Journal D’un Curé De Campagne
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Il riait, mais je ne reconnaissais plus son rire. C’était un rire courageux, certes, mais brisé. Je n’oserais pas me permettre de juger un homme si supérieur à moi de toutes façons, et je vais parler là d’une qualité qui m’est étrangère, à laquelle, d’ailleurs, ni mon éducation ni ma naissance ne me disposent. Il est certain aussi que M. le curé de Torcy passe auprès de cer-tains pour assez lourd, presque vulgaire – ou, comme dit Mme la comtesse – commun. Mais enfin, je puis écrire ici ce qui me plaît, sans risquer de porter préjudice à personne. Eh bien, ce qui me paraît – humainement du moins – le caractère domi-nant de cette haute figure, c’est la fierté. Si M. le curé de Torcy n’est pas un homme fier, ce mot n’a pas de sens, ou du moins je ne saurais plus lui en trouver aucun. À ce moment, pour sûr, il souffrait dans sa fierté, dans sa fierté d’homme fier. Je souffrais comme lui, j’aurais tant voulu faire je ne sais quoi d’utile, d’efficace. Je lui ai dit bêtement :
– Alors, moi aussi, je dois souvent ronronner parce que…
– Tais-toi, m’a-t-il répondu, – j’ai été surpris de la sou-daine douceur de sa voix, – tu ne voudrais pas qu’un malheu-reux va-nu-pieds comme toi fasse encore autre chose que de réciter sa leçon. Mais le bon Dieu la bénit quand même, ta le-çon, car tu n’as pas la mine prospère d’un conférencier pour messes basses… Vois-tu, a-t-il repris, n’importe quel imbécile, le premier venu, quoi, ne saurait être insensible à la douceur, à la tendresse de la parole, telle que les saints Évangiles nous la rap-portent. Notre-Seigneur l’a voulu ainsi. D’abord, c’est dans l’ordre. Il n’y a que les faibles ou les penseurs qui se croient obligés de rouler des prunelles et montrer le blanc de l’œil avant
– 50 – d’avoir seulement ouvert la bouche. Et puis la nature agit de même : est-ce que pour le petit enfant qui repose dans son ber-ceau et qui prend possession du monde avec son regard éclos de l’avant-veille, la vie n’est pas toute suavité, toute caresse ? Elle est pourtant dure, la vie ! Remarque d’ailleurs qu’à prendre les choses par le bon bout, son accueil n’est pas si trompeur qu’il en a l’air, parce que la mort ne demande qu’à tenir la promesse faite au matin des jours, le sourire de la mort, pour être plus grave, n’est pas moins doux et suave que l’autre. Bref, la parole se fait petite avec les petits. Mais lorsque les Grands, – les Su-perbes – croient malin de se la répéter comme un simple conte de Ma Mère l’Oie, en ne retenant que les détails attendrissants, poétiques, ça me fait peur – peur pour eux naturellement. Tu entends l’hypocrite, le luxurieux, l’avare, le mauvais riche – avec leurs grosses lippes et leurs yeux luisants – roucouler le Sinite parvulos sans avoir l’air de prendre garde à la parole qui suit – une des plus terribles peut-être que l’oreille de l’homme ait en-tendue : « Si vous n’êtes pas comme l’un de ces petits, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. »
Il a répété le verset comme pour lui seul, et il a continué encore un moment à parler, la tête cachée dans ses mains.
– L’idéal, vois-tu, ce serait de ne prêcher l’Évangile qu’aux enfants. Nous calculons trop, voilà le mal. Ainsi, nous ne pou-vons pas faire autrement que d’enseigner l’esprit de pauvreté, mais ça, mon petit, vois-tu, ça c’est dur ! Alors, on tâche de s’arranger plus ou moins. Et d’abord on commence par ne s’adresser qu’aux riches. Satanés riches ! Ce sont des bons-hommes très forts, très malins, et ils ont une diplomatie de premier choix, comme de juste. Lorsqu’un diplomate doit met-tre sa signature au bas d’un traité qui lui déplaît, il en discute chaque clause. Un mot changé par-ci, une virgule déplacée par-là, tout finit par se tasser. Dame, cette fois, la chose en valait la peine : il s’agissait d’une malédiction, tu penses ! Enfin, il y a malédiction et malédiction, paraît-il. En l’occurrence, on glisse
– 51 – dessus. « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’au riche d’entrer au royaume des cieux… » Note bien que je suis le premier à trouver le texte très dur et que je ne me refuse pas aux distinctions, ça ferait d’ailleurs trop de peine à la clientèle des Jésuites. Admettons donc que le bon Dieu ait voulu parler des riches, vraiment riches, des riches qui ont l’esprit de richesse. Bon ! Mais quand les diplomates suggè-rent que le trou de l’aiguille était une des portes de Jérusalem – seulement un peu plus étroite – en sorte que pour y entrer dans le royaume, le riche ne risquait que de s’égratigner les mollets ou d’user sa belle tunique aux coudes, que veux-tu, ça m’embête ! Sur les sacs d’écus, Notre-Seigneur aurait écrit de sa main : « Danger de mort » comme fait l’administration des ponts et chaussées sur les pylônes des transformateurs électri-ques, et on voudrait que…
Il s’est mis à arpenter la chambre de long en large, les bras enfouis dans les poches de sa douillette. J’ai voulu me lever aus-si, mais il m’a fait rasseoir d’un mouvement de tête. Je sentais qu’il hésitait encore, qu’il cherchait à me juger, à me peser une dernière fois avant de dire ce qu’il n’avait dit à personne – du moins dans les mêmes termes – peut-être. Visiblement il dou-tait de moi, et pourtant ce doute n’avait rien d’humiliant, je le jure. D’ailleurs, il ne pourrait humilier personne. À ce moment, son regard était très bon, très doux et – cela semble ridicule, parlant d’un homme si fort, si robuste, presque vulgaire, avec une telle expérience de la vie, des êtres – d’une extraordinaire, d’une indéfinissable pureté.
– Il faudrait beaucoup réfléchir avant de parler de la pau-vreté aux riches. Sinon, nous nous rendrions indignes de l’enseigner aux pauvres, et comment oser se présenter alors au tribunal de Jésus-Christ ?
– L’enseigner aux pauvres ? ai-je dit.
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– Oui, aux pauvres. C’est à eux que le bon Dieu nous envoie d’abord, et pour leur annoncer quoi ? la pauvreté. Ils devaient attendre autre chose ! Ils attendaient la fin de leur misère, et voilà Dieu qui prend la pauvreté par la main et qui leur dit :
« Reconnaissez votre Reine, jurez-lui hommage et fidéli-té », quel coup ! Retiens que c’est en somme l’histoire du peuple juif, avec son royaume terrestre. Le peuple des pauvres, comme l’autre, est un peuple errant parmi les nations, à la recherche de ses espérances charnelles, un peuple déçu, déçu jusqu’à l’os.
