Jésus
63.—Et quand bientôt ce chien mourra,
64.—Sa mort sera aussi grande que la vie.
65.—Mais y n’y aura qu’un tout petit deuil, dont j’ai pitié.
66.—Marie-Madeleine.
67.—Elle me contemplait. Elle s’approcha, les mains tremblantes. Je lui dis: Ne me touche pas. Elle s’arrêta devant moi et ses bras tombèrent le long d’elle.
68.—Je fus pris de curiosité, et je lui dis: Marie, Marie, naguère, tous ceux qui étaient avec moi couraient après toi, et tu ne t’es pas refusée.
69.—Mais à moi seul, tu t’es refusée.
70.—Elle dit: C’est parce que je t’aimais.
71.—Sa voix d’enfant dit ensuite: Mais maintenant, c’est pour moi le soir.
72.—Je voudrais guérir un peu, pas tout à fait, la faiblesse de mon cœur.
73.—Et puisque c’est l’ombre, m’en aller dans un désert plein de soleil.
74.—Elle était vêtue de blanc et le soleil mettait par-dessus ce blanc une blancheur d’ange.
75.—Elle devint comme quelqu’un qui fait une prédiction:
76.—Tu consoleras les malheureux.
77.—Mais je ne sais pas comment tu feras.
78.—Tu seras puni d’être en avant des autres.
79.—Tu seras frappé par tes ennemis, et renié par tes amis.
80.—Tu n’auras que toi pour te secourir.
81.—Et que moi, pauvre et isolée, qui te secourrai sans te secourir.
82.—Elle dit encore:
83.—Tu ne peux pas savoir le charme que tu auras été pour nous. Toi seul l’ignores. Quand je te dis: toi, tu ne sais pas ce que je dis.
CHAPITRE XXV
1.—Ce fut en ces temps-là, qu’une nuit, tout d’un coup, nous grandîmes.
2.—Car les cieux s’ouvrirent.
3.—Et ils furent ouverts devant nous comme la mer Rouge.
4.—Car les astres déchiraient le ciel, chaque astre dans son trou, et notre âme monta vers toutes ces choses de lumière par nos yeux levés. Et nous sentîmes l’infini devenir une fête à partir de nous.
5.—Qui étions profonds comme la terre.
6.—C’est beau. On voit qu’il n’y a rien.
7.—Cette parole que je fis sortir de notre groupe sombre aux taches bleues, fit de chacun de nous le jardin des étoiles.
8.—Car elles n’étaient que le bout de nos regards.
9.—Et elles étaient, par nous, enracinées dans le songe.
10.—L’un dit: On va jusqu’au ciel.
11.—Et moi j’osai dire en parlant du monde:
12.—Ceci est notre chair et notre sang.
13.—Puisque, allant jusqu’au ciel, on ne peut pas sortir de soi-même et du corps de son regard.
14.—Voici donc la beauté de la justice.
15.—Le pauvre Judas, le petit calculateur, s’en alla de là courbé comme s’il cachait dans son manteau le trésor resplendissant des nuits, et un homme, le rencontrant ainsi illuminé et troublé après m’avoir quitté, lui demanda:
16.—Qu’est-ce qu’il a donc dit?
17.—Et le pauvre Judas répondit émerveillé:
18.—Il a dit qu’il était le Dieu nouveau.
CHAPITRE XXVI
1.—Et moi, je ne savais pas comment je ferais.
CHAPITRE XXVII
1.—Il y avait, plantés sur le rond noir de ce tertre, socle des nuages, des arbres maigres comme ceux que l’hiver déchire avec ses dents.
2.—Et qui étaient des croix où étaient attachés des haillons de corps.
3.—Au pied du charnier de supplice, il y avait, étendu par terre, son grand corps de vaincu.
4.—Et autour de lui, ils se lamentaient, farouches, avec des éclairs sur leurs figures,
5.—Jaïrus, Eléazar, Jacob, Simon mon disciple, Juda bar Abbas, descendus des montagnes et des forêts de la Galilée d’au delà du Jourdain et des bords du Jourdain. Ils avaient été enseignés par Simon mon disciple, parti un soir pour enseigner.
6.—Car il y a dans le monde trois sectes: les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens. Ceux-là sont autres: les Zélotes, dont la figure a des éclairs, les fils du tonnerre,
7.—Car leur nom est Boanerguès.
8.—L’un parla et raconta l’affaire.
9.—Il raconta: On est parti en armes avec lui qui est Juda bar Juda (tu sais, celui dont l’archange Gabriel avait annoncé à sa mère Salomé qu’il monterait sur le trône de David, celui qu’Hérode a voulu faire tuer alors, en massacrant tous les petits enfants). On s’est heurté à une légion romaine. On n’était pas de force, n’est-ce pas. Il en descendit trois, de ces Philistins, en une seule occasion, comme le faisaient Benaja, Hasaël, Ethanan fils de Dodo, de Bethléem, et comme les autres serviteurs de David, oint du Seigneur. Mais il fut descendu à son tour. Moi, j’ai pu fuir, et revenir la nuit, dans le plein noir, la main noyée en avant, et le pied encombré et peureux, pour chercher son corps qu’ils avaient laissé par terre.
10.—La devineresse avait dit: Ils le tueront.
