Journal D’un Curé De Campagne

Georges Bernanos · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/8

Pages du PDF

Journal D’un Curé De Campagne

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

 

 

J’ai eu ce matin, après la messe, une longue conversation avec Mlle Louise. Je la voyais jusqu’ici rarement aux offices de la semaine, car sa situation d’institutrice au château nous im-pose à tous deux une grande réserve. Mme la comtesse l’estime beaucoup. Elle devait, paraît-il, entrer aux Clarisses, mais s’est consacrée à une vieille mère infirme qui n’est morte que l’année dernière. Les deux petits garçons l’adorent. Malheureusement la fille aînée, Mlle Chantal, ne lui témoigne aucune sympathie et même semble prendre plaisir à l’humilier, à la traiter en domes-tique. Enfantillages peut-être, mais qui doivent exercer cruelle-ment sa patience, car je tiens de Mme la comtesse qu’elle appar-tient à une excellente famille et a reçu une éducation supérieure.

J’ai cru comprendre que le château m’approuvait de me passer de servante.

On trouverait néanmoins préférable que je fisse la dépense d’une femme de journée, ne fût-ce que pour le principe, une ou deux fois par semaine. Évidemment, c’est une question de prin-cipe. J’habite un presbytère très confortable, la plus belle mai-son du pays, après le château, et je laverais moi-même mon linge ! j’aurais l’air de le faire exprès.

Peut-être aussi n’ai-je pas le droit de me distinguer des confrères pas plus fortunés que moi, mais qui tirent un meilleur parti de leurs modestes ressources. Je crois sincèrement qu’il m’importe peu d’être riche ou pauvre, je voudrais seulement que nos supérieurs en décidassent une fois pour toutes. Ce ca-dre de félicité bourgeoise où l’on nous impose de vivre convient si peu à notre misère… L’extrême pauvreté n’a pas de peine à

 

– 24 – rester digne. Pourquoi maintenir ces apparences ? Pourquoi faire de nous des besogneux ?

Je me promettais quelques consolations de l’enseignement du catéchisme élémentaire, de la préparation à la sainte com-munion privée selon le vœu du saint pape Pie X. Encore au-jourd’hui, lorsque j’entends le bourdonnement de leurs voix dans le cimetière, et sur le seuil le claquement de tous ces petits sabots ferrés, il me semble que mon cœur se déchire de ten-dresse. Sinite parvulos… Je rêvais de leur dire, dans ce langage enfantin que je retrouve si vite, tout ce que je dois garder pour moi, tout ce qu’il ne m’est pas possible d’exprimer en chaire où l’on m’a tant recommandé d’être prudent. Oh ! je n’aurais pas exagéré, bien entendu ! Mais enfin j’étais très fier d’avoir à leur parler d’autre chose que des problèmes de fractions, du droit civique, ou encore de ces abominables leçons de choses, qui ne sont en effet que des leçons de choses et rien de plus. L’homme à l’école des choses ! Et puis j’étais délivré de cette sorte de crainte presque maladive, que tout jeune prêtre éprouve, je pense, lorsque certains mots, certaines images lui viennent aux lèvres, d’une raillerie, d’une équivoque, qui brisant notre élan, fait que nous nous en tenons forcément à d’austères leçons doc-trinales dans un vocabulaire si usé mais si sûr qu’il ne choque personne, ayant au moins le mérite de décourager les commen-taires ironiques à force de vague et d’ennui. À nous entendre on croirait trop souvent que nous prêchons le Dieu des spiritualis-tes, l’Être suprême, je ne sais quoi, rien qui ressemble, en tout cas, à ce Seigneur que nous avons appris à connaître comme un merveilleux ami vivant, qui souffre de nos peines, s’émeut de nos joies, partagera notre agonie, nous recevra dans ses bras, sur son cœur.

J’ai tout de suite senti la résistance des garçons, je me suis tu. Après tout, ce n’est pas leur faute, si à l’expérience précoce des bêtes – inévitable – s’ajoute maintenant celle du cinéma hebdomadaire.

 

– 25 –

Quand leur bouche a pu l’articuler pour la première fois, le mot amour était déjà un mot ridicule, un mot souillé qu’ils au-raient volontiers poursuivi en riant, à coups de pierres, comme ils font des crapauds. Mais les filles m’avaient donné quelque espoir, Séraphita Dumouchel surtout. C’est la meilleure élève du catéchisme, gaie, proprette, le regard un peu hardi, bien que pur. J’avais pris peu à peu l’habitude de la distinguer parmi ses camarades moins attentives, je l’interrogeais souvent, j’avais un peu l’air de parler pour elle. La semaine passée, comme je lui donnais à la sacristie son bon point hebdomadaire – une belle image – j’ai posé sans y penser les deux mains sur ses épaules et je lui ai dit : « As-tu hâte de recevoir le bon Jésus ? Est-ce que le temps te semble long ? – Non, m’a-t-elle répondu, pourquoi ? Ça viendra quand ça viendra. » J’étais interloqué, pas trop scandalisé d’ailleurs, car je sais la malice des enfants. J’ai re-pris : « Tu comprends, pourtant ? Tu m’écoutes si bien ! » Alors son petit visage s’est raidi et elle a répondu en me fixant : « C’est parce que vous avez de très beaux yeux. »

Je n’ai pas bronché, naturellement, nous sommes sortis en-semble de la sacristie et toutes ses compagnes qui chuchotaient se sont tues brusquement, puis ont éclaté de rire. Évidemment, elles avaient combiné la chose entre elles.

Depuis je me suis efforcé de ne pas changer d’attitude, je ne voulais pas avoir l’air d’entrer dans leur jeu. Mais la pauvre pe-tite, sans doute encouragée par les autres, me poursuit de gri-maces sournoises, agaçantes, avec des mines de vraie femme, et une manière de relever sa jupe pour renouer le lacet qui lui sert de jarretière. Mon Dieu, les enfants sont les enfants, mais l’hostilité de ces petites ? Que leur ai-je fait ?

Les moines souffrent pour les âmes. Nous, nous souffrons par elles. Cette pensée qui m’est venue hier soir a veillé près de moi toute la nuit, comme un ange.