– Et pourtant…
– Oui, pourtant l’ordre est là, pas moyen d’y couper… Oh, sans doute, un lâche réussirait peut-être à tourner la difficulté. Le peuple des pauvres gens est un public facile, un bon public, quand on sait le prendre. Va parler à un cancéreux de la guéri-son, il ne demandera qu’à te croire. Rien de plus facile, en somme, que leur laisser entendre que la pauvreté est une sorte de maladie honteuse, indigne des nations civilisées, que nous allons les débarrasser en un clin d’œil de cette saleté-là. Mais qui de nous oserait parler ainsi de la pauvreté de Jésus-Christ ?
Il me fixait droit dans les yeux et je me demande encore s’il me distinguait moi-même des objets familiers, ses confidents habituels et silencieux. Non ! il ne me voyait pas ! Le seul des-sein de me convaincre n’eût pas donné à son regard une expres-sion si poignante. C’était avec lui-même, contre une part de lui-même cent fois réduite, cent fois vaincue, toujours rebelle, que je le voyais se dresser de toute sa hauteur, de toute sa force ainsi qu’un homme qui combat pour sa vie. Comme la blessure était profonde ! Il avait l’air de se déchirer de ses propres mains.
– Tel que tu me vois, m’a-t-il dit, j’aimerais assez leur prê-cher l’insurrection, aux pauvres. Ou plutôt je ne leur prêcherais rien du tout. Je prendrais d’abord un de ces « militants », ces
– 53 – marchands de phrases, ces bricoleurs de révolution, et je leur montrerais ce que c’est qu’un gars des Flandres. Nous autres, Flamands, nous avons la révolte dans le sang. Rappelle-toi l’histoire ! Les nobles et les riches ne nous ont jamais fait peur. Grâce au ciel, je puis bien l’avouer maintenant, tout puissant que je sois, un fort homme, le bon Dieu n’a pas permis que je fusse beaucoup tenté dans ma chair. Mais l’injustice et le mal-heur, tiens, ça m’allume le sang. Aujourd’hui, c’est d’ailleurs bien passé, tu ne peux pas te rendre compte… Ainsi, par exem-ple, la fameuse encyclique de Léon XIII, Rerum Novarum, vous lisez ça tranquillement, du bord des cils, comme un mandement de carême quelconque. À l’époque, mon petit, nous avons cru sentir la terre trembler sous nos pieds. Quel enthousiasme ! J’étais, pour lors, curé de Norenfontes, en plein pays de mines. Cette idée si simple que le travail n’est pas une marchandise, soumise à la loi de l’offre et de la demande, qu’on ne peut pas spéculer sur les salaires, sur la vie des hommes, comme sur le blé, le sucre ou le café, ça bouleversait les consciences, crois-tu ? Pour l’avoir expliquée en chaire, à mes bonshommes, j’ai passé pour un socialiste et les paysans bien pensants m’ont fait en-voyer en disgrâce à Montreuil. La disgrâce, je m’en fichais bien, rends-toi compte. Mais dans le moment…
Il s’est tu tout tremblant. Il restait sur moi son regard et j’avais honte de mes petits ennuis, j’aurais voulu lui baiser les mains. Quand j’ai osé lever les yeux, il me tournait le dos, il re-gardait par la fenêtre. Et après un autre long silence, il a conti-nué d’une voix plus sourde, mais toujours aussi altérée.
– La pitié, vois-tu, c’est une bête. Une bête à laquelle on peut beaucoup demander, mais pas tout. Le meilleur chien peut devenir enragé. Elle est puissante, elle est vorace. Je ne sais pourquoi on se la représente toujours un peu pleurnicheuse, un peu gribouille. Une des plus fortes passions de l’homme, voilà ce qu’elle est. À ce moment de ma vie, moi qui te parle, j’ai cru qu’elle allait me dévorer. L’orgueil, l’envie, la colère, la luxure
– 54 – même, les sept péchés capitaux faisaient chorus, hurlaient de douleur. Tu aurais dit une troupe de loups arrosés de pétrole et qui flambent.
J’ai tout à coup senti ses deux mains sur mon épaule.
– Enfin, j’ai eu mes embêtements, moi aussi. Le plus dur, c’est qu’on n’est compris de personne, on se sent ridicule. Pour le monde, tu n’es qu’un petit curé démocrate, un vaniteux, un farceur. Possible qu’en général, les curés démocrates n’aient pas beaucoup de tempérament, mais moi, du tempérament, je crois que j’en avais plutôt à revendre. Tiens, à ce moment-là j’ai com-pris Luther. Il avait du tempérament, lui aussi. Et dans sa fosse à moines d’Erfurt sûrement que la faim et la soif de la justice le dévoraient. Mais le bon Dieu n’aime pas qu’on touche à sa jus-tice, et sa colère est un peu trop forte pour nous, pauvres dia-bles. Elle nous saoule, elle nous rend pires que des brutes. Alors, après avoir fait trembler les cardinaux, ce vieux Luther a fini par porter son foin à la mangeoire des princes allemands, une jolie bande… Regarde le portrait qu’on a fait de lui sur son lit de mort… Personne ne reconnaîtrait l’ancien moine dans ce bon-homme ventru, avec une grosse lippe. Même juste en principe, sa colère l’avait empoisonné petit à petit : elle était tournée en mauvaise graisse, voilà tout.
– Est-ce que vous priez pour Luther ? ai-je demandé.
– Tous les jours, m’a-t-il répondu. D’ailleurs je m’appelle aussi Martin, comme lui.
Alors, il s’est passé une chose très surprenante. Il a poussé une chaise tout contre moi, il s’est assis, m’a pris les mains dans les siennes sans quitter mon regard du sien, ses yeux magnifi-ques pleins de larmes, et pourtant plus impérieux que jamais, des yeux qui rendraient la mort toute facile, toute simple.
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– Je te traite de va-nu-pieds, m’a-t-il dit, mais je t’estime. Prends le mot pour ce qu’il vaut, c’est un grand mot. À mon sens, le bon Dieu t’a appelé, pas de doute. Physiquement, on te prendrait plutôt pour de la graine de moine, n’importe ! Si tu n’as pas beaucoup d’épaules, tu as du cœur, tu mérites de servir dans l’infanterie. Mais souviens-toi de ce que je te dis : « Ne te laisse pas évacuer. Si tu descends une fois à l’infirmerie, tu n’en sortiras plus. On ne t’a pas construit pour la guerre d’usure. Marche à fond et arrange-toi pour finir tranquillement un jour dans le fossé sans avoir débouclé ton sac. »
Je sais bien que je ne mérite pas sa confiance mais dès qu’elle m’est donnée, il me semble aussi que je ne la décevrai pas. C’est là toute la force des faibles, des enfants, la mienne.
– On apprend la vie plus ou moins vite, mais on finit tou-jours par l’apprendre, selon sa capacité. Chacun n’a que sa part d’expérience, bien entendu. Un flacon de vingt centilitres ne contiendra jamais autant qu’un litre. Mais il y a l’expérience de l’injustice.
J’ai senti que mes traits devaient se durcir, malgré moi, car le mot me fait mal. J’ouvrais déjà la bouche pour répondre.
