Jésus
55.—Dont je suis le dépositaire
56.—Et l’annonciateur.
57.—Pour sauver ceux qui sont perdus.
58.—Ce jour-là, ils se sont avancés vers moi. Les enfants ont crié: Hosanna, et le peuple m’a pris dans ses bras.
59.—Et je leur donnai rendez-vous au Temple pour l’avant-veille de la Pâque.
60.—Et Jean Zébédée me dit: J’ai vu ton âme étincelante à travers ta forme, et tu avais une épée qui te sortait de la bouche.
61.—Puis, à l’heure de l’oblation du soir, nous nous trouvâmes trois hommes tout seuls sur la route qui s’en va,
62.—Moi, et Simon bar Juda, et Paul, mes disciples. Car ils s’en allaient loin, avec la route.
63.—Car ce Simon m’avait dit: Je t’ai écouté, je t’ai compris. Ta parole a pénétré en moi. Elle est entrée par un bout de mon cœur. Elle sortira par l’autre bout. Je vais de ce pas la crier aux hommes.
64.—Et ce Paul m’avait dit de même: J’ai compris. Ta lumière est tellement en moi que même dans la nuit, je l’entends; et moi aussi, je serai le cri de ta voix, porté par mes jambes.
65.—Et quelque chose faisait de nous trois le même homme.
66.—Tous deux me quittaient donc pour aller prêcher selon moi. Je les accompagnai pendant un bon bout de chemin, (et en haut, quelques étoiles prenaient les devants), puis au premier croisement des chemins, ils me quittèrent et se quittèrent, l’un prenant un chemin, l’autre un autre.
67.—Pour enfanter ma parole.
CHAPITRE XXI
1.—J’entendis les discours de Misçaël qui était des nôtres depuis peu:
2.—Comment répondre quand on dit: Si Dieu a tout créé, il a créé aussi le mal?
3.—Jean Zébédée répondit tout de suite comme quelqu’un qui a déjà réfléchi à la chose: On ne peut pas répondre à cela, et il faut parler d’autre chose.
4.—Didyme, qui en avait gros sur le cœur, et qui était toujours mécontent (et je l’aimais pour cela), intervint avec colère:
5.—Pourquoi l’homme bon mène-t-il une vie courte et pleine d’ennui? Il crie et il n’y a pas de jugement. Il prie comme quelqu’un qui parle tout seul. Puis il perd ses forces et il expire, il se couche par terre, et où est-il?
6.—Et pourquoi, ainsi que Job l’a demandé, les méchants vivent-ils et vieillissent-ils en méchanceté et en prospérité? Pourquoi ce Job, le même qui a demandé cela, a-t-il été endeuillé, dépouillé, et pourri à vif, et a-t-il dit à la fosse: Tu es mon père, et aux vers: Vous êtes ma famille,—pour que Dieu et Satan pussent faire un jeu et un essai avec lui?
7.—Car la souffrance, dit Didyme, est ineffaçable, et quelle est la raison pour laquelle l’innocent puisse être, même pendant un instant d’instant, traité en malfaiteur? N’y aurait-il qu’une goutte de sang sur la terre, devrait-elle être versée? Cette goutte de sang n’est-elle pas aussi lourde que toute la bonté? Et puisque la souffrance est une œuvre vaine, pourquoi Dieu l’a-t-il créée à travers les chairs et les os de l’homme?
8.—Et Didyme cria à haute voix, selon sa nature: Les épreuves sont des abominations.
9.—Comme il était entraîné sur la pente de lui-même, il clama: N’eût-il fait que le mal! Mais pourquoi a-t-il condamné à mort?
10.—Seigneur, créateur incessant des cadavres!
11.—Mais il se tut en entendant les murmures par lesquels les autres murmuraient contre lui.
12.—Nathanaël dit: Nous ne saurions rien dire à cause de nos ténèbres, et si quelqu’un veut en parler (de Dieu, et du mariage de Dieu et de la souffrance), il en sera comme englouti.