 

– 26 –

Jour anniversaire de ma nomination au poste d’Ambricourt. Trois mois déjà ! J’ai bien prié ce matin pour ma paroisse, ma pauvre paroisse – ma première et dernière pa-roisse peut-être, car je souhaiterais d’y mourir. Ma paroisse ! Un mot qu’on ne peut prononcer sans émotion, – que dis-je ! sans un élan d’amour. Et cependant, il n’éveille encore en moi qu’une idée confuse. Je sais qu’elle existe réellement, que nous sommes l’un à l’autre pour l’éternité, car elle est une cellule vivante de l’Église impérissable et non pas une fiction administrative. Mais je voudrais que le bon Dieu m’ouvrît les yeux et les oreilles, me permît de voir son visage, d’entendre sa voix. Sans doute est-ce trop demander ? Le visage de ma paroisse ! Son regard ! Ce doit être un regard doux, triste, patient, et j’imagine qu’il ressemble un peu au mien lorsque je cesse de me débattre, que je me laisse entraîner par ce grand fleuve invisible qui nous porte tous, pêle-mêle, vivants et morts, vers la profonde Éternité. Et ce regard ce serait celui de la chrétienté, de toutes les paroisses, ou même… peut-être celui de la pauvre race humaine ? Celui que Dieu a vu du haut de la Croix. Pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font…

(J’ai eu l’idée d’utiliser ce passage, en l’arrangeant un peu, pour mon instruction du dimanche. Le regard de la paroisse a fait sourire et je me suis arrêté une seconde au beau milieu de la phrase avec l’impression, très nette hélas ! de jouer la comédie. Dieu sait pourtant que j’étais sincère ! Mais il y a toujours dans les images qui ont trop ému notre cœur quelque chose de trou-ble. Je suis sûr que le doyen de Torcy m’eût blâmé. À la sortie de la messe, M. le comte m’a dit, de sa drôle de voix un peu nasale : « Vous avez eu une belle envolée ! » J’aurais voulu rentrer sous terre.)

Mlle Louise m’a transmis une invitation à déjeuner au châ-teau, mardi prochain. La présence de Mlle Chantal me gênait un

 

– 27 – peu, mais j’allais néanmoins répondre par un refus quand Mlle Louise m’a fait discrètement signe d’accepter.

La femme de ménage reviendra mardi au presbytère. Mme la comtesse aura la bonté de la rembourser de sa journée une fois par semaine. J’étais si honteux de l’état de mon linge que j’ai couru ce matin jusqu’à Saint-Vaast pour y faire l’emplette de trois chemises, de caleçons, de mouchoirs, bref, les cent francs de M. le curé de Torcy ont à peine suffi à couvrir cette grosse dépense. De plus, je dois donner le repas de midi et une femme qui travaille a besoin d’une nourriture convenable.

Heureusement mon bordeaux va me rendre service. Je l’ai mis en bouteilles hier. Il m’a paru un peu trouble, néanmoins il embaume.

Les jours passent, passent… Qu’ils sont vides ! J’arrive en-core à bout de ma besogne quotidienne, mais je remets sans cesse au lendemain l’exécution du petit programme que je me suis tracé. Défaut de méthode, évidemment. Et que de temps je passe sur les routes ! Mon annexe la plus proche est à trois bons kilomètres, l’autre à cinq. Ma bicyclette ne me rend que peu de services, car je ne puis monter les côtes, à jeun surtout, sans d’horribles maux d’estomac. Cette paroisse si petite sur la carte !… Quand je pense que telle classe de vingt ou trente élè-ves, d’âge et de condition semblables, soumis à la même disci-pline, entraînés aux mêmes études, n’est connue du maître qu’au cours du second trimestre – et encore !… Il me semble que ma vie, toutes les forces de ma vie vont se perdre dans le sable.

Mlle Louise assiste maintenant chaque jour à la Sainte Messe. Mais elle apparaît et disparaît si vite qu’il m’arrive de ne pas m’apercevoir de sa présence. Sans elle, l’église eût été vide.

 

– 28 –

Rencontré hier Séraphita en compagnie de M. Dumouchel. Le visage de cette petite me semble se transformer de jour en jour : jadis si changeant, si mobile, je lui trouve maintenant une espèce de fixité, de dureté bien au-dessus de son âge.

Tandis que je lui parlais, elle m’observait avec une atten-tion si gênante que je n’ai pu m’empêcher de rougir. Peut-être devrais-je prévenir ses parents… Mais de quoi ? Sur un papier laissé sans doute intentionnellement dans un des catéchismes et que j’ai trouvé ce matin, une main maladroite avait dessiné une minuscule bonne femme avec cette inscription : « La chou-choute de M. le curé. » Comme je distribue chaque fois les livres au hasard, inutile de rechercher l’auteur de cette plaisanterie. J’ai beau me dire que ces sortes d’ennuis sont, dans les maisons d’éducation les mieux tenues, monnaie courante, cela ne m’apaise qu’à demi. Un maître peut toujours se confier à son supérieur, prendre date. Au lieu qu’ici…

« Souffrir par les âmes », je me suis répété toute la nuit cette phrase consolante. Mais l’ange n’est pas revenu.

Mme Pégriot est arrivée hier. Elle m’a paru si peu satisfaite des prix fixés par Mme la comtesse que j’ai cru devoir ajouter cinq francs de ma poche Il paraît que le vin a été mis en bouteil-les beaucoup trop tôt, sans les précautions nécessaires, en sorte que je l’ai gâté. J’ai retrouvé la bouteille dans la cuisine à peine entamée.

Évidemment cette femme a un caractère ingrat et des ma-nières pénibles. Mais il faut être juste : je donne maladroite-ment et avec un embarras ridicule qui doit déconcerter les gens. Aussi ai-je rarement l’impression de faire plaisir, probablement parce que je le désire trop. On croit que je donne à regret.

Réunion mardi chez le curé d’Hébuterne, pour la confé-rence mensuelle. Sujet traité par M. l’abbé Thomas, licencié en

 

– 29 – histoire : « La Réforme, ses origines, ses causes. » Vraiment, l’état de l’Église au XVIe siècle fait frémir. À mesure que le conférencier poursuivait son exposé forcément un peu mono-tone, j’observais les visages des auditeurs sans y voir autre chose que l’expression d’une curiosité polie, exactement comme si nous nous étions réunis pour entendre lire quelque chapitre de l’histoire des Pharaons. Cette indifférence apparente m’eût jadis exaspéré. Je crois maintenant qu’elle est le signe d’une grande foi, peut-être aussi d’un grand orgueil inconscient. Aucun de ces hommes ne saurait croire l’Église en péril, pour quelque raison que ce soit. Et certes ma confiance n’est pas moindre, mais pro-bablement d’une autre espèce. Leur sécurité m’épouvante.

(Je regrette un peu d’avoir écrit le mot d’orgueil, et cepen-dant je ne puis l’effacer, faute d’en trouver un qui convienne mieux à un sentiment si humain, si concret. Après tout, l’Église n’est pas un idéal à réaliser, elle existe et ils sont dedans.)

À l’issue de la conférence, je me suis permis de faire une timide allusion au programme que je me suis tracé. Encore ai-je supprimé la moitié des articles. On n’a pas eu beaucoup de mal à me démontrer que son exécution, même partielle, exigerait des jours de quarante-huit heures et une influence personnelle que je suis loin d’avoir, que je n’aurai peut-être jamais. Heureu-sement, l’attention s’est détournée de moi et le curé de Lum-bres, spécialiste en ces matières, a traité supérieurement le pro-blème des caisses rurales et des coopératives agricoles.