– Tais-toi ! Tu ne sais pas ce que c’est que l’injustice, tu le sauras. Tu appartiens à une race d’hommes que l’injustice flaire de loin, qu’elle guette patiemment jusqu’au jour… Il ne faut pas que tu te laisses dévorer. Surtout ne va pas croire que tu la ferais reculer en la fixant dans les yeux, comme un dompteur ! Tu n’échapperais pas à sa fascination, à son vertige. Ne la regarde que juste ce qu’il faut, et ne la regarde jamais sans prier.
Sa voix s’était mise à trembler un peu. Quelles images, quels souvenirs passaient à ce moment dans ses yeux ? Dieu le sait.
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– Va, tu l’envieras plus d’une fois, la petite sœur qui le ma-tin part contente vers ses gosses pouilleux, ses mendiants, ses ivrognes, et travaille à pleins bras jusqu’au soir. L’injustice, vois-tu, elle s’en moque ! Son troupeau d’éclopés, elle le lave, le torche, le panse, et finalement l’ensevelit. Ce n’est pas à elle que le Seigneur a confié sa parole. La parole de Dieu ! Rends-moi ma Parole, dira le juge au dernier jour. Quand on pense à ce que certains devront tirer à ce moment-là de leur petit bagage, on n’a pas envie de rire, non !
Il se leva de nouveau, et de nouveau il a fait face. Je me suis levé aussi.
– L’avons-nous gardée, la parole ? Et si nous l’avons gardée intacte, ne l’avons-nous pas mise sous le boisseau ? L’avons-nous donnée aux pauvres comme aux riches ? Évidemment, No-tre-Seigneur parle tendrement à ses pauvres, mais comme je te le disais tout à l’heure, il leur annonce la pauvreté. Pas moyen de sortir de là, car l’Église a la garde du pauvre, bien sûr. C’est le plus facile. Tout homme compatissant assure avec elle cette pro-tection. Au lieu qu’elle est seule, – tu m’entends –, seule, abso-lument seule à garder l’honneur de la pauvreté. Oh ! nos enne-mis ont la part belle. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », ce n’est pas une parole de démagogue, tu penses ! Mais c’est la Parole, et nous l’avons reçue. Tant pis pour les riches qui feignent de croire qu’elle justifie leur égoïsme. Tant pis pour nous qui servons ainsi d’otages aux Puissants, chaque fois que l’armée des misérables revient battre les murs de la Cité ! C’est la parole la plus triste de l’Évangile, la plus chargée de tristesse. Et d’abord, elle est adressée à Judas. Judas ! Saint Luc nous rapporte qu’il tenait les comptes et que sa comptabilité n’était pas très nette, soit ! Mais enfin, c’était le banquier des Douze, et qui a jamais vu en règle la comptabilité d’une banque ? Probable qu’il forçait un peu sur la commission, comme tout le monde. À en juger par sa dernière opération, il n’aurait pas fait un brillant commis d’agent de change, Judas ! Mais le bon Dieu prend no-
– 57 – tre pauvre société telle quelle, au contraire des farceurs qui en fabriquent une sur le papier, puis la réforment à tour de bras, toujours sur le papier, bien entendu ! Bref, Notre-Seigneur sa-vait très bien le pouvoir de l’argent, il a fait près de lui une petite place au capitalisme, il lui a laissé sa chance, et même il a fait la première mise de fonds ; je trouve ça prodigieux, que veux-tu ! Tellement beau ! Dieu ne méprise rien. Après tout, si l’affaire avait marché, Judas aurait probablement subventionné des sa-natoria, des hôpitaux, des bibliothèques ou des laboratoires. Tu remarqueras qu’il s’intéressait déjà au problème du paupérisme, ainsi que n’importe quel millionnaire. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous, répond Notre-Seigneur, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Ce qui veut dire : «Ne laisse pas sonner en vain l’heure de la miséricorde. Tu ferais mieux de rendre tout de suite l’argent que tu m’as volé, au lieu d’essayer de monter la tête de mes apôtres avec tes spéculations imaginaires sur les fonds de parfumerie et tes projets d’œuvres sociales. De plus, tu crois ainsi flatter mon goût bien connu pour les clochards, et tu te trompes du tout au tout. Je n’aime pas mes pauvres comme les vieilles Anglaises aiment les chats perdus, ou les taureaux des corridas. Ce sont là manières de riches. J’aime la pauvreté d’un amour profond, réfléchi, lucide – d’égal à égal – ainsi qu’une épouse au flanc fécond et fidèle. Je l’ai couronnée de mes propres mains. Ne l’honore pas qui veut, ne la sert pas qui n’ait d’abord revêtu la blanche tunique de lin. Ne rompt pas qui veut avec elle le pain d’amertume. Je l’ai voulue humble et fière, non servile. Elle ne refuse pas le verre d’eau pourvu qu’il soit offert en mon nom, et c’est en mon nom qu’elle le reçoit. Si le pauvre tenait son droit de la seule nécessité, votre égoïsme l’aurait vite condamné au strict nécessaire, payé d’une reconnaissance et d’une servitude éternelles. Ainsi, t’emportes-tu aujourd’hui contre cette femme qui vient d’arroser mes pieds d’un nard payé très cher, comme si mes pauvres ne devaient jamais profiter de l’industrie des parfumeurs. Tu es bien de cette race de gens qui, ayant donné deux sous à un vagabond, se scandalisent de ne pas le voir se précipiter du même coup chez le boulanger pour s’y
– 58 – bourrer du pain de la veille, que le commerçant lui aura d’ailleurs vendu pour du pain frais. À sa place, ils iraient aussi chez le marchand de vins, car un ventre de misérable a plus be-soin d’illusion que de pain. Malheureux ! l’or dont vous faites tous tant de cas est-il autre chose qu’une illusion, un songe, et parfois seulement la promesse d’un songe ? La pauvreté pèse lourd dans les balances de mon Père Céleste, et tous vos trésors de fumée n’équilibreront pas les plateaux. Il y aura toujours des pauvres parmi vous, pour cette raison qu’il y aura toujours des riches, c’est-à-dire des hommes avides et durs qui recherchent moins la possession que la puissance. De ces hommes, il en est parmi les pauvres comme parmi les riches et le misérable qui cuve au ruisseau son ivresse est peut-être plein des mêmes rêves que César endormi sous ses courtines de pourpre. Riches ou pauvres, regardez-vous donc plutôt dans la pauvreté comme dans un miroir car elle est l’image de votre déception fonda-mentale, elle garde ici-bas la place du Paradis perdu, elle est le vide de vos cœurs, de vos mains. Je ne l’ai placée aussi haut, épousée, couronnée, que parce que votre malice m’est connue. Si j’avais permis que vous la considériez en ennemie, ou seule-ment en étrangère, si je vous avais laissé l’espoir de la chasser un jour du monde, j’aurais du même coup condamné les faibles. Car les faibles vous seront toujours un fardeau insupportable, un poids mort que vos civilisations orgueilleuses se repassent l’une à l’autre avec colère et dégoût. J’ai mis mon signe sur leur front, et vous n’osez plus les approcher qu’en rampant, vous dévorez la brebis perdue, vous n’oserez plus jamais vous atta-quer au troupeau. Que mon bras s’écarte un moment, l’esclavage que je hais ressusciterait de lui-même, sous un nom ou sous un autre, car votre loi tient ses comptes en règle, et le faible n’a rien à donner que sa peau. »
Sa grosse main tremblait sur mon bras et les larmes que je croyais voir dans ses yeux, semblaient y être dévorées à mesure par ce regard qu’il tenait toujours fixé sur le mien. Je ne pouvais pas pleurer. La nuit était venue sans que je m’en doutasse et je
– 59 – ne distinguais plus qu’à peine son visage maintenant immobile, aussi noble, aussi pur, aussi paisible que celui d’un mort. Et juste à ce moment, le premier coup de l’angélus éclata, venu de je ne sais quel point vertigineux du ciel, comme de la cime du soir.
