Journal D’un Curé De Campagne

Georges Bernanos · Chapitre 2 sur 3 · partie 6/8

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Journal D’un Curé De Campagne

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

 

– 154 – tes : Que votre règne arrive. – Que votre règne arrive ! – Que votre volonté soit faite. » Elle s’est levée brusquement, la main toujours serrée contre sa poitrine. « Voyons, m’écriai-je, c’est une parole que vous avez répétée bien des fois, il faut mainte-nant la prononcer du fond du cœur. – Je n’ai jamais récité le Pater depuis… depuis que… D’ailleurs, vous le savez, vous savez les choses avant qu’on ne vous les dise », a-t-elle repris en haus-sant les épaules, et cette fois avec colère. Puis elle a fait un geste dont je n’ai compris le sens que plus tard. Son front était luisant de sueur. « Je ne peux pas, gémit-elle, il me semble que je le perds deux fois. – Le règne dont vous venez de souhaiter l’avènement est aussi le vôtre et le sien. – Alors, que ce règne arrive ! » Son regard s’est levé sur le mien, et nous sommes res-tés ainsi quelques secondes, puis elle m’a dit : « C’est à vous que je me rends. – À moi ! – Oui, à vous. J’ai offensé Dieu, j’ai dû le haïr. Oui, je crois maintenant que je serais morte avec cette haine dans le cœur. Mais je ne me rends qu’à vous. – Je suis un trop pauvre homme. C’est comme si vous déposiez une pièce d’or dans une main percée. – Il y a une heure, ma vie me parais-sait bien en ordre, chaque chose à sa place, et vous n’y avez rien laissé debout, rien. – Donnez-la telle quelle à Dieu. – Je veux donner tout ou rien, nous sommes des filles ainsi faites. – Don-nez tout. – Oh ! vous ne pouvez comprendre, vous me croyez déjà docile. Ce qui me reste d’orgueil suffirait bien à vous dam-ner ! – Donnez votre orgueil avec le reste, donnez tout. » Le mot à peine prononcé, j’ai vu monter dans son regard je ne sais quelle lueur, mais il était trop tard pour que je puisse empêcher quoi que ce soit. Elle a lancé le médaillon au milieu des bûches en flammes. Je me suis jeté à genoux, j’ai enfoncé mon bras dans le feu, je ne sentais pas la brûlure. Un instant, j’ai cru saisir entre mes doigts la petite mèche blonde, mais elle m’a échappé, elle est tombée dans la braise rouge. Il s’est fait derrière moi un si terrible silence que je n’osais pas me retourner. Le drap de ma manche était brûlé jusqu’au coude.

 

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– Comment avez-vous osé ! ai-je balbutié. Quelle folie ! Elle avait reculé vers le mur, elle y appuyait son dos, ses mains. « Je vous demande pardon », a-t-elle dit d’une voix humble. « Pre-nez-vous Dieu pour un bourreau ? Il veut que nous ayons pitié de nous-mêmes. Et d’ailleurs, nos peines ne nous appartiennent pas, il les assume, elles sont dans son cœur. Nous n’avons pas le droit d’aller les y chercher pour les défier, les outrager. Com-prenez-vous ? – Ce qui est fait est fait, je n’y peux rien. – Soyez donc en paix, ma fille », lui dis-je. Et je l’ai bénie.

Mes doigts saignaient un peu, la peau se soulevait par pla-ques. Elle a déchiré un mouchoir et m’a pansé. Nous n’échangions aucune parole. La paix que j’avais appelée sur elle était descendue sur moi. Et si simple, si familière qu’aucune présence n’aurait pu réussir à la troubler. Oui, nous étions ren-trés si doucement dans la vie de chaque jour que le témoin le plus attentif n’eût rien surpris de ce secret, qui déjà ne nous ap-partenait plus.

Elle m’a demandé de l’entendre demain en confession. Je lui ai fait promettre de ne rapporter à personne ce qui s’était passé entre nous, m’engageant à observer moi-même un silence absolu. « Quoi qu’il arrive», ai-je dit. En prononçant ces der-niers mots, j’ai senti mon cœur se serrer, la tristesse m’a envahi de nouveau. Que la volonté de Dieu soit faite.

J’ai quitté le château à onze heures et il m’a fallu partir immédiatement pour Dombasle. Au retour je me suis arrêté à la corne du bois, d’où l’on découvre le plat pays, les longues pentes à peine sensibles qui dévalent lentement vers la mer. J’avais acheté au village un peu de pain et de beurre, que j’ai mangé de bon appétit. Comme après chaque décisive épreuve de ma vie, j’éprouvais une sorte de torpeur, un engourdissement de la pen-sée, qui n’est pas désagréable, me donne une curieuse illusion de légèreté, de bonheur. Quel bonheur ? Je ne saurais le dire. C’est une joie sans visage. Ce qui devait être, a été, n’est déjà

 

– 156 – plus, voilà tout. Je suis rentré chez moi très tard, et j’ai croisé sur la route le vieux Clovis qui m’a remis un petit paquet de la part de Mme la comtesse. Je ne me décidais pas à l’ouvrir, et pourtant je savais ce qu’il contenait. C’était le petit médaillon, maintenant vide, au bout de sa chaîne brisée.

Il y avait aussi une lettre. La voici. Elle est étrange.

« Monsieur le curé, je ne vous crois pas capable d’imaginer l’état dans lequel vous m’avez laissée, ces questions de psycho-logie doivent vous laisser parfaitement indifférent. Que vous dire ? Le souvenir désespéré d’un petit enfant me tenait éloi-gnée de tout, dans une solitude effrayante, et il me semble qu’un autre enfant m’a tirée de cette solitude. J’espère ne pas vous froisser en vous traitant ainsi d’enfant ? Vous l’êtes. Que le bon Dieu vous garde tel, à jamais !

« Je me demande ce que vous avez fait, comment vous l’avez fait. Ou plutôt, je ne me le demande plus. Tout est bien. Je ne croyais pas la résignation possible. Et ce n’est pas la résigna-tion qui est venue, en effet. Elle n’est pas dans ma nature, et mon pressentiment là-dessus ne me trompait pas. Je ne suis pas résignée, je suis heureuse. Je ne désire rien.

« Ne m’attendez pas demain. J’irai me confesser à l’abbé X…, comme d’habitude. Je tâcherai de le faire avec le plus de sincérité, mais aussi avec le plus de discrétion possible, n’est-ce pas ? Tout cela est tellement simple ! Quand j’aurai dit :

« J’ai péché volontairement contre l’espérance, à chaque heure du jour, depuis onze ans », j’aurai tout dit. L’espérance ! Je l’avais tenue morte entre mes bras, par l’affreux soir d’un mars venteux, désolé… j’avais senti son dernier souffle sur ma joue, à une place que je sais. Voilà qu’elle m’est rendue. Non pas prêtée cette fois, mais donnée. Une espérance bien à moi, rien qu’à moi, qui ne ressemble pas plus à ce que les philosophes

 

– 157 – nomment ainsi, que le mot amour ne ressemble à l’être aimé. Une espérance qui est comme la chair de ma chair. Cela est in-exprimable. Il faudrait des mots de petit enfant.

