est alors qu’elle me dit, comme Agar à Dieu: Tu es le Vivant qui m’a vue.
64.—Elle dit encore, comme Agar dans le désert:
65.—N’ai-je pas aussi vu celui qui me voyait?
66.—Ses lèvres, qui étaient sur sa figure nue quelque chose de nu, firent:
67.—Tu es la bonté.
68.—Je ne suis pas cela. Mais nous le sommes.
CHAPITRE IX
1.—Dans ce temps-là, mon père mourut.
2.—Quand il s’est mis à mourir, il a demandé pourquoi. Des hommes, tout autour, simples comme des mères, ont répondu: pour rien.
3.—Il y eut un instant où il était là, puis un instant après où plus rien n’était là. Il y eut un instant incroyable où la chose du vide est entrée dans sa poitrine, où son œil a pris la fixité des lignes, et sa figure la blancheur du blanc. Vous voyez bien que l’immobilité des temps vient de changer de place pour commencer à ce lit.
4.—Je voudrais tant que tu fusses ce que tu n’es plus!
5.—Le lendemain de la mise au tombeau, ma mère me dit: Voici déjà le lendemain du jour où on l’a enfermé dans le tombeau, du jour où je suis devenue aveugle.
6.—Sa souffrance exhala un soupir, un cri de grand silence. Et nous avions une passion désespérée pour un homme.
7.—Cet homme qui était, à elle et à moi, le frère de nos entrailles.
8.—Et ce furent des fiançailles de nous et de lui.
9.—Car il y avait, au fond de nous, emprisonnées, la joie et l’illumination de sa vie, et la résonance de fête de sa voix, et on s’émerveillait de la moindre de ces choses. Et la figure du mort et ses lèvres, remuaient dans nos têtes.
10.—Lui le faible, l’ombre, je le tenais dans mon sein, je veillais sur lui, j’étais devenu le père de mon père.
11.—Et bien que tout fût en fleurs dans les jardins, où continuaient à s’accomplir les fruits, tout était en deuil.
12.—A cause de moi le survivant.
13.—Il n’était plus rien, au dehors, mais moi, j’étais une mort, et ma mère était une autre mort. La mort, c’est quelqu’un qui se retire de soi-même et qui vient dans vous. Il n’y a des morts que traînés dedans les vivants.
14.—C’est nous qui tuons les êtres et qui les ressuscitons.
15.—Et, sondant la mort, je dis: Ce n’est pas lui, c’est moi.
16.—Le soir, j’allai parmi le lieu triste des tombeaux, le cadavre des foules.
17.—O désolation des désolations!
18.—Et au sein du crépuscule pire qui se fit en ce lieu des sépultures, je vis deux orphelins, un jeune homme et une jeune fille, qui riaient parce qu’ils s’étaient trouvés là tous les deux, et ce couple naissant admirait à ses pieds le passé noir du monde. Toute cette multitude-chose qui sous terre avait changé de visage et n’avait plus d’yeux, ils s’en extasiaient, parce qu’ils se tenaient tous deux par la main.
19.—A cause de leur récompense intérieure.
20.—Ils s’appuyaient tous deux sur le même tombeau pâle, ossement extérieur de quelqu’un.
21.—Et cela qui porte malheur aux autres, leur portait bonheur à eux, puisqu’ils souriaient.
22.—Ces deux ombres chétives créaient la solitude à l’aide de l’univers.
23.—Ce fut le grand moment de ma vie que celui où assis sur une pierre,—et je voyais le grand arbre qui fait la tête du village et une étoile un peu au-dessus—je pensai à l’amour et à la mort, et je vis que cela ne se passe que dans chaque cœur.
24.—Et parmi l’espace noirci où remuaient un peu les gens, il se traça, pour moi seul, un trait de lumière.
25.—La vérité a un autre sens que celui qu’on croit.
26.—La vérité ne va pas de Dieu à nous, mais de nous à Dieu.
27.—Voilà la direction de la vérité.
28.—Et l’esprit vient d’en-bas.
29.—Il ne faut plus commencer par l’au-delà. Ce qui n’a pas commencé en nous, n’est pas. Nous ne tombons pas du ciel, nous qui nous levons.
CHAPITRE X
1.—Chacun est trop pour être seul.
2.—A ce moment de ma destinée, m’apparut un jour près d’un palmier de feuilles et de soleil, Priscilla, dont le visage était un saisissement de joie.
3.—Je l’ai choisie. Pourquoi? Je suis au monde celui qui peut le moins le dire. J’aime qui j’aime. Tout vient-il de moi, même la grâce?
4.—Je t’aime. Je te fais belle.
5.—Celle qui était le nom de ma joie, je crus qu’elle m’aimait, car elle me le disait, avec ses lèvres pensantes. Mais elle aimait en cachette Jekhiel, qui se montrait mon ami, et un jour ils s’enfuirent tous les deux à Bethsara.
6.—Elle est partie, mais elle est ici, elle est là. Partout, sa présence est la moitié de son absence.
7.—Elle est partie; et je ne peux plus la quitter!
8.—Et je fus en fureur et en détestation contre eux deux qui m’avaient trahi: le double monstre défiguré.
9.—Et j’allai dans les montagnes, et c’était malgré moi du côté de Bethsara que j’allais.
10.—Or un jour, du haut d’un rocher, je découvris le corps de Priscilla et le corps de Jekhiel, enlacés.
11.—Ils étaient tombés ensemble sur la pierre et s’étaient tués. Ils étaient là, éternisés de froid, et leurs pieds étaient cloués tout au bout de leur chemin terrestre, mais ils avaient eu encore la force de s’embrasser d’amour
12.—Avant de s’endormir.