J’ai vu hier M. le doyen de Blangermont qui m’a – très pa-ternellement mais très longuement aussi – entretenu de la né-cessité pour un jeune prêtre de surveiller attentivement ses comptes. « Pas de dettes, surtout, je ne les admets pas ! » a-t-il conclu. J’étais un peu surpris, je l’avoue, et je me suis levé bê-tement, pour prendre congé. C’est lui qui m’a prié de me ras-seoir (il avait cru sans doute à un mouvement d’humeur) ; j’ai fini par comprendre que Mme Pamyre se plaignait d’attendre encore le paiement de sa note (les bouteilles de quinquina). De plus il paraît que je dois cinquante-trois francs au boucher Geoffrin et cent dix-huit au marchand de charbon Delacour. M. Delacour est conseiller général. Ces messieurs n’ont d’ailleurs fait aucune réclamation, et M. le doyen a dû m’avouer qu’il tenait ces renseignements de Mme Pamyre. Elle ne me pardonne pas de me fournir d’épicerie chez Camus, étranger au pays, et dont la fille, dit-on, vient de divorcer. Mon supérieur est le premier à rire de ces potins qu’il juge ridicules, mais a montré quelque agacement lorsque j’ai manifesté l’intention de ne plus remettre les pieds chez M. Pamyre. Il m’a rappelé des propos tenus par moi, au cours d’une de nos conférences trimestrielles chez le curé de Verchocq, à laquelle il n’assistait pas. J’aurais parlé en termes qu’il estime beaucoup trop vifs du commerce et des commerçants. « Mettez-vous bien dans la tête, mon enfant, que les paroles d’un jeune prêtre inexpérimenté comme vous seront toujours relevées par ses aînés, dont le devoir est de se former une opinion sur les nouveaux confrères. À votre âge, on ne se permet pas de boutades. Dans une petite société aussi fermée que la nôtre, ce contrôle réciproque est légitime, et il y aurait mauvais esprit à ne pas l’accepter de bon cœur. Certes, la probité commerciale n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était jadis,
– 60 – nos meilleures familles témoignent en cette matière d’une né-gligence blâmable. Mais la terrible Crise a ses rigueurs, avouons-le. J’ai connu un temps où cette modeste bourgeoisie, travailleuse, épargnante, qui fait encore la richesse et la gran-deur de notre cher pays, subissait presque tout entière l’influence de la mauvaise presse. Aujourd’hui qu’elle sent le fruit de son travail menacé par les éléments de désordre, elle comprend que l’ère est passée des illusions généreuses, que la société n’a pas de plus solide appui que l’Église. Le droit de pro-priété n’est-il pas inscrit dans l’Évangile ? Oh ! sans doute, il y a des distinctions à faire, et dans le gouvernement des conscien-ces vous devez appeler l’attention sur les devoirs correspondant à ce droit, néanmoins… »
Mes petites misères physiques m’ont rendu horriblement nerveux. Je n’ai pu retenir les paroles qui me venaient aux lè-vres et, pis encore, je les ai prononcées d’une voix tremblante dont l’accent m’a surpris moi-même.
– Il n’arrive pas souvent d’entendre au confessionnal un pénitent s’accuser de bénéfices illicites !
M. le doyen m’a regardé droit dans les yeux, j’ai soutenu son regard. Je pensais au curé de Torcy. De toute manière l’indignation, même justifiée, reste un mouvement de l’âme trop suspect pour qu’un prêtre s’y abandonne. Et je sens aussi qu’il y a toujours quelque chose dans ma colère lorsqu’on me force à parler du riche – du vrai riche, du riche en esprit – le seul riche, n’eût-il en poche qu’un denier – l’homme d’argent, comme ils l’appellent… Un homme d’argent !
– Votre réflexion me surprend, a dit M. le doyen d’un ton sec. J’y crois discerner quelque rancune, quelque aigreur… Mon enfant, a-t-il repris d’une voix plus douce, je crains que vos suc-cès scolaires n’aient jadis un peu faussé votre jugement. Le sé-minaire n’est pas le monde. La vie au séminaire n’est pas la vie.
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Il faudrait sans doute bien peu de chose pour faire de vous un intellectuel, c’est-à-dire un révolté, un contempteur systémati-que des supériorités sociales qui ne sont point fondées sur l’esprit. Dieu nous préserve des réformateurs !
– Monsieur le doyen, beaucoup de saints l’ont été pourtant.
– Dieu nous préserve aussi des saints ! Ne protestez pas, ce n’est d’ailleurs qu’une boutade, écoutez-moi d’abord. Vous savez parfaitement que l’Église n’élève sur ses autels, et le plus sou-vent longtemps après leur mort, qu’un très petit nombre de jus-tes exceptionnels, dont l’enseignement et les héroïques exem-ples, passés au crible d’une enquête sévère, constituent le trésor commun des fidèles, bien qu’il ne leur soit nullement permis, remarquez-le, d’y puiser sans contrôle. Il s’ensuit, révérence gardée, que ces hommes admirables ressemblent à ces vins pré-cieux, mais lents à se faire, qui coûtent tant de peines et de soins au vigneron pour ne réjouir que le palais de ses petits-neveux… Je plaisante, bien entendu. Cependant vous remarquerez que Dieu semble prendre garde de multiplier chez nous, séculiers, parmi ses troupes régulières, si j’ose dire, les saints à prodiges et à miracles, les aventuriers surnaturels qui font parfois trembler les cadres de la hiérarchie. Le curé d’Ars n’est-il pas une excep-tion ? La proportion n’est-elle pas insignifiante de cette vénéra-ble multitude de clercs zélés, irréprochables, consacrant leurs forces aux charges écrasantes du ministère, à ces canonisés ? Qui oserait cependant prétendre que la pratique des vertus hé-roïques soit le privilège des moines, voire de simples laïques ?
