Jésus
74.—Qui oserait, après eux, la rapetisser,
75.—Et donner toutes sortes de noms étrangers et ennemis, à la vérité?
76.—Tes vrais ennemis, ceux que tu dois vaincre un jour, ce sont les riches, et les puissants.
77.—Ceux-là sont tes étrangers.
78.—Ceux qui récoltent là où ils n’ont pas semé, et chargent les épaules des autres de fardeaux qu’ils ne voudraient même pas toucher du doigt, et qui ont dans les pans de leurs robes le sang des âmes des innocents.
79.—On donne à celui qui a et il a encore davantage, mais à celui qui n’a pas, on ôte même ce qu’il a.
80.—Et la désolation fondra sur le désolé.
81.—Mais ceux qui ne travaillent pas n’ont pas le droit de manger.
82.—Malheur à vous qui bâtissez vos palais avec la sueur des autres! a dit Hénoch.
83.—Et l’argent, s’il vit et s’il enfante, est un monstre.
84.—Et dans la communauté des travailleurs, faite par eux et pour eux,
85.—Et où se dissipera la guerre et la richesse injuste,
86.—Chacun sera l’égal de chacun.
87.—Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé.
88.—Que le plus grand d’entre vous soit votre serviteur.
89.—Je vois dans les âges du temps le plus grand de tous se dresser parmi un grand peuple et être son serviteur.
90.—Car dans un tel ensemble, tous n’obéiront plus qu’à eux-mêmes.
91.—Et seront libres, d’être les esclaves de la justice.
92.—Je vous dis qu’il n’y a encore qu’une seule patrie unie des malheureux, et c’est le cimetière.
93.—Et lorsque vous vous serez réveillés d’entre les cadavres, et vous trouverez coude à coude.
94.—Vous verrez que vous êtes dans des prisons comme dans des restes de sépulcres, et que c’est là votre fraternité.
95.—Alors, sortez des chaînes, vous qui le voulez!
96.—N’attendons pas d’être morts pour nous ressembler!
97.—Jean Zacharie debout sur la place me désigna et clama:
98.—C’est lui!
99.—C’est lui. J’ai prêché l’évangile aux, pauvres, dit Jean, mais il a les paroles de la vie éternelle. Il a les armes de la lumière. Voici l’agneau divin qui ôte les péchés du monde.
100.—Après qu’un silence ardent se fut fait, je m’écriai comme Isaïe:
101.—Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande clarté.
102.—Il a maintenant la colère de voir.
103.—Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Et j’annonce l’époque d’accomplissement où souffrir pour la vérité sera enfin une joie.
104.—Mais il ne faut pas vous en remettre aux mauvais bergers.
105.—Vous-mêmes!
106.—Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, heurtez et l’on vous ouvrira.
107.—Et tant que vous n’aurez pas tout, vous n’aurez rien.
108.—L’Eternelle Justice a hurlé: Je t’ai gardé et établi pour dire aux captifs: Sortez!
109.—Quelqu’un du peuple me cria: Nous attendons la Révolution.
110.—Alors, vous vous attendez vous-mêmes.
111.—Soufflez sur vos maîtres, vous qui avez tout fait avec vos mains, même vos supplices.
112.—Mais pas Juda le Galiléen, pas Sadok, ni aucun de ce genre.
113.—Gardez-vous de ces guerres perdues du trop faible contre le trop fort.
114.—Mais, de faibles, préparez-vous à être forts, comme tous, vous êtes forts.
115.—Et je rendis la justice au sujet des Zélotes, disant:
116.—Car ce n’est pas la convoitise d’une race qui dévorera le malheur humain.
117.—Rendez l’homme à l’homme, unissez l’homme à l’homme, faites la montagne de l’homme.
118.—Les chaînes tomberont de force lorsqu’il n’y aura plus qu’un grand enchaîné.
119.—Faites d’abord la révolution dans vos têtes.
120.—La révolution est de l’esprit.
121.—Parce que c’est changer ce qui est, en ce qui doit être selon l’esprit.
122.—Et sachez bien qu’il n’y a qu’une vérité et que ce qui doit se faire selon l’esprit se fera aussi un jour par la force des choses.
123.—Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait.
124.—La vie, la vie!
125.—Car en vérité, je vous le dis, la gloire et la fortune et la joie de ceux-là, sont faites de la honte, de la misère, et du malheur de ceux-ci.
126.—Ce qui se maintient par l’épée ne peut périr que par l’épée.
127.—L’épée c’est votre outil.
128.—Entre ceux-là et ceux-ci, c’est une question de force.