11.—Ce fut donc hier soir. Le voici. Il ne voulait pas qu’on payât l’impôt romain. Il ne buvait ni vin, ni boisson enivrante. Il ne se faisait jamais oindre par les hommes et s’abstenait de bains. Il était pieux, et la peau de ses genoux était devenue dure, à force de génuflexions, comme l’ont les chameaux.
12.—C’était un saint et pourtant, c’était aussi un Zélote.
13.—Il était complet.
14.—C’était le saint de Dieu.
15.—Puisque, quand il est né, il a été l’objet d’une annonciation spéciale, comme Samson, Samuel, et Jean Zacharie
16.—Dont la voix s’envole dans le sens de nos œuvres, comme la nuée qui est l’enseigne précipitée de l’ouragan.
17.—Juda est un jeune lion, a dit Jacob dans la Thora. Quand il se couche, ses yeux mi-clos et la griffe pendante sur les rochers, qui le fera lever?
18.—Puis, contemplant le sol où s’étendait le Non Lavé, les révoltés dirent:
19.—Cependant il ne restera pas couché et mort. C’est l’archange qui aura raison. Son cadavre se relèvera sur ses pieds.
20.—Il s’est endormi violemment, comme Ezéchias exécuté par le procurateur Hérode pour complaire à Jules César, comme Juda de Gamala, égorgé entre le Temple et l’autel, et comme Zacharie qui fut tué là aussi. Comme ces assiégés qui étaient cinq mille et dont le Romain a trouvé les cinq mille corps enlacés et tués de leurs propres mains; comme ceux qui, devant l’avancée des légions, précipitèrent leurs femmes et leurs enfants du haut de la montagne, puis se précipitèrent eux-mêmes. Maudits ceux qui pactisent avec le Romain!
21.—Un Juif, levant ses bras en l’air comme un palmier, dit: les mauvais Juifs sont les vrais ennemis des vrais Juifs.
22.—Un vieillard cria de tout son corps: Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues tes prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur toi, depuis celui d’Abel jusqu’à celui de Zacharie que vous avez tué entre le Temple et l’autel.
23.—Une Juive aux yeux incendiés chanta avec sa voix: Qu’est devenu mon fils, qui avait grandi entre mes genoux? Je ne sais pas. Des vents d’orage et des tempêtes sont survenus, et me l’ont enlevé des mains. Tant mieux. Marie de Bethézor, fille d’Eléazar, dit-elle, a donné aux soldats juifs affamés son enfant à manger.
24.—Et leurs yeux, à tous, grossissaient dans le soir.
25.—Donc, on reverra celui-ci se tenir debout, hésitant et enivré encore de la mort, ayant d’abord les bras étendus, comme un crucifié sans croix, démuni de son appui terrible.
26.—Comme Juda de Gamala et Sadok qui ont ressuscité; et le feu leur sortait de la bouche, et ils avaient le pouvoir, à ce que dit le peuple, de fermer le ciel pour qu’il ne pleuve pas. C’est là ce qui arriva à ces deux oints d’huile, à ces deux témoins, que les Grecs appellent: martyrs.
27.—Et on verra aussi son poids monter au ciel et en plein soleil du jour, on verra une séparation se faire, par terre, entre son ombre et ses talons.
28.—Tu vois ceux qui sont étendus et morts, et ceux qui sont debout autour. Eh bien, ce sont les mêmes dans la vérité. On ne peut plus savoir ceux qui sont debout et ceux qui ne le sont pas, de sorte que tu ne peux pas nous compter.
29.—Et avec les deux creux sans yeux de sa figure, le guerrier horizontal regardait attentivement ce que disaient les survivants.
30.—Ainsi parlaient-ils dans le désert où le vent de la nature dissipait un peu l’odeur des Hérodes.
31.—Pour dire: la foule est lâche, et tous ses souvenirs s’enfuient. Mais nous, les Saints, nous faisons sortir de terre le courage d’Israël.
32.—Et sa foi.
33.—Car Israël est le peuple élu. L’univers fut donné aux Juifs par Dieu qui leur parla du faîte du Sinaï à l’aide d’un porte-voix. La race de David est non moins élue pour les commander, régner sur la Judée et sur toute la partie non marine du monde, en accomplissant le pacte d’alliance remis à Moïse, les Tables du Témoignage gravées par Dieu avec son propre doigt (non pas une fois mais deux fois), et apporter la victoire des vaincus.
34.—Nous, Zélotes, Kanaïtes, Nazaréens, héritiers de la Promesse.
35.—Apporterons pour les derniers mille ans du monde qui vont justement commencer, la réussite des Juifs contre l’usurpateur de Rome, le monstre à sept têtes, contre César, Ponce Pilate, et Antipas le dragon roux, qui a la face et le poil roux d’Esaü l’Edomite, et qui a les dix cornes de la Décapole.
36.—Et paîtrons les nations avec une verge de fer.
37.—Mettrons Israël au-dessus des aigles romaines. Voilà comme nous comprenons et vivons les Choses Ecrites.
38.—Et irons, en effet, arracher les aigles, comme Juda ben Zippori et Matthias ben Margaloth traitèrent l’aigle d’or fin qu’Hérode, de la semence maudite d’Idumée, avait fait poser sur le Temple. Et ils l’arrachèrent devant la face d’Hérode le Grand. Qui vous a dit de le faire? Ils lui ont répondu: Notre Sainte Thora!