« Comprenez-vous maintenant que dans un sens, et toutes réserves faites sur le caractère un peu irrespectueux, paradoxal, d’une telle boutade, j’aie pu dire : Dieu nous préserve des saints ? Trop souvent ils ont été une épreuve pour l’Église avant d’en devenir la gloire. Et encore je ne parle pas de ces saints ra-tés, incomplets, qui fourmillent autour des vrais, en sont comme la menue monnaie, et, comme les gros sous, servent
– 62 – beaucoup moins qu’ils n’encombrent ! Quel pasteur, quel évê-que souhaiterait de commander à de telles troupes ? Qu’ils aient l’esprit d’obéissance, soit ! Et après ? Quoi qu’ils fassent, leurs propos, leur attitude, leur silence même risquent toujours d’être un scandale pour les médiocres, les faibles, les tièdes. Oh ! je sais, vous allez me répondre que le Seigneur vomit les tièdes. Quels tièdes au juste ? Nous l’ignorons. Sommes-nous sûrs de définir comme lui cette sorte de gens ? Pas du tout. D’autre part l’Église a des nécessités – lâchons le mot – elle a des nécessités d’argent. Ces besoins existent, vous devez l’admettre avec moi – alors inutile d’en rougir. L’Église possède un corps et une âme : il lui faut pourvoir aux besoins de son corps. Un homme raison-nable n’a pas honte de manger. Voyons donc les choses telles qu’elles sont. Nous parlions tout à l’heure des commerçants. De qui l’État tire-t-il le plus clair de ses revenus ? N’est-ce pas jus-tement de cette petite bourgeoisie, âpre au gain, dure au pauvre comme à elle-même, enragée à l’épargne ? La société moderne est son œuvre.
« Certes, personne ne vous demande de transiger sur les principes, et le catéchisme d’aucun diocèse n’a rien changé, que je sache, au quatrième commandement. Mais pouvons-nous mettre le nez dans les livres de comptes ? Plus ou moins dociles à nos leçons lorsqu’il s’agit, par exemple, des égarements de la chair – où leur sagesse mondaine voit un désordre, un gaspil-lage, sans s’élever d’ailleurs beaucoup plus haut que la crainte du risque ou de la dépense – ce qu’ils appellent les affaires sem-ble à ces travailleurs un domaine réservé où le travail sanctifie tout, car ils ont la religion du travail. Chacun pour soi, voilà leur règle. Et il ne dépend pas de nous, il faudra bien du temps, des siècles peut-être, pour éclairer ces consciences, détruire ce pré-jugé que le commerce est une sorte de guerre et qui se réclame des mêmes privilèges, des mêmes tolérances que l’autre. Un soldat, sur le champ de bataille, ne se considère pas comme un homicide. Pareillement le même négociant qui tire de son tra-vail un bénéfice usuraire ne se croit pas un voleur, car il se sait
– 63 – incapable de prendre dix sous dans la poche d’autrui. Que vou-lez-vous, mon cher enfant, les hommes sont les hommes ! Si quelques-uns de ces marchands s’avisaient de suivre à la lettre les prescriptions de la théologie touchant le gain légitime, leur faillite serait certaine.
« Est-il désirable de rejeter ainsi dans la classe inférieure des citoyens laborieux qui ont eu tant de peine à s’élever, sont notre meilleure référence vis-à-vis d’une société matérialiste, prennent leur part des frais du culte et nous donnent aussi des prêtres, depuis que le recrutement sacerdotal est presque tari dans nos villages ? La grande industrie n’existe plus que de nom, elle a été digérée par les banques, l’aristocratie se meurt, le prolétariat nous échappe, et vous iriez proposer aux classes moyennes de résoudre sur-le-champ, avec éclat, un problème de conscience dont la solution demande beaucoup de temps, de mesure, de tact. L’esclavage n’était-il pas une plus grande of-fense à la loi de Dieu ? Et cependant les apôtres… À votre âge, on a volontiers des jugements absolus. Méfiez-vous de ce tra-vers. Ne donnez pas dans l’abstrait, voyez les hommes. Et tenez, justement, cette famille Pamyre, elle pourrait servir d’exemple, d’illustration à la thèse que je viens d’exposer. Le grand-père était un simple ouvrier maçon, anticlérical notoire, socialiste même. Notre vénéré confrère de Bazancourt se souvient de l’avoir vu poser culotte sur le seuil de la porte, au passage d’une procession. Il a d’abord acheté un petit commerce de vins et liqueurs, assez mal famé. Deux ans plus tard son fils, élevé au collège communal, est entré dans une bonne famille, les Delan-noy, qui avaient un neveu curé, du côté de Brogelonne. La fille, débrouillarde, a ouvert une épicerie. Le vieux, naturellement, s’est occupé de la chose, on l’a vu courir les routes, d’un bout de l’année à l’autre, dans sa carriole. C’est lui qui a payé la pension de ses petits-enfants au collège diocésain de Montreuil. Ça le flattait de les voir camarades avec des nobles, et d’ailleurs il n’était plus socialiste depuis longtemps, les employés le crai-gnaient comme le feu. À vingt-deux ans, Louis Pamyre vient
– 64 – d’épouser la fille du notaire Delivaulle, homme d’affaires de Son Excellence, Arsène s’occupe du magasin, Charles fait sa méde-cine à Lille, et le plus jeune, Adolphe, est au séminaire d’Arras. Oh ! tout le monde sait parfaitement que si ces gens-là travail-lent dur, ils ne sont pas faciles en affaires, qu’ils ont écumé le canton. Mais quoi ! s’ils nous volent, ils nous respectent. Cela crée entre eux et nous une espèce de solidarité sociale, que l’on peut déplorer ou non, mais qui existe, et tout ce qui existe doit être utilisé pour le bien. »
Il s’est arrêté, un peu rouge. Je suis toujours assez mal une conversation de ce genre, car mon attention se fatigue vite lors-qu’une secrète sympathie ne me permet pas de devancer pas-sionnément la pensée de mon interlocuteur et que je me laisse, comme disaient mes anciens professeurs, « mettre à la traîne »… Qu’elle est juste l’expression populaire « des paroles qui restent sur le cœur » ! Celles-là faisaient un bloc dans ma poitrine, et je sentais que la prière seule restait capable de fon-dre cette espèce de glaçon.
– Je vous ai parlé sans doute un peu rudement, a repris M. le doyen de Blangermont. C’est pour votre bien. Quand vous aurez beaucoup vécu, vous comprendrez. Mais il faut vivre.
– Il faut vivre, c’est affreux ! ai-je répondu sans réfléchir. Vous ne trouvez pas ?
Je m’attendais à un éclat, car j’avais retrouvé ma voix des mauvais jours, une voix que je connais bien – la voix de ton père, disait maman… J’ai entendu l’autre jour un vagabond ré-pondre au gendarme qui lui demandait ses papiers. « Des pa-piers ? où voulez-vous que j’en prenne ? Je suis le fils du soldat inconnu ! » Il avait un peu cette voix-là.
M. le doyen m’a seulement regardé longuement, d’un air attentif.
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– Je vous soupçonne d’être poète (il prononce poâte). Avec vos deux annexes, heureusement, le travail ne vous manque pas. Le travail arrangera tout.
