Journal D’un Curé De Campagne

Georges Bernanos · Chapitre 2 sur 3 · partie 7/8

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Journal D’un Curé De Campagne

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

 

– 179 – pour un imbécile. Mieux vaudrait que je fusse un sot. Ni héros, ni saint, et même… – Tais-toi, m’a dit le curé de Torcy, ne fait pas l’enfant.

Le vent soufflait dur, et j’ai vu tout à coup son cher vieux visage bleui par le froid. « Entre là, je suis gelé. » C’était la pe-tite cabane où Clovis met à l’abri ses fagots. « Je ne peux pas t’accompagner chez toi maintenant, de quoi aurions-nous l’air ? Et puis le garagiste, M. Bigre, doit me reconduire en voiture jusqu’à Torcy. Au fond, vois-tu, j’aurais dû rester quelques jours de plus à Lille, ce temps-là ne me vaut rien. – Vous êtes venu pour moi ! » lui dis-je. Il a d’abord haussé les épaules avec co-lère. « Et l’enterrement ? D’ailleurs ça ne te regarde pas, mon garçon, je fais ce qui me plaît, viens me voir demain. – Ni de-main, ni après-demain, ni probablement cette semaine, à moins que… – Assez d’à moins que. Viens ou ne viens pas. Tu calcules trop. Tu es en train de te perdre dans les adverbes. Il faut cons-truire sa vie bien clairement, comme une phrase à la française. Chacun sert le bon Dieu à sa manière dans sa langue, quoi ! Et même ta tenue, ton air, cette pèlerine, par exemple… – Cette pèlerine, mais c’est un cadeau de ma tante ! – Tu ressembles à un romantique allemand. Et puis cette mine ! » Il avait une ex-pression que je ne lui avais jamais vue, presque haineuse. Je crois qu’il s’était d’abord forcé pour me parler sévèrement, mais les mots les plus durs venaient seuls maintenant à sa bouche et peut-être s’irritait-il de ne pouvoir les retenir. « Je ne fais pas ma mine ! lui dis-je. – Si ! d’abord tu te nourris d’une manière absurde. Il faudra même que je te parle à ce sujet, très sérieu-sement. Je me demande si tu te rends compte que… » Il s’est tu. « Non, plus tard, a-t-il repris d’une voix radoucie, nous n’allons pas parler de ça dans cette cahute. Bref, tu te nourris en dépit du bon sens, et tu t’étonnes de souffrir… À ta place, moi aussi, j’aurais des crampes d’estomac ! Et pour ce qui regarde la vie intérieure, mon ami, je crains que ce ne soit la même chose. Tu ne pries pas assez. Tu souffres trop pour ce que tu pries, voilà mon idée. Il faut se nourrir à proportion de ses fatigues, et la

 

– 180 – prière doit être à la mesure de nos peines. – C’est que… je ne… Je ne peux pas ! » m’écriai-je. Et j’ai tout de suite regretté l’aveu, car son regard est devenu dur. « Si tu ne peux pas prier, rabâche ! Écoute, j’ai eu mes traverses, moi aussi ! Le diable m’inspirait une telle horreur de la prière que je suais à grosses gouttes pour dire mon chapelet, hein ? tâche de comprendre ! – Oh ! je comprends ! répondis-je, et avec un tel élan qu’il m’a examiné longuement, des pieds à la tête, mais sans malveil-lance, au contraire… – Écoute, dit-il, je ne crois pas m’être trompé sur ton compte. Tâche de répondre à la question que je vais te poser. Oh ! je te donne ma petite épreuve pour ce qu’elle vaut, ce n’est qu’une idée à moi, un moyen de me reconnaître, et il m’a remis dedans plus d’un coup, naturellement. Bref, j’ai beaucoup réfléchi à la vocation. Nous sommes tous appelés, soit, seulement pas de la même manière. Et pour simplifier les choses, je commence par essayer de replacer chacun de nous à sa vraie place, dans l’Évangile. Oh ! bien sûr, ça nous rajeunit de deux mille ans, et après ! Le temps n’est rien pour le bon Dieu, son regard passe au travers. Je me dis que bien avant notre naissance – pour parler le langage humain – Notre-Seigneur nous a rencontrés quelque part, à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de Galilée, que sais-je ? Un jour entre les jours, ses yeux se sont fixés sur nous, et selon le lieu, l’heure, la conjoncture, notre vocation a pris son caractère particulier. Oh ! je ne te donne pas ça pour de la théologie ! Enfin je pense, j’imagine, je rêve. quoi ! que si notre âme qui n’a pas oublié, qui se souvient toujours, pouvait traîner notre pauvre corps de siècle en siècle, lui faire remonter cette énorme pente de deux mille ans, elle le conduirait tout droit à cette même place où… Quoi ? qu’est-ce que tu as ? qu’est-ce qui te prend ? » Je ne m’étais pas aperçu que je pleurais, je n’y songeais pas. « Pourquoi pleures-tu ? » La vérité est que depuis toujours c’est au jardin des Oliviers que je me retrouve, et à ce moment – oui, c’est étrange, à ce moment précis où posant la main sur l’épaule de Pierre, il fait cette de-mande – bien inutile en somme, presque naïve – mais si cour-toise, si tendre : « Dormez-vous ? » C’était un mouvement de

 

– 181 – l’âme très familier, très naturel, je ne m’en étais pas avisé jus-qu’alors, et tout à coup… « Qu’est-ce qui te prend ? répétait M. le curé de Torcy avec impatience. Mais tu ne m’écoutes même pas, tu rêves. Mon ami, qui veut prier ne doit pas rêver. Ta prière s’écoule en rêve. Rien de plus grave pour l’âme que cette hémorragie-là ! » J’ai ouvert la bouche, j’allais répondre, je n’ai pas pu. Tant pis ! N’est-ce pas assez que Notre-Seigneur m’ait fait cette grâce de me révéler aujourd’hui, par la bouche de mon vieux maître, que rien ne m’arracherait à la place choisie pour moi de toute éternité, que j’étais prisonnier de la Sainte Agonie ? Qui oserait se prévaloir d’une telle grâce ? J’ai essuyé mes yeux, et je me suis mouché si gauchement que M. le curé a souri. « Je ne te croyais pas si enfant, tu es à bout de nerfs, mon petit. » (Mais en même temps il m’observait de nouveau, avec une telle vivacité d’attention que j’avais toutes les peines du monde à me taire, je voyais bouger son regard, et il était comme au bord de mon secret. Oh ! c’est un vrai maître des âmes, un seigneur !) Enfin, il a haussé les épaules, de l’air d’un homme qui renonce. « Assez comme ça, nous ne pouvons pas rester jus-qu’à ce soir dans cette cahute. Après tout, il est possible que le bon Dieu te tienne dans la tristesse. Mais j’ai toujours remarqué que ces épreuves-là, si grand que soit l’ennui où elles nous jet-tent, ne faussent jamais notre jugement dès que le bien des âmes l’exige. On m’avait déjà répété sur ton compte des choses ennuyeuses, embêtantes, n’importe ! Je connais la malice des gens. Mais c’est vrai que tu n’as fait que des bêtises avec la pau-vre comtesse, c’est du théâtre ! – Je ne comprends pas. – As-tu lu l’Otage de M. Paul Claudel ? » J’ai répondu que je ne savais même pas de qui ni de quoi il parlait. « Allons ! tant mieux. Il s’agit là-dedans d’une sainte fille qui, sur les conseils d’un curé dans ton genre, renie sa parole, épouse un vieux renégat, se livre au désespoir, le tout sous le prétexte d’empêcher le Pape d’aller en prison, comme si depuis saint Pierre la place d’un pape n’était pas plutôt à la Mamertine que dans un palais décoré de haut en bas par ces mauvais sujets de la Renaissance qui pour peindre la Sainte Vierge faisaient poser leurs gitons ! Remarque

