Jésus

Henri Barbusse · Chapitre 7 sur 12

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Jésus

90.—Une religion à deux faces,

91.—Qui fera le mal sur la terre, mais qui dira sous le ciel, répétant la belle leçon que tu as trouvée: Ecoutez comme je dis le bien.

92.—Et elle soulèvera l’exécration et la colère des justes,

93.—Qui seront les vaincus des siècles.

94.—Comme toi.

 

CHAPITRE XXX

 

1.—Tout était couvert d’une toile de soleil, et empli de joie, lorsque j’entrai à Jérusalem pour retrouver le peuple auquel j’avais donné rendez-vous.

2.—J’étais monté sur le poulain d’une ânesse et mes disciples agitaient des palmes, et les gens accouraient, disant: Qu’est-ce que c’est? et semblaient heureux de me regarder.

3.—Et le rêve noir se dissipait en moi à cause des prodigalités du soleil.

4.—Et un aveugle assis sur une pierre, demande ce qu’il y a, et alors, tournant à peu près vers moi sa face où l’ombre est invisible, m’appelle en criant à haute voix, et un homme sur qui la lèpre a neigé parvient jusqu’à moi, grâce à l’horreur de sa cuirasse, et un autre aveugle, s’approchant de moi avec ses mains, me transmet son angoisse, disant: j’ai tout un monde derrière moi.

5.—Quand nous arrivâmes au Temple, je vis, déjà assemblés, les chefs de la race sacerdotale et les sénateurs d’Israël.

6.—Et il y avait, plus loin, des faces romaines.

7.—Et en voyant ces gens, les paroles de l’homme du chemin de Damas me revinrent à l’esprit.

8.—Et tous, ils étaient émus d’envie contre moi, et moi je fus ému de colère contre eux, car c’est d’eux que vient et que viendra tout le mal.

9.—Ils n’osaient rien dire, étant au bord du peuple qui battait son plein.

10.—Et me tournant et voyant la multitude du peuple qui faisait face à cette rangée de puissants, je fus remué de compassion, de ce qu’ils étaient dispersés et errants comme des brebis n’ayant point de berger.

11.—Et je dis à ceux qui étaient avec moi:

12.—La moisson est grande mais il y a peu d’ouvriers.

13.—Car le peuple sort de terre comme la moisson qu’il en fait sortir et comme les œuvres de son travail.

14.—Mais chacun de tous ceux-là est séparé des autres.

15.—Et les foules ne sont pas des foules, mais des immensités en miettes.

16.—Jean dit: C’est la partie qui fait le tout.

17.—Et moi: Oui, mais c’est le tout qui fait la partie.

18.—Et les mouvements des étendues humaines sont d’une lenteur désespérante. Il y a un large supplice des foules: c’est la lenteur.

19.—Ils pourraient tout s’ils voulaient.

20.—Ils voudraient, s’ils savaient. Mais, je vous le dis, l’œuvre du savoir est ralentie et repoussée, et c’est le cauchemar du monde entier.

21.—Et alors, en haine de leurs souffrances, en haine de leurs maîtres avides, en haine de ce que m’avait dit Paul, et de ce que m’avaient dit ceux de la révolte aveugle et gaspillée,

22.—Je songeai:

23.—Il faut que je donne ma vie.

24.—J’avais déjà pensé à cela: Elever le sacrifice de moi devant tous, offrir ma mort en image. Afficher la déchirure de mon corps pour que les dispersés fassent un seul corps.

25.—Moi qui ai essayé à tâtons d’être le prince des actes,

26.—Ma mort c’était le plus grand acte que je pouvais faire pour réveiller les morts.

27.—Et arracher, de ma défaite, une victoire.

28.—Et le moment de cela était venu.

29.—Le moment de faire rayonner mon sang.

30.—Il y avait dans le Temple des changeurs et des marchands. Je me précipitai sur eux, je renversai leurs tables et leurs sièges, et les chassai du Temple à la face du peuple, en leur criant:

31.—C’était la maison des prières, mais vous en avez fait une caverne de voleurs.