Hier au soir le courage m’a manqué. J’aurais voulu donner une conclusion à cet entretien. À quoi bon ? Évidemment, je dois tenir compte du caractère de M. le doyen, du visible plaisir qu’il prend à me contredire, à m’humilier. Il s’est signalé jadis par son zèle contre les jeunes prêtres démocrates, et sans doute, il me croit l’un d’eux. Illusion bien excusable, en somme. C’est vrai que, par l’extrême modestie de mon origine, mon enfance misérable, abandonnée, la disproportion que je sens de plus en plus entre une éducation si négligée, grossière même, et une certaine sensibilité d’intelligence qui me fait deviner beaucoup de choses, j’appartiens à une espèce d’hommes naturellement peu disciplinés dont mes supérieurs ont bien raison de se mé-fier. Que serais-je devenu si… Mon sentiment à l’égard de ce qu’on appelle la société reste d’ailleurs bien obscur… J’ai beau être le fils de pauvres gens – ou pour cette raison, qui sait ?… – je ne comprends réellement que la supériorité de la race, du sang. Si je l’avouais, on se moquerait de moi. Il me semble, par exemple, que j’aurais volontiers servi un vrai maître – un prince, un roi. On peut mettre ses deux mains jointes entre les mains d’un autre homme et lui jurer la fidélité du vassal, mais l’idée ne viendrait à personne de procéder à cette cérémonie aux pieds d’un millionnaire, parce que millionnaire, ce serait idiot. La notion de richesse et celle de puissance ne peuvent encore se confondre, la première reste abstraite. Je sais bien qu’on aurait beau jeu de répondre que plus d’un seigneur a dû jadis son fief aux sacs d’écus d’un père usurier, mais enfin, acquis ou non à la pointe de l’épée, c’est à la pointe de l’épée qu’il devait le défen-dre comme il eût défendu sa propre vie, car l’homme et le fief ne faisaient qu’un, au point de porter le même nom… N’est-ce point à ce signe mystérieux que se reconnaissaient les rois ? Et le roi, dans nos saints livres, ne se distingue guère du juge. Cer-
– 66 – tes, un millionnaire dispose, au fond de ses coffres, de plus de vies humaines qu’aucun monarque, mais sa puissance est comme les idoles, sans oreilles et sans yeux. Il peut tuer, voilà tout, sans même savoir ce qu’il tue. Ce privilège est peut-être aussi celui des démons.
(Je me dis parfois que Satan, qui cherche à s’emparer de la pensée de Dieu, non seulement la hait sans la comprendre, mais la comprend à rebours. Il remonte à son insu le courant de la vie au lieu de le descendre et s’épuise en tentatives absurdes, ef-frayantes, pour refaire, en sens contraire, tout l’effort de la Création.)
L’institutrice est venue me trouver ce matin à la sacristie. Nous avons parlé longuement de Mlle Chantal. Il paraît que cette jeune fille s’aigrit de plus en plus, que sa présence au châ-teau est devenue impossible et qu’il conviendrait de la mettre en pension. Mme la comtesse ne paraît pas encore décidée à pren-dre une telle mesure. J’ai compris qu’on attendait de moi que j’intervinsse auprès d’elle, et je dois dîner au château la semaine prochaine.
Évidemment Mademoiselle ne veut pas tout dire. Elle m’a plusieurs fois regardé droit dans les yeux, avec une insistance gênante, ses lèvres tremblaient. Je l’ai reconduite jusqu’à la pe-tite porte du cimetière. Sur le seuil, et d’une voix entrecoupée, rapide, comme on s’acquitte d’un aveu humiliant – d’une voix de confessionnal – elle s’est excusée de faire appel à moi dans des circonstances si dangereuses, si délicates. « Chantal est une nature passionnée, bizarre. Je ne la crois pas vicieuse. Les jeu-nes personnes de son âge ont presque toujours une imagination sans frein. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité à vous mettre en garde contre une enfant que j’aime et que je plains, mais elle est fort capable d’une démarche inconsidérée. Nouveau venu dans cette paroisse, il serait inutile et dangereux de céder, le cas échéant, à votre générosité, à votre charité, de paraître ainsi provoquer des
– 67 – confidences qui… », M. le comte ne le supporterait pas », a-t-elle ajouté, sur un ton qui m’a déplu.
Certes, rien ne m’autorise à la soupçonner de parti pris, d’injustice, et quand je l’ai saluée le plus froidement que j’ai pu, sans lui tendre la main, elle avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes. D’ailleurs, les manières de Mlle Chantal ne me plaisent guère, elle a dans ses traits la même fixité, la même du-reté que je retrouve, hélas, sur le visage de beaucoup de jeunes paysannes et dont le secret ne m’est pas encore connu, ne le se-ra sans doute jamais, car elles n’en laissent deviner que peu de chose, même au lit de mort. Les jeunes gens sont bien diffé-rents ! Je ne crois pas trop aux confessions sacrilèges en un tel moment, car les mourantes dont je parle manifestaient une contrition sincère de leurs fautes. Mais leurs pauvres chers visa-ges ne retrouvaient qu’au-delà du sombre passage la sérénité de l’enfance (pourtant si proche !), ce je ne sais quoi de confiant, d’émerveillé, un sourire pur… Le démon de la luxure est un dé-mon muet.
N’importe ! je ne puis m’empêcher de trouver la démarche de Mademoiselle un peu suspecte. Il est clair que je manque beaucoup trop d’expérience, d’autorité, pour m’entremettre dans une affaire de famille si délicate, et on aurait sagement fait de me tenir à l’écart. Mais puisqu’on juge utile de m’y mêler, que signifie cette interdiction de juger par moi-même ? « M. le comte ne le supporterait pas… » C’est un mot de trop.
Reçu hier une nouvelle lettre de mon ami, un simple mot. Il me prie de vouloir bien retarder de quelques jours mon voyage à Lille, car il doit lui-même se rendre à Paris pour affaires. Il ter-mine ainsi : « Tu as dû comprendre depuis longtemps que j’avais, comme on dit, quitté la soutane. Mon cœur, pourtant, n’a pas changé. Il s’est seulement ouvert à une conception plus humaine et par conséquent plus généreuse de la vie. Je gagne ma vie, c’est un grand mot, une grande chose. Gagner sa vie !