39.—Car les agissants sont les vrais docteurs de la Thora.
40.—Et, par terre, celui qui avait, couché de tout son long, la taille d’un archange, et dont les orbites nous regardaient avec la nuit, avait aussi la bouche ouverte, et faisait: oui.
41.—Il est mort et pour le moment, il reste mort, dit Juda bar Abbas, qui se tourna vers moi:
42.—Veux-tu être le roi des Juifs?
43.—Car, notre poussée, tu y es pour quelque chose.
44.—Car tu as nettoyé des lépreux et allumé des aveugles, et même, guéri des obéissants.
45.—Car je suis parti un soir plein de toi, te le rappelles-tu, pour enseigner ceux-ci.
46.—Car nous avons entendu que tu es nommé le Nazaréen, que tu as crié contre les riches et vers le royaume de Dieu, et parlé pour la justice, la pitié, et la foi.
47.—Or la justice, c’est le rétablissement de la dynastie de David, la pitié, c’est celle de la condition des Juifs, la foi, c’est celle de leur Revanche.
48.—Qu’as-tu à répondre à cela? Tais-toi! Car tu n’as rien à répondre.
49.—Je te dis que nous sommes les vrais et les seuls accomplisseurs de la Loi, de la lutte finale pour le royaume de Dieu et pour la vie éternelle, qui est la gloire immortelle du conquérant juif.
50.—Car le nom du Sauveur sera entouré et acclamé sans arrêt par la foule de la postérité d’Israël.
51.—Et il n’est pas d’autre éternité, car le ciel ne se reflète pas dans le sang des sépulcres, et les vers ne vomiront pas les hommes qui passèrent et s’enfoncèrent.
52.—Le vrai Candidat attend aux portes, mais il œuvrera comme le séraphin que les Juifs appellent Abbaddon et que les Grecs appellent Apolyon.
53.—S’il le faut, il marchera sur la mer comme le soleil, et il multipliera les pains pour nourrir son armée avec rien.
54.—Alors, tu serais celui-là.
55.—Je t’en prie, sois la peste messianique.
56.—Change l’eau en sang, et sache faire des plaies à la terre des champs.
57.—Dusses-tu tuer les riches pour t’enrichir, et porter la torche jusque dans le Temple.
58.—Dusses-tu faire enchérir le pain, et que le chœnix de froment coûte un denier, et que ce soit la famine.
59.—Car c’est là une bonne condition révolutionnaire.
60.—Que par toi le Verbe du Seigneur roule sur les villes comme un rouleau.
61.—Apporte non la paix, mais l’épée, à travers le ventre des Hérodes et des Romains qui veulent qu’on paye l’impôt, et des Dociles du Temple qui ne veulent que la tranquillité honteuse.
62.—Et qui tous, ont changé la Judée et la Samarie et la Palestine en une nouvelle Egypte.
63.—Sache rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.
64.—Comme on a dit à propos du denier du tribut.
65.—Car ce denier est un alliage d’argent et d’airain.
66.—Et l’argent, qui caresse, est pour Dieu, et l’airain, qui frappe, pour César.
67.—Sois le lion de la colline de sable, qui, ouvrant la bouche, parle le tonnerre.
68.—On est fait, disentils, pour faire ce qui est juste, et pour défaire ce qui est injuste.
69.—Car il appert que tu as dit un jour dans une synagogue (je t’ai ouï arec cette oreille-là): Le Royaume est présentement aux violents.
70.—Donc il sera aux plus violents.
71.—Et n’est pas d’autre voie que celle-ci pour faire sortir Israël de l’exil où il tourne sur la terre de ses pères.
72.—Sois le Moïse de Moïse.
73.—C’est ainsi qu’ils me disent en partie ce que je m’étais dit, et ces paroles me frappent comme des coups admirables.
74.—Ces Juifs disent, se haussant l’un sur l’autre autour de moi, dans l’air du soir, et leurs mains faisant toutes sortes de grimaces:
75.—Veux-tu être le roi des Juifs?
76.—Leur question était pleine de chair et de sang, et me pressait avec sa poitrine.
77.—Je répondis: Votre révolte n’est pas assez grande.
78.—Je ne crois pas à votre cause, car vous n’êtes qu’une gerbe de poings, et vous ne savez pas ce que c’est que la puissance romaine pour la heurter de front, et vous courez vous tuer l’un après l’autre sur elle, et écraser sur elle l’espérance d’Israël, qui, pourtant, est plus large qu’elle. Et il ne faut pas tenter la tranquillité de l’impossible.
79.—Et de plus, votre rêve est égaré, étant la revanche, non la justice, étant le rêve d’un peuple, non celui du peuple.
80.—Car même si David revenait sous forme de David, enlèverait-il aux hommes leur malheur? Il n’apporterait que la mauvaise guerre, celle qui engendre la guerre, soit par la défaite, soit par la victoire.
81.—C’est-il, demandent-ils, que tu serais avec les ergoteurs pharisiens, les prostitués saducéens, les Esséniens enfermés et bêlants, ou les lâches docteurs qui cherchent dans les grimoires des raisons d’aimer les Romains?
82.—Que non pas, mais il faut un géant pour recommencer la tour de Babel et regagner le paradis perdu.