129.—Et ceux qui ont raison doivent avoir la force; et la prendre, s’ils ne l’ont pas.
130.—S’il n’y a pas la force, il manque quelqu’un au couple créateur.
131.—La force est la femelle de l’esprit.
132.—Et ceux qui dorment dans la poussière de la terre, et qui sont morts de sommeil ou bien clament leurs songes, se réveilleront.
133.—Quand on aura mis l’abomination de la désolation.
134.—Les justes seront comme les Barbares que la terre ne peut plus porter. Le peuple unique refera avec lui-même l’unité de Dieu sous le signe de la sueur et du sang.
135.—Vous êtes des fous parce que vous laissez faire.
136.—Mais c’est vous qui serez les sages.
137.—Et les bons!
138.—Et les Juifs se mirent à crier sur la place.
139.—Et ce n’étaient pas des cris vides.
140.—Mais l’archange de la colère leur sortait de la bouche.
141.—Il y avait un tel grondement d’amour du peuple vers moi qu’on n’eût rien pu faire contre moi à ce moment.
142.—Mais je vis bien les statues pâles des puissants, les plaques des faces romaines et juives, et là, je lus que la fin de ma vie était écrite.
CHAPITRE XXXI
1.—Nous assemblâmes notre église pour le repas du soir, et mes disciples et moi, nous savions sans nous le dire que c’était le dernier repas fait ensemble (mais ce ne devait être que l’avant-dernier).
2.—Je rompis le pain, et il y eut d’abord le silence de ce don.
3.—Ensuite Simon Pierre éleva la voix et me dit: Tu es le prince de la vie.
4.—Je répondis: Vous serez vraiment mes disciples. Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira.
5.—Nathanaël dit: Nous ne la connaissons donc pas toute?
6.—Non, pas toute.
7.—Il s’enhardit alors et m’interrogea: N’es-tu pas contre l’amour? Réponds.
8.—Jacques, s’enhardissant aussi, dit: Il faut changer le cœur des hommes.
9.—La vieille porte de bois était ouverte sur la salle où était la table servie, et par ce grand carré, on voyait le ciel que le soleil couchant faisait verdoyer, et la lumière entrait par tranches.
10.—Et malgré la beauté des choses, je répondis: Que veux-tu que nous fassions avec ton rêve?
11.—Tu le tiens dans tes doigts comme une fleur, et tu en es orné, mais, en vérité, tu ne tiens rien.
12.—Tu es assez respectable avec ta fleur, mais celui qui comprend et qui voit, est plus courageux et plus honnête que toi.
13.—Et je dis encore à Jacques qui m’écoutait entièrement, baissant la tête et regardant sur la table, entre ses deux mains, son écuelle dorée par le soir:
14.—Changer le cœur? Non. Parce qu’on ne le peut pas.
15.—Ce n’est pas le cœur, c’est ce qui est dedans, qu’il faut changer.
16.—C’est pourquoi je vous dis: Comprenez-vous et aimez-vous les uns les autres,
17.—Vous qui êtes là et vous qui n’êtes pas là.
18.—Cela est un seul et même commendement, et c’est celui que je vous donne.
19.—Si comprendre ne veut pas dire embrasser, je ne sais pas ce que cela veut dire.
20.—Comprendre est un mot vivant, et la chair de ce mot, c’est amour.
21.—Le mal, c’est d’aimer avant de comprendre. Car il ne faut pas commencer à bâtir la maison par le haut. Comprendre d’abord, aimer ensuite.
22.—Car l’amour sans la règle est chose flottante et livrée aux vents terrestres.
23.—Et qui peut tourner mal.
24.—Et le cœur crie comme crie un muet.
25.—Que si vous croyez à la fois à l’amour et à l’intelligence, ne dites pas: l’amour et l’intelligence. Dites: l’amour de l’intelligence.
26.—Mais rassurez-vous. Comprendre ne va pas sans aimer. Et s’il n’y a rien de grand qui ne tienne dans les grandes lignes de la justice, il n’y a non plus rien de doux et de chaud qui ne tienne entre les grands bras de la pitié. Et la raison est droite, mais elle est plus follement grande que la folie.
27.—La figure grave de Jacques se leva, et ses lèvres remuèrent:
28.—Pourquoi dis-tu toujours pitié, au lieu d’amour?
29.—Parce que c’est le pur et le droit de l’amour.
30.—L’amour qui voit.
31.—L’amour pour les hommes, c’est les voir comme ils sont, et retomber sur eux, et qu’ils retombent sur vous. Tel est l’amour des hommes: lumière, mesure, utilité, lumière.