13.—Car l’homme n’est rien, et se justifier, ou expliquer, ce serait se jouer du Dieu de l’ordre établi, et se poser comme l’égal de celui dont Job, le géant de l’Ecriture, a dit: Même s’il me répondait, je ne croirais pas qu’il m’a écouté.
14.—Je dis: Quand on a dit que Dieu a tout fait, on est obligé de mentir à ce qu’on a dit, et d’ajouter: d’autres que lui ont fait le mal. D’autres: ceux qu’il y a: nous autres. Et on explique la souffrance et la mort par le mal.
15.—Mais c’est expliquer la nuit par l’ombre.
16.—Cette affirmation troubla ceux qui étaient là. Je vis qu’ils songeaient avec terreur à ces doctrines idolâtres basées à la fois, également, sur le blanc et le noir.
17.—L’un dit: Ces choses ne doivent pas être dites. Et j’en vis qui, au dedans d’eux, se retiraient de moi.
18.—Car ils voyaient un trou se faire dans l’espace.
19.—Mais je dis: C’est la preuve criante que tout est en nous.
20.—Nous avons en nous le gouffre de douleurs, et la source de vérité et les sources d’erreur. Et nous tenons aussi la royauté de désobéir, et la royauté d’obéir. Alors, crions droit.
21.—Et ils voyaient le commencement changer de place.
22.—Ils baissaient la tête et ne me regardaient plus, de peur de voir.
23.—Et ces hommes étaient ébranlés comme des montagnes.
24.—Tout cela, que je dis, est écrit en moi.
25.—Et en eux. Je dirai ce qui est écrit en moi et dans les entrailles de la foule. Et je le crierai sur les toits.
26.—La parole d’une foule, c’est un parleur.
27.—Il faut parler. Il faut dire ce qui est, même si beaucoup de bouches ont parlé autrement.
28.—Même si toutes ont parlé autrement.
29.—Si je me tais, je meurs. Mais ayant parlé, si je meurs je ne me tais pas.
30.—Une voix m’est revenue le soir tandis que je méditais seul, une voix que j’avais entendue dans la journée, la voix familière d’une tête penchée vers moi, qui disait:
31.—Jésus, tu ne dis que des choses simples, mais elles sont trop simples. Alors, ta présence est redoutable, et quand on vit auprès de toi, on est écrasé.
32.—Parce que tu es maître des yeux.
33.—O toi, plénitude de ce que je vois!
34.—Et l’autre était triste parce qu’il avait oublié: J’ai oublié, j’ai oublié. La douleur elle aussi, m’a quitté, et laissé seul comme un mort. Ces choses d’il y a vingt ans, cette femme et cet enfant qui m’enlaçaient, je les ai oubliés comme le fond des âges. Et c’est à peine, hélas, si je sais encore que j’ai été malheureux.
35.—Et sa détresse cherchait ma main, pour s’enrichir.
36.—Mais Lazare qui naguère, n’avait jamais pu souffrir, m’a dit un soir: J’étais mort, et tu m’as ressuscité.
CHAPITRE XXII
1.—Je passai près d’une ville appelée Sichem, et à l’endroit où est le puits de Jacob, je rencontrai une femme et lui demandai à boire, mais elle me répondit:
2.—Sais-tu qui je suis pour me demander à boire? Je suis une Samaritaine. Et nous croyons que Dieu habite sur cette montagne-là, tandis que vous autres, les Juifs, vous dites qu’il habite à Jérusalem.
3.—Femme, le jour est venu où l’on n’adorera plus Dieu à Jérusalem ou sur la montagne, mais en esprit et en vérité.
4.—Elle dit: Où est-il?
5.—Il n’est pas dans les sanctuaires faits par la main des hommes.
6.—Tu cherches son image pour dire: elle est là, et tu veux lui donner une forme du dehors.