 

– 182 – que ce M. Claudel est un génie, je ne dis pas non, mais ces gens de lettres sont tous pareils : dès qu’ils veulent toucher à la sain-teté, ils se barbouillent de sublime, ils se mettent du sublime partout ! La sainteté n’est pas sublime, et si j’avais confessé l’héroïne, je lui aurais d’abord imposé de changer contre un vrai nom de chrétienne son nom d’oiseau – elle s’appelle Sygne – et puis de tenir sa parole, car enfin on n’en a qu’une, et notre Saint-Père le Pape lui-même n’y peut rien. – Mais en quoi moi-même…, lui dis-je. – Cette histoire de médaillon ? – De médail-lon ?» Je ne pouvais comprendre. « Allons, nigaud, on vous a entendus, on vous a vus, il n’y a pas de miracle là-dedans, ras-sure-toi. – Qui nous a vus ? – Sa fille. Mais La Motte-Beuvron t’a déjà renseigné, ne fais pas la bête. – Non. – Comment, non ? Par exemple ! Hé bien, je suis pris, je pense que je dois mainte-nant aller jusqu’au bout, hein ? » Je n’ai pas bronché, j’avais eu le temps de reprendre un peu de calme. Au cas où Mlle Chantal eût altéré la vérité, elle l’avait fait avec adresse, j’allais me dé-battre dans un inexplicable réseau de demi-mensonges dont je ne m’arracherais pas sans risquer de trahir la morte à mon tour. M. le curé semblait étonné de mon silence, déconcerté. « Je me demande ce que tu entends par résignation… Forcer une mère à jeter au feu le seul souvenir qu’elle garde d’un enfant mort, cela ressemble à une histoire juive, c’est de l’Ancien Testament. Et de quel droit as-tu parlé d’une éternelle séparation ? On ne fait pas chanter les âmes, mon petit. – Vous présentez les choses ainsi, lui dis-je, je pourrais les présenter autrement. À quoi bon ! L’essentiel est vrai. – Voilà tout ce que tu trouves à répon-dre ? – Oui. » J’ai cru qu’il allait m’accabler. Il est devenu au contraire très pâle, presque livide, j’ai compris alors combien il m’aimait. « Ne restons pas ici plus longtemps, balbutia-t-il, et surtout refuse de recevoir la fille, c’est une diablesse. – Je ne lui fermerai pas ma porte, je ne fermerai ma porte à personne, aus-si longtemps que je serai curé de cette paroisse. – Elle prétend que sa mère t’a résisté jusqu’au bout, que tu l’as laissée dans une agitation, un désordre d’esprit incroyable. Est-ce vrai ? – Non ! – Tu l’as laissée… – Je l’ai laissée avec Dieu, en paix. – Ah ! (Il a

 

– 183 – poussé un profond soupir.) Songe qu’elle a pu garder en mou-rant le souvenir de tes exigences, de ta dureté ?… – Elle est morte en paix. – Qu’en sais-tu ? » Je n’ai même pas été tenté de parler de la lettre. Si l’expression ne devait paraître ridicule, je dirais que de la tête aux pieds, je n’étais plus que silence. Silence et nuit. «Bref, elle est morte. Qu’est-ce que tu veux qu’on pense ! Des scènes pareilles ne valent rien pour une cardia-que. » Je me suis tu. Nous nous sommes quittés sur ces mots.

J’ai regagné lentement le presbytère. Je ne souffrais pas. Je me sentais même soulagé d’un grand poids. Cette entrevue avec M. le curé de Torcy, elle était comme la répétition générale de l’entretien que j’aurais incessamment avec mes supérieurs, et je découvrais presque avec joie que je n’avais rien à dire. Depuis deux jours, et sans que j’en eusse très clairement conscience, ma crainte était qu’on ne m’accusât d’une faute que je n’avais pas commise. L’honnêteté, en ce cas, m’eût défendu de garder le silence. Au lieu que j’étais désormais libre de laisser chacun ju-ger à sa guise des actes de mon ministère, d’ailleurs susceptibles d’appréciations fort diverses. Et ce m’était aussi un grand soula-gement de penser que Mlle Chantal avait pu se tromper de bonne foi sur le véritable caractère d’une conversation qu’elle n’avait probablement entendue que fort mal. Je suppose qu’elle était dans le jardin, sous la fenêtre, dont l’entablement est très élevé au-dessus du sol.

Arrivé au presbytère, j’ai été bien étonné d’avoir faim. Ma provision de pommes n’est pas épuisée, j’en fais cuire assez sou-vent sur les braises, et je les arrose de beurre frais. J’ai aussi des œufs. Le vin est vraiment médiocre, mais chaud et sucré, il de-vient passable. Je me sentais si frileux que j’ai rempli cette fois ma petite casserole. Cela fait la valeur d’un verre à eau, pas da-vantage, je le jure. Comme je terminais mon repas, M. le curé de Torcy est entré. La surprise – mais non pas la surprise seule – m’a cloué sur place. Je me suis mis debout, tout chancelant, je devais avoir l’air égaré. En me levant, ma main gauche avait ma-

 

– 184 – ladroitement effleuré la bouteille, elle s’est brisée avec un bruit épouvantable. Une rigole de vin noir, bourbeux, s’est mise à couler sur les dalles.