« Je voulais vous dire ces choses dès ce soir. Il le fallait. Et puis, nous n’en reparlerons plus, n’est-ce pas ? plus jamais ! Ce mot est doux. Jamais. En l’écrivant, je le prononce tout bas, et il me semble qu’il exprime d’une manière merveilleuse, ineffable, la paix que j’ai reçue de vous. »

J’ai glissé cette lettre dans mon Imitation, un vieux livre qui appartenait à maman, et qui sent encore la lavande, la la-vande qu’elle mettait en sachet dans son linge, à l’ancienne mode. Elle ne l’a pas lue souvent, car les caractères sont petits et les pages d’un papier si fin que ses pauvres doigts, gercés par les lessives, n’arrivaient pas à les tourner.

Jamais… plus jamais… Pourquoi cela ?… C’est vrai que ce mot est doux.

J’ai envie de dormir. Pour achever mon bréviaire, il m’a fal-lu marcher de long en large, mes yeux se fermaient malgré moi. Suis-je heureux ou non, je ne sais.

Six heures et demie.

Mme la comtesse est morte cette nuit.

………………

J’ai passé les premières heures de cette affreuse journée dans un état voisin de la révolte. La révolte c’est de ne pas com-prendre, et je ne comprends pas. On peut bien supporter des épreuves qui semblent d’abord au-dessus de nos forces – qui de nous connaît sa force ? Mais je me sentais ridicule dans le mal-heur, incapable de rien faire d’utile, un embarras pour tous.

 

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Cette détresse honteuse était si grande, que je ne pouvais pas m’empêcher de grimacer. Je voyais dans les glaces, les vitres, un visage qui semblait défiguré moins par le chagrin que par la peur, avec ce rictus navrant qui demande pitié, ressemble à un hideux sourire. Dieu !

Tandis que je m’agitais en vain, chacun s’employait de son mieux, et on a fini par me laisser seul. M. le comte ne s’est guère occupé de moi, et Mlle Chantal affectait de ne pas me voir. La chose s’est passée vers deux heures du matin. Mme la comtesse a glissé de son lit, et dans sa chute, elle a brisé un réveille-matin posé sur la table. Mais on n’a découvert le cadavre que beau-coup plus tard, naturellement. Son bras gauche, déjà raidi, est resté un peu plié. Elle souffrait depuis plusieurs mois de malai-ses auxquels le médecin n’avait pas attaché d’importance. L’angine de poitrine, sans doute.

Je suis arrivé au château tout courant, ruisselant de sueur. J’espérais je ne sais quoi. Au seuil de la chambre j’ai fait, pour entrer, un grand effort, un effort absurde, mes dents claquaient. Suis-je donc si lâche ! Son visage était recouvert d’une mousse-line et je reconnaissais à peine ses traits, mais je voyais très dis-tinctement ses lèvres, qui touchaient l’étoffe. J’aurais tant désiré qu’elle sourît, de ce sourire impénétrable des morts, et qui s’accorde si bien avec leur merveilleux silence !… Elle ne sou-riait pas. La bouche, tirée vers la droite, avait un air d’indifférence, de dédain, presque de mépris. En levant la main pour la bénir, mon bras était de plomb.

Par un hasard étrange, deux sœurs quêteuses étaient ve-nues la veille, au château, et M. le comte avait proposé, leur tournée faite, de les reconduire aujourd’hui en voiture, à la gare. Elles avaient donc couché ici. Je les ai trouvées là, toutes me-nues dans leurs robes trop larges, avec leurs gros petits souliers crottés. Je crains que mon attitude ne les ait surprises. Elles m’observaient tour à tour à la dérobée, je ne pouvais me recueil-

 

– 159 – lir. Je me sentais de glace, sauf ce creux dans ma poitrine, tout brûlant. J’ai cru tomber.

Enfin, Dieu aidant, il m’a été possible de prier. J’ai beau m’interroger maintenant, je ne regrette rien. Que regretterais-je ? Si, pourtant ! Je pense que j’aurais pu veiller cette nuit, gar-der intact quelques heures de plus le souvenir de cet entretien qui devait être le dernier. Le premier aussi, d’ailleurs. Le pre-mier et le dernier. Suis-je heureux ou non, écrivais-je… Sot que j’étais ! Je sais à présent que je n’avais jamais connu, que je ne retrouverai plus jamais des heures aussi pleines, si douces, tou-tes remplies d’une présence, d’un regard, d’une vie humaine, tandis qu’hier soir, accoudé à ma table, je tenais serré entre mes paumes le vieux livre auquel j’avais confié ma lettre, ainsi qu’à un ami sûr et discret. Et ce que j’allais perdre si vite, je l’ai vo-lontairement enseveli dans le sommeil, un sommeil noir, sans rêves… C’est fini maintenant. Déjà le souvenir de la vivante s’efface et la mémoire ne gardera, je le sais, que l’image de la morte, sur laquelle Dieu a posé sa main. Que voudrait-on qui me restât dans l’esprit de circonstances si fortuites à travers les-quelles je me suis dirigé comme à tâtons, en aveugle ? Notre-Seigneur avait besoin d’un témoin, et j’ai été choisi, faute de mieux sans doute, ainsi qu’on appelle un passant. Il faudrait que je fusse bien fou pour m’imaginer avoir tenu un rôle, un vrai rôle. C’est déjà trop que Dieu m’ait fait la grâce d’assister à cette réconciliation d’une âme avec l’espérance, à ces noces solennel-les.

J’ai dû quitter le château vers deux heures, et la séance du catéchisme s’est prolongée beaucoup plus tard que je n’avais pensé, car nous sommes en plein examen trimestriel. J’aurais bien désiré passer la nuit auprès de Mme la comtesse, mais les religieuses sont toujours là, et M. le chanoine de la Motte-Beuvron, un oncle de M. le comte, a décidé de veiller avec elles. Je n’ai pas osé insister. M. le comte, d’ailleurs, continue à me

 

– 160 – montrer une froideur incompréhensible, c’est presque de l’hostilité. Que croire ?