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L’habitude, prise dès le séminaire, de recevoir des supérieurs, ainsi qu’une aumône, le pain quotidien ou la platée de haricots fait de nous, jusqu’à la mort, des écoliers, des enfants. J’étais, comme tu l’es sans doute encore, absolument ignorant de ma valeur sociale. À peine aurais-je osé m’offrir pour la besogne la plus humble. Or, bien que ma mauvaise santé ne me permette pas toutes les démarches nécessaires, j’ai reçu beaucoup de pro-positions très flatteuses, et je n’aurai, le moment venu, qu’à choisir entre une demi-douzaine de situations extrêmement ré-munératrices. Peut-être même à ta prochaine visite pourrais-je me donner le plaisir et la fierté de t’accueillir dans un intérieur convenable, notre logement étant jusqu’ici des plus modes-tes… »
Je sais bien que tout cela est surtout puéril, que je devrais hausser les épaules. Je ne peux pas. Il y a une certaine bêtise, un certain accent de bêtise, où je reconnais du premier coup, avec une horrible humiliation, l’orgueil sacerdotal, mais dépouillé de tout caractère surnaturel, tourné en niaiserie, tourné comme une sauce tourne. Comme nous sommes désarmés devant les hommes, la vie ! Quel absurde enfantillage ! Et pourtant mon ancien camarade passait pour l’un des meilleurs élèves du sé-minaire, le mieux doué. Il ne manquait même pas d’une expé-rience précoce, un peu ironique, des êtres et il jugeait certains de nos professeurs avec assez de lucidité. Pourquoi tente-t-il aujourd’hui de m’en imposer par de pauvres fanfaronnades desquelles je suppose, d’ailleurs, qu’il n’est pas dupe ? Comme tant d’autres, il finira dans quelque bureau où son mauvais ca-ractère, sa susceptibilité maladive le rendront suspect à ses ca-marades, et quelque soin qu’il prenne à leur cacher le passé, je doute qu’il ait jamais beaucoup d’amis.
Nous payons cher, très cher, la dignité surhumaine de no-tre vocation. Le ridicule est toujours si près du sublime ! Et le monde, si indulgent d’ordinaire aux ridicules, hait le nôtre, d’instinct. La bêtise féminine est déjà bien irritante, la bêtise
– 69 – cléricale l’est plus encore que la bêtise féminine, dont elle sem-ble d’ailleurs parfois le mystérieux surgeon. L’éloignement de tant de pauvres gens pour le prêtre, leur antipathie profonde ne s’explique peut-être pas seulement, comme on voudrait nous le faire croire, par la révolte plus ou moins consciente des appétits contre la Loi et ceux qui l’incarnent… À quoi bon le nier ? Pour éprouver un sentiment de répulsion devant la laideur, il n’est pas nécessaire d’avoir une idée très claire du Beau. Le prêtre médiocre est laid.
Je ne parle pas du mauvais prêtre. Ou plutôt le mauvais prêtre est le prêtre médiocre. L’autre est un monstre. La mons-truosité échappe à toute commune mesure. Qui peut savoir les desseins de Dieu sur un monstre ? À quoi sert-il ? Quelle est la signification surnaturelle d’une si étonnante disgrâce ? J’ai beau faire, je ne puis croire, par exemple, que Judas appartienne au monde – à ce monde pour lequel jésus a mystérieusement refu-sé sa prière… – Judas n’est pas de ce monde-là…
Je suis sûr que mon malheureux ami ne mérite pas le nom de mauvais prêtre. Je suppose même qu’il est sincèrement atta-ché à sa compagne, car je l’ai connu jadis sentimental. Le prêtre médiocre, hélas ! l’est presque toujours. Peut-être le vice est-il moins dangereux pour nous qu’une certaine fadeur ? Il y a des ramollissements du cerveau. Le ramollissement du cœur est pire.
En revenant ce matin de mon annexe, à travers champs, j’ai aperçu M. le comte qui faisait quêter ses chiens le long du bois de Linières. Il m’a salué de loin, mais ne semblait pas très dési-reux de me parler. Je pense que d’une manière ou d’une autre il a connu la démarche de Mademoiselle. Je dois agir avec beau-coup de réserve, de prudence.
Hier, confessions. De trois à cinq, les enfants. J’ai com-mencé par les garçons, naturellement.
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Que Notre-Seigneur les aime, ces petits ! Tout autre qu’un prêtre, à ma place, sommeillerait à leur monotone ronron qui ressemble trop souvent à la simple récitation de phrases choi-sies dans l’Examen de conscience, et rabâchées chaque fois… S’il voulait voir clair, poser des questions au hasard, agir en simple curieux, je crois qu’il n’échapperait pas au dégoût. L’animalité paraît tellement à fleur de peau ! Et pourtant !
Que savons-nous du péché ? Les géologues nous appren-nent que le sol qui nous semble si ferme, si stable, n’est réelle-ment qu’une mince pellicule au-dessus d’un océan de feu liquide et toujours frémissante comme la peau qui se forme sur le lait prêt à bouillir… Quelle épaisseur a le péché ? À quelle profon-deur faudrait-il creuser pour retrouver le gouffre d’azur ?…
Je suis sérieusement malade. J’en ai eu hier la certitude soudaine et comme l’illumination. Le temps où j’ignorais cette douleur tenace qui cède parfois en apparence, mais ne desserre jamais complètement sa prise, m’a paru tout à coup reculer, re-culer dans un passé presque vertigineux, reculer jusqu’à l’enfance… Voilà juste six mois que j’ai ressenti les premières atteintes de ce mal, et je me souviens à peine de ces jours où je mangeais et buvais comme tout le monde. Mauvais signe.
Cependant les crises disparaissent. Il n’y a plus de crises. J’ai délibérément supprimé la viande, les légumes, je me nourris de pain trempé dans le vin, pris en très petite quantité, chaque fois que je me sens un peu étourdi. Le jeûne me réussit d’ailleurs très bien. Ma tête est libre et je me sens plus fort qu’il y a trois semaines, beaucoup plus fort.
Personne ne s’inquiète à présent de mes malaises. La vérité est que je commence à m’habituer moi-même à cette triste fi-gure qui ne peut plus maigrir et qui garde cependant un air – inexplicable – de jeunesse, je n’ose pas dire : de santé. À mon
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âge, un visage ne s’effondre pas, la peau, tendue sur les os, reste élastique. C’est toujours ça !
Je relis ces lignes écrites hier soir : j’ai passé une bonne nuit, très reposante, je me sens plein de courage, d’espoir. C’est une réponse de la Providence à mes jérémiades, un reproche plein de douceur. J’ai souvent remarqué – ou cru saisir – cette imperceptible ironie (je ne trouve malheureusement pas d’autre mot). On dirait le haussement d’épaules d’une mère attentive aux pas maladroits de son petit enfant. Ah ! si nous savions prier !
Mme la comtesse ne répond plus à mon salut que par un hochement de tête très froid, très distant.
J’ai vu aujourd’hui le docteur Delbende, un vieux médecin qui passe pour brutal et n’exerce plus guère, car ses collègues tournent volontiers en dérision ses culottes de velours et ses bottes toujours graissées, qui dégagent une odeur de suif. Le curé de Torcy l’avait prévenu de ma visite. Il m’a fait étendre sur son divan et m’a longuement palpé l’estomac de ses longues mains qui n’étaient guère propres, en effet (il revenait de la chasse). Tandis qu’il m’auscultait, son grand chien, couché sur le seuil, suivait chacun de ses mouvements avec une attention extraordinaire, adorante.