13.—Et cela me déchira de voir la forme de Priscilla, encore entièrement semblable dans le froid à sa forme chaude, s’attacher ainsi sans arrêt à l’autre, bien que ses yeux entr’ouverts ne fussent que deux perles.
14.—Et cela m’apparut comme leur haine de moi à nu.
15.—Or étant descendu près d’eux, je vis qu’ils respiraient encore l’un et l’autre et n’étaient point morts.
16.—Et ma gorge chanta: Elle vit!
17.—Car aimer une créature, c’est avoir besoin que cette créature vive.
18.—Même si, détournant sa figure qui ressemble à toute la beauté, elle doit vivre pour un autre.
19.—Et il se fit ainsi un changement en moi tandis que je leur donnais des soins, à tous deux qui ne faisaient qu’un.
20.—Je compris à jamais les choses de l’amour; parce que, maintenant, j’étais au-dessus.
21.—Ces choses ne sont plus pour moi.
22.—Toute cette guerre demi-intérieure que se font les hommes et les femmes.
23.—Et la vengeance n’est pas non plus pour moi, ni pour personne. On peut faire de la souffrance ou de la haine, non de la vengeance. Et tu ne te venges de ta propre souffrance qu’à force de la connaître.
24.—Et à un moment, je me décide, et je commence à m’éloigner d’elle, pas à pas.
25.—(Moi, je resterais bien.)
26.—Après les avoir laissés en paix, je revins chez moi, et je vis partout dans les campagnes et dans les cachots des maisons, des malheureux qui peinaient.
27.—Ils ne peinaient pas tous, mais je ne voyais que ceux-là.
28.—Et ceux-là n’étaient pas nouveaux, ni mis exprès sur mes pas, mais, avant, je ne les voyais pas assez.
29.—Mais j’étais devenu moi-même.
30.—Parce que mon cœur s’était fendu.
31.—Et ce fut ma vraie rencontre avec les hommes.
32.—Les riches, les aisés, les satisfaits aux habits propres et aux lèvres grasses, ceux qui ont les mains des autres au bout de leurs bras, et qui récoltent le travail, qui m’entourent et disent d’une voix caressante: Nous sommes justes.
33.—Que j’ai contemplés un à un, en rond, et à qui j’ai dit: Quelle est ici l’âme qui n’aurait point honte de se déshabiller?
34.—Et puis, tous les autres hommes qu’il y a, marchant sous le soleil.
35.—Qui crient, mais pourtant ils parlent bas.
36.—Qui pleurent, mais cette eau triste n’est pas féconde.
37.—Et leurs plaintes ne pèsent pas plus que celles des petits enfants qui pleurent dans les grands bras.
38.—Ou c’est comme les enfants de la rue qui disent: Nous chantons et vous ne chantez pas.
39.—Le torturé de fatigue, le maudit du travail, planté dans le champ, et dont les épaules montaient et descendaient pour changer la forme de l’étendue, m’a dit: Autrefois, j’avais faim de la terre, mais maintenant, la terre est mon malheur. Car elle est injuste.
40.—Et les cieux sont injustes dans l’affaire de la semence de pluie et de la semence de soleil.
41.—Il était pur, il était juste. Et ce pur et ce juste ouvrit la bouche pour dire ce qu’a dit Caïn: Ma peine est plus grande que je ne la puis porter. Et comme Caïn, il dit: Mais j’ai une marque qui me force à vivre.
42.—Car, dit-il, je voudrais être dans le cimetière où le méchant ne fait plus de mal à personne.
43.—Mais qu’est-ce que l’homme mortel, que l’Eternel le châtie chaque matin?
44.—Ne me permettras-tu pas, Seigneur Dieu, d’avaler ma salive? Que feras-tu de moi, conservateur des hommes? Et chaque jour, au temps du soir, mes bras sont recassés.
45.—Pourquoi la lumière est-elle donnée à l’homme auquel le chemin est bouché!
46.—Et l’autre, tout seul sur la pierre de son foyer, dit: La fatigue m’a frappé de sorte que j’ai oublié de manger mon pain. Et je n’ai plus soif que de cris.
47.—Mais l’autre: On voudrait que manger et boire soient tout, mais on ne peut pas. Un jour, on voudrait que manger et boire ne soient rien, et l’on ne peut pas. Mon rêve m’est tombé de la tête au ventre.
48.—Cette pauvresse-là, me dit: Je n’ai qu’un peu de farine. Fais-en, dis-je, deux galettes et donne-m’en une. Oui, dit-elle. Nous les mangerons, dit-elle, puis nous mourrons. Et cette pauvresse était tremblante pour tout cela, et à cause de la pluie.
49.—Ils travaillent et se plient. Ils enfantent les choses en travail, comme des femmes, tous les jours. Tous les jours, ils sont mangés par la faim. L’armée de la terre n’a pas le temps de vivre et est pareille à des bêtes.
50.—Ils reculent tristement de la naissance à la mort.
51.—Et qu’on leur applique exactement, aux travailleurs, ce qu’Eliphaz Thémanite a dit du méchant dans les Ecritures: Un cri de stupeur est dans ses oreilles. Il court de tous côtés après le pain, disant: Où y en a-t-il? Et il habite dans les maisons dépouillées et dans les villes salies. Et tout cela le fait marcher vers le roi des frayeurs.
52.—C’est la richesse magique des autres qui fait leurs maux.
53.—Car, ainsi qu’il est écrit, il y a comme une guerre ordonnée aux mortels sur la terre.