Je suis rentré assez tristement, sous la pluie. Le peu de vin que j’avais pris me causait d’affreuses douleurs d’estomac. Il est certain que je maigris énormément depuis l’automne et ma mine doit être de plus en plus mauvaise car on m’épargne dé-sormais toute réflexion sur ma santé. Si les forces allaient me manquer ! J’ai beau faire, il m’est difficile de croire que Dieu m’emploiera vraiment – à fond, – se servira de moi comme des autres. Je suis chaque jour plus frappé de mon ignorance des

 

– 30 – détails les plus élémentaires de la vie pratique, que tout le monde semble connaître sans les avoir appris, par une espèce d’intuition. Évidemment, je ne suis pas plus bête que tel ou tel, et à condition de m’en tenir à des formules retenues aisément, je puis donner l’illusion d’avoir compris. Mais ces mots qui pour chacun ont un sens précis me paraissent au contraire se distin-guer à peine entre eux, au point qu’il m’arrive de les employer au hasard, comme un mauvais joueur risque une carte. Au cours de la discussion sur les caisses rurales, j’avais l’impression d’être un enfant fourvoyé dans une conversation de grandes personnes.

Il est probable que mes confrères n’étaient guère plus ins-truits que moi, en dépit des tracts dont on nous inonde. Mais je suis stupéfait de les voir si vite à l’aise dès qu’on aborde ces sor-tes de questions. Presque tous sont pauvres, et s’y résignent courageusement. Les choses d’argent n’en semblent pas moins exercer sur eux une espèce de fascination. Leurs visages pren-nent tout de suite un air de gravité, d’assurance, qui me décou-rage, m’impose le silence, presque le respect.

Je crains bien de n’être jamais pratique, l’expérience ne me formera pas. Pour un observateur superficiel, je ne me distingue guère des confrères, je suis un paysan comme eux. Mais je des-cends d’une lignée de très pauvres gens, tâcherons, manœuvres, filles de ferme, le sens de la propriété nous manque, nous l’avons sûrement perdu au cours des siècles. Sur ce point mon père ressemblait à mon grand-père qui ressemblait lui-même à son père mort de faim pendant le terrible hiver de 1854. Une pièce de vingt sous leur brûlait la poche et ils couraient retrou-ver un camarade pour faire ribote. Mes condisciples du petit séminaire ne s’y trompaient pas : maman avait beau mettre son meilleur jupon, sa plus belle coiffe, elle avait cet air humble, furtif, ce pauvre sourire des misérables qui élèvent les enfants des autres. S’il ne me manquait encore que le sens de la proprié-

 

– 31 – té ! Mais je crains de ne pas plus savoir commander que je ne saurais posséder. Ça, c’est plus grave.

N’importe ! Il arrive que des élèves médiocres, mal doués, accèdent au premier rang. Ils n’y brillent jamais, c’est entendu. Je n’ai pas l’ambition de réformer ma nature, je vaincrai mes répugnances, voilà tout. Si je me dois d’abord aux âmes, je ne puis rester ignorant des préoccupations, légitimes en somme, qui tiennent une si grande place dans la vie de mes paroissiens. Notre instituteur – un Parisien pourtant – fait bien des confé-rences sur les assolements et les engrais. Je m’en vais bûcher ferme toutes ces questions.

Il faudra aussi que je réussisse à fonder une société spor-tive, à l’exemple de la plupart de mes confrères. Nos jeunes gens se passionnent pour le football, la boxe ou le tour de France. Vais-je leur refuser le plaisir d’en discuter avec moi sous pré-texte que ces sortes de distractions – légitimes aussi, certes ! – ne sont pas de mon goût ? Mon état de santé ne m’a pas permis de remplir mon devoir militaire, et il serait ridicule de vouloir partager leurs jeux. Mais je puis me tenir au courant, ne serait-ce que par la lecture de la page sportive de l’Écho de Paris, jour-nal que me prête assez régulièrement M. le comte.

Hier soir, ces lignes écrites, je me suis mis à genoux, au pied de mon lit, et j’ai prié Notre-Seigneur de bénir la résolution que je venais de prendre. L’impression m’est venue tout à coup d’un effondrement des rêves, des espérances, des ambitions de ma jeunesse, et je me suis couché grelottant de fièvre, pour ne m’endormir qu’à l’aube.

Mlle Louise est restée ce matin, tout le temps de la Sainte Messe, le visage enfoui dans ses mains. Au dernier évangile, j’ai bien remarqué qu’elle avait pleuré. Il est dur d’être seul, plus dur encore de partager sa solitude avec des indifférents ou des ingrats.

 

– 32 –

Depuis que j’ai eu la fâcheuse idée de recommander au ré-gisseur de M. le comte un ancien camarade du petit séminaire qui voyage pour une grosse maison d’engrais chimiques, l’instituteur ne me salue plus. Il paraît qu’il est lui-même repré-sentant d’une autre grosse maison de Béthune.

C’est samedi prochain que je vais déjeuner au château. Puisque la principale, ou peut-être la seule utilité de ce journal sera de m’entretenir dans des habitudes d’entière franchise en-vers moi-même, je dois avouer que je n’en suis pas fâché, flatté plutôt… Sentiment dont je ne rougis pas. Les châtelains n’avaient pas, comme on dit, bonne presse au grand séminaire, et il est certain qu’un jeune prêtre doit garder son indépendance vis-à-vis des gens du monde. Mais sur ce point comme sur tant d’autres, je reste le fils de très pauvres gens qui n’ont jamais connu l’espèce de jalousie, de rancune, du propriétaire paysan aux prises avec un sol ingrat qui use sa vie, envers l’oisif qui ne tire de ce même sol que des rentes. Voilà longtemps que nous n’avons plus affaire aux seigneurs, nous autres ! Nous apparte-nons justement depuis des siècles à ce propriétaire paysan et il n’est pas de maître plus difficile à contenter, plus dur.

Reçu une lettre de l’abbé Dupréty, très singulière. L’abbé Dupréty a été mon condisciple au petit séminaire, puis a termi-né ses études je ne sais où et, aux dernières nouvelles, il était pro-curé d’une petite paroisse du diocèse d’Amiens, le titulaire du poste, malade, ayant obtenu l’assistance d’un collaborateur. J’ai gardé de lui un souvenir très vivace, presque tendre. On nous le donnait alors comme un modèle de piété, bien que je le trouvasse, à part moi, beaucoup trop nerveux, trop sensible. Au cours de notre année de troisième, il avait sa place près de la mienne, à la chapelle, et je l’entendais souvent sangloter, le vi-sage enfoui dans ses petites mains toujours tachées d’encre, et si pâles.