– Vous ne valez pas cher, m’a-t-il dit. Rien qu’à voir ça (il avait l’air de prendre son chien à témoin), pas difficile de com-prendre que vous n’avez pas toujours mangé votre saoul, hein ?…
– Jadis, peut-être ai-je répondu. Mais à présent…
– À présent, il est trop tard ! Et l’alcool, qu’est-ce que vous en faites, de l’alcool ? Oh ! pas celui que vous avez bu, naturel-lement. Celui qu’on a bu pour vous, bien avant que vous ne ve-
– 72 – niez au monde. Revenez me voir dans quinze jours, je vous donnerai un mot pour le professeur Lavigne, de Lille.
Mon Dieu, je sais parfaitement que l’hérédité pèse lourd sur des épaules comme les miennes, mais ce mot d’alcoolisme est dur à entendre. En me rhabillant, je me regardais dans la glace, et mon triste visage, un peu plus jaune chaque jour, avec ce long nez, la double ride profonde qui descend jusqu’aux commissures des lèvres, la barbe rase mais dure dont un mau-vais rasoir ne peut venir à bout, m’a soudain paru hideux.
Sans doute le docteur a-t-il surpris mon regard, car il s’est mis à rire. Le chien a répondu par des aboiements, puis par des sauts de joie. « À bas, Fox ! À bas, sale bête ! » Finalement nous sommes entrés dans la cuisine. Tout ce bruit m’avait rendu cou-rage, je ne sais pourquoi. La haute cheminée, bourrée de fagots, flambait comme une meule.
– Quand vous vous embêterez trop, vous viendrez faire un tour par ici. C’est une chose que je ne dirais pas à tout le monde. Mais le curé de Torcy m’a parlé de vous, et vous avez des yeux qui me plaisent. Des yeux fidèles, des yeux de chien.
Moi aussi, j’ai des yeux de chien. C’est plutôt rare. Torcy, vous et moi, nous sommes de la même race, une drôle de race.
L’idée d’appartenir à la même race que ces deux hommes solides ne me serait jamais venue, sûrement. Et pourtant, j’ai compris qu’il ne plaisantait pas.
– Quelle race ? ai-je demandé.
– Celle qui tient debout. Et pourquoi tient-elle debout ? Personne ne le sait, au juste. Vous allez me dire : la grâce de Dieu ? Seulement, moi, mon ami, je ne crois pas en Dieu. Atten-dez ! Pas la peine de me réciter votre petite leçon, je la connais
– 73 – par cœur : « L’esprit souffle où il veut, j’appartiens à l’âme de l’Église. » – Des blagues. Pourquoi se tenir debout, plutôt qu’assis ou couché ? Remarquez que l’explication physiologique ne tient pas. Impossible de justifier par des faits l’hypothèse d’une espèce de prédisposition physique. Les athlètes sont géné-ralement des citoyens paisibles, conformistes en diable, et ils ne reconnaissent que l’effort qui paie – pas le nôtre. Évidemment, vous avez inventé le paradis. Mais je disais l’autre jour à Torcy : « Conviens donc que tu tiendrais le coup, avec ou sans para-dis. » D’ailleurs, entre nous, tout le monde y entre dans votre paradis, hé ? Les ouvriers de la onzième heure, pas vrai ? Quand j’ai travaillé un coup de trop – je dis travaillé un coup de trop comme on dit boire un coup de trop – je me demande si nous ne sommes pas simplement des orgueilleux.
Il avait beau rire bruyamment, son rire faisait mal à enten-dre, et on aurait pu croire que son chien pensait comme moi : il avait interrompu tout à coup ses gambades et couché ventre contre terre, humblement, il levait vers son maître un regard calme, attentif, un regard qu’on eût dit détaché de tout, même de l’obscur espoir de comprendre une peine qui retentissait pourtant jusqu’au fond de ses entrailles, jusqu’à la dernière fi-bre de son pauvre corps de chien. Et la pointe du museau soi-gneusement posée sur ses pattes croisées, clignant des paupiè-res, sa longue échine parcourue d’étranges frissons, il grognait doucement, ainsi qu’à l’approche de l’ennemi.
– Je voudrais savoir d’abord ce que vous entendez par tenir debout ?
– Ça serait long. Admettons, pour être court, que la station verticale ne convienne qu’aux Puissants. Pour la prendre, un homme raisonnable attend qu’il ait la puissance, la puissance ou son signe, le pouvoir, l’argent. Moi, je n’ai pas attendu. En troi-sième, à l’occasion d’une retraite, le supérieur du collège de Montreuil nous a demandé de prendre une devise. Savez-vous
– 74 – celle que j’ai choisie ? « Faire face. » Face à quoi, je vous le de-mande, un gosse de treize ans !…
– Face à l’injustice, peut-être.
– L’injustice ? Oui et non. Je ne suis pas de ces types qui n’ont que le mot de justice à la bouche. D’abord, parole d’honneur, je ne l’exige pas pour moi. À qui diable voulez-vous que je la demande, puisque je ne crois pas en Dieu ? Souffrir l’injustice, c’est la condition de l’homme mortel. Tenez, depuis que mes confrères font courir le bruit que je n’ai aucune notion de l’asepsie, la clientèle a foutu le camp je ne soigne plus qu’un tas de péquenots qui me paient d’une volaille ou d’un panier de pommes, et me prennent d’ailleurs pour un idiot. En un sens, par rapport aux richards, ces bougres-là sont des victimes. Hé bien, vous savez, l’abbé, je les fourre tous dans le même sac que leurs exploiteurs, ils ne valent guère mieux. En attendant leur tour d’exploiter, ils me carottent. Seulement…
Il s’est gratté la tête en m’observant de biais, sans en avoir l’air. Et j’ai bien remarqué qu’il a rougi. Cette rougeur, sur ce vieux visage, était belle.
– Seulement autre chose est souffrir l’injustice, autre chose la subir. Ils la subissent. Elle les dégrade. Je ne peux pas voir ça. C’est un sentiment dont on n’est pas maître, hein ? Quand je me trouve au chevet d’un pauvre diable qui ne veut pas mourir tranquille – le fait est rare, mais on l’observe de temps en temps – ma sacrée nature reprend le dessus, j’ai envie de lui dire : « Ôte-toi de là, imbécile ! je vais te montrer comment on fait ça proprement. » L’orgueil, quoi, toujours l’orgueil ! En un sens, mon petit, je ne suis pas l’ami des pauvres, je ne tiens pas au rôle de terre-neuve. Je préférerais qu’ils se débrouillent sans moi, qu’ils se débrouillent avec les Puissants. Mais quoi ! ils gâ-chent le métier, ils me font honte. Notez bien que c’est un mal-heur de se sentir solidaire d’un tas de Jean-foutre qui, médica-
– 75 – lement parlant, seraient plutôt des déchets. Question de race, probable ? Je suis Celte, Celte de la tête aux pieds, notre race est sacrificielle. La rage des causes perdues, quoi ! Je pense, d’ailleurs, que l’humanité se partage en deux espèces distinctes, selon l’idée qu’on se forme de la justice. Pour les uns, elle est un équilibre, un compromis. Pour les autres…