7.—Pourtant, il est dit: Tu ne feras pas d’images.
8.—Et personne n’a le droit de prononcer le Nom, que l’on connaît pourtant depuis Moïse, pour ne pas faire un commencement d’image. Dieu est en secret.
9.—Cette femme, qui était une femme, me dit: Je te prie, apprends-moi ton nom.
10.—Je répondis: Pourquoi me demandes-tu mon nom?
11.—Elle dit: Alors, bénis-moi.
12.—Quand elle fut partie, étonnée, un peu éclairée et augmentée, sur le chemin qu’avaient foulé Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs pas gigantesques et leurs grands troupeaux,
13.—Je songeai, et me livrai au commandement qui nous délivre.
14.—En esprit et en vérité. Tu ne feras pas d’images.
15.—Et j’allai dans ce commandement jusqu’en haut.
16.—Car lorsque je dis que Dieu est quelque part en dehors de nous, je fais une image.
17.—Je fais du ciel une chose, et du tonnerre un personnage.
18.—Et cela est grossier et sensuel.
19.—Dieu est en nous. Donc il n’est pas ailleurs.
20.—Et ils disent que le Dieu fort se promène sur le tour des cieux et que le soleil vient de ses entrailles, et ils en font le plus grand de tous les Orientaux.
21.—Et ainsi, comme on le leur a imputé à crime, ils se prosternent devant l’ouvrage de leurs mains.
22.—L’homme-justice que clamait Elkania, est fait avec l’homme, qui est en bas, et avec la justice, qui est intérieure.
23.—Car nous avons en nous les racines de l’arbre de régularité.
24.—Et David n’a-t-il pas chanté: O Dieu de ma justice!
25.—Nous en avons besoin, de l’Etranger démesuré, et ce besoin est Dieu.
26.—On a peur de Dieu, et cette peur est Dieu.
27.—Nous faisons des idoles avec du bois et du métal.
28.—Et aussi avec des mots, qui sont des images dans les signes, et avec des idées, qui sont des images dans la lumière.
29.—Et aussi avec le cri de nos cœurs.
30.—Et nous disons: Ce cri, en dehors de nous, c’est quelqu’un.
31.—Mais ce n’est qu’une prière.
32.—Autrefois, quand nos pères n’avaient encore que peu de clarté, ils adoraient dans le Tabernacle deux pierres qui étaient Dieu.
33.—Ainsi faisons-nous. Seulement, les deux pierres noires sont devenues aussi grandes que le monde.
34.—Le Dieu-monde, l’idole des idoles.
35.—Sacrilège de mes regards, carnage de mon cœur.
36.—Du fond de mes abîmes d’angoisse, j’ai crié: Non!
37.—Tout est en nous, et notre cri ne se dépasse pas, et notre bras tendu en avant ne se dépasse pas, et nous n’allons pas plus loin que nous, même fous de rêve et furieux de désespoir.
38.—Alors Dieu n’est-il qu’en nous?
39.—Oui, il n’est qu’en nous.
40.—Il est en nous comme les morts qu’on a aimés et qu’on fait vivre. C’est une mêlée où il n’y a que nous. Dieu est en secret. En esprit, dites-vous. Réellement en esprit. Dieu de bas en haut!
41.—Il serait meilleur qu’il fût en dehors de nous, que la pluie eût un père, et que quelqu’un dît au feu ce qu’il doit faire, car s’il était là-bas, les mourants feraient semblant de mourir; et l’endeuillé sentirait sa solitude se dédoubler, et la destinée serait une grande balance, et on serait tranquilles.
42.—Mais il n’y est pas.
43.—Et dire: Dieu existe à travers le monde de l’apparence, c’est aussi insensé que de dire: Il faut être heureux.
44.—Et croire parce qu’on aurait intérêt à croire, c’est une prostitution de l’âme. Tu te livres pour de l’argent.
45.—Tu referas toujours ton cœur.