 

– 33 –

Sa lettre est datée de Lille (où je crois me rappeler qu’en ef-fet un de ses oncles, ancien gendarme, tenait un commerce d’épicerie). Je m’étonne de n’y trouver aucune allusion au mi-nistère qu’il a vraisemblablement quitté, pour cause de maladie, sans doute. On le disait menacé de tuberculose. Son père et sa mère en sont morts.

Depuis que je n’ai plus de servante, le facteur a pris l’habitude de glisser le courrier sous ma porte. J’ai retrouvé l’enveloppe cachetée, par hasard, au moment de me mettre au lit. C’est un moment très désagréable pour moi, je le retarde tant que je peux. Les maux d’estomac sont généralement sup-portables, mais on ne peut rien imaginer de plus monotone, à la longue. L’imagination, peu à peu, travaille dessus, la tête se prend, et il faut beaucoup de courage pour ne pas se lever. Je cède d’ailleurs rarement à la tentation, car il fait froid.

J’ai donc décacheté l’enveloppe avec le pressentiment d’une mauvaise nouvelle – pis même – d’un enchaînement de mauvaises nouvelles. Ce sont des dispositions fâcheuses, évi-demment. N’importe. Le ton de cette lettre me déplaît. Je la trouve d’une gaieté forcée, presque inconvenante, au cas proba-ble où mon pauvre ami ne serait plus capable, momentanément du moins, d’assurer son service. « Tu es seul capable de me comprendre», dit-il. Pourquoi ? Je me souviens que, beaucoup plus brillant que moi, il me dédaignait un peu. Je ne l’en aimais que plus, naturellement.

Comme il me demande d’aller le voir d’urgence, je serai bientôt fixé.

Cette prochaine visite au château m’occupe beaucoup. D’une première prise de contact dépend peut-être la réussite de grands projets qui me tiennent au cœur et que la fortune et l’influence de M. le comte me permettraient sûrement de réali-ser. Comme toujours, mon inexpérience, ma sottise et aussi une

 

– 34 – espèce de malchance ridicule compliquent à plaisir les choses les plus simples. Ainsi la belle douillette que je réservais pour les circonstances exceptionnelles est maintenant trop large. De plus, Mme Pégriot, sur ma demande d’ailleurs, l’a détachée, mais si maladroitement que l’essence y a fait des cernes affreux. On dirait de ces taches irisées qui se forment sur les bouillons trop gras. Il m’en coûte un peu d’aller au château avec celle que je porte d’habitude et qui a été maintes fois reprisée, surtout au coude. Je crains d’avoir l’air d’afficher ma pauvreté. Que ne pourrait-on croire !

Je voudrais aussi être en état de manger – juste assez au moins pour ne pas attirer l’attention. Mais impossible de rien prévoir, mon estomac est d’un capricieux ! À la moindre alerte, la même petite douleur apparaît au côté droit, j’ai l’impression d’une espèce de déclic, d’un spasme. Ma bouche se sèche instan-tanément, je ne peux plus rien avaler.

Ce sont là des incommodités, sans plus. Je les supporte as-sez bien, je ne suis pas douillet, je ressemble à ma mère. «Ta mère était une dure», aime à répéter mon oncle Ernest. Pour les pauvres gens, je crois que cela signifie une ménagère infatiga-ble, jamais malade, et qui ne coûte pas cher pour mourir.

M. le comte ressemble certainement plus à un paysan comme moi qu’à n’importe quel riche industriel comme il m’est arrivé d’en approcher jadis, au cours de mon vicariat. En deux mots, il m’a mis à l’aise. De quel pouvoir disposent ces gens du grand monde qui semblent à peine se distinguer des autres, et cependant ne font rien comme personne ! Alors que la moindre marque d’égards me déconcerte, on a pu aller jusqu’à la défé-rence sans me laisser oublier un moment que ce respect n’allait qu’au caractère dont je suis revêtu. Mme la comtesse a été par-faite. Elle portait une robe d’intérieur, très simple, et sur ses cheveux gris une sorte de mantille qui m’a rappelé celle que ma pauvre maman mettait le dimanche. Je n’ai pu m’empêcher de

 

– 35 – le lui dire, mais je me suis si mal expliqué que je me demande si elle a compris.

Nous avons ensemble bien ri de ma soutane. Partout ail-leurs, je pense, on eût fait semblant de ne pas la remarquer, et j’aurais été à la torture. Avec quelle liberté ces nobles parlent de l’argent, et de tout ce qui y touche, quelle discrétion, quelle élé-gance ! Il semble même qu’une pauvreté certaine, authentique, vous introduise d’emblée dans leur confiance, crée entre eux et vous une sorte d’intimité complice. Je l’ai bien senti lorsque au café M. et Mme Vergenne (des anciens minotiers très riches qui ont acheté l’année dernière le château de Rouvroy) sont venus faire visite. Après leur départ, M. le comte a eu un regard un peu ironique qui signifiait clairement : «Bon voyage, enfin, nous sommes de nouveau entre nous ! » Et cependant, on parle beau-coup du mariage de Mlle Chantal avec le fils Vergenne… N’importe ! Je crois qu’il y a dans le sentiment que j’analyse si mal autre chose qu’une politesse, même sincère. Les manières n’expliquent pas tout.

Évidemment, j’aurais souhaité que M. le comte montrât plus d’enthousiasme pour mes projets d’œuvres de jeunes gens, l’association sportive. À défaut d’une collaboration personnelle, pourquoi me refuser le petit terrain de Latrillère, et la vieille grange qui ne sert à rien, et dont il serait facile de faire une salle de jeu, de conférences, de projection, que sais-je ? Je sens bien que je ne sais guère mieux solliciter que donner, les gens veu-lent se réserver le temps de réfléchir, et j’attends toujours un cri du cœur, un élan qui réponde au mien.

J’ai quitté le château très tard, trop tard. Je ne sais pas non plus prendre congé, je me contente, à chaque tour de cadran, d’en manifester l’intention, ce qui m’attire une protestation po-lie à laquelle je n’ose passer outre. Cela pourrait durer des heu-res ! Enfin, je suis sorti, ne me rappelant plus un mot de ce que j’avais pu dire, mais dans une sorte de confiance, d’allégresse,

 

– 36 – avec l’impression d’une bonne nouvelle, d’une excellente nou-velle que j’aurais voulu porter tout de suite à un ami. Pour un peu, sur la route du presbytère, j’aurais couru.

Presque tous les jours, je m’arrange pour rentrer au pres-bytère par la route de Gesvres. Au haut de la côte, qu’il pleuve ou vente, je m’assois sur un tronc de peuplier oublié là on ne sait pourquoi depuis des hivers et qui commence à pourrir. La végétation parasite lui fait une sorte de gaine que je trouve hi-deuse et jolie tour à tour, selon l’état de mes pensées ou la cou-leur du temps. C’est là que m’est venue l’idée de ce journal et il me semble que je ne l’aurais eue nulle part ailleurs. Dans ce pays de bois et de pâturages coupés de haies vives, plantés de pommiers, je ne trouverais pas un autre observatoire d’où le village m’apparaisse ainsi tout entier comme ramassé dans le creux de la main. Je le regarde, et je n’ai jamais l’impression qu’il me regarde aussi. Je ne crois pas d’ailleurs non plus qu’il m’ignore. On dirait qu’il me tourne le dos et m’observe de biais, les yeux mi-clos, à la manière des chats.