83.—Ce n’est pas vous, ce géant. Où est-il?
84.—Ils répondent ensemble: Sois-le. Et ils me pressent: Il faut te décider, et te jeter dans l’action du haut de cette montagne, du haut de laquelle on voit les royaumes.
85.—Et c’était une Tentation.
86.—Mais elle n’avait pas la dimension du réel.
87.—Je me jetterais dans leur abîme, à tous les hommes, mais non dans votre puits.
88.—Ils rétorquent: Notre mission est impossible, que tu dis. On la tentera quand même. Car c’est en tentant l’impossible qu’on accomplit tout le possible.
89.—Je dis: Cette parole n’est grande que si l’on est sur le droit chemin.
90.—Je ne parle pas en mon nom, mais au nom de tous mes semblables.
91.—Vos querelles de rois, je ne les connais plus.
92.—Les hommes n’ont pas la couleur d’un pays sur la peau, moi qui les vois dans leur grand crépuscule sombre de désolation, et de poussière.
93.—Et je traîne l’image déchirée d’une patrie dont les bords sont les horizons du monde, et qui n’existe pas encore, et qui existe.
94.—Et je ne crois pas que l’ouragan soit juif.
95.—J’acceptai d’être vaincu dans l’esprit de ceux-ci, et Simon bar Juda me regardait avec haine.
96.—Il me dit encore, comme un coup de marteau: Ils ne te comprendront pas, et ils auront raison.
97.—Un soir des temps, sur la route où les marcheurs font derrière eux et devant eux, un désert,
98.—Celui-là était parti plein de moi.
99.—Du moins je le croyais, et il le croyait aussi.
100.—Mais en vérité, il n’était pas allé jusqu’à ma parole.
101.—Et avec les autres, il me chassa en disant: Tu n’es rien. Va-t’en prêcher.
CHAPITRE XXVIII
1.—Sur le chemin de Damas, un jour, je rencontrai un homme, lequel me dit: Je suis Paul, ton disciple. Et j’ai parcouru le monde, moi qui suis parti un soir, chargé de ta parole, avec Simon, qui t’a trahi.
2.—Car les Zélotes sont des brigands.
3.—Ils volent et tuent pour régner, et ils ne régneront pas, et ils appelleront les persécutions et les captivités.
4.—Il me dit ensuite: Pourtant, les âges sont venus où la grande œuvre des Grecs et des Romains chancelle sur sa base.
5.—Car ce n’était qu’un semblant d’ordre, qui cache et légalise sur le dessus le désordre des choses et la souffrance des hommes.
6.—Mais un souffle, qui ressemble beaucoup au souffle juif, va pousser tous les hommes, comme un seul homme, contre cette fabrication grecque.
7.—Et ce souffle, c’est la vie.
8.—Et que peut la surface du monde contre la profondeur du monde?
9.—Sache qu’il y a une nouvelle forme, que nous préparons, de la religion de nos pères.
10.—Et je te le dis, tu y es pour quelque chose.
11.—Je dis: Comment est-elle nouvelle?
12.—Par l’avènement du Messie.
13.—Mais le Messie n’est pas venu.
14.—Et lui: S’il n’était pas venu, Israël se lasserait d’attendre et serait perdu, ou bien alors n’importe qui pourrait dire: Je suis le Messie, et ce serait aussi des trappes de perdition.
15.—Et puis, l’acte du Messie, c’est justement la substance de cette seconde loi qui nous a été révélée.
16.—Le Messie est venu, encore qu’il reviendra définitivement.
17.—Et voici ce que nous apercevons sur les cimes, nous les nouveaux:
18.—Le monde a été perdu et voué à la mort par le péché d’un seul: le premier Adam, mais voilà qu’il est sauvé et voué à la vie à partir de ces temps-ci par le sang d’un seul: le dernier Adam, envoyé exprès par Dieu.
19.—Or le premier Adam était l’homme extérieur, de chair, et le dernier Adam est l’homme intérieur, d’esprit.
20.—Et l’esprit est présentement tombé sur nous, les nouveaux, par le canal de la grâce, pour que nous annoncions cet évangile aux hommes, et, séparant en deux la destinée de leur corps et celle de leur âme, les éblouissions par la vie future et par la guérison de la mort, et disions que cet évangile abroge la loi du Temple, et que la foi en ceci remplace tout, même les observances, et même les œuvres.
21.—Et voici désormais la prison magnifique du Messie.
22.—Car nous avons connu que toi, et d’autres comme toi, avez parlé pour l’esprit et pour l’homme intérieur, et pour la justice et la vie, et pour les seuls pauvres, contre les pratiques, contre les riches, et les lois cadavériques, et que le peuple a entendu cela et vous aima partout où vous êtes passés, et que vous avez saisi le cœur du monde.
23.—(Et ainsi tu me tiras de moi-même et tu fus la cause, et la vie, ayant poussé le cri de la terre).
24.—Et que d’autre part, tout cela peut être déduit des promesses qui sont dans les Ecritures.
25.—C’est pourquoi tu seras avec nous, puisque le peuple t’aime, et a besoin de crier avec toi, et l’Eglise doit être posée à même le peuple, à vif.
26.—Mais moi: Vous avez mis de la sorte tout un appareil sur ce que j’ai dit.