46.—Tu referas toujours l’œuvre de création de l’esprit,
47.—Sans tache.
48.—Et tu n’abdiqueras pas devant une image posée devant toi.
49.—Et qui vient de toi, même si elle joint l’orient à l’occident.
50.—Je retournai au milieu de ces créateurs de Dieu.
51.—Ils disaient du ciel bleu: Je le vois qui me touche.
52.—Ils disaient: Gloire à Dieu! Tout va de Dieu à nous.
53.—Moi, je songeais: Tout va de nous à Dieu, même Dieu.
54.—Celui-là me disait: j’étais idolâtre. Je ne le suis plus depuis la nuit où tu as crié que le grand Pan était mort.
55.—Il ne savait pas jusqu’à quels abîmes je l’avais crié.
56.—Celui-là, hors de lui, criait: Dieu!
57.—Et un enfant qui se trouvait auprès de moi, dit en voyant cet éploré secoué par terre et clamant comme un buisson au vent: Il crie cela comme si ce n’était pas vrai.
58.—Et ainsi, j’aperçus la Restitution.
59.—Humanité, pauvreté, grandeur, et salut!
60.—Car à ce Dieu imaginé, on attachait tout l’imaginaire.
61.—Ils lui faisaient dire ce qu’ils voulaient. Ils faisaient venir leurs erreurs et leurs crimes de lui à nous.
62.—Et toute leur politique aussi.
63.—Et on a tissé des paroles dans l’air du temps, et on en est lié, et on se cogne aux cauchemars qu’on a jetés.
64.—La règle de justice est sortie de la chair massacrée et du rêve massacré. Mais ils en ont fait le tétragramme éblouissant
65.—Pour s’en servir.
66.—Et ils ont rapetissé.
67.—Et les hommes, les pauvres hommes à qui il est dit: Meurs à la tâche. Tue ou sois tué—sont refoulés par ce Spectre lorsqu’ils veulent peupler leur grand rêve.
68.—Car s’ils commencent à faire un mouvement, ils sont écrasés. On les accable avec la grandeur du monde: avec le poids des blanches montagnes cuirassées, et avec le poids creux de la mer, et de la lumière, et le tourbillon des vents et des pluies et des fleuves, et la grande invasion ronde de la vie. Et toute la nature se jette ainsi sur eux sous forme de Dieu. Et tout l’inconnu aussi devient connu pour se renverser sur eux. Et ils n’osent même plus dire: Je suis juste. Ils n’osent rien dire dans la désolation de la perdition. Ils mettent leurs mains sur leur bouche. Et quand ils parlent, les voilà qui déchirent leur propre chair avec leurs dents, depuis que le ciel a ainsi le dessus sur nous.
69.—Les êtres sont anéantis par ce qui n’est pas. Et on arrache à l’homme une foi antihumaine.
70.—Mais j’ai vu, à mesure que j’ai grandi, grandir en moi le commencement de tout.
71.—Et s’amonceler la richesse de notre solitude.
72.—Nous, les rois de Dieu.
73.—Nous qui sommes l’endroit où la terre et le ciel se rejoignent.
74.—Nous, le monde des mondes.
75.—Notre imploration à le poids d’une source vive.
76.—C’est toute la taille de Dieu sourd.
77.—Plantée en nous.
78.—Et c’est l’espoir de l’homme qui est la chair de Dieu.
79.—Ceci est la bonne nouvelle de Dieu.
80.—Car une énorme espérance vient comme un levier.
81.—Je la vis d’avance être là.
82.—Car les hommes sortiront du péché originel d’obéissance. Je les vois qui en sortent de toutes parts.
83.—Et qui se rachètent enfin eux-mêmes, à cause de la fureur de comprendre.
84.—Et les voilà qui reprennent eux-mêmes, à main forte, le fruit de la connaissance du bien et du mal, qui divinise.