M. le chanoine de la Motte-Beuvron, que j’énerve visible-ment aussi, m’a pris un moment à part pour me demander si, au cours de notre entretien d’hier, Mme la comtesse avait fait quel-que allusion à sa santé. J’ai très bien compris qu’il m’invitait ainsi, discrètement, à parler. L’aurais-je dû ? Je ne le pense pas. Il faudrait tout dire. Et le secret de Mme la comtesse, qui ne m’a jamais appartenu tout entier, m’appartient moins que jamais, ou plus exactement, vient de m’être dérobé pour toujours. Puis-je prévoir quel parti en tireraient l’ignorance, la jalousie, la haine peut-être ? Maintenant que ces atroces rivalités n’ont plus de sens, vais-je risquer d’en réveiller le souvenir ? Et ce n’est pas seulement d’un souvenir qu’il s’agit, je crains qu’elles ne restent encore longtemps vivantes, elles sont de celles que la mort ne désarme pas toujours. Et puis, les aveux que j’ai reçus, si je les rapporte, ne paraîtront-ils pas justifier d’anciennes rancunes ? Mademoiselle est jeune, et je sais, par expérience, combien sont tenaces, ineffaçables peut-être, les impressions de jeunesse… Bref, j’ai répondu à M. le chanoine que Mme la comtesse avait manifesté le désir de voir se rétablir l’entente parmi les mem-bres de sa famille. « Vraiment ? a-t-il dit sèchement. Étiez-vous son confesseur, monsieur le curé ? – Non. » Je dois avouer que son ton m’agaçait un peu. « Je crois qu’elle était prête à paraître devant Dieu », ai-je ajouté. Il m’a regardé d’un air étrange.

Je suis rentré dans la chambre une dernière fois. Les reli-gieuses achevaient leur chapelet. On avait entassé le long du mur des gerbes de fleurs apportées par des amies, des parents qui n’ont cessé de défiler tout au long du jour et dont la rumeur presque joyeuse remplissait la maison. À chaque instant, le phare d’une automobile éclatait dans les vitres, j’entendais grin-cer le sable des allées, monter les appels des chauffeurs, le son des trompes. Rien de tout cela n’arrêtait le monotone ronron-nement des bonnes sœurs, on aurait dit deux fileuses.

 

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Mieux que celle du jour, la lumière des cires découvrait le visage à travers la mousseline. Quelques heures avaient suffi pour l’apaiser, le détendre, et le cerne agrandi des paupières closes faisait comme une sorte de regard pensif. C’était encore un visage fier, certes, et même impérieux. Mais il semblait se détourner d’un adversaire longtemps bravé face à face, pour s’enfoncer peu à peu dans une méditation infinie, insondable. Comme il était déjà loin de nous, hors de notre pouvoir ! Et soudain j’ai vu ses pauvres mains, croisées, ses mains très fines, très longues, plus vraiment mortes que le visage, et j’ai reconnu un petit signe, une simple égratignure que j’avais aperçue la veille, tandis qu’elle serrait le médaillon contre sa poitrine. La mince feuille de collodion y tenait encore. Je ne sais pourquoi mon cœur alors s’est brisé. Le souvenir de la lutte qu’elle avait soutenue devant moi, sous mes yeux, ce grand combat pour la vie éternelle dont elle était sortie épuisée, invaincue, m’est reve-nu si fort à la mémoire que j’ai pensé défaillir. Comment n’ai-je pas deviné qu’un tel jour serait sans lendemain, que nous nous étions affrontés tous les deux à l’extrême limite de ce monde invisible, au bord du gouffre de lumière ? Que n’y sommes-nous tombés ensemble ! « Soyez en paix », lui avais-je dit. Et elle avait reçu cette paix à genoux. Qu’elle la garde à jamais ! C’est moi qui la lui ai donnée. Ô merveille, qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu’on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides ! L’espérance qui se mourait dans mon cœur a refleuri dans le sien, l’esprit de prière que j’avais cru perdu sans retour, Dieu le lui a rendu, et qui sait ? en mon nom, peut-être… Qu’elle garde cela aussi, qu’elle garde tout ! Me voilà dépouillé, Seigneur, comme vous seul savez dépouiller, car rien n’échappe à votre sollicitude effrayante, à votre effrayant amour.

J’ai écarté le voile de mousseline, effleuré des doigts le front haut et pur, plein de silence. Et pauvre petit prêtre que je suis, devant cette femme si supérieure à moi hier encore par

 

– 162 – l’âge, la naissance, la fortune, l’esprit, j’ai compris – oui, j’ai compris ce que c’était que la paternité.

En sortant du château, j’ai dû traverser la galerie. La porte du salon était grande ouverte, et aussi celle de la salle à manger où des gens s’affairaient autour de la table et grignotaient des sandwiches en hâte, avant de rentrer chez eux. Telle est la cou-tume de ce pays. Il y en avait qui, au passage d’un membre de la famille, surpris la bouche pleine, les joues gonflées, se don-naient beaucoup de mal pour prendre un air de tristesse et de compassion. Les vieilles dames surtout m’ont paru – j’ose à peine écrire le mot – affamées, hideuses. Mlle Chantal m’a tourné le dos, et j’ai entendu, sur mon passage, comme un murmure. Il me semble qu’on parlait de moi.

Je viens de m’accouder à la fenêtre. Le défilé des automobi-les continue là-bas, ce sourd grondement de fête… On l’enterre samedi.

Je suis allé ce matin, dès la première heure, au château. M. le comte m’a fait répondre qu’il était tout à son chagrin, qu’il ne pouvait me recevoir, et que M. le chanoine de la Motte-Beuvron serait au presbytère cet après-midi, vers deux heures, afin de s’entendre avec moi au sujet des obsèques. Que se passe-t-il ?

Les deux bonnes sœurs m’ont trouvé si mauvaise mine, qu’elles ont réclamé au valet de chambre, à mon insu, un verre de porto que j’ai bu avec plaisir. Ce garçon, le neveu du vieux Clovis, ordinairement poli et même empressé, a répondu très froidement à mes avances. (Il est vrai que les domestiques de grandes maisons n’aiment guère la familiarité, d’ailleurs proba-blement maladroite, de gens tels que moi.) Mais il servait à ta-ble, hier soir, et je pense qu’il a dû surprendre certains propos. Lesquels ?

 

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Je ne dispose que d’une demi-heure pour déjeuner, chan-ger de douillette (il recommence à pleuvoir) et ranger un peu la maison, qui est depuis quelques jours dans un désordre abomi-nable. Je ne voudrais pas scandaliser M. le chanoine de la Motte-Beuvron, déjà si mal disposé à mon égard. Il semble donc que j’aurais mieux à faire que d’écrire ces lignes. Et cependant j’ai plus que jamais besoin de ce journal. Le peu de temps que j’y consacre est le seul où je me sente quelque volonté de voir clair en moi. La réflexion m’est devenue si pénible, ma mémoire est si mauvaise – je parle de la mémoire des faits récents, car l’autre ! – mon imagination si lente, que je dois me tuer de tra-vail pour m’arracher à on ne sait quelle rêverie vague, informe, dont la prière, hélas ! ne me délivre pas toujours. Dès que je m’arrête, je me sens sombrer dans un demi-sommeil qui trouble toutes les perspectives du souvenir, fait de chacune de mes journées écoulées un paysage de brumes, sans repères, sans routes. À condition de le tenir scrupuleusement, matin et soir, mon journal jalonne ces solitudes, et il m’arrive de glisser les dernières feuilles dans ma poche pour les relire lorsque au cours de mes promenades monotones, si fatigantes, d’annexe en an-nexe, je crains de céder à mon espèce de vertige.