27.—Et je n’en veux pas.
28.—Quand je dis l’esprit, c’est l’esprit, et non pas un objet de culte qui voltige par-dessus le front des hommes; et la justice dans ma bouche c’est la justice et elle est pleine des choses, et ma vie n’est pas le rêve des morts, et je ne suis pas venu pour chasser la vie de la vie, et je ne suis pas venu pour faire saigner les tombeaux, et il n’y a pas de magie.
29.—C’est au contraire l’enlèvement des dogmes et des rituels, la nudité du vrai, et le devoir jailli du cœur comme du rocher, et le commencement par nous, que j’ai dits, et l’évangile de restitution que j’ai prêché, étant celui qui n’a pas de religion, et c’est là ma seule valeur, à moi qui aurai passé ici-bas.
30.—Il y a du nouveau, dit-il plus fort pour me répondre mieux. Nous avons mis la mort sous les pieds de Dieu, selon les psaumes. Nous avons réveillé toute la mort des hommes!
31.—Vous n’avez réveillé que le spectre des dormeurs. Moi j’aurai ressuscité les vivants.
32.—Il répondit alors: nous avons besoin de toi, pour la chair de notre jeune Bible, et pour mettre debout la loi.
33.—Il était chétif et enflammé, et semblait sortir de terre.
34.—Il était plein d’exclamations et d’éclairs, de morceaux cassés de Jérémie, d’Ezéchiel, et des Psaumes. Il parlait par coups de feu, et il exhalait un grand génie.
35.—Et il me parla afin de mettre au dedans de moi les prodiges qu’il voulait faire.
36.—Donc, la gerbe nouvelle est prête, disait-il.
37.—Il faut maintenant l’accomplir pour les siècles de siècles.
38.—Il est temps de sceller d’un nom propre toutes les vieilles prophéties.
39.—Il est temps de susciter le Dieu qui tuera l’avenir.
40.—Il faut qu’il soit en ressemblance d’homme puisque les prophètes l’ont annoncé tel.
41.—Je dis: comment quelqu’un peut-il être à la fois un dieu et un homme?
42.—Si c’est un Dieu qui prend la forme corporelle et fait semblant d’être un passant, ce n’est qu’une tromperie d’homme.
43.—Car il n’y a d’humain que l’homme.
44.—Il dit: En prenant notre nature, Dieu nous fait prendre la sienne.
45.—Je répondis: non.
46.—Il répondit: Il faut. Il faut mettre l’Homme quelque temps au-dessus des anges, selon les Psaumes.
47.—Il dit violemment: Il faut aussi qu’il soit la mansuétude et la bonté (car nous faisons un alliage de la grâce et de la charité, pour construire avec cette nouveauté les hommes nouveaux, et dévorer par elle la réclamation juive, et le délire oriental, et la raison grecque).
48.—Où est-il, ce vivant tendre, ce cœur du ciel?
49.—Et l’idolâtre du Dogme, qui rêvait du grand tombeau neuf d’un temple par dessus l’autre, me considéra étrangement, et me dit:
50.—Ce sera peut-être toi.
51.—Alors, je ris.
52.—Tu ne peux pas me prendre pour proie, car je n’ai rien de commun avec toi.
53.—Il ne m’entendit pas, comme ceux qui débordent de leur idée, et il dit:
54.—On traînera tous les hommes dans l’ordre nouveau à la suite du héros ensanglanté.
55.—Il faut qu’il soit fils de David, car cela est écrit.
56.—Et il faut qu’il meure vite pour que la grande promesse messianique de l’avenir se retourne sur lui et qu’on bâtisse sur son corps.
57.—Il faut qu’il meure pour qu’il puisse ressusciter.
58.—Selon les Ecritures, et aussi selon le rêve parsemé sur tous les pays de l’orbe romain au souffle des quatre vents de la distance.
59.—Car il y a, à l’ouest, les Syriens et les Phéniciens, et au nord les Grecs, et les Babyloniens à l’est, et les Egyptiens au sud, et tous ces gens-là se ressemblent en ce qu’ils croient à un dieu mourant et ressuscitant dans leurs bras, et qu’ils aiment ce mystère (encore qu’ils ne le voient que d’un œil, étant borgnes).
60.—Et s’il n’y avait pas les préparatifs du monde entier, notre religion nouvelle ne serait qu’une chétive erreur.
61.—Il nous faut leur arracher leur baptême de sang, et leur communion de chair.
62.—Et leur résurrection.
63.—Que les philosophes grecs aiment avec calme, car ils l’appellent l’immortalité de l’âme.
64.—Et prendre tout cela à notre compte de Juifs, en ayant fait un nouveau mélange.
65.—Car comment détruirai-je les machinations des idolâtres, si je ne les imite pas?
66.—Je dis: Ce qu’on imite n’est pas détruit.
67.—Et aussi: Les Juifs, si fort qu’ils convoitent le Messie, ne voudront jamais croire qu’il est venu.
68.—Il dit: Le cri juif et aussi le sang de son agneau, sont le levain dans le mélange, mais si cette race bronche, on la mettra en dehors.
69.—Moi: C’est attenter à l’homme que de le murer dans tous les hommes au nom d’un seul péché. Et qui donc est-on pour se permettre de dire: personne, ici-bas, n’est innocent! L’amour de Dieu nous rachètera, dis-tu. Ce sont là des amusements de princes.