54.—Car la règle que décident les riches pour réussir, et l’exemple des riches, font tomber la guerre
55.—Sur les pauvres, et même entre les pauvres.
56.—Le pouvoir qui tombe d’en haut n’a pas le sens de la vérité, et tout cela est mal fait sur la terre.
57.—Car les petits, c’est un géant, et les pauvres, étant presque tous les hommes, sont la richesse de la terre.
58.—Car le pain c’est leur pain. Le pain ne descend pas du ciel, mais il germe de la terre—dans leurs mains.
59.—C’est ainsi que j’ai vu la punition du pauvre.
60.—Dont les deux mains sont toujours condamnées.
61.—C’est beau de voir d’un seul coup, au monde, les pauvres à un se ressembler.
62.—Par là, la pauvreté est belle, elle qui n’est pas belle.
63.—Et les penchés savaient qu’il allait y avoir une Révolution, et qu’après cette Révolution, tout serait à tous, et qu’il n’y aurait plus de maître ni d’esclave, et leurs figures attendaient, pendant que leurs mains s’acharnaient à souffrir.
64.—Et celui dont les enfants allaient mourir par manque de tout, m’interrogeait: la Révolution viendra-t-elle avant qu’ils ne meurent? Tout est là.
65.—Elle viendra pour empêcher que des enfants ne meurent. C’est tout ce qu’on peut répondre. Car ce n’est pas une idole, c’est des gens.
66.—Ainsi, m’étant élevé au-dessus de mes batailles, à moi, il s’était fait un soleil de pitié, et je vis enfin bouger l’ensemble des choses,
67.—Qui est sous le signe de la convoitise et de la guerre.
68.—Et que j’avais perdu bien du temps loin du devoir que je m’étais donné: Faire quelque chose de juste.
69.—Car mes temps vont être passés, et il sera trop tard.
70.—Je suis venu ici par le chemin des convoitises personnelles. Et je me demandais: Quelle voie prendrai-je pour m’en retourner? Car je ne savais pas laquelle il fallait prendre.
71.—Car il y a deux voies et deux fatalités: Celle de chacun et celle de tous.
72.—Et voici celle de chacun: Jouir et souffrir, chacun, dans son cœur et dans son corps, par l’amour et la mort. Et le désir n’a jamais ce qu’il veut, car il veut ce qu’il n’a pas. C’est là la plaie sans fin creusée dans chacun, et la chute originelle de chacun. Sur cette voie, tout est vanité, si bien qu’il n’est de rachat pour chacun que dans sa propre passion.
73.—Car le vivant ne peut pas tuer la souffrance enfermée en lui. Il peut seulement mourir.
74.—Et voici la fatalité de tous: Subir le mal des gens d’en haut. A cette fatalité, il faut apprendre à désobéir. Et cette œuvre de désobéissance a la durée. Ta destinée, à toi, solitaire, c’est celle où la mort finit tout. La destinée de tous, c’est celle où la mort n’est rien.
75.—Car le peuple innombrable qui possède la douleur, possède aussi l’immortalité: même quand on l’a tué, il peut encore crier et se lever.
76.—Et dans ce train de choses, on ne peut pas dire: tout est vanité. Car si la première fatalité que j’ai dite, nous vainc, l’autre, nous la vaincrons si nous sommes ensemble. Le fou se laisse aller à la pente des chairs. Il a son cœur à gauche; mais le sage a son cœur à droite.
77.—L’œuvre qu’on doit faire, c’est celle qui est faisable.
78.—Et la Révolution n’ira pas du ciel à la terre, mais elle ira de la terre au ciel!
79.—Mais ceux qui les premiers ouvrent les voies, et qui veulent rendre aux foules une existence naturelle,
80.—Ils n’ont pas, eux, une existence naturelle.
81.—Ils sont maudits.
82.—Ils demandent leur chemin aux errants et la charité aux mendiants.
83.—Et parce qu’à la fois ils regardent ce qui est, et ils espèrent ce qui n’est pas, ils boitent.
84.—Et ils ne font pas, eux, ce qu’ils disent de faire.
85.—Ils disent: Ce n’est pas l’amour qui doit être la pierre d’angle de la loi commune. C’est la justice qui sera la pierre d’angle. Car l’amour est de chacun à chacun, et non de chacun à tous.
86.—Mais cet amour tendre pour tous les hommes, dont ils n’osent pas faire la règle de l’assemblée, ils le mettent, eux seuls, dans leur cœur.
87.—Ils placent la destinée des autres dans leur destinée propre, ce qui est grand comme la folie.
88.—Moi, je réunis ce commandement innombrable, en moi.
89.—Et je remplis ma conscience avec le portrait de tous ceux que je ne connais pas, et je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
90.—Je vous aime tous, les hommes, les éternels absents.
91.—J’ai vu mon ombre se poser sur un morceau de mur et de lumière.
92.—Mes cheveux désordonnés, la pointe de mon menton et de mon épaule, en zig-zag noir sur la pierre.
93.—Je ne suis que ceci: Un pauvre ouvrier.
94.—Mais un ouvrier qui pense à la chose même du labeur et du châtiment.
95.—Je suis l’ouvrier des ouvriers.
96.—Et voici maintenant à mes yeux le bâtiment de la ville et les champs, à la fois, dans le soir, au temps du jour où les étoiles sont encore vêtues de bleu. Comme l’a fait le grand Berger de nos ancêtres, je porterai le poids de tout ce peuple, et je ne dirai pas: il est trop pesant.
97.—A cause de ceux qui sont faibles, on est faible, et à cause de ceux qui ont faim, on a faim.