Tel quel, ce journal tient-il trop de place dans ma vie… je l’ignore. Dieu le sait.

M. le chanoine de la Motte-Beuvron sort d’ici. C’est un prê-tre bien différent de ce que j’imaginais. Pourquoi ne m’a-t-il pas parlé plus nettement, plus franchement ? Il l’eût souhaité, sans doute, mais ces hommes du monde, si corrects, redoutent visi-blement de s’attendrir.

Nous avons d’abord réglé le détail des obsèques, que M. le comte veut correctes, sans plus, selon – assure-t-il – le désir maintes fois exprimé de son épouse. La chose faite, nous som-mes restés silencieux l’un et l’autre assez longtemps, j’étais très gêné. M. le chanoine, le regard au plafond, ouvrait et fermait

 

– 164 – machinalement le boîtier de sa grosse montre d’or. « Je dois vous prévenir, dit-il enfin, que mon neveu Omer (M. le comte s’appelle Omer, je l’ignorais) désire vous rencontrer ce soir en particulier. » J’ai répondu que j’avais donné rendez-vous à qua-tre heures au sacristain pour déplier les tentures, et que je me rendrais aussitôt après au château. « Allons donc, mon enfant, vous le recevrez au presbytère. Vous n’êtes pas le chapelain du château, que diable ! Et je vous conseillerais même de vous tenir sur une grande réserve, ne vous laissez pas entraîner à discuter avec lui les actes de votre ministère. – Quels actes ? » Il a réflé-chi avant de répondre. « Vous avez vu ma petite-nièce ici ? – Mlle Chantal est venue m’y trouver, monsieur le chanoine. – C’est une nature dangereuse, indomptable. Elle a su vous émou-voir, sans doute ? – Je l’ai traitée durement. Je crois plutôt l’avoir humiliée. – Elle vous hait. – Je ne le pense pas, monsieur le chanoine, elle s’imagine peut-être me haïr, ce n’est pas la même chose. – Vous croyez avoir quelque influence sur elle ? – Non certes, pour le moment. Mais elle n’oubliera pas, peut-être, qu’un pauvre homme tel que moi lui a tenu tête un jour, et qu’on ne trompe pas le bon Dieu. – Elle a donné de votre entre-vue une version bien différente. – À son aise. Mademoiselle est trop orgueilleuse pour ne pas rougir tôt ou tard de son men-songe, et elle aura honte de celui-ci. Elle a bien besoin d’avoir honte. – Et vous ? – Oh ! moi, lui dis-je, regardez ma figure. Si le bon Dieu l’a faite pour quelque chose, c’est bien pour les souf-flets, et je n’en ai encore jamais reçu. » À ce moment, son regard est tombé sur la porte de la cuisine laissée entrouverte, et il a vu ma table encore recouverte de la toile cirée, avec le reste de mon repas : du pain, des pommes (on m’en avait apporté une manne hier) et la bouteille de vin aux trois quarts vide. « Vous ne pre-nez pas grand soin de votre santé ? – J’ai l’estomac très capri-cieux, lui répondis-je, je digère très peu de chose, du pain, des fruits, du vin. – Dans l’état où je vous vois, je crains que le vin ne vous soit plus nuisible qu’utile. L’illusion de la santé n’est pas la santé. » J’ai tâché de lui expliquer que ce vin était un vieux bordeaux fourni par le garde-chasse. Il a souri.

 

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« Monsieur le curé, a-t-il repris sur un ton d’égal à égal, presque de déférence, il est probable que nous n’avons pas deux idées communes en ce qui touche le gouvernement des parois-ses, mais vous êtes le maître dans celle-ci, vous en avez le droit, il suffit de vous entendre. J’ai trop souvent obéi dans ma vie pour ne pas me faire quelque idée de la véritable autorité, n’importe où je la trouve. N’usez de la vôtre qu’avec prudence. Elle doit être grande sur certaines âmes. Je suis un vieux prêtre, je sais combien la formation du séminaire nivelle les caractères, et souvent, hélas ! jusqu’à les confondre dans une commune médiocrité. Elle n’a rien pu contre vous. Et la raison de votre force est justement d’ignorer, ou de n’oser vous rendre compte, à quel point vous différez des autres. – Vous vous moquez de moi, lui dis-je » Un étrange malaise m’avait saisi, je me sentais trembler de frayeur devant ce regard indéfinissable dont l’impassibilité me glaçait. « Il ne s’agit pas de connaître son pouvoir, monsieur le curé, mais la manière dont on s’en sert, car c’est cela justement qui fait l’homme. Qu’importe un pouvoir dont on n’use jamais ou dont on n’use qu’à demi ? Dans les grandes conjonctures comme dans les petites, vous engagez le vôtre à fond, et sans doute à votre insu. Cela explique bien des choses. »

Il avait pris sur mon bureau, tout en parlant, une feuille de papier, tiré à lui le porte-plume, l’encrier. Puis il poussa le tout devant moi. « Je n’ai pas besoin de savoir ce qui s’est passé en-tre vous et… et la défunte, dit-il. Mais je voudrais couper court à des propos imbéciles, et sans doute dangereux. Mon neveu re-mue ciel et terre, Monseigneur est si simple qu’il le prend pour un personnage. Résumez en quelques lignes votre conversation d’avant-hier. Il n’est pas question d’être exact, encore moins – il appuya sur ces mots – de rien découvrir de ce qui a été confié non seulement à votre honneur sacerdotal, cela va sans dire, mais à votre simple discrétion. D’ailleurs ce papier ne quittera ma poche que pour être mis sous les yeux de Son Excellence.

 

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Mais je me méfie des ragots. » Comme je ne répondais pas, il m’a fixé encore une fois, très longuement, de ses yeux volontai-rement éteints, de ses yeux morts. Pas un muscle de son visage ne bougeait. « Vous vous défiez de moi », a-t-il repris d’une voix tranquille, assurée, sans réplique. J’ai répondu que je ne com-prenais pas qu’une telle conversation pût faire l’objet d’un rap-port, qu’elle n’avait pas eu de témoins, et que par conséquent Mme la comtesse aurait été seule capable d’en autoriser la di-vulgation. Il a haussé les épaules. « Vous ne connaissez pas l’esprit des bureaux. Présenté par moi, on acceptera votre té-moignage avec reconnaissance, on le classera, et personne n’y pensera plus. Sinon, vous vous perdrez dans des explications verbales, d’ailleurs inutiles, car vous ne saurez jamais parler leur langage. Quand vous leur affirmeriez que deux et deux font quatre, ils vous prendront encore pour un exalté, pour un fou. » Je me taisais. Il m’a posé la main sur l’épaule. « Allons, laissons cela. Je vous reverrai demain, si vous le permettez. Je ne vous cache pas que j’étais venu dans l’intention de vous préparer à la visite de mon neveu, mais à quoi bon ? Vous n’êtes pas de ces gens qui peuvent parler pour ne rien dire, et c’est malheureu-sement ce qu’il faudrait. – Enfin, m’écriai-je, qu’ai-je fait de mal, que me reproche-t-on ? – D’être ce que vous êtes, il n’y a pas de remède à cela. Que voulez-vous, mon enfant, ces gens ne haïssent pas votre simplicité, ils s’en défendent, elle est comme une espèce de feu qui les brûle. Vous vous promenez dans le monde avec votre pauvre humble sourire qui demande grâce, et une torche au poing, que vous semblez prendre pour une hou-lette. Neuf fois sur dix, ils vous l’arracheront des mains, met-tront le pied dessus. Mais il suffit d’un moment d’inattention, vous comprenez ? D’ailleurs, à parler franc, je n’avais pas une opinion bien favorable de ma défunte nièce, ces filles de Tré-ville-Sommerange ont toujours été une drôle d’espèce, et je crois que le diable lui-même ne tirerait pas aisément un soupir de leurs lèvres, et une larme de leurs yeux. Voyez mon neveu, parlez-lui comme vous l’entendrez. Souvenez-vous seulement qu’il est un sot. Et n’ayez aucun égard pour le nom, le titre et