Que me veut-il ? Me veut-il même quelque chose ? À cette place, tout autre que moi, un homme riche, par exemple, pour-rait évaluer le prix de ces maisons de torchis, calculer l’exacte superficie de ces champs, de ces prés, rêver qu’il a déboursé la somme nécessaire, que ce village lui appartient. Moi pas.

Quoi que je fasse, lui aurais-je donné jusqu’à la dernière goutte de mon sang (et c’est vrai que parfois j’imagine qu’il m’a cloué là-haut sur une croix, qu’il me regarde au moins mourir), je ne le posséderais pas. J’ai beau le voir en ce moment, si blanc, si frais (à l’occasion de la Toussaint, ils viennent de passer leurs murs au lait de chaux teinté de bleu de linge), je ne puis oublier qu’il est là depuis des siècles, son ancienneté me fait peur. Bien avant que ne fût bâtie, au XVe siècle, la petite église où je ne suis tout de même qu’un passant, il endurait ici patiemment le chaud et le froid, la pluie, le vent, le soleil, tantôt prospère, tan-

 

– 37 – tôt misérable, accroché à ce lambeau de sol dont il pompait les sucs et auquel il rendait ses morts. Que son expérience de la vie doit être secrète, profonde ! Il m’aura comme les autres, plus vite que les autres sûrement.

Il y a certaines pensées que je n’ose confier à personne, et pourtant elles ne me paraissent pas folles, loin de là. Que serais-je, par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient vo-lontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservation sociale, c’est-à-dire en somme, de leur propre conservation. Oh ! je n’accuse pas ces messieurs d’hypocrisie, je les crois sincères. Que de gens se prétendent attachés à l’ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien polis, rognés par l’usage, qu’ils justifient tout sans jamais rien remettre en ques-tion ? C’est une des plus incompréhensibles disgrâces de l’homme, qu’il doive confier ce qu’il a de plus précieux à quelque chose d’aussi instable, d’aussi plastique, hélas, que le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier chaque fois l’instrument, l’adapter à sa propre serrure. On aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, forcer un peu, et si le pêne joue, on n’en demande pas plus. J’admire les révolu-tionnaires qui se donnent tant de mal pour faire sauter des mu-railles à la dynamite, alors que le trousseau de clefs des gens bien pensants leur eût fourni de quoi entrer tranquillement par la porte sans réveiller personne.

Reçu ce matin une nouvelle lettre de mon ancien cama-rade, plus bizarre encore que la première. Elle se termine ainsi :

« Ma santé n’est pas bonne, et c’est mon seul réel sujet d’inquiétude, car il m’en coûterait de mourir, alors qu’après bien des orages, je touche au port. Inveni portum. Néanmoins, je n’en veux pas à la maladie ; elle m’a donné des loisirs dont j’avais besoin, que je n’eusse jamais connus sans elle. Je viens de passer dix-huit mois dans un sanatorium. Ça m’a permis de

 

– 38 – piocher sérieusement le problème de la vie. Avec un peu de ré-flexion, je crois que tu arriverais aux mêmes conclusions que moi. Aurea mediocritas. Ces deux mots t’apporteront la preuve que mes prétentions restent modestes, que je ne suis pas un ré-volté. Je garde au contraire un excellent souvenir de nos maî-tres. Tout le mal vient non des doctrines, mais de l’éducation qu’ils avaient reçue, qu’ils nous ont transmise faute de connaître une autre manière de penser, de sentir. Cette éducation a fait de nous des individualistes, des solitaires. En somme, nous n’étions jamais sortis de l’enfance, nous inventions sans cesse, nous inventions nos peines, nos joies, nous inventions la Vie, au lieu de la vivre. Si bien qu’avant d’oser risquer un pas hors de notre petit monde, il nous faut tout reprendre dès le commen-cement. C’est un travail pénible et qui ne va pas sans sacrifices d’amour-propre, mais la solitude est plus pénible encore, tu t’en rendras compte un jour.

« Inutile de parler de moi à ton entourage. Une existence laborieuse, saine, normale enfin (le mot normale est souligné trois fois), ne devrait avoir de secrets pour personne. Hélas, no-tre société est ainsi faite, que le bonheur y semble toujours sus-pect. Je crois qu’un certain christianisme, bien éloigné de l’esprit des Évangiles, est pour quelque chose dans ce préjugé commun à tous, croyants ou incroyants. Respectueux de la li-berté d’autrui, j’ai préféré jusqu’ici garder le silence. Après avoir beaucoup réfléchi, je me décide à le rompre aujourd’hui dans l’intérêt d’une personne qui mérite le plus grand respect. Si mon état s’est beaucoup amélioré depuis quelques mois, il reste de sérieuses inquiétudes dont je te ferai part. Viens vite. »

Inveni portum… Le facteur m’a remis la lettre comme je sortais ce matin pour aller faire mon catéchisme. Je l’ai lue dans le cimetière, â quelques pas d’Arsène qui commençait de creuser une fosse, celle de Mme Pinochet qu’on enterre demain. Lui aussi piochait la vie…

 

– 39 –

Le « Viens vite ! » m’a serré le cœur. Après son pauvre dis-cours si étudié (je crois le voir se grattant la tempe du bout de son porte-plume, comme jadis), ce mot d’enfant qu’il ne peut plus retenir, qui lui échappe… Un moment, j’ai essayé d’imaginer que je me montais la tête, qu’il recevait tout simple-ment les soins d’une personne de sa famille. Malheureusement, je ne lui connais qu’une sœur servante d’estaminet à Montreuil. Ce ne doit pas être elle, « cette personne qui mérite le plus grand respect ».

 

N’importe, j’irai sûrement.

M. le comte est venu me voir. Très aimable, à la fois défé-rent et familier, comme toujours. Il m’a demandé la permission de fumer sa pipe, et m’a laissé deux lapins qu’il avait tués dans les bois de Sauveline. « Mme Pégriot vous cuira ça demain ma-tin. Elle est prévenue. »

Je n’ai pas osé lui dire que mon estomac ne tolère plus en ce moment que le pain sec. Son civet me coûtera une demi-journée de la femme de ménage, laquelle ne se régalera même pas, car toute la famille du garde-chasse est dégoûtée du lapin. Il est vrai que je pourrai faire porter les restes par l’enfant de chœur chez ma vieille sonneuse, mais à la nuit, pour n’attirer l’attention de personne. On ne parle que trop de ma mauvaise santé.