98.—La voix des voix, le cri des cris.
99.—Moi seul je suivrai ce commandement.
100.—Je ne leur demande pas de le suivre.
101.—Je ne leur demande pas l’impossible.
CHAPITRE XI
1.—Une nuit qu’il ventait, j’étais dans une maison de Jérusalem, où je logeais.
2.—Hilqiah était à côté de moi par terre, parce qu’il était paralysé d’une jambe, et c’était un pauvre homme qui tenait peu de place.
3.—Et une lumière brillait sur la table et était arrachée au noir au milieu de la chambre.
4.—Un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, l’un des principaux Juifs, vint me trouver cette nuit-là.
5.—Il vint la nuit en cachette, car il était assez courageux pour braver les ténèbres et le vent, mais pas assez pour braver l’opinion des hommes.
6.—Quand la porte se fut ouverte et refermée sur lui avec un gros souffle de vent qui gonflait son manteau, et que la flamme du chandelier, poussée par cette entrée, fut redevenue tranquille, la première chose qu’il dit, ce fut: Rabbi, Rabbi…
7.—Que faire?
8.—Je répondis: L’heure est venue de rentrer en nous-mêmes et d’y découvrir ce qui y est renfermé.
9.—Car la vérité est du dedans, non du dehors.
10.—Mais ce qui est dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière.
11.—Mais, en vérité, je te le dis: Si l’homme ne naît pas à nouveau, il n’entrera pas dans le royaume des cieux.
12.—Nicodème me dit: Comment un homme peut-il naître quand il est vieux? Faut-il qu’il retourne dans le ventre de sa mère?
13.—Et Hilqiah, se traînant plus près de moi, dit: Oui, en effet, comment?
14.—Je dis: Le docteur et le simple devraient savoir ceci, l’ayant trouvé chacun dans sa voie:
15.—C’est en dégageant l’esprit, de ce qui n’est pas l’esprit.
16.—Selon la clairvoyance et la justice.
17.—Car l’homme a superposé au réel, à cause de la liberté folle des idées et des mots dans le vide, beaucoup de mondes imaginaires mêlés l’un à l’autre et où il est perdu.
18.—Nicodème dit: Mais n’y a-t-il donc pas en dehors de nous, des choses qui sont vraies?
19.—Oui, mais il n’est rien de vrai, et non plus, rien de beau ni de grand, qui ne soit tenu dans les grandes lignes de la justice
20.—Qui est en nous.
21.—Isaïe a parlé de l’esprit de l’Eternel sorti du rameau de la tige de Jessé, et dit que c’était l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’esprit de conseil et d’action, l’esprit de science et de justice. Car si on essaye de regarder la forme de l’esprit, on voit que cette forme est faite de grandes lignes terribles, qui sont l’échafaudage de l’univers, et qui dressent aussi les contours lumineux de l’ange humain. Il faut que la justice vive ses frontières, et que l’homme rende la justice.
22.—Alors il faut séparer parmi les choses celles qui ont la réalité et celles qui n’ont qu’un semblant de réalité.
23.—Pour que la pensée soit le miracle du vrai.
24.—Tout Nicodème que tu sois, tu es plein d’images qui se disputent parce que tu n’as jamais réfléchi jusqu’au fond de ces images et que tu ne les as pas refaites toi-même, sinon tu aurais vu qu’elles ne s’ajustent que sur le dessus, mais se repoussent de toute leur forme.
25.—Et tu accordes un égal crédit à ce qui est apparent et à ce qui est réel; à ce qui est diabolique et à ce qui est divin; à ce qui est mort et à ce qui est vivant.
26.—Et alors tu résous les questions déchirantes, en fermant les yeux, et tu es tranquille en fermant les yeux, et tu vis à tâtons le moment présent.
27.—Et la parole sur toi est la semence qui pousse un peu sur les pierres, et meurt. Alors tu attends, tu es partagé, tu balances. Et quand les puissants du jour disent: Dieu, ou: Notre Race, ou: Bon Droit, tu réponds: Très bien, cela suffit! Et tu es un pauvre menteur.
28.—Et tu es légion.
29.—Et Nicodème disait: Comment cela? et la lumière qui étoilait la table, et illuminait les joues et les yeux de ce Juif qui se débattait, lui faisait au mur caverneux des ailes d’ange noir, et le bruit du vent, à travers les murs, soufflait sur lui.
30.—Lui: On entend le vent qui passe.
31.—Moi: Oui, mais on ne sait pas d’où il vient.
32.—Et je m’écriai et je dis: Quand je dis que l’esprit est en nous, je ne dis pas qu’il est clôturé en nous, mais je dis qu’il commence en nous.
33.—Car pour dégager l’esprit, ce qui veut dire: pour comprendre le monde dans l’homme et l’homme dans le monde, il faut se débarrasser de toutes les idoles.
34.—Car cela est mort.
35.—Et l’esprit c’est la vie éternelle.
36.—En leur disant la vérité, on fait que les gens sortent d’eux-mêmes, et naissent dans le ciel, et parlent dans le ciel et marchent dans le ciel, et sont ce qu’ils sont.
37.—Il faut vivre.
38.—Il dit: Le monde est le monde. Il faut vivre.
39.—De plus, le Siracide n’a-t-il pas dit que la sagesse amène sur l’homme la crainte et l’angoisse, dit Nicodème, et qu’elle le tourmente par sa discipline?
40.—Je dis: Le démon tentateur n’a pas forme de démon.
41.—Mais il est pire, de n’avoir pas cette forme.
42.—Ici-bas les aveugles conduisent les aveugles, et ils tomberont tous dans le trou.