 

– 167 – autres fariboles dont je crains que votre générosité ne fasse trop de cas. Il n’y a plus de nobles, mon cher ami, mettez-vous cela dans la tête. J’en ai connu deux ou trois, au temps de ma jeu-nesse. C’étaient des personnages ridicules, mais extraordinai-rement caractérisés. Ils me faisaient penser à ces chênes de vingt centimètres que les Japonais cultivent dans de petits pots. Les petits pots sont nos usages, nos mœurs. Il n’est pas de fa-mille qui puisse résister à la lente usure de l’avarice lorsque la loi est égale pour tous, et l’opinion juge et maîtresse. Les nobles d’aujourd’hui sont des bourgeois honteux. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la porte, et même j’ai fait quel-ques pas avec lui sur la route. J’imagine qu’il attendait de moi un mouvement de franchise, de confiance, mais j’ai préféré me taire. Je me sentais trop incapable de surmonter à ce moment une impression pénible, que je n’aurais d’ailleurs su déguiser à son regard étrange, qui se posait sur moi par instants, avec une curiosité tranquille. Comment lui dire que je ne me faisais pas la moindre idée des griefs de M. le comte, et que nous venions de jouer, sans qu’il s’en doutât, aux propos interrompus ?

Il est si tard que je juge inutile d’aller jusqu’à l’église, le sa-cristain a dû faire le nécessaire.

La visite de M. le comte ne m’a rien appris. J’avais débar-rassé la table, remis tout en ordre, mais laissé – naturellement – la porte du placard ouverte. Comme celui du chanoine, son re-gard est tombé du premier coup sur la bouteille de vin. C’est une espèce de gageure. Quand je pense à mon menu de chaque jour, dont bien des pauvres ne se contenteraient pas, je trouve un peu irritante cette surprise de chacun à constater que je ne bois pas que de l’eau. Je me suis levé sans hâte, et j’ai été fermer la porte.

M. le comte s’est montré très froid, mais poli. Je crois qu’il ignorait la démarche de son oncle, et il m’a fallu régler de nou-veau la question des obsèques. Il connaît les tarifs mieux que

 

– 168 – moi, discute le prix des cires, et a désigné lui-même d’un trait de plume, sur le plan de l’église, la place exacte où il désire que soit dressé le catafalque. Son visage est pourtant marqué par le cha-grin, la fatigue, sa voix même a changé, elle est moins désagréa-blement nasale que d’habitude, et dans son complet noir très modeste, avec ses fortes chaussures, il ressemble à un riche pay-san quelconque. « Ce vieil homme endimanché, pensais-je, est-ce donc là le compagnon de l’une, le père de l’autre… » Hélas ! nous disons : la Famille, les familles, comme nous disons aussi la Patrie. On devrait beaucoup prier pour les familles, les famil-les me font peur. Que Dieu les reçoive à merci !

Je suis sûr pourtant que le chanoine de la Motte-Beuvron ne m’a pas trompé. En dépit de ses efforts, M. le comte s’est montré de plus en plus nerveux. Vers la fin, j’ai cru même qu’il allait parler, mais il s’est passé à ce moment une chose horrible.

En fouillant dans mon bureau pour y trouver une formule imprimée dont nous avions besoin, j’avais éparpillé des papiers un peu partout. Tandis que je les reclassais en hâte, je croyais entendre derrière mon dos son souffle plus précipité, plus court, j’attendais d’une seconde à l’autre qu’il rompît le silence, je pro-longeais exprès ma besogne, l’impression est devenue si forte que je me suis retourné brusquement, et il s’en est fallu de peu que je le heurtasse. Il était debout tout près de moi, très rouge et il me tendait un papier plié en quatre qui avait glissé sous la table. C’était la lettre de Mme la comtesse, j’ai failli pousser un cri, et tandis que je la lui prenais des mains, il a dû s’apercevoir que je tremblais car nos doigts se sont croisés. Je crois même qu’il a eu peur. Après quelques phrases insignifiantes, nous nous sommes quittés sur un salut cérémonieux. J’irai au châ-teau demain matin.

J’ai veillé toute la nuit, le jour commence à poindre. Ma fe-nêtre est restée ouverte et je grelotte. À peine puis-je tenir ma plume entre les doigts, mais il me semble que je respire mieux,

 

– 169 – je suis plus calme. Certes, je ne pourrais pas dormir, et pourtant ce froid qui me pénètre me tient lieu de sommeil. Il y a une heure ou deux, tandis que je priais, assis sur mes talons, la joue posée contre le bois de ma table, je me suis senti tout à coup si creux, si vide, que j’ai cru mourir. Cela était doux.

Heureusement, il restait un peu de vin au fond de la bou-teille. Je l’ai bu très chaud et très sucré. Il faut avouer qu’un homme de mon âge ne peut guère espérer entretenir ses forces avec quelques verres de vin, des légumes, et parfois un morceau de lard. Je commets certainement une faute grave en retardant de jour en jour ma visite au médecin de Lille.

Je ne crois pourtant pas que je sois lâche. J’ai seulement beaucoup de mal à lutter contre cette espèce de torpeur qui n’est pas l’indifférence, qui n’est pas non plus la résignation, et où je recherche presque malgré moi un remède à mes maux. S’abandonner à la volonté de Dieu est si facile lorsque l’expérience vous prouve chaque jour que vous ne pouvez rien de bon ! Mais on finirait par recevoir amoureusement comme des grâces les humiliations et les revers qui ne sont simplement que les fatales conséquences de notre bêtise. L’immense service que me rend ce journal est de me forcer à dégager la part qui me revient de tant d’amertumes. Et cette fois encore, il a suffi que je posasse la plume sur le papier pour réveiller en moi le senti-ment de ma profonde, de mon inexplicable impuissance à bien faire, de ma maladresse surnaturelle.

(Il y a un quart d’heure, qui eût pu me croire capable d’écrire ces lignes, si sages en somme ? Je les écris pourtant.)