M. le comte n’approuve pas beaucoup mes projets. Il me met surtout en garde contre le mauvais esprit de la population qui, gavée depuis la guerre, dit-il, a besoin de cuire dans son jus. « Ne la cherchez pas trop vite, ne vous livrez pas tout de suite. Laissez-lui faire le premier pas. »

Il est le neveu du marquis de la Roche-Macé dont la pro-priété se trouve à deux lieues seulement de mon village natal. Il

 

– 40 – y passait une partie de ses vacances, jadis, et il se souvient très bien de ma pauvre maman, alors femme de charge au château et qui lui beurrait d’énormes tartines en cachette du défunt mar-quis, très avare. Je lui avais d’ailleurs posé assez étourdiment la question mais il m’a répondu aussitôt très gentiment, sans l’ombre d’une gêne. Chère maman ! Même si jeune encore, et si pauvre, elle savait inspirer l’estime, la sympathie. M. le comte ne dit pas : « Madame votre mère », ce qui, je crois, risquerait de paraître un peu affecté, mais il prononce : « Votre mère » en appuyant sur le « votre » avec une gravité, un respect qui m’ont mis les larmes aux yeux.

Si ces lignes pouvaient tomber un jour sous des regards in-différents, on me trouverait assurément bien naïf. Et sans doute, le suis-je – en effet – car il n’y a sûrement rien de bas dans l’espèce d’admiration que m’inspire cet homme pourtant si simple d’aspect, parfois même si enjoué qu’il a l’air d’un éternel écolier vivant d’éternelles vacances. Je ne le tiens pas pour plus intelligent qu’un autre, et on le dit assez dur envers ses fermiers. Ce n’est pas non plus un paroissien exemplaire car, exact à la messe basse chaque dimanche, je ne l’ai encore jamais vu à la Sainte Table. Je me demande s’il fait ses Pâques. D’où vient qu’il ait pris d’emblée auprès de moi la place – si souvent vide hélas ! – d’un ami, d’un allié, d’un compagnon ? C’est peut-être que je crois trouver en lui ce naturel que je cherche vainement ailleurs. La conscience de sa supériorité, le goût héréditaire du comman-dement, l’âge même, n’ont pas réussi à le marquer de cette gra-vité funèbre, de cet air d’assurance ombrageuse que confère aux plus petits bourgeois le seul privilège de l’argent. Je crois que ceux-ci sont préoccupés sans cesse de garder les distances (pour employer leur propre langage) au lieu que, lui, garde son rang. Oh ! je sais bien qu’il y a beaucoup de coquetterie – je veux bien la croire inconsciente – dans ce ton bref, presque rude, où n’entre jamais la moindre condescendance, qui ne saurait pour-tant humilier personne, et qui évoque chez le plus pauvre, moins l’idée d’une quelconque sujétion que celle d’une disci-

 

– 41 – pline librement consentie, militaire. Beaucoup de coquetterie, je le crains. Beaucoup d’orgueil aussi. Mais je me réjouis de l’entendre. Et lorsque je lui parle des intérêts de la paroisse, des âmes, de l’Église, et qu’il dit « nous » comme si lui et moi, nous ne pouvions servir que la même cause, je trouve ça naturel, je n’ose le reprendre.

M. le curé de Torcy ne l’aime guère. Il ne l’appelle que « le petit comte », « votre petit comte ». Cela m’agace. « Pourquoi « petit comte » ? lui ai-je dit. – Parce que c’est un bibelot, un gentil bibelot, et de l’époque. Vu sur un buffet de paysan, il fait de l’effet. Chez l’antiquaire, ou à l’hôtel des ventes, un jour de grand tralala, vous ne le reconnaîtriez même plus. » Et comme j’avouais espérer encore l’intéresser à mon patronage de jeunes gens, il a haussé les épaules. « Une jolie tirelire de Saxe, votre petit comte, mais incassable. »

Je ne le crois pas, en effet, très généreux. S’il ne donne ja-mais, comme tant d’autres, l’impression d’être tenu par l’argent, il y tient, c’est sûr.

J’ai voulu aussi lui dire un mot de Mlle Chantal dont la tris-tesse m’inquiète. Je l’ai trouvé très réticent, puis d’une gaieté soudaine, qui m’a paru forcée. Le nom de Mlle Louise a semblé l’agacer prodigieusement. Il a rougi, puis son visage est devenu dur. Je me suis tu.

« Vous avez la vocation de l’amitié, observait un jour mon vieux maître le chanoine Durieux. Prenez garde qu’elle ne tourne à la passion. De toutes, c’est la seule dont on ne soit ja-mais guéri. »

Nous conservons, soit. Mais nous conservons pour sauver, voilà ce que le monde ne veut pas comprendre, car il ne de-mande qu’à durer. Or, il ne peut plus se contenter de durer.

 

– 42 –

L’Ancien Monde, lui, aurait pu durer peut-être. Durer long-temps. Il était fait pour ça. Il était terriblement lourd, il tenait d’un poids énorme à la terre. Il avait pris son parti de l’injustice. Au lieu de ruser avec elle, il l’avait acceptée d’un bloc, tout d’une pièce, il en avait fait une constitution comme les autres, il avait institué l’esclavage. Oh ! sans doute, quel que fût le degré de perfection auquel il pût jamais atteindre, il n’en serait pas moins demeuré sous le coup de la malédiction portée contre Adam. Ça, le diable ne l’ignorait pas, il le savait même mieux que personne. Mais ça n’en était pas moins une rude entreprise que de la rejeter presque tout entière sur les épaules d’un bétail humain, on aurait pu réduire d’autant le lourd fardeau. La plus grande somme possible d’ignorance, de révolte, de désespoir réservée à une espèce de peuple sacrifié, un peuple sans nom, sans histoire, sans biens, sans alliés – du moins avouables, – sans famille – du moins légale, sans nom et sans dieux. Quelle simplification du problème social, des méthodes de gouverne-ment !

Mais cette institution qui paraissait inébranlable était en réalité la plus fragile. Pour la détruire à jamais, il suffisait de l’abolir un siècle. Un jour peut-être aurait suffi. Une fois les rangs de nouveau confondus, une fois dispersé le peuple expia-toire, quelle force eût été capable de lui faire reprendre le joug ?

L’institution est morte, et l’Ancien Monde s’est écroulé avec elle. On croyait, on feignait de croire à sa nécessité, on l’acceptait comme un fait. On ne la rétablira pas. L’humanité n’osera plus courir cette chance affreuse, elle risquerait trop. La loi peut tolérer l’injustice ou même la favoriser sournoisement, elle ne la sanctionnera plus. L’injustice n’aura jamais plus de statut légal, c’est fini. Mais elle n’en reste pas moins éparse dans le monde. La société, qui n’oserait plus l’utiliser pour le bien d’un petit nombre, s’est ainsi condamnée à poursuivre la des-truction d’un mal qu’elle porte en elle, qui, chassé des lois, repa-raît presque aussitôt dans les mœurs pour commencer à re-

 

– 43 – bours, inlassablement, le même infernal circuit. Bon gré, mai gré, elle doit partager désormais la condition de l’homme, courir la même aventure surnaturelle. Jadis indifférente au bien ou au mal, ne connaissant d’autre loi que celle de sa propre puissance, le christianisme lui a donné une âme, une âme à perdre ou à sauver.