70.—Et ce n’est pas après l’injustice, à savoir après la vie, qu’il faut faire la justice. C’est au fils de l’homme que la justice doit être bonne. Cela n’a-t-il point été écrit? Au fils de l’homme, dis-je, non à son ombre future.
71.—Et tu mets par des formules un double fond aux sépultures.
72.—Tu assailles l’esprit par son trou, à savoir la peur de la mort, et tu le lapides avec les pierres tombales; encore que tu prétendes, avec ta bouche, remplacer la mort par le mot d’éternité; et tu fais de Dieu le complice de ceux qui persécutent.
73.—Dieu a dit—, dit Paul.
74.—Ce Dieu! dis-je, il a dit: vous mourrez! C’est le Serpent qui a dit: vous ne mourrez nullement. Annoncer aux hommes qu’ils ne mourront point, c’est souffler aux damnés d’ici-bas le conseil satanique de ne point vivre leur vie, et faire qu’ils perdent les pauvres jours qu’ils ont—sous l’enseigne d’un cadavre vivant.
75.—Mais, dit-il, un Dieu rachetant les hommes par ses souffrances, n’est-ce point merveilleusement beau?
76.—Je dis: Démagogue!
77.—Et puis, ajouta-t-il, si notre foi se met dans l’au-delà, les puissants du monde ne seront pas gênés, et nous laisseront tranquilles.
78.—Tu te trompes, dis-je, en prétendant coudre la vérité à des lois fantômes. Tu montreras seulement combien l’amour des hommes pour Dieu est un sentiment contre nature.
79.—La réponse fut: C’est pour cela que nous disons: C’est surnaturel.
80.—Il s’écria et dit: Il est écrit: J’abolirai la sagesse des sages et j’anéantirai la science des intelligents. Dieu n’a-t-il pas fait voir que la sagesse de ce monde n’était qu’une folie? Et il lui a plu de sauver par la folie que nous prêchons, ceux qui croiraient.
81.—Je dis: Sophiste!
82.—De loin, il semblait un prophète d’Israël, mais de près, montait de sa robe l’odeur du calcul grec.
83.—C’est défendu, dis-je, de donner à la justice une autorité qui roulera en poussière lorsque l’homme ouvrira les yeux.
84.—Car il les ouvrira.
85.—Il reconnaîtra que la grandeur de l’homme est de l’homme; il reconnaîtra aussi que la grandeur des hommes est des hommes.
86.—Et c’est ainsi que le destin de l’homme et celui des hommes seront pareils de ressemblance.
87.—Ton changement n’est pas un changement, et tu te donnes beaucoup de mal pour rien.
88.—Il me répondit: Tu ne sais pas ce que tu dis.
89.—Il faut une loi fixe, appuyée sur des cérémonies inexorables,
90.—Qui forgent l’homme.
91.—Et soient tenues par des dirigeants.
92.—Les mystères intérieurs ne se voient pas publiquement, et tout est là.
93.—Il faut la force visible et l’accord avec les rois, pour faire marcher le monde.
94.—Et des clous pour fixer sur la terre l’appareil céleste.
95.—Et il faut aussi une croix, venant des Psaumes, pour l’y clouer!
96.—Il me dit, celui qui avait besoin de mon corps assassiné pour le prendre dans ses bras et le mettre au centre de sa mythologie:
97.—Veux-tu être le roi des rois?
98.—Je dis: Parmi mes disciples, on ne trouvera jamais un soldat des rois et de l’ordre établi. Mais parmi mes disciples, on trouvera les soldats de la justice.
99.—Et Paul me dit à moi, Jésus: Tu ne sais pas ce que tu dis. Moi qui suis à la fois Juif, Grec et Romain, je suis plus fort que toi. Va-t’en prêcher.
100.—Il était de l’espèce des bâtisseurs.
101.—Qui réussit sur la terre.
102.—C’était un pharisien immense.
CHAPITRE XXIX
1.—Quand il fut parti, je voulus rester tout seul.
2.—J’allai dans le désert pour être à l’écart. J’étais agité de pensées et sous le joug d’une fatigue surhumaine.
3.—A cause de ces révoltés et à cause de ce docteur.
4.—Car ce Paul lui aussi, comme Simon le Zélote, était parti plein de moi dans le monde. Mais lui non plus ne m’avait pas compris.
5.—De sorte qu’en semant la vérité, j’avais semé des deux côtés le mensonge.
6.—N’y a-t-il, pour l’accomplissement de la justice, que ces deux voies-là?
7.—Et le royaume des cieux, n’est-ce que Jérusalem grande comme un trône, ou n’est-ce que le dedans des nécropoles?
8.—Et lorsque le soir tomba, il me sembla voir tout d’un coup vers l’horizon de sable et de pierres, une ville se former à mes yeux, de palais, de jardins et d’arbres, et de colonnes avec, à leurs pieds, leur reflet dans des lacs, et au-dessus, une grande splendeur divine.
9.—Je sus que c’était là l’illusion des voyageurs du désert, et que cette cité et cette splendeur n’étaient pas en réalité, mais n’étaient que dans mes yeux.
10.—Et que je les créais toutes en ouvrant les paupières, et que je les détruisais toutes en les fermant.