– Mon pauvre enfant ! a-t-il dit. Et il répétait : « C’est ain-si… c’est donc ainsi… – d’une voix douce. Je ne comprenais pas encore, je ne comprenais rien, sinon que l’étrange paix dont je venais de jouir n’était, comme toujours, que l’annonce d’un nouveau malheur. « Ce n’est pas du vin, c’est une affreuse tein-ture. Tu t’empoisonnes, nigaud ! – Je n’en ai pas d’autre. – Il fallait m’en demander. – Je vous jure que… – Tais-toi ! » Il a poussé du pied les débris de la bouteille, on aurait dit qu’il écra-sait un animal immonde. J’attendais qu’il eût fini, incapable d’articuler un seul mot. « Quelle mine veux-tu avoir, mon pau-vre garçon, avec un jus pareil dans l’estomac, tu devrais être mort. » Il s’était placé devant moi, les deux mains dans les po-ches de sa douillette, et quand j’ai vu remuer ses épaules, j’ai senti qu’il allait tout dire, qu’il ne me ferait pas grâce d’un mot. « Tiens, j’ai raté la voiture de M. Bigre, mais je suis content d’être venu. Assieds-toi, d’abord ! – Non ! » fis-je. Et je sentais ma voix trembler dans ma poitrine, ainsi qu’il arrive chaque fois qu’un certain mouvement de l’âme, je ne sais quoi, m’avertit que le moment est venu, que je dois faire face. Faire face n’est pas toujours résister. Je crois même qu’à ce moment, j’aurais avoué n’importe quoi pour qu’on me laissât tranquille, avec Dieu. Mais nulle force au monde ne m’aurait empêché de rester debout. « Écoute, reprit M. le curé de Torcy, je ne t’en veux pas. Et ne va pas croire que je te prenne pour un ivrogne. Notre ami Delbende avait mis le doigt sur la plaie du premier coup. Nous autres, dans nos campagnes, nous sommes tous, plus ou moins, fils d’alcooliques. Tes parents n’ont pas bu plus que les autres, moins peut-être, seulement ils mangeaient mal, ou ils ne man-geaient pas du tout. Ajoute que faute de mieux, ils s’imprégnaient de mixtures dans le genre de celle-ci, des remè-des à tuer un cheval. Que veux-tu ? Tôt ou tard, tu l’aurais sen-tie, cette soif, une soif qui n’est pas tienne, après tout, et ça

 

– 185 – dure, va, ça peut durer des siècles, une soif de pauvres gens, c’est un héritage solide ! Cinq générations de millionnaires n’arrivent pas toujours à l’étancher, elle est dans les os, dans la moelle. Inutile de me répondre que tu ne t’es rendu compte de rien, j’en suis sûr. Et quand tu ne boirais par jour que la ration d’une demoiselle, n’importe. Tu es né saturé, mon pauvre bon-homme. Tu glissais tout doucement à demander au vin – et à quel vin ! – les forces et le courage que tu trouverais dans un bon rôti, un vrai. Humainement parlant, le pis qui puisse nous arriver, c’est de mourir, et tu étais en train de te tuer. Ça ne se-rait pas une consolation de se dire que tu t’es mis en terre avec une dose qui ne suffirait seulement pas à garder en joie et santé un vigneron d’Anjou ? Et remarque que tu n’offensais pas le bon Dieu. Mais te voilà prévenu, mon petit. Tu l’offenserais mainte-nant. »

Il s’est tu. Je l’ai regardé, sans y penser, comme j’ai regardé Mitonnet, ou Mademoiselle, ou… Oh ! oui, je sentais déborder de moi cette tristesse… Mais lui, c’est un homme fort et tran-quille, un vrai serviteur de Dieu, un homme. Lui aussi, il a fait face. Nous avions l’air de nous dire adieu de loin, d’un bord à l’autre d’une route invisible.

– Et maintenant, a-t-il conclu d’une voix un peu plus rau-que que de coutume, ne te monte pas l’imagination. Je n’ai qu’une parole, et je te la donne. Tu es un fameux petit prêtre quand même ! Sans vouloir médire de la pauvre morte, il faut avouer que… – Laissons cela ! dis-je. – À ton aise !

J’aurais bien voulu m’en aller, comme j’avais fait une heure plus tôt, dans la cabane du jardinier. Mais il était chez moi, je devais attendre son bon plaisir. Dieu soit loué ! Il a permis que le vieux maître ne me manquât pas, remplît encore une fois sa tâche. Son regard inquiet s’est brusquement raffermi, et j’ai en-tendu de nouveau la voix que je connais bien, forte, hardie, pleine d’une mystérieuse allégresse.

 

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– Travaille, a-t-il dit, fais des petites choses, en attendant, au jour le jour. Applique-toi bien. Rappelle-toi l’écolier penché sur sa page d’écriture, et qui tire la langue. Voilà comment le bon Dieu souhaite nous voir, lorsqu’il nous abandonne à nos propres forces. Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. C’est comme les fleurs des champs, vois-tu. On les croit sans parfum, et toutes ensemble, elles embaument. La prière des petites choses est innocente. Dans chaque petite chose, ü y a un Ange. Est-ce que tu pries les Anges ? – Mon Dieu, oui, … bien sûr. – On ne prie pas assez les Anges. Ils font un peu peur aux théologiens, rapport à ces vieilles hérésies des églises d’Orient, une peur nerveuse, quoi ! Le monde est plein d’Anges. Et la Sainte Vierge, est-ce que tu pries la Sainte Vierge ? – Par exemple ! – On dit ça… Seulement la pries-tu comme il faut, la pries-tu bien ? Elle est notre mère, c’est enten-du. Elle est la mère du genre humain, la nouvelle Ève. Mais elle est aussi sa fille. L’ancien monde, le douloureux monde, le monde d’avant la Grâce l’a bercée longtemps sur son cœur déso-lé – des siècles et des siècles – dans l’attente obscure, incom-préhensible d’une virgo genitrix… Des siècles et des siècles, il a protégé de ses vieilles mains chargées de crimes, ses lourdes mains, la petite fille merveilleuse dont il ne savait même pas le nom. Une petite fille, cette reine des Anges ! Et elle l’est restée, ne l’oublie pas ! Le Moyen Age avait bien compris ça, le Moyen Age a compris tout. Mais va donc empêcher les imbéciles de re-faire à leur manière le « drame de l’Incarnation », comme ils disent ! Alors qu’ils croient devoir, pour le prestige, habiller en guignols de modestes juges de paix, ou coudre des galons sur la manche des contrôleurs de chemin de fer, ça leur ferait trop honte d’avouer aux incroyants que le seul, l’unique drame, le drame des drames, – car il n’y en a pas d’autre – s’est joué sans décors et sans passementeries. Pense donc ! Le Verbe s’est fait chair, et les journalistes de ce temps-là n’en ont rien su ! Alors que l’expérience de chaque jour leur apprend que les vraies grandeurs, même humaines, le génie, l’héroïsme, l’amour même

 