85.—Et loin duquel ils avaient été expulsés par des glaives de cauchemar
86.—Et par la voix qui disait: je suis le propriétaire du ciel!
87.—Et ils ne s’approcheront pas seulement de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
88.—Mais aussi de l’arbre de vie autour de qui il est écrit que le Seigneur fit faire bonne garde.
89.—Car, disait-il, la vie des hommes, ce serait notre mort, à nous les dieux.
90.—Alors: Debout, notre mort divin! Dieu de mes entrailles!
91.—On te croyait vivant mais tu étais mort.
92.—Et c’est ainsi que j’interpelle l’immense cadavre du Dieu-monde, et que je le dresse de toute ma force.
93.—Et que je le fais changer de place.
94.—Et moi, votre pareil à tous, traqué et repoussé, et qui mourrai, je vous apporte ce qu’il y a de plus divin.
95.—La pureté du règne de l’esprit.
96.—L’esprit c’est l’immaculée conception.
97.—JE SUIS CELUI QUI SUIS.
98.—Je suis son Verbe et son Esprit.
99.—Et je suis un faux dieu.
CHAPITRE XXIII
1.—Je rencontrai Jean Zébédée qui venait au-devant de moi, et je lui dis: Tu me cherchais?
2.—Il me répondit: Je me cherchais moi-même.
3.—Il méditait penché dans une grande préoccupation, et ses deux mains appuyées devant lui sur son bâton debout.
4.—Il m’ouvrit cette préoccupation et me dit: Cet esprit, d’où vient-il?
5.—Cette grande voix qui vient dans des rêves, d’où vient-elle?
6.—Il se répondit à lui-même: Croire, c’est donc croire avant de croire?
7.—Mais il reprit: Cet esprit, d’où vient-il?
8.—Jean, écoute le vent qui souffle. Il règne, mais on ne sait pas d’où il vient.
9.—Cet esprit, c’est le miracle de nous; l’esprit et la vie, c’est le même miracle de nous; c’est la force qu’on a de saisir la vérité, et d’asseoir d’aplomb la forme des idées sur la forme des choses, et de tracer aussi, avec l’art de justice, la communauté des hommes, et d’aimer à force seulement de comprendre; (la vie, c’est faire la vérité); il est en nous. Demande seulement où il va.
10.—Jean redit: D’où vient-il?
11.—Et il attendait. Il attendait que je disse: Il vient du Dieu de nos pères.
12.—Et ayant attendu (et il avait un manteau sombre), il dit: Réponds, si tu as de quoi parler. Tu as tout dit?
13.—Mon cœur donna son beau cri:
14.—Oui.
15.—Après, Jean fit un effort de tout son être, pour rompre le silence, et dit: Pourquoi leur parles-tu du Dieu de nos pères?
16.—Parce que je parle par paraboles et similitudes.
17.—Pourquoi parles-tu par paraboles?
18.—Parce qu’il nous est donné de savoir la vérité, mais cela ne leur est pas donné.
19.—Beaucoup ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, un cœur pour ne pas comprendre.
20.—Jean baissa la tête.
21.—Qui dit: Parle-moi encore.
22.—Oui. Le royaume des cieux est au dedans de nous, et celui qui se connaît soi-même le trouve.
23.—Il tendit sa main tremblante vers les grandes distances, murmurant: Tu fais mourir la grandeur.
24.—Je la fais vivre toute. (Et ma voix tremblait comme une source.)
25.—Et je remets la prière dans le droit chemin.
26.—Jean me répondit: J’ai peur.
27.—Je dis: je ne suis pas un thaumaturge et n’ai pas inventé la vérité.
28.—Elle fut cachée, mais elle fut, est et sera.
29.—Ce n’est pas moi qui te parle, c’est l’esprit divin qui est en moi (comme en tous ceux nés à la lumière), et dont je suis le veilleur.
30.—Et rien n’empêchera que chaque matin vienne métamorphoser chaque nuit au cours des siècles ci-après, et chaque printemps ressusciter.