Je me suis rendu hier matin au château comme je l’avais promis. C’est Mlle Chantal qui est venue m’ouvrir. Cela m’a mis en garde. J’espérais qu’elle me recevrait dans la salle, mais elle m’a presque poussé dans le petit salon, dont les persiennes étaient closes. L’éventail brisé se trouvait encore sur la chemi-

 

– 170 – née, derrière la pendule. Je crois que Mademoiselle a surpris mon regard. Son visage était plus dur que jamais. Elle a fait le geste de s’asseoir dans le fauteuil où deux jours plus tôt… À ce moment, j’ai cru saisir dans ses yeux comme un éclair, je lui ai dit : « Mademoiselle, je ne dispose que d’un peu de temps, je vous parlerai debout. » Elle a rougi, sa bouche tremblait de co-lère. « Pourquoi ? Parce que ma place n’est pas ici, ni la vôtre. » Elle a eu une parole horrible, tellement au-dessus de son âge que je ne puis croire qu’elle ne lui ait pas été soufflée par un démon. Elle m’a dit : « Je ne crains pas les morts. » Je lui ai tourné le dos. Elle s’est jetée entre moi et la porte, elle me bar-rait le seuil de ses deux bras étendus. « Ferais-je mieux de jouer la comédie ? Si je pouvais prier, je prierais. J’ai même essayé. On ne prie pas avec cela ici… » Elle montrait sa poitrine. « Quoi ? – Appelez ça comme vous voudrez, je crois que c’est de la joie. Je devine ce que vous pensez, que je suis un monstre ? – Il n’y a pas de monstres. – Si l’autre monde ressemble à ce qu’on raconte, ma mère doit comprendre. Elle ne m’a jamais aimée. Depuis la mort de mon frère, elle me détestait. N’ai-je pas raison de vous parler franchement ? – Mon opinion ne vous importe guère… – Vous savez que si, mais vous ne daignez pas l’avouer. Au fond, votre orgueil vaut le mien. – Vous parlez comme un enfant, lui dis-je. Vous blasphémez aussi comme un enfant. » Et je m’avançai d’un pas vers la porte, mais elle tenait la poignée entre ses mains. « L’institutrice fait ses malles. Elle part jeudi. Vous voyez que ce que je veux, je l’obtiens. – Qu’importe, lui dis-je, cela ne vous avancera guère. Si vous res-tez telle que vous êtes, vous trouverez toujours à haïr. Et si vous étiez capable de m’entendre, j’ajouterais même… – Quoi ? – Eh bien, c’est vous que vous haïssez, vous seule ! » Elle a réfléchi un moment. « Bah ! fit-elle, je me haïrai si je n’obtiens pas ce que je désire. Il faut que je sois heureuse, sinon !… D’ailleurs c’est leur faute. Pourquoi m’ont-ils enfermée dans cette sale bicoque ? Il y a des filles, je suppose, qui même ici trouveraient le moyen d’être insupportables. Cela soulage. Moi, j’ai horreur des scènes, je les trouve ignobles, je suis capable de souffrir n’importe quoi

 

– 171 – sans broncher. Quand tout votre sang bout dans les veines, ne pas élever la voix, rester tranquillement penchée sur son ou-vrage les yeux mi-clos, en mordant sa langue, quel plaisir ! Ma mère était ainsi, vous savez. Nous pouvions rester des heures, travailler côte à côte, chacune dans son rêve, dans sa colère, et papa, bien entendu, ne s’apercevait de rien. À ces moments-là, on croit sentir je ne sais quoi, une force extraordinaire qui s’accumule au fond de vous, et la vie tout entière ne sera pas assez longue pour la dépenser… Naturellement, vous me traitez de menteuse, d’hypocrite ? – Le nom que je vous donne, Dieu le connaît, lui dis-je. – C’est ce qui m’enrage. On ne sait pas ce que vous pensez. Mais vous me connaîtrez telle que je suis, je le veux ! Est-il vrai que des gens lisent dans les âmes, est-ce que vous croyez à ces histoires ? Comment cela peut-il se faire ? – N’avez-vous pas honte de ces bavardages ? Pensez-vous que je n’ai pas deviné depuis longtemps que vous m’avez fait quelque tort, j’ignore lequel, et que vous brûlez de m’en jeter l’aveu à la face ? – Oui, j’entends bien. Vous allez me parler de pardon, jouer au martyr ? – Détrompez-vous, lui dis-je, je suis le servi-teur d’un maître puissant, et comme prêtre, je ne puis absoudre qu’en son nom. La charité n’est pas ce que le monde imagine, et si vous voulez bien réfléchir à ce que vous avez appris jadis, vous conviendrez avec moi qu’il est un temps pour la miséri-corde, un temps pour la justice et que le seul irréparable mal-heur est de se trouver un jour sans repentir devant la Face qui pardonne. – Eh bien, dit-elle, vous ne saurez rien ! » Elle s’est écartée de la porte, me laissant le passage libre. Au moment de franchir le seuil, je l’ai vue une dernière fois debout contre le mur, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine.

M. le comte n’est rentré qu’un quart d’heure plus tard. Il revenait des champs, tout crotté, la pipe à la bouche, l’air heu-reux. je crois qu’il sentait l’alcool. Il a paru étonné de me trouver là. « Ma fille vous a donné les papiers, c’est le détail de la céré-monie funèbre célébrée pour ma belle-mère par votre prédéces-seur. Je désire qu’on fasse de même pour les obsèques, à quel-

 

– 172 – ques détails près. – Les tarifs ont malheureusement changé de-puis. – Voyez ma fille. – Mais Mademoiselle ne m’a rien trans-mis. – Comment ! vous ne l’avez pas vue ? – Je viens de la voir. – Par exemple ! Prévenez Mademoiselle », a-t-il dit à la femme de chambre. Mademoiselle n’avait pas quitté le petit salon, je pense même qu’elle se trouvait derrière la porte, elle est appa-rue sur-le-champ. Le visage de M. le comte a changé si vite que je n’en croyais pas mes yeux. Il semblait horriblement gêné. Elle le regardait d’un air triste, avec un sourire, comme on regarde un enfant irresponsable. Elle m’a fait même un signe de la tête. Comment croire à un pareil sang-froid chez un être si jeune ! « Nous avons parlé d’autre chose, M. le curé et moi, dit-elle d’une voix douce. Je trouve que vous devriez lui donner carte blanche, ces chinoiseries sont absurdes. Il faudrait que vous si-gniez aussi le chèque pour Mlle Ferrand. Souvenez-vous qu’elle part ce soir. – Comment, ce soir ! Elle n’assistera pas aux obsè-ques ? Cela va paraître extraordinaire à tout le monde. – Tout le monde ! Je me demande au contraire qui s’apercevra de son absence. Et puis, que voulez-vous ? elle préfère partir. » Ma pré-sence embarrassait visiblement M. le comte, il avait rougi jus-qu’aux oreilles, mais la voix de Mademoiselle était toujours si parfaitement posée, si calme, qu’il était impossible de ne pas lui répondre sur le même ton. « Six mois de gages, reprit-il, je trouve ça exagéré, ridicule… – C’est pourtant la somme que vous aviez fixée, maman et vous, lorsque vous parliez de la con-gédier. D’ailleurs ces trois mille francs – pauvre Mademoiselle ! – suffiront à peine au voyage, la croisière coûte deux mille cinq. – Quoi, une croisière ? Je croyais qu’elle allait se reposer à Lille, chez sa tante Premaugis ? – Pas du tout. Voilà dix ans qu’elle rêve d’un voyage circulaire en Méditerranée. Je trouve qu’elle a rudement raison de prendre un peu de bon temps. La vie n’était pas si gaie ici, après tout. » M. le comte a pris le parti de se fâ-cher. « Bon, bon, tâchez de garder pour vous ces sortes de ré-flexions. Et qu’est-ce que vous attendez encore ? – Le chèque. Votre carnet est dans le secrétaire du salon. – Fichez-moi la paix ! – À votre aise, papa. Je voulais seulement vous épargner