32.—Et le peuple poussa une juste clameur vers moi.

33.—Et je chassai aussi les bêtes des sacrifices et ceux qui les vendaient et les conduisaient, en criant:

34.—Le Temple n’est plus qu’un vaste abattoir géré par une caste.

35.—Et le peuple, à ce moment, le crut.

36.—Ceux d’en haut qui avaient été fustigés sur leurs faces par mon geste et qu’assaillait le cri du peuple, se turent.

37.—Mais je savais bien qu’ayant dit et fait cela, je ne durerais plus longtemps.

38.—Mais les Romains étaient encore indifférents.

39.—Et je dis à cette ville vivante et remuante devant moi:

40.—Sortez des chaînes, vous qui le voulez!

41.—Qu’attendez-vous pour vous mettre en colère?

42.—Et pour dire à ceux qui vous mènent dans leurs seuls profits: De quel droit?

43.—Et pour changer le mal en bien?

44.—J’en ai entendu parfois qui vous disaient: Si on te frappe sur une joue, tends l’autre joue.

45.—C’étaient là de faux prophètes, des détourneurs de rêves, et des voleurs d’espérances.

46.—Car c’est livrer les bons aux méchants.

47.—Car ceux-là voulaient vous sacrifier à une doctrine qui dit: soyez bons! pour ne pas dire: soyons justes!

48.—Et je leur criai, moi le sacrifié: Ne vous sacrifiez pas.

49.—Celui qui se sacrifie n’est pas assez bon.

50.—Celui qui se laisse tuer est un assassin. Ils savent bien, les moissonneurs d’espoir, que la bonté ne peut être, ici-bas, que le fantôme de la bonté, et que les méchants ne s’envoleront pas. Te sacrifier, c’est ne pas te comprendre.

51.—La grande voix de Daniel qui domine les autres comme le dôme du tonnerre, et Isaïe et Jérémie et tous les parleurs de l’Eternel, n’ont que la justice à la bouche.

52.—La justice est réalité, et sang et source, comme le cœur, qui est le corps du corps. Elle ne dit pas: Amour, elle dit: Respect, elle dit: Lumière.

53.—Et ce disant, elle mêle le ciel à la terre et la vérité au peuple.

54.—On ne vous parle tant de bonté que pour se débarrasser de la justice, vous mobiliser dans les nuages, et vous empêcher de ne jamais rien faire pour changer la guerre en paix et le mal en bien.

55.—Car chacun de ceux qui bâtissaient était ceint sur ses reins d’une épée; c’est ainsi qu’ils bâtissaient; et le trompette était près de moi, a dit Néhémie.

56.—Je vis dans l’assemblée Jean Zacharie, le commenceur, qui était revenu, et je m’appuyai sur sa présence pour m’écrier:

57.—Il est écrit: J’ai mis mes paroles dans ta bouche afin que tu arraches et que tu démolisses.

58.—Si tu as des ennemis, lutte contre eux.

59.—Mais reconnais-les d’abord.

60.—Ce ne sont pas ceux que tu crois.

61.—Ce ne sont pas les étrangers et les Gentils.

62.—Quelqu’un d’entre les prêtres dit:

63.—Il parle pour les incirconcis!

64.—Le poing tendu de Jekhiel me cria:

65.—Tu commets le péché national!

66.—Jean Zacharie, qui était entre la foule et moi, s’agita des bras, et lui répondit:

67.—Qu’est-ce que c’est que ça, le péché national? Où le places-tu dans les péchés?

68.—Je dis: Il n’y a que deux seules vérités humaines: chacun, et tous.

69.—Aucun pauvre de la terre n’est étranger à un autre pauvre de la terre.

70.—Si la pauvre vérité pouvait parler, que dirait-elle?

71.—Je suis une sans-patrie.

72.—Isaïe a crié, m’écriai-je: Je te fais rayon des nations; ainsi parle Iahvéh; au méprisé des hommes; à l’esclave des dominateurs.

73.—Et les prophètes qui ont avoué l’Eternel ont étendu la Loi sur le monde entier.