43.—C’est que les petites choses, si on les met tout près, sont plus grandes que les grandes.
44.—Mais celui qui aura racheté les âmes en les arrachant aux idoles, celui-là sera grand dans le Royaume.
45.—Tu es plongé dans la confusion et dans le noir. Celui qui ne voit pas tout à la fois, est un noyé. Tu ne vois pas la vie, mais le bord de la vie. Tu as la réputation d’être vivant, mais tu es mort.
46.—Le jour est venu où ceux qui sont dans les sépulcres entendront la parole du ciel.
47.—Celui qui m’entend est passé de la mort à la vie.
48.—Le pauvre Hilqiah leva un bras et dit: Je te rends grâces de ce que tu dis.
49.—Car tu annonces que les corps de ceux qui ont été mis dans le sépulcre, comme Hazaria et Bethsabé et l’enfant d’Uri, le furent par exemple ces jours-ci, ressusciteront dans un paradis éternel.
50.—Non, je ne parle pas selon la chair.
51.—Mais je parle selon la vie.
52.—Quand on regarde la mort de chair, on voudrait dire: ce n’est presque rien! Mais nier la mort, c’est nier la vie. Car c’est attirer les vivants en dehors de la vie.
53.—Il dit encore: Notre vie n’est qu’un rayon dans l’immortalité.
54.—Je dis encore: L’immortalité n’est qu’un rayon dans la vie.
55.—Pourtant, dit-il, regarde: Il n’est qu’un peu de lumière et beaucoup d’ombre autour.
56.—Non. L’ombre n’existe pas. Ce que tu appelles ombre c’est la lumière que tu ne vois pas. Il n’est pas vrai que lorsque vient la nuit le monde change et prenne une couleur noire. Il n’y a pas d’ombre; il n’y a que plus ou moins de lumière. Ni de silence; il n’y a que l’espace que parcourt une voix.
57.—Et il n’y a pas d’inconnu. Il n’y a qu’un peu de connu.
58.—Et il n’y a pas de mort. Il n’y a que nous.
59.—Soyez avec moi, ouvrez vos yeux universels, et laissez les morts ensevelir leurs morts.
60.—Nicodème dit: Il est des moments où je vois tout ce que je verrais, si j’étais ressuscité.
61.—Il me demanda: Toi qui montres d’un seul coup toute la mort de la mort, et qui exiges de nous un si grand recommencement, qui donc es-tu?
62.—Je suis le premier-né des morts.
63.—Car je suis venu pour créer le monde intérieur.
CHAPITRE XII
1.—M’interrogea un jeune homme qui vint à moi comme je marchais dans la rue.
2.—Maître, j’ai entendu parler diversement d’elles deux: la vérité et la réalité.
3.—Je lui répondis: Nous sommes toujours entre elles deux, l’une en dedans, l’autre en dehors. Vois cette rue où nous marchons: Elle semble se rétrécir au loin en avant de nous, et ses maisons ont l’air de se rapetisser à nos yeux, et pourtant, à mesure que nous la parcourons, nous voyons qu’elle est toujours aussi large, et ses maisons aussi hautes.
4.—Alors, il y a dans l’œil deux images de la rue: celle qui va se rétrécissant et celle toujours aussi large.
5.—Il dit, vite: C’est celle que tu dis en dernier, à savoir l’aussi large, qui est la seule vraie.
6.—Oui, mais l’autre est la seule réelle.
7.—Ne prends-tu pas la vérité par le mauvais bout?
8.—La vérité pratique et la vérité théorique, la visible et l’invisible, ne sont pas deux choses différentes, mais les deux faces de ce qui est,
9.—Comme la forme d’un cercle diffère aux yeux selon qu’on est en dedans ou en dehors de ce cercle, tout en étant une.
10.—Il dit, s’éclairant pas à pas, du visage, et me montrant une vieille femme qui approchait, vêtue de noir jusqu’aux paupières dans le soleil, comme si elle avait ramassé son ombre par terre pour s’en envelopper: Elle grandit; la-bas elle est petite, là, moyenne, ici, grande. Tout est là.
11.—Et parce que nous marchions, les maisons jouaient avec leurs longues et larges lignes d’or.
12.—Et je dis oui, et je dis: Toutes les fois que tu as vu les deux bouts de la vérité en désaccord, c’est que tu t’es trompé.
13.—Puisqu’ils sont inséparables.
14.—Recherche l’éclat de lumière et la justice des lignes, et tout le reste viendra par surcroît. Le reste: la certitude caressante.
15.—Ce qui est miraculeux c’est que, fermant les yeux, tu fasses un monde. Mais ce qui serait beau, c’est que ce monde fût celui qui est.
16.—Donc, ne t’amuse pas à séparer le vrai du réel; l’esprit, de la vie.
17.—Puisqu’il n’y a en tous lieux qu’une seule réalité et qu’une seule vérité: la même, qui n’est pas la même.
18.—Qu’il n’y ait jamais une petite idée sans une petite chose.
19.—Qu’il n’y ait jamais une grande idée sans une grande chose.
20.—Car si tu sépares la réalité de la vérité, la réalité devient aveugle, et la vérité devient folle.
21.—Mais on est effrayé de ce que peut créer dans le vide le dedans de la tête.
22.—Le mal, c’est qu’on peut dire ce qu’on veut. Et même, qu’on peut faire dire ce qu’on veut à ce qui a été dit.
23.—Satan peut dire, s’il lui plaît: N’est adorable que le bien. Et c’est un mensonge, à cause de la bouche de Satan.