31.—Et rien n’empêchera que l’image juste de tout, ne s’accomplisse à vif dans les hommes.
32.—Car rien ne restera caché et tout sera proclamé.
33.—Et ce jour-là, on aura le remords d’avoir été lâches devant le savoir.
34.—Et le remords d’avoir obéi.
35.—Et ceux qui verront dans la lumière agiront dans la lumière.
36.—Mais après ces jours où cela fut dit, je vis bien que les hommes, et même les meilleurs, ne sont pas capables de comprendre les géantes formes humaines de la chose divine, ni tout ce qu’on dit quand on dit: que l’intérieur et l’extérieur soient un.
37.—Car le besoin de croire c’est le besoin de posséder, à savoir: de prendre ce qui n’est pas à nous.
38.—Et ils veulent voler l’impossible.
39.—Et ils ne seraient capables que de dire dans leur âme misérable qui tourne en rond: si on nous ôte le joug de Dieu, par quoi le remplacera-t-on?
40.—J’ai beaucoup de choses à vous dire qui sont encore perdues, car la parole vraie, vous ne pouvez pas la porter encore.
41.—Je leur dis seulement: l’esprit et la vérité c’est la même chose, et nous sommes de la race de Dieu.
42.—Car le Psaume a avoué l’aveu: j’ai dit que vous êtes des dieux.
43.—Et chacun est son propre Christ.
44.—Je leur donnai cela seulement qui n’est que la première pierre, car le jour viendra qui n’est pas venu, où l’on saura que celui qui s’est vu, a vu Dieu.
45.—Commençons l’œuvre de ce jour-là par le commencement.
46.—Par le bas, par les pauvres cœurs, sources des pauvres hommes,
47.—Les grands aveugles qui ont des yeux.
48.—Et des mains.
49.—On est fait pour défaire ce qui est injuste.
50.—Beaucoup me haïssaient. Jekhiel surtout, ayant été mon ami, me haïssait, et souvent, je trouvais dans mes ennemis la main ou la face de sa haine.
51.—Je savais que plusieurs disaient de moi: Il faut le faire mourir.
CHAPITRE XXIV
1.—J’allais prêchant l’évangile de l’esprit et des pauvres.
2.—Et constituant une communauté selon l’esprit et selon les œuvres, avec Jean, avec Simon Pierre, et André, et les autres.
3.—Car il faut commencer par quelque chose de proche, et poser les premiers hommes par terre, comme des premières pierres et comme des graines, et faire d’abord une foule enfant. Commençons par devenir petits, pour devenir grands.
4.—Et aussi avec plusieurs femmes.
5.—Les femmes ont été abaissées par les hommes.
6.—L’esclavage des femmes a souillé même la défaite des pauvres.
7.—Parce que Dieu a dit à Eve: Tes désirs se rapporteront à ton mari et il te dominera.
8.—Mais l’heure est venue où chacun doit être chacun.
9.—Et dans la société nouvelle dont nous étions la semence cramponnée en un coin du monde
10.—La femme était l’égale de l’homme.
11.—Et l’église n’était pas une secte, mais nous.
12.—Et Judas Iscariote tenait la bourse, remplie par ceux des nôtres qui avaient été à leur aise dans le monde.
13.—Car on est obligé de vivre par le moyen de l’argent, puisque c’est la loi du monde de la fiction, de la guerre et du mensonge
14.—Dans lequel nous faisons une tache blanche.
15.—Avec ces biens injustes achetons-nous une vie juste.
16.—Mais je n’avais plus de maison,
17.—Pas même une pierre dont je puisse dire: je suis sûr d’y reposer ma tête.
18.—Celui qui est seul, comment aura-t-il chaud?
19.—Je revins une fois au village dont j’étais sorti.
20.—Je retournai dans mon lieu.
21.—Les autres villes, quoique plus vastes, sont plus légères.