 

– 173 – de discuter ces questions avec mademoiselle, qui est boulever-sée. » Il a regardé sa fille en face pour la première fois, mais elle a soutenu ce regard avec un air de surprise et d’innocence. Et bien que je ne pusse douter à ce moment qu’elle jouât une af-freuse comédie, il y avait dans son attitude je ne sais quoi de noble, une sorte de dignité encore enfantine, d’amertume pré-coce qui serrait le cœur. Certes, elle jugeait son père, ce juge-ment était sans appel, et probablement sans pardon, mais non sans tristesse. Et ce n’était pas le mépris, c’était cette tristesse qui mettait le vieil homme à sa merci, car il n’était rien, en lui, hélas ! qui pût s’accorder avec une telle tristesse, il ne la com-prenait point. « Je vais le signer, ton chèque, fit-il. Reviens dans dix minutes. » Elle le remercia d’un sourire.

– C’est une enfant très délicate, très sensible, on doit la ménager beaucoup, me dit-il d’un ton rogue. L’institutrice ne la ménageait pas assez. Aussi longtemps que sa mère a vécu, la pauvre femme a pu éviter les heurts, et maintenant…

Il m’a précédé dans la salle à manger, mais sans m’offrir un siège. « Monsieur le curé, a-t-il repris, autant vous parler franc. Je respecte de clergé, les miens ont toujours entretenu d’excellents rapports avec vos prédécesseurs, mais c’étaient des rapports de déférence, d’estime, ou plus exceptionnellement d’amitié. Je ne veux pas qu’un prêtre se mêle de mes affaires de famille. – Il nous arrive d’y être mêlés malgré nous, lui dis-je. – Vous êtes la cause involontaire… du moins inconsciente… de… d’un grand malheur. J’entends que la conversation que vous venez d’avoir avec ma fille soit la dernière. Tout le monde, et vos supérieurs eux-mêmes, conviendraient qu’un prêtre aussi jeune que vous ne saurait prétendre diriger la conscience d’une jeune fille de cet âge. Chantal n’est déjà que trop impressionnable. La religion a du bon, certes, et du meilleur. Mais la principale mis-sion de l’Église est de protéger la famille, la société, elle ré-prouve tous les excès, elle est une puissance d’ordre, de mesure. – Comment, lui dis-je, ai-je été la cause d’un malheur ? – Mon

 

– 174 – oncle La Motte-Beuvron vous éclairera là-dessus. Qu’il vous suf-fise de savoir que je n’approuve pas vos imprudences, et que votre caractère, – il attendit un moment – votre caractère au-tant que vos habitudes me paraissent un danger pour la pa-roisse. Je vous présente mes respects. »

Il m’a tourné le dos. Je n’ai pas osé monter jusqu’à la chambre. Il me semble que nous ne devons approcher des morts qu’avec une grande sérénité. Je me sentais trop bouleversé par les paroles que je venais d’entendre et auxquelles je ne pouvais trouver aucun sens. Mon caractère, soit. Mais les habitudes ? Quelles habitudes ?

Je suis rentré au presbytère par le chemin qu’on appelle, j’ignore pourquoi, chemin de Paradis – un sentier boueux, entre deux haies. Il m’a fallu presque aussitôt courir jusqu’à l’église où le sacristain m’attendait depuis longtemps. Mon matériel est dans un état déplorable, et je dois reconnaître qu’un sérieux inventaire, fait à temps, m’eût épargné bien des soucis.

Le sacristain est un vieil homme assez grognon et qui, sous des façons revêches et même grossières, cache une sensibilité capricieuse, fantasque. On rencontre beaucoup plus souvent qu’on ne croit, chez des paysans, cette sorte d’humeur presque féminine qui semble le privilège des riches oisifs. Dieu sait même combien peuvent être fragiles, à leur insu, des êtres mu-rés depuis des générations, parfois depuis des siècles, dans un silence dont ils ne sauraient mesurer la profondeur, car ils ne disposent d’aucun moyen pour le rompre, et d’ailleurs n’y son-gent pas, associant naïvement au monotone labeur quotidien, le lent déroulement de leurs rêves… jusqu’au jour où parfois… Ô solitude des pauvres !

Après avoir battu les tentures, nous nous sommes reposés un instant sur le banc de pierre de la sacristie. Je le voyais dans l’ombre, ses deux mains énormes croisées sagement autour de

 

– 175 – ses maigres genoux, le corps penché en avant, la courte mèche de cheveux gris plaqués contre le front tout luisant de sueur. « Que pense-t-on de moi dans la paroisse ? » ai-je demandé brusquement. N’ayant jamais échangé avec lui que des propos insignifiants, ma question pouvait paraître absurde et je n’attendais guère qu’il y répondît. La vérité est qu’il m’a fait at-tendre longtemps. « Ils racontent que vous ne vous nourrissez point, a-t-il fini par articuler d’une voix caverneuse, et que vous tournez la tête des gamines, au catéchisme, avec des histoires de l’autre monde. – Et vous ? qu’est-ce que vous pensez de moi, vous, Arsène ? » Il a réfléchi plus longtemps encore que la pre-mière fois, au point que j’avais repris mon travail, je lui tournais le dos. « À mon idée, vous n’êtes pas d’âge… » J’ai essayé de rire, je n’en avais pas envie. « Que voulez-vous, Arsène, l’âge viendra ! » Mais il poursuivait sans m’entendre sa méditation patiente, obstinée. « Un curé est comme un notaire. Il est là en cas de besoin. Faudrait pas tracasser personne. – Mais voyons, Arsène, le notaire travaille pour lui, moi je travaille pour le bon Dieu. Les gens se convertissent rarement tout seuls. » Il avait ramassé sa canne, et appuyait le menton sur la poignée. On au-rait pu croire qu’il dormait. « Convertir… a-t-il repris enfin, convertir… J’ai septante et trois ans, j’ai jamais vu ça de mes yeux. Chacun naît tel ou tel, meurt de même. Nous autres dans la famille, nous sommes d’église. Mon grand-père était sonneur à Lyon, défunte ma mère servante chez M. le curé de Wilman, et il n’y a pas d’exemple qu’un des nôtres soit mort sans sacre-ments. C’est le sang qui le veut comme ça, rien à faire. – Vous les retrouverez tous là-haut », lui dis-je. Cette fois, il a réfléchi longtemps, longtemps. Je l’observais de biais tout en vaquant à ma besogne et j’avais perdu l’espoir de l’entendre de nouveau, lorsqu’il a proféré son dernier oracle d’une voix usée, inoublia-ble, d’une voix qui semblait venir du fond des âges. « Quand on est mort, tout est mort », a-t-il dit.