 

J’ai fait lire ces lignes à M. le curé de Torcy, mais je n’ai pas osé lui dire qu’elles étaient de moi. Il est tellement fin – et je mens si mal – que je me demande s’il m’a cru. Il m’a rendu le papier en riant d’un petit rire que je connais bien, qui n’annonce rien de bon. Enfin, il m’a dit :

« Ton ami n’écrit pas mal, c’est même trop bien torché. D’une manière générale, s’il y a toujours avantage à penser juste, mieux vaudrait en rester là. On voit la chose telle quelle, sans musique, et on ne risque pas de se chanter une chanson pour soi tout seul. Quand tu rencontres une vérité en passant, regarde-la bien, de façon à pouvoir la reconnaître, mais n’attends pas qu’elle te fasse de l’œil. Les vérités de l’Évangile ne font jamais de l’œil. Avec les autres dont on n’est jamais fichu de dire au juste où elles ont traîné avant de t’arriver, les conversa-tions particulières sont dangereuses. Je ne voudrais pas citer en exemple un gros bonhomme comme moi. Cependant, lorsqu’il m’arrive d’avoir une idée – une de ces idées qui pourraient être utiles aux âmes, bien entendu, parce que les autres !… – j’essaie de la porter devant le bon Dieu, je la fais tout de suite passer dans ma prière. C’est étonnant comme elle change d’aspect. On ne la reconnaît plus, des fois…

« N’importe. Ton ami a raison. La société moderne peut bien renier son maître, elle a été rachetée elle aussi, ça ne peut déjà plus lui suffire d’administrer le patrimoine commun, la voi-là partie comme nous tous, bon gré, mal gré, à la recherche du royaume de Dieu. Et ce royaume n’est pas de ce monde. Elle ne

 

– 44 – s’arrêtera donc jamais. Elle ne peut s’arrêter de courir. « Sauve-toi ou meurs ! » Il n’y a pas à dire le contraire.

« Ce que ton ami raconte de l’esclavage est très vrai aussi. L’ancienne Loi tolérait l’esclavage et les apôtres l’ont toléré comme elle. Ils n’ont pas dit à l’esclave : « Affranchis-toi de ton maître», tandis qu’ils disaient au luxurieux par exemple : « Af-franchis-toi de la chair et tout de suite ! » C’est une nuance. Et pourquoi ça ? Parce qu’ils voulaient, je suppose, laisser au monde le temps de respirer avant de le jeter dans une aventure surhumaine. Et crois bien qu’un gaillard comme saint Paul ne se faisait pas non plus illusion. L’abolition de l’esclavage ne sup-primerait pas l’exploitation de l’homme par l’homme. À bien prendre la chose, un esclave coûtait cher, ça devait toujours lui valoir de son maître une certaine considération. Au lieu que j’ai connu dans ma jeunesse un salopard de maître verrier qui fai-sait souffler dans les cannes des garçons de quinze ans, et pour les remplacer quand leur pauvre petite poitrine venait à crever, l’animal n’avait que l’embarras du choix. J’aurais cent fois pré-féré d’être l’esclave d’un de ces bons bourgeois romains qui ne devaient pas, comme de juste, attacher leur chien avec des sau-cisses. Non, saint Paul ne se faisait pas d’illusions ! Il se disait seulement que le christianisme avait lâché dans le monde une vérité que rien n’arrêterait plus parce qu’elle était d’avance au plus profond des consciences et que l’homme s’était reconnu tout de suite en elle : Dieu a sauvé chacun de nous, et chacun de nous vaut le sang de Dieu. Tu peux traduire ça comme tu vou-dras, même en langage rationaliste – le plus bête de tous, – ça te force à rapprocher des mots qui explosent au moindre contact. La société future pourra toujours essayer de s’asseoir dessus ! Ils lui mettront le feu au derrière, voilà tout.

« N’empêche que le pauvre monde rêve toujours plus ou moins à l’antique contrat passé jadis avec les démons et qui de-vait assurer son repos. Réduire à la condition d’un bétail, mais d’un bétail supérieur, un quart ou un tiers du genre humain, ce

 

– 45 – n’était pas payer trop cher, peut-être, l’avènement des surhom-mes, des pur-sang, du véritable royaume terrestre… On le pense, on n’ose pas le dire. Notre-Seigneur en épousant la pau-vreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal. Il lui a donné un ancêtre – et quel ancêtre ! Un nom – et quel nom ! On l’aime encore mieux révol-té que résigné, il semble appartenir déjà au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers, il a l’air d’un revenant, – d’un revenant du festin des Noces, avec sa robe blanche… Alors, que veux-tu, l’État commence par faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il torche les gosses, panse les éclopés, lave les chemises, cuit la soupe des clochards, astique le crachoir des gâteux, mais regarde la pendule et se demande si on va lui laisser le temps de s’occuper de ses propres affaires. Sans doute espère-t-il encore un peu faire tenir aux machines le rôle jadis dévolu aux escla-ves. Bernique ! Les machines n’arrêtent pas de tourner, les chômeurs de se multiplier, en sorte qu’elles ont l’air de fabri-quer seulement des chômeurs, les machines, vois-tu ça ? C’est que le pauvre a la vie dure. Enfin, ils essaient encore, là-bas, en Russie… Remarque que je ne crois pas les Russes pis que les autres – tous fous, tous enragés, les hommes d’aujourd’hui ! – mais ces diables de Russes ont de l’estomac. Ce sont des Fla-mands de l’Extrême-Nord, ces gars-là. Ils avalent de tout, ils pourront bien, un siècle ou deux, avaler du polytechnicien sans crever.