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– leur pauvre amour – pour les reconnaître, c’est le diable ! Tel-lement que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ils vont porter leurs fleurs de rhétorique au cimetière, ils ne se rendent qu’aux morts. La sainteté de Dieu ! La simplicité de Dieu, l’effrayante simplicité de Dieu qui a damné l’orgueil des Anges ! Oui, le dé-mon a dû essayer de la regarder en face et l’immense torche flamboyante à la cime de la création s’est abîmée d’un seul coup dans la nuit. Le peuple juif avait la tête dure, sans quoi il aurait compris qu’un Dieu fait homme, réalisant la perfection de l’homme, risquait de passer inaperçu, qu’il fallait ouvrir l’œil. Et tiens, justement, cet épisode de l’entrée triomphale à Jérusalem, je le trouve si beau ! Notre-Seigneur a daigné goûter au triom-phe comme au reste, comme à la mort, il n’a rien refusé de nos joies, il n’a refusé que le péché. Mais sa mort, dame ! il l’a soi-gnée, rien n’y manque. Au lieu que son triomphe, c’est un triomphe pour enfants, tu ne trouves pas ? Une image d’Épinal, avec le petit de l’ânesse, les rameaux verts, et les gens de la campagne qui battent des mains. Une gentille parodie, un peu ironique, des magnificences impériales. Notre-Seigneur a l’air de sourire. – Notre-Seigneur sourit souvent – il nous dit : « Ne prenez pas ces sortes de choses trop au sérieux, mais enfin il y a des triomphes légitimes, ça n’est pas défendu de triompher, quand Jeanne d’Arc rentrera dans Orléans, sous les fleurs et les oriflammes, avec sa belle huque de drap d’or, je ne veux pas qu’elle puisse croire mal faire. Puisque vous y tenez tant, mes pauvres enfants, je l’ai sanctifié, votre triomphe, je l’ai béni, comme j’ai béni le vin de vos vignes. » Et pour les miracles, note bien, c’est la même chose. Il n’en fait pas plus qu’il ne faut. Les miracles, ce sont les images du livre, les belles images ! Mais remarque bien maintenant, petit : la Sainte Vierge n’a eu ni triomphe, ni miracles. Son fils n’a pas permis que la gloire hu-maine l’effleurât, même du plus fin bout de sa grande aile sau-vage. Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simple-ment et dans une ignorance aussi profonde de sa propre dignité, d’une dignité qui la met pourtant au-dessus des Anges. Car en-fin, elle était née sans péché, quelle solitude étonnante ! Une

 

– 188 – source si pure, si limpide, si limpide et si pure, qu’elle ne pou-vait même pas y voir refléter sa propre image, faite pour la seule joie du Père – ô solitude sacrée ! Les antiques démons familiers de l’homme, maîtres et serviteurs tout ensemble, les terribles patriarches qui ont guidé les premiers pas d’Adam au seuil du monde maudit, la Ruse et l’Orgueil, tu les vois qui regardent de loin cette créature miraculeuse placée hors de leur atteinte, in-vulnérable et désarmée. Certes, notre pauvre espèce ne vaut pas cher, mais l’enfance émeut toujours ses entrailles, l’ignorance des petits lui fait baisser les yeux – ses yeux qui savent le bien et le mal, ses yeux qui ont vu tant de choses ! Mais ce n’est que l’ignorance après tout. La Vierge était l’Innocence. Rends-toi compte de ce que nous sommes pour elle, nous autres, la race humaine ? Oh ! naturellement, elle déteste le péché, mais enfin, elle n’a de lui nulle expérience, cette expérience qui n’a pas manqué aux plus grands saints, au saint d’Assise lui-même, tout séraphique qu’il est. Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais de la tendre compassion, de la sur-prise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconce-vable, inexprimable, qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mère des grâces, la cadette du genre humain.

– Je vous remercie, lui dis-je. Je n’ai trouvé que ce mot-là. Et même je l’ai prononcé si froidement ! « Je vous prie de me bénir », ai-je repris sur le même ton. La vérité est que je luttais depuis dix minutes contre mon mal, mon affreux mal, qui n’avait jamais été plus pressant. Mon Dieu, la douleur serait encore supportable mais l’espèce de nausée qui l’accompagne maintenant abat tout à fait mon courage. Nous étions sur le seuil de la porte. « Tu es dans la peine, m’a-t-il répondu. C’est à toi de me bénir. » Et il a pris ma main dans la sienne, il l’a levée

 

– 189 – rapidement jusqu’à son front, et il est parti. C’est vrai qu’il commençait à venter dur, mais pour la première fois, je ne l’ai pas vu redresser sa haute taille, il marchait tout courbé.

Après le départ de M. le curé, je me suis assis un moment dans ma cuisine, je ne voulais pas trop réfléchir. « Si ce qui m’arrive, songeais-je, prend tant d’importance à mes yeux, c’est parce que je me crois innocent. Il y a certainement beaucoup de prêtres capables de grandes imprudences, et on ne m’accuse pas d’autre chose. Il est très possible que l’émotion ait hâté la mort de Mme la comtesse, l’erreur de M. le curé de Torcy ne porte que sur le vrai caractère de notre entretien. » Si extraordinaire que cela paraisse, une telle pensée m’a été un soulagement. Alors que je déplore sans cesse mon insuffisance, vais-je tant hésiter à me ranger parmi les prêtres médiocres ? Mes premiers succès d’écolier ont été trop doux sans doute au cœur du petit malheureux que j’étais alors, et le souvenir m’en est resté, mal-gré tout. Je ne supporte pas bien l’idée qu’après avoir été un élève « brillant » – trop brillant ! – je doive aujourd’hui m’asseoir au haut des gradins, avec les cancres. Je me dis aussi que le dernier reproche de M. le curé n’est pas aussi injuste que je l’avais pensé d’abord. Il est vrai que ma conscience ne me fait là-dessus aucun reproche : je n’ai pas choisi volontiers ce ré-gime qu’il trouve extravagant. Mon estomac n’en supportait pas d’autres, voilà tout. « D’ailleurs, pensais-je encore, cette erreur, du moins, n’aura scandalisé personne. C’est le docteur Delbende qui avait mis en garde mon vieux maître, et le ridicule incident de la bouteille brisée l’aura simplement confirmé dans une opi-nion toute gratuite. »

J’ai fini par sourire de mes craintes. Sans doute, Mme Pégriot, Mitonnet, M. le comte, quelques autres, n’ignorent pas que je bois du vin. Et après ? Il serait trop ab-surde qu’on dût m’imputer à crime une faute qui ne serait tout au plus qu’un péché de gourmandise, familier à beaucoup de

 

– 190 – mes confrères. Et Dieu sait que je ne passe pas ici pour gour-mand.

(J’ai interrompu ce journal depuis deux jours, j’avais beau-coup de répugnance à poursuivre. Réflexion faite, je crains d’obéir moins à un scrupule légitime qu’à un sentiment de honte. Je tâcherai d’aller jusqu’au bout.)

Après le départ de M. le curé de Torcy, je suis sorti. Je de-vais aller d’abord prendre des nouvelles d’un malade, M. Duplouy. Je l’ai trouvé râlant. Il ne souffrait pourtant que d’une pneumonie assez bénigne, au dire du médecin, mais c’est un gros homme, son cœur trop gras a cédé tout à coup. Sa femme, accroupie devant l’âtre, faisait tranquillement chauffer une tasse de café. Elle ne se rendait compte de rien. Elle a dit simplement : « Vous avez peut-être raison, il va passer. » Quel-que temps après, ayant soulevé le drap, elle a dit encore : « Le voilà qui se lâche, c’est la fin. » Lorsque je suis arrivé avec les Saintes Huiles, il était mort.

J’avais couru. J’ai eu tort d’accepter une grande tasse de café, mêlé de genièvre. Le genièvre m’écœure. Ce qu’affirmait le docteur Delbende est vrai, sans doute. Mon écœurement res-semble à celui de la satiété, d’une horrible satiété. L’odeur suffit. J’ai l’impression que ma langue se gonfle dans ma bouche, comme une éponge. J’aurais dû rentrer au presbytère. Chez moi, dans ma chambre, l’expérience m’a enseigné peu à peu cer-taines pratiques dont on rirait mais qui me permettent de lutter contre mon mal, de l’assoupir. Quiconque a l’habitude de souf-frir finit très bien par comprendre que la douleur doit être mé-nagée, qu’on en vient souvent à bout par la ruse. Chacune a d’ailleurs sa personnalité, ses préférences, mais elles sont toutes méchantes et stupides, et le procédé qui s’est révélé bon une fois peut servir indéfiniment. Bref, je sentais que l’assaut serait dur, j’ai commis la sottise de vouloir lui résister de front. Dieu l’a permis. Cela m’a perdu, je le crains.