J’ai feint de ne pas comprendre. Je ne me sentais pas capa-ble de répondre, et d’ailleurs à quoi bon ? Il ne croyait certes pas

 

– 176 – offenser Dieu par ce blasphème qui n’était que l’aveu de son impuissance à imaginer cette vie éternelle dont son expérience des choses ne lui fournissait aucune preuve valable, mais que l’humble sagesse de sa race lui révélait pourtant certaine et à laquelle il croyait, sans rien pouvoir exprimer de sa croyance, héritier légitime, bien que murmurant, d’innombrables ancêtres baptisés… N’importe, j’étais glacé, le cœur m’a manqué tout à coup, j’ai prétexté une migraine, et je suis parti seul, dans le vent, sous la pluie.

………………

À présent que ces lignes sont écrites, je regarde avec stu-peur ma fenêtre ouverte sur la nuit, le désordre de ma table, les mille petits signes visibles à mes yeux seuls où s’inscrit comme en un mystérieux langage la grande angoisse de ces dernières heures. Suis-je plus lucide ? Ou la force du pressentiment qui me permettait de réunir en un seul faisceau des événements par eux-mêmes sans importance s’est-elle émoussée par la fatigue, l’insomnie, le dégoût ? Je l’ignore. Tout cela me semble absurde. Pourquoi n’ai-je pas exigé de M. le comte une explication que le chanoine de la Motte-Beuvron jugeait lui-même nécessaire ? D’abord parce que je soupçonne quelque affreux artifice de Mlle Chantal et que je redoute de le connaître. Et puis, aussi longtemps que la morte sera sous son toit, jusqu’à demain, qu’on se taise ! Plus tard peut-être… Mais il n’y aura pas de plus tard. Ma situation est devenue si difficile dans la paroisse que l’intervention de M. le comte auprès de Son Excellence aura cer-tainement plein succès.

 

N’importe ! J’ai beau relire ces pages auxquelles mon ju-gement ne trouve rien à reprendre, elles me paraissent vaines. C’est qu’aucun raisonnement au monde ne saurait provoquer la véritable tristesse – celle de l’âme – ou la vaincre, lorsqu’elle est entrée en nous, Dieu sait par quelle brèche de l’être… Que dire ?

 

– 177 –

Elle n’est pas entrée, elle était en nous. Je crois de plus en plus que ce que nous appelons tristesse, angoisse, désespoir, comme pour nous persuader qu’il s’agit de certains mouvements de l’âme, est cette âme même, que depuis la chute, la condition de l’homme est telle qu’il ne saurait plus rien percevoir en lui et hors de lui que sous la forme de l’angoisse. Le plus indifférent au surnaturel garde jusque dans le plaisir la conscience obscure de l’effrayant miracle qu’est l’épanouissement d’une seule joie chez un être capable de concevoir son propre anéantissement et forcé de justifier à grand-peine par ses raisonnements toujours précaires, la furieuse révolte de sa chair contre cette hypothèse absurde, hideuse. N’était la vigilante pitié de Dieu, il me semble qu’à la première conscience qu’il aurait de lui-même, l’homme retomberait en poussière.

Je viens de fermer ma fenêtre, j’ai allumé un peu de feu. En raison de l’extrême éloignement d’une de mes annexes, je suis dispensé du jeûne sacramentel le jour où je dois y célébrer la Sainte Messe. Jusqu’ici je n’ai pas usé de cette tolérance. Je vais me faire chauffer un bol de vin sucré.

En relisant la lettre de Mme la comtesse, je croyais la voir elle-même, l’entendre… « Je ne désire rien » Sa longue épreuve était achevée, accomplie. La mienne commence. Peut-être est-ce la même ? Peut-être Dieu a-t-il voulu mettre sur mes épaules le fardeau dont il venait de délivrer sa créature épuisée. Dans le moment que je l’ai bénie, d’où me venait cette joie mêlée de crainte, cette menaçante douceur ? La femme que je venais d’absoudre et que la mort allait accueillir quelques heures plus tard au seuil de la chambre familière faite pour la sécurité, le repos (je me rappelle que le lendemain sa montre se trouvait encore pendue au mur, à la place où elle l’avait mise en se cou-chant), appartenait déjà au monde invisible, j’ai contemplé sans le savoir, sur son front, le reflet de la paix des Morts.

Il faut payer cela, sûrement.

 

– 178 –

(N. B. – Plusieurs pages ici ont été arrachées, en hâte semble-t-il. Ce qui reste d’écriture dans les marges est illisible, chaque mot haché de traits de plume marqués si violemment qu’ils ont troué le papier en maints endroits.

Une feuille blanche a été laissée intacte. Elle porte seule-ment ces lignes :

« Résolu que je suis à ne pas détruire ce journal, mais ayant cru devoir faire disparaître ces pages écrites dans un véri-table délire, je veux néanmoins porter contre moi ce témoignage que ma dure épreuve – la plus grande déception de ma pauvre vie, car je ne saurais rien imaginer de pis – m’a trouvé un mo-ment sans résignation, sans courage, et que la tentation m’est venue de…

(La phrase reste inachevée. Il manque quelques lignes au début de la page suivante.)

………………

…qu’il faut savoir rompre à tout prix. – Comment, ai-je dit, à tout prix ? Je ne vous comprends pas. Je ne comprends rien à toutes ces finesses. Je suis un malheureux petit prêtre qui ne demande qu’à passer inaperçu. Si je fais des sottises, elles sont à ma mesure, elles me rendent ridicule, elles devraient faire rire. Est-ce qu’on ne pourrait pas aussi me laisser le temps de voir clair ? Mais quoi ! on manque de prêtres. À qui la faute ? Les sujets d’élite, comme ils disent, s’en vont chez les moines, et c’est à de pauvres paysans comme moi que revient la charge de trois paroisses ! D’ailleurs, je ne suis même pas un paysan, vous le savez bien. Les vrais paysans méprisent des gens comme nous, des valets, des servantes, qui changent de pays au hasard des maîtres, quand ils ne sont pas contrebandiers, braconniers, des pas grand-chose, des hors-la-loi. Oh ! je ne me prends pas

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