22.—Je retrouvai grandement les petites choses d’autrefois.
23.—Et la fontaine, et les écoliers en rond sur la place répétant le bruit des mots, et ma maison habitée et remplacée par d’autres gens, et ma chambre que, naguère, après cette Priscilla, je retrouvai un soir aussi seule que moi, et la petite fenêtre d’où l’étendue prenait sa source, et la crèche où je suis né—et je ne comprenais plus ce que j’avais été.
24.—Moi qui n’ai plus rien que les rues d’un village,
25.—Moi qui ne connais plus ceci: être du bon côté d’une porte.
26.—Qu’ai-je fait de ma jeunesse et de ma force?
27.—Qu’ai-je dit avec ma voix qui s’éteindra?
28.—Qu’ai-je ajouté à la réalité, qui vaille, et qui serve aux hommes, durant tous les jours de mon combat?
29.—Quelque chose au milieu, mais pas assez.
30.—Je n’ai presque rien fait, et j’ai peur du soir.
31.—Moi qui suis effrayé de toutes mes douleurs,
32.—Je m’accuse de tout ce que je n’ai pas dit.
33.—Heureux ceux qui laissent un grand nom semblable à un berger dans la brume!
34.—L’apôtre qui sera vainqueur un jour sera pourtant pareil à tous ceux qui ont été vaincus.
35.—Mais ce ne sera pas moi.
36.—Et, même quand j’aurai disparu, ne serai-je pas tout seul?
37.—Et je m’assis sur une pierre, celle où je m’étais assis quand l’amour et la mort m’avaient parlé distinctement, jadis. Je voyais le grand figuier qui fait une tête au village et, au dessus, la place des étoiles.
38.—Si je vivais la douce vie qui est donnée un peu à chaque vivant,
39.—Puisque c’est la seule chose qui lui est donnée?
40.—Voici: rester ici. Avoir une maison, en s’arrangeant régulièrement par le travail.
41.—Voisiner toujours avec le grand figuier de la place et le figuier ordinaire devant la porte.
42.—Et tout ce que j’avais retrouvé sans le retrouver.
43.—Moi aussi, une femme qui serait aussi un ami,
44.—Et nos corps, facilement lassés, appuyés rien que l’un sur l’autre.
45.—Et moi aussi, des enfants.
46.—Un, deux, ou trois.
47.—Au lieu de crier dans les déserts des villes qui crient plus fort que nous, et sont pires que les déserts.
48.—Et de repousser le refus des hommes.
49.—Ainsi je pensais tant qu’il fit jour.
50.—Mais quand ce fut la voûte du soir, Je retrouvai au fond de mon enfance la pureté qui y était.
51.—Je rassemblai la simplicité, qu’on a comme un trésor.
52.—Montre ton cri. Va-t’en toujours, et essaye d’aller le plus possible partout.
53.—Et d’être l’homme des hommes.
54.—Le matin, on m’entoura et on me dit: Guéris ce malade que voici gisant.
55.—Et celui-ci, qui est aveugle comme la main.
56.—Mais on me disait cela avec rancune et d’une bouche amère, et dans ce village personne ne croyait en moi.
57.—Car ils me connaissaient trop, et connaissaient ma mère, mes frères, et avaient connu mon père.
58.—Et répétaient: C’est Jésus, le menuisier, et puis après?
59.—Et ils se fermaient d’incrédulité.
60.—Et je ne pus donner à ce malade la sincérité corporelle,
61.—Et il resta dans sa maladie.
62.—Mais le chien qui était petit quand j’étais parti ailleurs, je le retrouvai, et il était vieux, et il ouvrait à peine ses yeux blessés d’âge. Mais si peu qu’il les ouvrît, il me reconnut et fut heureux tout entier. Lui, de son premier à son dernier jour, il aura thésaurisé de l’amour pour moi. Moi je ne l’aime presque plus, et sa mort en moi est plus triste que celle qui est en lui.