24.—L’hypocrite n’est-il pas quelqu’un qui dit de belles pensées?
25.—Les paroles des fous viennent de la multitude des paroles, dit l’Ecriture:
26.—Parce que les mots se laissent faire.
27.—Mais la vérité, pendant ce temps-là, est muette.
28.—Didyme dit: Il faut toucher.
29.—Je répondis: Tu parles bien.
30.—Je veux être l’esprit en chair et en os.
31.—Qu’on me touche.
32.—Qu’il y ait la main de la joie.
33.—Car la chair et l’esprit sont les deux choses d’une seule chose:
34.—La vie.
35.—Après, nous rencontrâmes dans un coin une folle, qui était sale et pauvre; et sa robe tombait autour d’elle comme la pluie.
36.—Elle dit: Je suis heureuse, étant certainement la reine de Saba.
37.—Autour de moi ils disaient, émus de compassion: Il faut la laisser telle quelle.
38.—Non, il ne faut jamais respecter la folie.
39.—Que l’intelligence soit pure comme le jour.
40.—Et que des lignes droites rayonnent des têtes.
41.—Et justement, nous rencontrâmes plus loin un homme qui travaillait; et c’était un jour de sabbat!
42.—Et justement, je dis à cet homme qui travaillait au temps où cela ne devait point se faire selon la Loi (car il chargeait son âne): Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Mais si tu ne le sais pas, tu es maudit et transgresseur de la Loi.
43.—Comprendre d’abord.
44.—Croire sans savoir, c’est une mâchoire sans corps.
CHAPITRE XIII
1.—Hilqiah venait près de moi en rampant et en se servant de ses mains pour marcher.
2.—Sa jambe était saine, mais seulement inerte. Et elle était folle.
3.—Alors, s’il voulait, il marcherait.
4.—Je lui dis un jour à haute voix au milieu de tous, qui tout d’un coup se sont tus: L’heure est venue où tu dois guérir.
5.—Lève-toi et marche!
6.—Et on le vit se lever en chancelant, et faire des pas,
7.—Et avoir une figure effarée et illuminée d’enfant.
8.—Ceux qui assistaient à ce beau déchirement se prosternaient presque devant l’homme nouveau, tant cela était doux et effrayant, et m’adressèrent de grandes louanges, disant: Tu es un vrai prophète puisque tu fais des miracles.
9.—Alors, nous croyons en toi.
10.—Mais ils ne savaient pas la souveraineté que renferme chacun, et les richesses intérieures de la foi, et que le cri: je crois, c’est une arme.
11.—Le pauvre Hilqiah savait moins encore que les autres combien il était le créateur de sa guérison.
12.—Il croyait qu’un souffle divin était venu en lui, alors qu’il n’était venu que de lui.
13.—Car il ne savait pas la direction de la vérité.
14.—Quelque chose, en eux tous, ne voulait pas le savoir.
15.—Amis, il faut d’abord avoir confiance. C’est-à-dire: vous appuyer sur vous. Tout ce que vous demandez, si vous y croyez, sera accompli. C’est la foi qui sauve.
16.—Si vous avez la foi et que vous disiez à cette montagne: Va d’ici, là, elle irait—si vous étiez la foi. Exaucez vos prières.
17.—Et je fus entouré ce jour-là d’une grande quantité de peuple.
18.—En qui étaient tous les miracles du monde.
CHAPITRE XIV
1.—Et déjà je parlais à quelques-uns qui venaient autour de moi
2.—Pour leur prêcher l’évangile de l’esprit.
3.—Et c’était au bord de la mer de Tibériade.
4.—Et un matin je m’embarquai avec quelques compagnons qui étaient pêcheurs.
5.—Car ils pêchaient les poissons, les petits monstres impuissants qui ont une cuirasse. Ils les extirpaient de la mer, et chaque poisson est finalement une ligne froide, à l’œil grand ouvert, qu’on a dans la main.
6.—Le matin où j’embarquai, on appareilla par le beau temps. Et plantés sur le rivage, des femmes et des enfants nous faisaient signe et caressaient l’espace, semblables à un jardin remueur à la brise, quand les arbres, tout immobilisés qu’ils sont, fuient devant la brise.
7.—Mais, alors que nous étions loin du bord, le vent se leva et s’assombrit, et nous fûmes mis dans la tempête et la montagne écroulante de noir.
8.—Et nous étions peu de chose au milieu de l’immense chaos.
9.—Car toute la mer se retournait.
10.—Et elle était ivre.
11.—Et le ciel était la mer.
12.—Et le vent roulait la mer en fleuve. L’horizon était en lambeaux et on voyait passer des monstres d’eau, et sous les fouets noirs, les barques qui galopaient.
13.—Et notre barque s’emplissait de la grande mer et mes compagnons étaient déjà des naufragés.
14.—J’étais calme et je levai les bras, à la proue de la barque où l’eau entrait lourdement comme de la terre, nous faisant avaler l’odeur du gouffre et le gouffre.
15.—Et à ces quelques hommes cramponnés et mouillés, je criai, aussi fort, à cause de l’énormité du vent, que si j’étais penché sur une place publique:
16.—Pourquoi doutez-vous, hommes de peu de foi!
17.—Tous les corps eurent alors une seule voix pour crier: Nous ne voulons pas mourir!
18.—Et le poids des flots fut dompté par la grandeur invisible de l’homme.
19.—Parce que je leur avais donné leur propre courage et leur propre force, ils crurent que j’étais un magicien de Dieu.
20.—Et il m’apparut que je devais les laisser encore croire cela pendant un peu de temps.