 

– 191 –

La nuit est tombée très vite. Pour comble de malheur, j’avais des visites à faire aux environs du fonds Galbat, les che-mins y sont mauvais. Il ne pleuvait pas, mais la terre est d’argile, elle collait à mes semelles, elle ne sèche qu’en août. Chaque fois, les gens me faisaient place au foyer, près du poêle bourré d’un gros charbon de Bruays, mes tempes battaient au point qu’il m’était difficile d’entendre, je répondais un peu au hasard, je devais avoir l’air bien étrange ! Néanmoins j’ai tenu bon : un voyage au fonds Galbat est toujours pénible en raison de l’éloignement des maisons disséminées à travers les prairies, et je ne voulais pas risquer d’y perdre une autre soirée. De temps en temps, je consultais furtivement mon petit carnet, je barrais les noms à mesure, la liste me paraissait interminable. Lorsque je me suis retrouvé dehors, ma tâche achevée, je me sentais si mal que le cœur m’a manqué de rejoindre la grande route, j’ai suivi la lisière du bois. Ce chemin me faisait passer très près de la maison des Dumouchel où je désirais me rendre. Depuis deux semaines, en effet, Séraphita ne paraît plus au ca-téchisme ; je m’étais promis d’interroger son père.

J’ai d’abord marché avec assez de courage, ma douleur d’estomac semblait moins violente, je ne souffrais plus guère que de vertiges et de nausées. Je me rappelle très bien avoir dé-passé la corne du bois d’Auchy. Une première défaillance a dû me prendre un peu au-delà. Je croyais encore lutter pour me tenir debout, et je sentais cependant, contre ma joue, l’argile glacée. Je me suis levé enfin. J’ai même cherché mon chapelet dans les ronces. Ma pauvre tête n’en pouvait plus. L’image de la Vierge-Enfant, telle que me l’avait suggérée M. le curé, s’y pré-sentait sans cesse et, quelque effort que je fisse pour reprendre pleinement conscience, la prière commencée s’achevait en rêve-ries dont je discernais par instants l’absurdité. Combien de temps ai-je ainsi marché, je ne saurais le dire. Agréables ou non, les fantômes n’apaisaient pas la douleur intolérable qui me ployait en deux. Je crois qu’elle seule m’empêchait de sombrer

 

– 192 – dans la folie, elle était comme un point fixe dans le vain dérou-lement de mes songes. Ils me poursuivent encore au moment où j’écris, et grâce au ciel, ne me laissent aucun remords, car ma volonté ne les acceptait point, elle en réprouvait la témérité. Qu’elle est puissante, la parole d’un homme de Dieu ! Certes, je l’affirme ici solennellement, je n’ai jamais cru â une vision, au sens que l’on donne à ce mot, car le souvenir de mon indignité, de mon malheur, ne m’a, pour ainsi dire, pas quitté. Il n’en est pas moins vrai que l’image qui se formait en moi n’était pas de celles que l’esprit accueille ou repousse à son gré. Oserais-je en faire l’aveu ?…

(Ici dix lignes raturées.)

………………

… La créature sublime dont les petites mains ont détendu la foudre, ses mains pleines de grâces… Je regardais ses mains. Tantôt je les voyais, tantôt je ne les voyais plus, et comme ma douleur devenait excessive, que je me sentais glisser de nou-veau, j’ai pris l’une d’elles dans la mienne. C’était une main d’enfant, d’enfant pauvre, déjà usée par le travail, les lessives. Comment exprimer cela ? Je ne voulais pas que ce fût un rêve, et pourtant je me souviens d’avoir fermé les yeux. Je craignais, en levant les paupières, d’apercevoir le visage devant lequel tout genou fléchit. Je l’ai vu. C’était aussi un visage d’enfant, ou de très jeune fille, sans aucun éclat. C’était le visage même de la tristesse, mais d’une tristesse que je ne connaissais pas, à la-quelle je ne pouvais avoir nulle part, si proche de mon cœur, de mon misérable cœur d’homme, et néanmoins inaccessible. Il n’est pas de tristesse humaine sans amertume, et celle-là n’était que suavité, sans révolte, et celle-là n’était qu’acceptation. Elle faisait penser à je ne sais quelle grande nuit douce, infinie. No-tre tristesse, enfin, naît de l’expérience de nos misères, expé-rience toujours impure, et celle-là était innocente. Elle était l’innocence. J’ai compris alors la signification de certaines paro-

 

– 193 – les de M. le curé qui m’avaient paru obscures. Il a fallu jadis que Dieu voilât, par quelque prodige, cette tristesse virginale, car si aveugles et durs que soient les hommes, ils eussent reconnu à ce signe leur fille précieuse, la dernière née de leur race antique, l’otage céleste autour duquel rugissaient les démons, et ils se fussent levés tous ensemble, ils lui eussent fait un rempart de leurs corps mortels.

Je pense avoir marché quelque temps encore, mais je m’étais écarté du chemin, je trébuchais dans l’herbe épaisse, trempée de pluie, qui s’enfonçait sous mes semelles. Lorsque je me suis aperçu de mon erreur, j’étais devant une haie qui m’a paru trop haute et trop fournie pour que j’espérasse la franchir. Je l’ai longée. L’eau ruisselait des branches, et m’inondait le cou, les bras. Ma douleur s’apaisait peu à peu, mais je crachais sans cesse une eau tiède qui me paraissait avoir le goût des lar-mes. L’effort de prendre mon mouchoir dans ma poche me pa-raissait absolument irréalisable. Je n’avais d’ailleurs nullement perdu connaissance, je me sentais simplement l’esclave d’une souffrance trop vive, ou plutôt du souvenir de cette souffrance – car la certitude de son retour était plus angoissante que la souf-france même – et je la suivais comme un chien suit son maître. Je me disais aussi que j’allais tomber dans un moment, qu’on me trouverait là, demi-mort, que ce serait un scandale de plus. Il me semble que j’ai appelé. Tout à coup mon bras qui s’appuyait à la haie s’est trouvé dans le vide, tandis que le sol me manquait. J’étais parvenu, sans m’en douter, au bord du talus, et j’ai heurté violemment des deux genoux et du front la surface pierreuse de la route. Une minute encore, j’ai cru que je m’étais remis sur pied, que je marchais. Puis je me suis aperçu que ce n’était qu’en rêve. La nuit m’a paru soudain plus noire, plus compacte, j’ai pensé que je tombais de nouveau, mais cette fois c’était dans le silence. J’y ai glissé d’un seul coup. Il s’est refer-mé sur moi.