« Leur idée, en somme, n’est pas bête. Naturellement, il s’agit toujours d’exterminer le pauvre – le pauvre est le témoin de Jésus-Christ, l’héritier du peuple juif, quoi ! – mais au lieu de le réduire en bétail, ou de le tuer, ils ont imaginé d’en faire un petit rentier ou même – supposé que les choses aillent de mieux en mieux – un petit fonctionnaire. Rien de plus docile que ça, de plus régulier. »

Dans mon coin, il m’arrive aussi de penser aux Russes. Mes camarades du grand séminaire en parlaient souvent à tort et à

 

– 46 – travers, je crois. Surtout pour épater les professeurs. Nos con-frères démocrates sont très gentils, très zélés, mais je les trouve – comment dirais-je – un peu bourgeois. D’ailleurs le peuple ne les aime pas beaucoup, c’est un fait. Faute de les comprendre, sans doute ? Bref, je répète qu’il m’arrive de penser aux Russes avec une espèce de curiosité, de tendresse. Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses, ses incommunicables joies, – les écri-vains russes, par exemple, vous font pleurer. L’année de la mort de papa, maman a dû être opérée d’une tumeur, elle est restée quatre ou cinq mois à l’hôpital de Berguette. C’est une tante qui m’a recueilli. Elle tenait un petit estaminet tout près de Lens, une affreuse baraque de planches où l’on débitait du genièvre aux mineurs trop pauvres pour aller ailleurs, dans un vrai café. L’école était à deux kilomètres, et j’apprenais mes leçons assis sur le plancher, derrière le comptoir. Un plancher, c’est-à-dire une mauvaise estrade de bois tout pourri. L’odeur de la terre passait entre les fentes, une terre toujours humide, de la boue. Les soirs de paye, nos clients ne prenaient seulement pas la peine de sortir pour faire leurs besoins : ils urinaient à même le sol et j’avais si peur sous le comptoir que je finissais par m’y endormir. N’importe : l’instituteur m’aimait bien, il me prêtait des livres. C’est là que j’ai lu les souvenirs d’enfance de M. Maxime Gorki.

On trouve des foyers de misère en France, évidemment. Des îlots de misère. Jamais assez grands pour que les miséra-bles puissent vivre réellement entre eux, vivre une vraie vie de misère. La richesse elle-même s’y fait trop nuancée, trop hu-maine, que sais-je ? pour qu’éclate nulle part, rayonne, resplen-disse l’effroyable puissance de l’argent, sa force aveugle, sa cruauté. Je m’imagine que le peuple russe, lui, a été un peuple misérable, un peuple de misérables, qu’il a connu l’ivresse de la misère, sa possession. Si l’Église pouvait mettre un peuple sur les autels et qu’elle eût élu celui-ci, elle en aurait fait le patron de la misère, l’intercesseur particulier des misérables. Il paraît que M. Gorki a gagné beaucoup d’argent, qu’il mène une vie fas-

 

– 47 – tueuse, quelque part, au bord de la Méditerranée, du moins l’ai-je lu dans le journal. Même si c’est vrai – si c’est vrai surtout ! – je suis content d’avoir prié pour lui tous les jours, depuis tant d’années. À douze ans, je n’ose pas dire que j’ignorais le bon Dieu, car entre beaucoup d’autres qui faisaient dans ma pauvre tête un bruit d’orage, de grandes eaux, je reconnaissais déjà Sa voix. N’empêche que la première expérience du malheur est fé-roce ! Béni soit celui qui a préservé du désespoir un cœur d’enfant ! C’est une chose que les gens du monde ne savent pas assez, ou qu’ils oublient, parce qu’elle leur ferait trop peur. Parmi les pauvres comme parmi les riches, un petit misérable est seul, aussi seul qu’un fils de roi. Du moins chez nous, dans ce pays, la misère ne se partage pas, chaque misérable est seul dans sa misère, une misère qui n’est qu’à lui comme son visage, ses membres. Je ne crois pas avoir eu de cette solitude une idée claire, ou peut-être ne m’en faisais-je aucune idée. J’obéissais simplement à cette loi de ma vie, sans la comprendre. J’aurais fini par l’aimer. Il n’y a rien de plus dur que l’orgueil des misé-rables et voilà que brusquement ce livre, venu de si loin, de ces fabuleuses terres, me donnait tout un peuple pour compagnon.

J’ai prêté ce livre à un ami, qui ne me l’a pas rendu, natu-rellement. Je ne le relirais pas volontiers, à quoi bon ? Il suffit bien d’avoir entendu – ou cru entendre – une fois la plainte qui ne ressemble à celle d’aucun autre peuple – non – pas même à celle du peuple juif, macéré dans son orgueil comme un mort dans les aromates. Ce n’est d’ailleurs pas une plainte, c’est un chant, un hymne. Oh ! je sais que ce n’est pas un hymne d’église, ça ne peut pas s’appeler une prière. Il y a de tout là dedans, comme on dit. Le gémissement du moujik sous les verges, les cris de la femme rossée, le hoquet de l’ivrogne et ce grondement de joie sauvage, ce rugissement des entrailles – car la misère et la luxure, hélas ! se cherchent et s’appellent dans les ténèbres, ainsi que deux bêtes affamées. Oui, cela devrait me faire hor-reur, en effet. Pourtant je crois qu’une telle misère, une misère qui a oublié jusqu’à son nom, ne cherche plus, ne raisonne plus,

 

– 48 – pose au hasard sa face hagarde, doit se réveiller un jour sur l’épaule de Jésus-Christ.

J’ai donc profité de l’occasion.

– Et s’ils réussissaient quand même ? ai-je dit à M. le curé de Torcy. Il a réfléchi un moment :

– Tu penses bien que je n’irai pas conseiller aux pauvres types de rendre tout de suite au percepteur leur titre de pen-sion ! Ça durerait ce que ça durerait… Mais enfin que veux-tu ? Nous sommes là pour enseigner la vérité, elle ne doit pas nous faire honte.

Ses mains tremblaient un peu sur la table, pas beaucoup, et cependant j’ai compris que ma question réveillait en lui le sou-venir de luttes terribles où avaient failli sombrer son courage, sa raison, sa foi peut-être… Avant de me répondre, il a eu un mou-vement des épaules comme d’un homme qui voit un chemin barré, va se faire place. Oh ! je n’aurais pas pesé lourd, non !

– Enseigner, mon petit, ça n’est pas drôle ! Je ne parle pas de ceux qui s’en tirent avec des boniments : tu en verras bien assez au cours de ta vie, tu apprendras à les connaître. Des véri-tés consolantes, qu’ils disent. La vérité, elle délivre d’abord, elle console après. D’ailleurs, on n’a pas le droit d’appeler ça une consolation. Pourquoi pas des condoléances ? La parole de Dieu ! c’est un fer rouge. Et toi qui l’enseignes, tu voudrais la prendre avec des pincettes, de peur de te brûler, tu ne l’empoignerais pas à pleines mains ? Laisse-moi rire. Un prêtre qui descend de la chaire de Vérité, la bouche en machin de poule, un peu échauffé, mais content, il n’a pas prêché, il a ron-ronné, tout au plus. Remarque que la chose peut arriver à tout le monde, nous sommes de pauvres dormants, c’est le diable, quelquefois, de se réveiller, les apôtres dormaient bien, eux, à Gethsémani ! Mais enfin, il faut se rendre compte. Et tu com-

 

– 49 – prends aussi que tel ou tel qui gesticule et sue comme un démé-nageur n’est pas toujours plus réveillé que les autres, non. Je prétends simplement que lorsque le Seigneur tire de moi, par hasard, une parole utile aux âmes, je la sens au mal qu’elle me fait.

Continuer : partie 2 sur 8