21.—Puisqu’ils n’étaient pas capables de penser et de construire selon la nudité.
22.—Et j’eus une irritation triste de ce qu’il m’était défendu de verser mon cœur dans leur cœur, c’est-à-dire de leur donner tout ce qui est à eux.
23.—Tu dois, si tu as raison, inspirer la confiance. Si tu ne l’inspires pas, prends-la.
24.—Mais quand verront-ils mon cœur?
25.—Quand dira-t-on, en me montrant du doigt: voici l’homme.
CHAPITRE XV
1.—Sur le banc qui était le long du mur, si on se rappelle, et était surmonté d’une couronne d’épines,
2.—Un soir qui fut de ces jours-là, je suis revenu comme un voyageur fatigué, et m’étant penché dans l’ombre, je vis que le banc de pierre respirait.
3.—Car Jean Zacharie y était assis, comme s’il n’avait pas bougé, par miracle, depuis que j’étais parti d’auprès de lui, si on se rappelle, voilà des années.
4.—Je m’assis à ma place auprès de lui (Deux hommes forment côte à côte dans l’ombre, une seule ombre, séparée au milieu par de la mort).
5.—Mais le soir ôte, comme je l’ai vu dans mes premiers jours, le masque de la figure sur la figure, et même le masque de la poitrine sur le cœur.
6.—Et nous parlâmes bas, comme si la nuit était petite.
7.—Et on ne voyait pas dans la nuit la couronne d’épines, mais sachant qu’elle était là, on y croyait.
8.—Tu vois, je suis revenu.
9.—Je sais maintenant combien l’œuvre est joie, et combien cette joie est souffrance et guerre.
10.—Et que la paix ne sera pas faite avec la paix.
11.—Ne le sais-tu pas, dit-il.
12.—Maintenant, je le sais.
13.—Et même, je sais que je le savais autrefois.
14.—Puis, ayant dit ce que nous dîmes, il n’y eut plus qu’un silence qui nous ressemblait.
15.—Alors, à moi qui ne bougeais point, il dit:
16.—Où vas-tu, Seigneur?
17.—Ayant baissé la tête sous la couronne terrible suspendue, je répondis avec toute mon ombre:
18.—Ils ne verront mon cœur que lorsque je l’arracherai de moi
19.—Peut-être, un jour.
CHAPITRE XVI
1.—Serais-tu le Messie? me dit une femme.
2.—Non, je ne le suis pas.
3.—Cette femme soupira, et regretta ce que j’avais dit.
4.—Ensuite, relevant la tête, elle demanda: Alors, dis-moi où il est.
5.—Il est dans le futur.
6.—Le Messie ouvre charnellement l’avenir.
7.—Et lui donne un cœur.
8.—Et il le mesure comme une borne mouvante.
9.—Croire en sa venue, c’est prendre notre vraie forme qui se précipite et qui ne finit pas.
10.—Jean Zébédée était avec nous. Il ouvrit la bouche et dit: Mais le jour où on annoncera: Il est venu, la grande âme d’Israël ne cessera-t-elle pas d’avancer?
11.—Et ses âges ne seront-ils pas fermés?
12.—Et Jean se détourna, n’osant ajouter un mot de plus.
13.—Moi, je repris: Le Messie n’est pas ce qu’on croit.
14.—Jean me dit: Répète ce que tu as dit. Car on ne le voit pas encore bien.
15.—Je répondis: Le Messie, c’est l’esprit, et l’esprit est en nous.
16.—Le royaume de Dieu est comparable à une petite graine qui fera un arbre. L’arbre était donc dans la graine, et la vérité du monde est en nous. Ou bien, il est comparable au trésor qu’un homme a trouvé dans un champ, à ses pieds, et qui, une fois dans ses mains, rayonne. Nous ne sommes jamais des étrangers dans le royaume de la vérité, mais nous ne le voyons pas toujours. La royauté de le voir est en nous. Le règne de Dieu ne viendra pas tout d’un coup avec éclat, et on ne criera point: Le voici, il est ici, ou: le voilà, il est là: car, voici: Le règne de Dieu est au milieu de vous. Cela n’est-il point clair comme le jour?
17.—Mais Jean répondit: Tu disais: Il est dans l’avenir; comment dis-tu maintenant: Il est dans le présent?
18.—C’est que toi, le porteur de Dieu, tu es en même temps le présent et l’avenir, si tu es vivant. Car l’homme, instant par instant, se divise en deux hommes, dont l’un tombe en arrière et l’autre tombe en avant. Si tu dis: hier, tu dis la mort; si tu dis: demain, tu dis la vie. Dire d’un Messie: Il est là, c’est dire: Il était là.
19.—Car il faut l’attendre, pour s’appuyer sur lui.
20.—Le présent, c’est le commencement.
21.—Que ceux qui ont des oreilles entendent; et comprennent jusqu’au cœur.
22.—Ils me demandèrent: Que penser des vieux prophètes?
23.—Vous abandonnez le vivant qui est devant vous, et vous bavardez des morts.
24.—Assez des choses d’autrefois. Voici, on va faire une merveille nouvelle.
25.—Où va-t-on? Réponse: on va.
26.—La mort seule a une forme. La vie est informe. Mais comment bâtir sur l’avenir, s’appuyer sur les choses qui ne sont pas?
27.—Sur ces entrefaites, on en vit passer qui allaient semer.
28.—Tu le vois, celui-là, porter des graines? Il bâtit sur l’avenir, il est tout soutenu par l’immense moisson qui n’est pas.
29.—Jean Zébédée dit: Alors, la vérité ne serait plus invisible?