 

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En rouvrant les yeux, la mémoire m’est revenue aussitôt. Il m’a semblé que le jour se levait. C’était le reflet d’une lanterne sur le talus, en face de moi. Je voyais aussi une autre clarté, sur la gauche, dans les arbres, et j’ai reconnu, du premier coup d’œil, la maison des Dumouchel, à sa véranda ridicule. Ma sou-tane trempée collait à mon dos, j’étais seul.

On avait posé la lanterne tout près de ma tête – une de ces lanternes d’écurie, au pétrole, qui donnent plus de fumée que de lumière. Un gros insecte tournait autour. J’ai essayé de me le-ver, sans y réussir, mais je me sentais quelques forces, je ne souffrais plus. Enfin, je me suis trouvé assis. De l’autre côté de la haie j’entendais geindre et souffler les bestiaux. Je me rendais parfaitement compte que même au cas où je parviendrais à me mettre debout, il était trop tard pour fuir, qu’il ne me restait plus qu’à supporter patiemment la curiosité de celui qui m’avait découvert, qui reviendrait bientôt chercher sa lanterne. « Hélas, pensais-je, la maison des Dumauchel est bien la dernière auprès de laquelle j’aurais souhaité qu’on me ramassât. » J’ai pu me relever sur les genoux, et nous nous sommes trouvés brusque-ment face à face. Debout elle n’était pas plus haute que moi. Sa maigre petite figure n’était guère moins rusée que d’habitude, mais ce que j’y remarquai d’abord était un air de gravité douce, un peu solennelle, presque comique. J’avais reconnu Séraphita. Je lui ai souri. Elle a probablement cru que je me moquais d’elle, la mauvaise lueur s’est allumée dans son regard gris – si peu enfantin – et qui m’a fait plus d’une fois baisser les yeux. Je me suis aperçu alors qu’elle tenait à la main une jatte de terre remplie d’eau, où nageait une espèce de chiffon, pas trop pro-pre. Elle a pris la jatte entre les genoux. « J’ai été la remplir à la mare, fit-elle, c’était plus sûr. Ils sont tous là-bas dans la mai-son, à cause de la noce du cousin Victor. Moi, je suis sortie pour rentrer les bêtes. – Ne risque pas d’être punie. – Punie ? On ne m’a jamais punie. Un jour le père a levé la main sur moi. Ne t’avise pas de me toucher, que je lui ai dit, ou je mène la Rousse à la mauvaise herbe, elle crèvera d’enflure ! La Rousse est notre

 

– 195 – plus belle vache. – Tu n’aurais pas dû parler ainsi, c’est mal. – Le mal, a-t-elle répliqué en haussant les épaules avec malice, c’est de se mettre dans un état comme vous voilà. » Je me suis senti pâlir, elle m’a regardé curieusement. « Une chance que je vous ai trouvé. En poursuivant les bêtes, mon sabot a roulé dans le chemin, je suis descendue, je vous croyais mort. – Je vais mieux, je vais me lever. – N’allez pas rentrer fait comme vous êtes, au moins ! – Qu’est-ce que j’ai ? – Vous avez vomi, vous avez la figure barbouillée comme si vous aviez mangé des mû-res. » J’ai essayé de prendre la jatte, elle a failli m’échapper des mains.

Vous tremblez trop, m’a-t-elle dit, laissez-moi, j’ai l’habitude, oh la la ! C’était bien autre chose à la noce de mon frère Narcisse. Hein, qu’est-ce que vous dites ? » Je claquais des dents, elle a fini par comprendre que je lui demandais de venir le lendemain au presbytère, que je lui expliquerais. « Ma foi, non, j’ai raconté du mal de vous, des horreurs. Vous devriez me battre. Je suis jalouse, horriblement jalouse, jalouse comme une bête. Et méfiez-vous des autres. Ce sont des cafardes, des hypo-crites. » Tout en parlant, elle me passait son chiffon sur le front, les joues. L’eau fraîche me faisait du bien, je me suis levé, mais je tremblais toujours aussi fort. Enfin ce frisson a cessé. Ma pe-tite Samaritaine levait sa lanterne à la hauteur de mon menton, pour mieux juger de son travail, je suppose. « Si vous voulez, je vous accompagnerai jusqu’au bout du chemin. Prenez garde aux trous. Une fois hors des pâturages, ça ira tout seul. » Elle est partie devant moi, puis le sentier s’élargissant, elle s’est rangée à mon côté, et quelques pas plus loin a mis sa main dans la mienne, sagement. Nous ne parlions ni l’un ni l’autre. Les va-ches appelaient lugubrement. Nous avons entendu le claque-ment d’une porte au loin. « Faut que je rentre », a-t-elle dit. Mais elle s’est plantée devant moi, dressée sur ses petites jam-bes. « N’oubliez pas de vous coucher en rentrant, c’est ce qu’il y a de mieux. Seulement vous n’avez personne pour vous faire chauffer du café. Un homme sans femme, je trouve ça bien mal-

 

– 196 – heureux, bien emprunté. » Je ne pouvais détacher les yeux de son visage. Tout y est flétri, presque vieillot, sauf le front, resté si pur. Je n’aurais pas cru ce front si pur ! «Écoutez, ce que j’ai dit, n’allez pas le croire ! Je sais bien que vous ne l’avez pas fait exprès. Ils vous auront mis une poudre dans votre verre, c’est une chose qui les amuse, une farce. Mais grâce à moi, ils ne s’apercevront de rien, ils seront bien attrapés… – Où que t’es, petite garce ! » J’ai reconnu la voix du père. Elle a sauté le talus, sans plus de bruit qu’un chat, ses deux sabots d’une main, sa lanterne de l’autre. « Chut ! rentrez vite ! Cette nuit même, j’ai rêvé de vous. Vous aviez l’air triste, comme maintenant, je me suis réveillée tout pleurant. »

Chez moi, il m’a fallu laver ma soutane. L’étoffe était raide, l’eau est devenue rouge. J’ai compris que j’avais rendu beau-coup de sang.

En me couchant j’étais presque décidé à prendre dès l’aube un train pour Lille. Ma surprise était telle – la crainte de la mort est venue plus tard – que si le vieux docteur Delbende eût vécu, j’aurais sans doute couru jusqu’à Desvres, en pleine nuit. Et ce que je n’attendais pas s’est justement réalisé, comme toujours. J’ai dormi d’un trait, je me suis réveillé très dispos, avec les coqs. Même un fou rire m’a pris en regardant de près mon triste visage, tandis que je passais et repassais le rasoir sur une barbe dont aucun racloir n’aura jamais raison, une vraie barbe de chemineau, de roulier… Après tout, le sang qui tache ma sou-tane pourrait provenir d’un saignement de nez ? Comment une hypothèse si plausible ne s’est-elle pas présentée d’abord ? Mais l’hémorragie aura eu lieu pendant ma courte syncope, et j’étais resté, avant de perdre connaissance, sous l’impression d’une horrible nausée.

J’irai néanmoins consulter à Lille cette semaine, sans faute.