11.—Et que c’est la preuve du pouvoir qu’on a, et que c’est cela qu’on fait toujours.
12.—Car il faut un regard pour déployer L’horizon et pour verser l’espace; il faut quelque part, pour que le monde vive, une respiration.
13.—Car c’est lui, je dis: l’homme, qui étend le bleu là-haut et dont l’esprit marche sur les hauteurs de la mer.
14.—Et qui transporte les montagnes là où elles sont, quand il regarde.
15.—Dont l’œil englobe le firmament avec l’Ourse, l’Orion et les Pléiades, qu’il réchauffe.
16.—Et qui parle le ciel et la terre.
17.—Et au cœur duquel la justice est le torrent oblique qui rugit vers le calme niveau.
18.—Moi, je le sais.
19.—Mais vous autres, vous n’êtes que les maçons d’un mirage.
20.—Comme le soir s’amoncelait, et qu’on ne voyait plus que le ciel, je me retirai pour dormir, dans une grotte où beaucoup d’hommes saints s’étaient retirés avant moi.
21.—Et je m’endormis dans un grand trouble à cause de ce que m’avait dit le renouveleur de religion.
22.—Et je pensais à une lumière surhumaine, et je vis cette lumière faire des étages dans le ciel.
23.—J’étais encore assez éveillé pour dire: Je vois Dieu en rêve.
24.—Comme tous les hommes.
25.—Mais moi, je le sais.
26.—Les ténèbres s’étaient refaites, et dans ces ténèbres se façonna un archange.
27.—C’était une très haute transparence d’être vivant sur du lumineux, avec des plans éblouis, semblable à un palais-homme, amassé dans la nuit. Les six feuilles de ses ailes rayées, en matériaux d’aurore verts et roses, et sa robe blanche monumentale dont le bas s’étalait par terre comme la pyramide d’Egypte, et sa main immense entr’ouverte et déchirée dans les hauteurs comme un nuage sur la lune, et, sur sa face à demi détournée, là-haut, le bombement de cristal de son œil. Et de la cime neigeuse de cet ange amoncelé, une échelle commençait, dont les barreaux étaient des étoiles étirées en largeur.
28.—Tout fût ôté. Les ténèbres recommencèrent, et je connus à je ne sais quel signe qu’elles s’étendaient sur les champs de bataille moissonnés par les rois, et que le fleuve qui coulait là était devenu chaud, et que cette ombre informe avait des formes hideuses: les morts aux gestes furieux et aux yeux ouverts, et qui refusent de dormir.
29.—Mais il y avait tant de morts qu’ils étaient tous dans les bras les uns des autres.
30.—Comme celui qui se sauve dans une oasis,
31.—Je me réfugiai dans les grands jours de Néhémie,
32.—Dans l’instant pur de ma race.
33.—Car il est écrit: Interroge ceux d’avant.
34.—Mais une voix me dit: Regarde mieux ces événements qui ont captivé ton enfance.
35.—Esdras était un petit homme, lui qui disait que Dieu habitait à Jérusalem.
36.—Et le crime d’Esdras et de Néhémie, c’est d’avoir mis une idée basse dans la grande force miraculeuse de repentance des Juifs.
37.—Car ils vociféraient contre Israël non parce que Israël avait mal agi, mais parce que les exilés avaient épousé les femmes du pays.
38.—C’était par égoïsme et avarice de race.
39.—Et ils étanchèrent la grande soif juive avec une eau souillée.
40.—Mais il n’y a pas eu cela seulement.
41.—Ils profitèrent de leur courage extraordinaire à recommencer, à tous ceux-là, pour instaurer une règle terrible d’observances, et d’obligation d’offrandes, et de contributions au culte, de dîmes, d’oblations, en argent et en premiers-nés, pour engraisser les sacrificateurs par milliers, et l’armée des lévites, des portiers, des chantres et des Nethiniens et de tout le reste des conducteurs de la maison de Dieu.
42.—Voilà ce qu’ils avaient en vue.
43.—Et les Juifs se dressèrent et ne voulurent pas.
44.—Mais la machination d’en haut était plus solide que les générations.
45.—La résistance s’usa, et les enfants furent dressés dans la servitude, et aimèrent la tracasserie frénétique des rituels juifs.
46.—Et ils subirent la pliure.
47.—Car la foi obéit.
48.—Et Israël s’est replié contre lui-même, et son squelette maîtrisa sa chair.
49.—L’instant pur des hommes, regarde-le.
50.—La nuit cessa de me bander les yeux, et j’eus la vision d’une chose commençante puis coupée dans les nues. La Tour de Babel qui monta de la terre au ciel et retomba sur elle-même, et s’éteignit, et ne fut que la base de la montagne vivante. Ma vision s’écroula aussi comme le paradis perdu.
51.—Dans mon rêve, je criai, me débattant sur la terre parmi les ténèbres si épaisses que je pouvais les toucher de la main: Mais les Livres de la Loi!
52.—Alors, je vis le dedans du Temple, la nuit, dans mon rêve. C’était noir, mais c’était le dedans du Temple.
53.—Et un homme dans la nuit s’avançait vers l’autel, qui n’était pas tout à fait celui qu’on connaît, parce que sans doute c’était le Temple d’avant, et même d’avant, celui de Salomon.