30.—Il était debout et avait les bras croisés. Je vis son front se plisser et s’abaisser vers ses bras croisés. Il pensait en avant de lui et au-dedans de lui comme une mère. Il regardait la vérité qui commençait à marcher.
31.—Et il cria comme un malade qui crie pour essayer d’effrayer la douleur: Si tu lui donnes la vie (à l’esprit), tu en fais un ange de destruction.
32.—Et il eut peur, et fit signe que non.
33.—Mais au moment où il faisait: non, il voyait.
34.—Les yeux de ta face, qui font venir les choses devant.
35.—C’est ici la porte des cieux.
36.—La révolte.
CHAPITRE XVII
1.—L’une est debout dans la maison, marchante, portant un objet, et toujours approchante.
2.—L’autre assise, immobile, regardant l’espace comme un miroir, me regardant, et toujours approchante aussi, encore qu’immobile.
3.—C’est cette Marthe, et c’est cette Marie, les deux femmes de la tâche caressante autour de moi.
4.—Marthe. La ménagère, la servante, la tisseuse des minutes.
5.—Elle disait: C’est pour que celui qui est précieux n’ait rien d’autre à faire qu’être précieux. Et j’obéissais à son obéissance.
6.—Elle me disait: Si tu prenais le mauvais chemin, je le prendrais aussi, afin qu’il soit le bon pour moi.
7.—Marie-Madeleine. Elle ne faisait rien.
8.—Sinon être là.
9.—Pourtant, une fois, elle versa sur moi un vaisseau de parfum, m’essuya les pieds avec ses cheveux, puis elle recommença à ne rien faire, de toute sa vie. C’était là son service. Et j’obéissais à son obéissance.
10.—Une fleur était là, qui mourait dans un vase.
11.—Elle dit, se rappelant le beau colloque de quelque soir: C’est comme une parole d’amour après qu’elle a été dite.
12.—Toutes les deux qui me rompez votre cœur, comme du pain.
CHAPITRE XVIII
1.—Judas Iscariote sortit d’un coin et me tira par ma robe tandis que je passais.
2.—Puis-je te parler, Seigneur? Voici.
3.—Et il me regarda de travers, et me dit: Seigneur, j’ai quelque chose contre toi.
4.—C’est cette affaire du vaisseau d’huile parfumée que cette femme t’a versé d’un seul coup sur la tête pour s’amuser.
5.—Moi je tiens la bourse. C’était toute notre provision. Il y en avait au bas mot pour trois cents deniers.
6.—Tout un vase de parfum, d’un seul coup, là! Non, mais à quoi ça ressemble! Elle est folle, cette bonne-femme. Et puis, c’est-il des manières d’essuyer les pieds du Rabbi avec ses cheveux? Et tu avais l’air, Seigneur, de trouver ça très bien.
7.—Et il grondait comme un chien debout.
8.—Judas Iscariote est un pauvre homme de bonne volonté, mais c’est une petite âme.
9.—Il n’y a pas de pires ennemis que les pauvres petites gens qui veulent surtout qu’on dise d’eux: Celui-ci n’est pas fou.
10.—Toutes les fois que je le rencontre, c’est comme si je me cognais à un arbre.
11.—En ce temps-là, ils m’amenèrent quelque chose qu’ils poussaient et qui était une femme cachant sa figure, et informe, et empaquetée d’épouvante.
12.—Elle a été surprise en péché d’adultère. Faut-il, oui ou non, la lapider selon la loi? Réponds.
13.—Ils disaient cela pour m’embarrasser, tandis que la femme tremblait de cette mort proche toute mêlée à sa chair vive, et que déjà les cris de la foule la lapidaient.
14.—Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre!
15.—Les discuteurs ne surent quoi répondre ni quoi faire, et se dispersèrent, avec leurs grosses mains de pierre.
16.—Il faut être dur de principes afin de bien construire le devoir, parce que tout ouvrier est dur, mais faire bien attention de ne jamais l’être dans la vie plus qu’il n’est besoin.
17.—Car dites-vous bien, vous tous, que la justice n’est pas faite pour être lourde à chacun, mais pour être à chacun aussi légère que possible. Elle ne doit point frapper, mais on s’y frappe, si on veut.
18.—Car c’est le calme qui a raison.
19.—Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre. La douceur est la sœur exacte de la justice, car toutes deux sont de l’esprit, et toutes deux ouvrent leurs yeux avant d’ouvrir leur cœur.
20.—Et plus la justice est d’intelligence, plus elle est douce et souple.
21.—Comme la foule s’était retirée du spectacle qui n’avait pas été, quelques-uns se traînant vilainement d’avoir comme avalé leurs pierres, je dis à la femme: Allons, va et ne pèche plus.
22.—Elle descendit vers la ville et s’éloigna.
23.—Car elle avait une robe verte.
24.—Au loin, à mes pieds, il y avait l’image de la ville qui finissait en poussière.
25.—J’étais assis sur la margelle de la citerne, et avec une baguette, je me mis à écrire des mots par terre, sur la poudre où fut toute la journée l’ombre de nos gestes, comme je faisais avant qu’ils ne fussent venus.
26.—Puis ayant regardé par-dessus mon épaule et m’étant penché en arrière, et l’eau égale de la citerne me soufflait la fraîcheur, j’ai vu mon reflet sur le plateau noir de cette eau.
27.—Ma robe de tissu gris sur mes épaules maigres, mes cheveux en désordre, ma figure pâle.
28.—Cette figure-là que la détresse de tous a enlaidie.
29.—Et mes paupières un peu rougies comme les ont ceux qui sont consolés.