 

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Après la messe, visite à mon confrère d’Haucolte, pour le prier de me remplacer en cas d’absence. C’est un prêtre que je connais peu, mais presque du même âge que moi, il m’inspire confiance. Malgré tous les lavages, le plastron de ma soutane est horrible à voir. J’ai raconté qu’un flacon d’encre rouge s’était renversé dans l’armoire, et il m’a prêté obligeamment une vieille douillette. Que pensait-il de moi ? Je n’ai pu lire dans son re-gard.

M. le curé de Torcy a été transporté hier dans une clinique d’Amiens. Il souffre d’une crise cardiaque peu grave, dit-on, mais qui exige des soins, l’assistance d’une infirmière. Il a laissé pour moi un billet griffonné au crayon, alors qu’il prenait place dans l’ambulance : «Mon petit Gribouille, prie bien le bon Dieu, et viens me voir à Amiens, la semaine prochaine. »

Au moment de quitter l’église, je me suis trouvé en face de Mlle Louise. Je la croyais très loin d’ici. Elle était venue d’Arches à pied, ses souliers étaient pleins de boue, son visage m’a paru sale et défait, un de ses gants de laine, tout troué, dé-couvrait ses doigts. Elle jadis si soignée, si correcte ! Cela m’a fait une peine horrible. Et pourtant, dès le premier mot, j’ai compris que sa souffrance était de celles qu’on ne peut avouer.

Elle m’a dit que ses gages n’étaient plus payés depuis six mois, que le notaire de M. le comte lui proposait une transac-tion inacceptable, qu’elle n’osait s’éloigner d’Arches, vivait à l’hôtel. « Monsieur va se trouver très seul, c’est un homme fai-ble, égoïste, attaché à ses habitudes, sa fille n’en fera qu’une bouchée. » J’ai compris qu’elle espérait encore, je n’ose dire quoi. Elle s’efforçait d’arrondir ses phrases, comme jadis, et par moments sa voix ressemblait à celle de Mme la comtesse, dont elle a pris aussi le plissement des paupières, sur le regard myope… L’humiliation volontaire est royale, mais ce n’est pas très beau à voir, une vanité décomposée !…

 

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« Même Madame, a-t-elle dit, me traitait en personne de condition. D’ailleurs mon grand-oncle, le commandant Heude-nert, avait épousé une de Noisel, les Noisel sont de leurs pa-rents. L’épreuve que Dieu m’envoie… » Je n’ai pu m’empêcher de l’interrompre : « N’invoquez pas Dieu si légèrement. – Oh ! il vous est facile de me condamner, me mépriser. Vous ne savez pas ce que c’est que la solitude ! – On ne sait jamais, dis-je. On ne va jamais jusqu’au fond de sa solitude. – Enfin, vous avez vos occupations, les jours passent vite. » Cela m’a fait sourire mal-gré moi. « Vous devez maintenant vous éloigner, lui dis-je, quit-ter le pays. Je vous promets d’obtenir ce qui vous est dû. Je vous le ferai tenir à l’endroit que vous m’indiquerez. – Grâce à Ma-demoiselle, sans doute ? Je ne pense aucun mal de cette enfant, je lui pardonne. C’est une nature violente, mais généreuse. J’imagine parfois qu’une explication franche… » Elle avait ôté un de ses gants et le pétrissait nerveusement contre sa paume. Elle me faisait pitié, certes – et aussi un peu horreur. « Made-moiselle, lui dis-je, à défaut d’autre chose, la fierté devrait vous interdire certaines démarches, d’ailleurs inutiles. Et l’extraordinaire, c’est que vous prétendiez m’y associer. – La fierté ? Quitter ce pays où j’ai vécu heureuse, considérée, pres-que l’égale des maîtres, pour m’en aller comme une mendiante, est-ce là ce que vous appelez fierté ? Hier, déjà, au marché, des paysans qui m’auraient jadis saluée jusqu’à terre, faisaient sem-blant de ne pas me reconnaître. – Ne les reconnaissez pas non plus. Soyez fière ! – La fierté, toujours la fierté ! Qu’est-ce que la fierté, d’abord ? Je n’avais jamais pensé que la fierté fût une des vertus théologales… Je m’étonne même de trouver ce mot dans votre bouche. – Pardon, lui dis-je, si vous voulez parler au prê-tre, il vous demandera l’aveu de vos fautes pour avoir le droit de vous en absoudre. – Je ne veux rien de pareil. – Permettez-moi donc alors de m’adresser à vous dans un langage que vous puis-siez comprendre. – Un langage humain ? – Pourquoi pas ? Il est beau de s’élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l’atteindre. Je n’ai pas le droit de parler librement de l’honneur selon le monde, ce n’est pas un sujet de conversation pour un pauvre

 

– 199 – prêtre tel que moi, mais je trouve parfois qu’on fait trop bon marché de l’honneur. Hélas ! nous sommes tous capables de nous coucher dans la boue, la boue paraît fraîche aux cœurs épuisés. Et la honte, voyez-vous, c’est un sommeil comme un autre, un lourd sommeil, une ivresse sans rêves. Si un dernier reste d’orgueil doit remettre debout un malheureux, pourquoi y regarderait-on de si près ? – Je suis cette malheureuse ? – Oui, lui dis-je. Et je ne me permets de vous humilier que dans l’espoir de vous épargner une humiliation plus douloureuse, irréparable, qui vous dégraderait à vos yeux pour toujours. Abandonnez ce projet de revoir Mlle Chantal, vous vous aviliriez en vain, vous seriez écrasée, piétinée… » Je me suis tu. Je voyais qu’elle se forçait à la révolte, à la colère. J’aurais voulu trouver une parole de pitié, mais celles qui se présentaient à mon esprit n’eussent servi, je le sentais, qu’à l’attendrir sur elle-même, ou-vrir la source d’ignobles larmes. Jamais je n’avais mieux com-pris mon impuissance en face de certaines infortunes auxquelles je ne saurais avoir part, quoi que je fasse. « Oui, dit-elle, entre Chantal et moi, vous n’hésitez pas. C’est moi qui ne suis pas de force. Elle m’a brisée. » Ce mot m’a rappelé une phrase de mon dernier entretien avec Mme la comtesse. «Dieu vous brisera ! » m’étais-je écrié. Un pareil souvenir, en cet instant, m’a fait mal. « Il n’y a rien à briser en vous ! » ai-je dit. J’ai regretté cette pa-role, je ne la regrette plus, elle est sortie de mon cœur. « C’est vous qui êtes sa dupe ! » a répliqué Mademoiselle, avec une triste grimace. Elle n’élevait pas la voix, elle parlait seulement plus vite, très vite, je ne puis d’ailleurs tout rapporter, cela cou-lait intarissablement de ses lèvres gercées. « Elle vous hait. Elle vous hait depuis le premier jour. Elle a une espèce de clair-voyance diabolique. Et quelle ruse ! Rien ne lui échappe. Dès qu’elle met le nez dehors, les enfants lui courent après, elle les bourre de sucre, ils l’adorent. Elle leur parle de vous, ils lui ra-content je ne sais quelles histoires de catéchisme, elle imite vo-tre démarche, votre voix. Vous l’obsédez, c’est clair. Et qui-conque l’obsède, elle en fait son souffre-douleur, elle le poursuit jusqu’à la mort, elle est d’ailleurs sans pitié. Avant-hier en-