54.—Cet homme… Un voleur? Non, car il dépose un livre sur l’autel, et s’en va.
55.—Si, un voleur.
56.—Car ce livre vient d’être fait. Une armée de scribes et de prêtres l’ont confectionné à leur goût. Ils ont fait rendre gorge aux légendes et aux sentences errantes des Juifs, et les ont domestiquées par l’écriture, et ont ajouté, et chargé, et surchargé: selon les exigences politiques.
57.—Ce livre deviendra le Livre de la Loi. On dira: Il existait depuis les temps et est tombé du ciel. Dieu l’a déposé sur l’autel. Et on maltraitera et on tuera ceux qui feront mine de ne pas croire aux lettres éblouissantes qui forment le mot: Révélation.
58.—Et cela fut sous le deuxième Jéroboam et sous Josias.
59.—Au temps d’Esdras aussi.
60.—Et Esdras a dit: La Thora vient de Moïse lui-même. Il a dit cela, alors que la Thora était neuve, et mille ans après Moïse.
61.—Il n’est pas sûr, dit un mauvais ange, que les scribes d’Israël n’aient pas inventé la création en six jours dans le seul but de justifier le sabbat.
62.—Et soulevé sur l’épine de son coude, ce foudroyé agitait en ricanant cet énorme blasphème, qui n’était peut-être pas un blasphème.
63.—Et je discernai près du pilier d’un temple, se penchant sur sa table, l’écriveur en robe qui a créé la Création du monde.
64.—Et dans le noir, il y eut un chandelier allumé; les doigts d’une main d’homme sortirent, qui écrivirent devant le chandelier:
65.—Les Livres de Daniel et d’Hénoch ne sont ni de Daniel ni d’Hénoch.
66.—Sache, cria une voix, que dans les Livres Saints, les prophéties ont été fabriquées selon les événements.
67.—Et sache, et la voix monta alors plus haut encore, qu’il y aura de nouveaux livres saints où les événements seront fabriqués selon les prophéties.
68.—Et j’entendis des chants qui de toutes parts chantaient:
69.—Gloire à Jésus, fils de Marie, fils de David, et fils de Dieu!
70.—Ce fut une apocalypse du futur qui se déplia et mit son espace dans l’espace.
71.—Et l’homme du chemin de Damas était mêlé à tout cela.
72.—Je vis de nouveau des scribes, des docteurs, des pontifes, des ermites, des églises, des conciles, tous fonctionnaires d’un trône, qui disputaient dans une enceinte.
73.—Et la voix: Ils s’occupent de toi. Ils font un code où ta vie est clouée sur les textes immuables, où ta figure est défigurée, où tu es attaché de tous côtés, par des liens, aux antiques prédictions et aux doctrines iniques. Toi qui disais: Il n’y a pas de médiateur, ils font de toi le Médiateur en personne. Ils te lapident avec ton nom.
74.—Tu as détruit l’idole d’Israël et n’en as laissé que la grande charpente humaine de justice, mais l’homme du chemin de Damas a mis un autre dieu à la belle place vide.
75.—Au lieu d’y mettre la vie.
76.—Et la loi de Moïse et la fable grecque entreront l’une dans l’autre, et feront de toi une boucherie, car toi, au milieu, écrasé, tu ne seras que la pluie de ton sang.
77.—Tu ne sauras jamais tout ce qu’on fera avec toi, et même maintenant que je te le dis, tu ne le sais pas.
78.—Et il n’y a personne pour te défendre et les disciples de tes disciples disent: Amen.
79.—O vous tous, les gens de partout, pauvres gens innombrables, vous ne savez guère ce qu’on trame. Et vous ne vivez tranquilles que parce que vous ne soupçonnez pas tout ce qu’il y a eu de calculs contre vous.
80.—Et il arrivera que ce seront les pauvres et les déshérités qui donneront le souffle à cette doctrine arrachée en lambeaux de ta chair, et en feront la force vive du monde.
81.—Parce qu’ils n’y auront vu et embrassé que la misère d’un grand pareil. Ceux qui débordent de douleurs aimeront le roi couronné d’épines.
82.—Ils ne chercheront pas à comprendre ceci qui est fou: Qu’un Dieu soit un homme, et un homme un dieu. Ils aimeront cette idée aveuglément, d’un amour maternel.
83.—Mais quand cette doctrine régnera solidement, avec son dieu cloué, elle sera la chose des riches et des bourreaux.
84.—Partout, toujours.
85.—Je poussai un cri entre les pierres où je gisais sur les champs de bataille de la réalité, à l’heure nocturne où les hommes et les peuples s’évanouissent en leur lieu, la nuit quand les ténèbres vous poursuivent, et je voulus crier au loin au-dessus de moi: Ne croyez pas en Jésus!
86.—Mais je n’étais pas de force, moi, à crier cela, et je fus forcé d’entendre encore:
87.—Ceux qui te ressembleront, et qui seront toi ressuscité, seront condamnés et tués par ton Eglise, où tu seras un étranger. Gare à ceux qui s’appelleront les Nazaréens ou qui s’appelleront les Pauvres.
88.—Et la religion aura tout repris aux pauvres, ses vraies mères, elle se sera volée aux malheureux.
89.—Elle les enfoncera plus avant dans les bas-fonds terrestres, et leur ôtera la lumière et la joie.