32.—Il ne faut s’attacher qu’à ce qui est faisable. Mais s’y attacher.
33.—Que les mots soient des ouvriers.
34.—On ne peut rien contre la fuyante misère de son propre cœur qui n’est pas une chose.
35.—On peut tout contre l’approchante misère de tous, qui est une chose qui est lourde.
36.—Et qui peut donc se porter.
37.—Et si les cœurs isolés ne se joignent un à un qu’à tâtons, les mains qui tâtonnent vers toutes les autres, les touchent.
38.—Ta joie, la souffrance, sont changeantes et trompeuses. Mais la souffrance des hommes ne te trahit jamais.
39.—Ne dites pas: Je veux changer l’homme en ange, et le monde en jardin d’Heden. Car on vous répond: Quel chemin faut-il prendre? Ne dites pas non plus aux aveugles: Je vous raconte la jolie image de lumière. Car ils vous crient: Nous voulons la chair de la lumière!
40.—Dites: Je veux travailler à l’arrangement de ce qui est réuni ici-bas.
41.—Et même, ne dites pas: le bonheur. C’est mieux de dire: la paix.
42.—Mais vous aurez contre vous tous les puissants, et la religion couronnée, qui a été faite pour lutter d’avance contre vous, et toutes les forces du monde.
43.—Vous serez haïs et persécutés. Et les brigands installés diront de vous: ce sont des brigands; et les menteurs diront de vous: ce sont des menteurs. Et même de pauvres gens qui ne sont ni des brigands ni des menteurs, répéteront cela de vous.
44.—Et votre royaume n’est pas de ce monde.
45.—Mais il faut qu’il y soit.
46.—Car il est de ce monde, mais il n’est pas de ce temps.
47.—Je vais partir, mais je vous donnerai un autre consolateur: l’esprit de justice que le monde ne peut pas encore recevoir parce qu’il ne le voit pas.
48.—L’esprit vous conduira dans toute la vérité.
49.—Quelle est la preuve de la justice? dit Didyme.
50.—Je répondis: Ceci est ma chair, ceci est mon sang.
51.—Ceci est le grand fleuve qui roule dans les veines des multitudes.
52.—Mon sang est le sang des autres.
53.—Telle est la preuve de la justice.
54.—Soyez toujours neufs, et comme des ressuscités dans ce monde qui vous hait.
55.—Et que vous ressusciterez lui aussi.
56.—Ce que je fais, d’autres peuvent le faire, car les autres sont comme moi témoins de la vérité, et capables d’en rendre témoignage.
57.—Car il ne faut pas de magicien.
58.—Ni à droite ni à gauche de leurs seuls intérêts d’hommes.
59.—Et s’il ne restait plus au monde qu’une seule chose sacrée, ce serait celle-là.
60.—Je ne vous appelle pas mes serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que son maître fait.
61.—Et quand je ne serai plus, mes enfants, vous penserez assez fort à moi
62.—Pour n’être pas orphelins.
63.—Simon éleva encore la voix.
64.—Qui dit seulement: Tu changeras le monde, et il sera changé.
65.—Les disciples étaient tristes, mais ils étaient tout de même remplis de joie et du Saint-Esprit.
66.—Jacques me dit comme Jacob: J’ai vu ta face comme si c’était la face de Dieu. Et il me redit comme Jacob: Je t’ai vu face à face, et mon âme a été délivrée.
67.—Et moi, je me rappelais la douceur qu’il y eut, à mon aurore, quand je rencontrai l’ami.
68.—Dès que nous nous sommes choisis en même temps et que nous fûmes nous, (lui et moi, la gauche et la droite), la parole a été faite chair.
69.—Et deux sourires qui se sourient, c’est exactement une seule chose au monde.
70.—Ainsi en est-il maintenant avec le cœur unique de ceux-ci, qui a donné à mes pensées la joie de vivre. Et lorsque, réunis, ils penseront comme moi, notre parole commune sera chair.
71.—Et moi qui ne devais plus vivre, je leur dis: Vivez. Il n’y a d’espérance que pour ceux qui vivent, a dit l’Ecclésiaste. Car, a-t-il dit, un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.
72.—Et le ciel qu’on voyait encadré par la porte, était rose, et il avait un chant d’oiseau.
73.—Comprendre. La paix de l’esprit est aussi belle que celle du cœur.
74.—Et c’est sa mère.
75.—On va comprendre la pureté des lignes qui vont de chacun à tous.
76.—Et le prix de la vie.
77.—Et la place que tient une rose avec son souffle.
78.—Et la place que tient un rossignol dans la nuit.
79.—Et que le ciel est tissé à la terre.