 

– 200 – core… » J’ai senti comme un coup dans la poitrine. « Taisez-vous ! ai-je dit. – Il faut pourtant que vous sachiez ce qu’elle est. – Je le sais, m’écriai-je, vous ne pouvez pas la comprendre. » Elle a tendu vers moi son pauvre visage humilié. Sur sa joue li-vide, presque grise, le vent avait dû sécher des larmes, cela fai-sait une traînée luisante qui se perdait dans le creux d’ombre des pommettes. « J’ai causé avec Famechon, l’aide-jardinier qui sert à table, en l’absence de François. Chantal a tout raconté à son père, ils se tordaient de rire. Elle avait trouvé un petit livre, près de la maison Dumouchel, elle a lu votre nom à la première page. Alors l’idée lui est venue d’interroger Séraphita, et la pe-tite, comme toujours, s’est laissé tirer les vers du nez… » Je la regardais stupide, sans pouvoir articuler un mot. Même en ce moment, où elle eût dû savourer sa vengeance, la colère n’arrivait pas à donner une autre expression à ses tristes yeux que celle d’une résignation de bête domestique, son visage était seulement un peu moins pâle. « Il paraît que la petite vous a trouvé ronflant dans le chemin de… » Je lui ai tourné le dos. Elle a couru derrière moi, et en voyant sa main sur ma manche, je n’ai pu réprimer un mouvement de dégoût, il m’a fallu un grand effort pour la prendre dans la mienne et l’écarter douce-ment. « Allez-vous-en ! lui dis-je. Je prierai pour vous. » Elle m’a fait enfin pitié. « Tout s’arrangera, je vous le promets. J’irai voir M. le comte. » Elle s’est éloignée rapidement, tête basse et légèrement de biais, ainsi qu’un animal blessé.

M. le chanoine de la Motte-Beuvron vient de quitter Am-bricourt. Je ne l’ai pas revu.

Aperçu aujourd’hui Séraphita. Elle gardait sa vache, assise au bout du talus. Je me suis approché, pas de beaucoup. Elle s’est enfuie.

Évidemment, ma timidité a pris, depuis quelque temps, le caractère d’une véritable obsession. On ne vient pas facilement à bout de cette peur irraisonnée, enfantine, qui me fait me re-

 

– 201 – tourner brusquement lorsque je sens sur moi le regard d’un passant. Mon cœur saute dans ma poitrine, et je ne recommence à respirer qu’après avoir entendu le bonjour qui répond au mien. Quand il arrive, je ne l’espérais déjà plus.

La curiosité se détourne de moi, pourtant. On m’a jugé, que demander de plus ? Ils ont désormais de ma conduite une expli-cation plausible, familière, rassurante, qui leur permet de se détourner de moi, de revenir aux choses sérieuses. On sait que « je bois » – tout seul, en cachette – les jeunes gens disent « en suisse ». Cela devrait suffire. Reste, hélas ! cette mauvaise mine, cette mine funèbre dont je ne puis naturellement me défaire, et qui s’accorde si mal avec l’intempérance. Ils ne me la pardonne-ront pas.

Je craignais beaucoup la leçon de catéchisme du jeudi. Oh ! je ne m’attendais pas à ce que l’argot des lycées appelle un cha-hut (les petits paysans ne chahutent guère) mais à des chucho-tements, des sourires. Il ne s’est rien passé.

Séraphita est arrivée en retard, essoufflée, très rouge. Il m’a semblé qu’elle boitait un peu. À la fin de la leçon, tandis que je récitais le Sub tuum, je l’ai vue se glisser derrière ses compagnes et l’amen n’était pas prononcé que j’entendis déjà sur les dalles le clic clac impatient de ses galoches.

L’église vide, j’ai trouvé sous la chaire le grand mouchoir bleu rayé de blanc, trop large pour la poche de son tablier, et qu’elle oublie souvent. Je me suis dit qu’elle n’oserait rentrer chez elle sans ce précieux objet, car Mme Dumouchel est con-nue pour tenir à son bien.

Elle est revenue, en effet. Elle a couru d’un trait jusqu’à son banc, sans bruit (elle avait retiré ses galoches). Elle boitait beaucoup plus fort qu’avant, mais lorsque je l’ai appelée, du fond de l’église, elle a de nouveau marché presque droit. « Voilà

 

– 202 – ton mouchoir. Ne l’oublie plus ! » Elle était très pâle (je l’ai ra-rement vue ainsi, la moindre émotion la fait devenir écarlate). Elle m’a pris le mouchoir des mains, farouchement, sans un merci. Puis elle est restée immobile, sa jambe malade repliée. « Va-t’en », lui ai-je dit doucement. Elle a fait un pas vers la porte, puis elle est revenue droit sur moi, avec un admirable mouvement de ses petites épaules. « Mlle Chantal m’a d’abord forcée (elle se levait sur la pointe des pieds, pour me regarder bien en face), et puis après… après… – Après, tu as parlé volon-tiers ? Que veux-tu, les filles sont bavardes. – Je ne suis pas ba-varde, je suis méchante. – Sûr ? – Sûr comme Dieu me voit ! (De son pouce noirci d’encre, elle s’est signé le front, les lèvres.) Je me souviens de ce que vous avez dit aux autres, – des bonnes paroles, des compliments, tenez, vous appelez Zélida mon petit. Mon petit, cette grosse jument borgne ! Faut bien que ce soit vous pour penser à ça ! – Tu es jalouse. » Elle a poussé un grand soupir, en clignant des yeux, comme si elle cherchait à voir au fond de sa pensée, tout au fond. « Et pourtant, vous n’êtes pas beau, a-t-elle dit entre ses dents, avec une gravité inimaginable. C’est seulement parce que vous êtes triste. Même quand vous souriez, vous êtes triste. Il me semble que si je comprenais pourquoi vous êtes triste, je ne serais plus jamais mauvaise. – Je suis triste, lui dis-je, parce que Dieu n’est pas aimé. » Elle a se-coué la tête. Le ruban bleu tout crasseux qui tient sur le haut du crâne ses pauvres cheveux s’était dénoué, flottait drôlement à la hauteur de son menton. Évidemment, ma phrase lui paraissait obscure, très obscure. Mais elle n’a pas cherché longtemps. « Moi aussi, je suis triste. C’est bon, d’être triste. Cela rachète les péchés, que je me dis, des fois… – Tu fais donc beaucoup de péchés ? – Dame ! (elle m’a jeté un regard de reproche, d’humble complicité) vous le savez bien. C’est pas que ça m’amuse tant, les garçons ! Ils ne valent pas grand-chose. Si bêtes qu’ils sont ! Des vrais chiens fous. – Tu n’as pas honte ? – Si, j’ai honte. Avec Isabelle et Noémie, nous les retrouvons sou-vent là-haut, par devers la grande butte des Malicorne, la car-rière de sable. On s’amuse d’abord à la glissade. C’est moi la

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