Journal D’un Curé De Campagne

Georges Bernanos · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/8

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Journal D’un Curé De Campagne

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

– Pour les autres, lui ai-je dit, la justice est comme l’épanouissement de la charité, son avènement triomphal.

Le docteur m’a regardé un long moment avec un air de surprise, d’hésitation, très gênant pour moi. Je crois que la phrase lui avait déplu. Ce n’était qu’une phrase, en effet.

– Triomphal ! Triomphal ! Il est propre, votre triomphe, mon garçon. Vous me répondrez que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde ? D’accord. Mais si on donnait un petit coup de pouce à l’horloge, quand même ? Ce que je vous reproche, à vous autres, ça n’est pas qu’il y ait encore des pauvres, non. Et même, je vous fais la part belle, je veux bien que la charge re-vienne à de vieilles bêtes comme moi de les nourrir, de les vêtir, de les soigner, de les torcher. Je ne vous pardonne pas, puisque vous en avez la garde, de nous les livrer si sales. Comprenez-vous ? Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l’avez trahi, votre Christ ! Je ne sors pas de là. Bon Dieu de bon Dieu ! Vous disposez de tout ce qu’il faut pour humilier le riche, le mettre au pas. Le riche a soif d’égards, et plus il est riche, plus il a soif. Quand vous n’auriez eu que le courage de les foutre au dernier rang, près du bénitier ou même sur le parvis – pourquoi pas ? – ça les aurait fait réfléchir. Ils auraient tous louché vers le banc des pauvres, je les connais. Partout ailleurs les premiers, ici, chez Notre-Seigneur, les derniers, voyez-vous ça ? Oh ! je sais bien que la chose n’est pas commode. S’il est vrai que le pauvre est à l’image et à la ressemblance de Jésus, – Jésus lui-même, – c’est embêtant de le faire grimper au banc d’œuvre, de

 

– 76 – montrer à tout le monde une face dérisoire sur laquelle, depuis deux mille ans, vous n’avez pas encore trouvé le moyen d’essuyer les crachats. Car la question sociale est d’abord une question d’honneur. C’est l’injuste humiliation du pauvre qui fait les misérables. On ne vous demande pas d’engraisser des types qui d’ailleurs ont de père en fils perdu l’habitude d’engraisser, qui resteraient probablement maigres comme des coucous. Et même on veut bien admettre, à la rigueur, pour des raisons de convenances, l’élimination des guignols, des fai-néants, des ivrognes, enfin des phénomènes carrément com-promettants. Reste qu’un pauvre, un vrai pauvre, un honnête pauvre ira de lui-même se coller aux dernières places dans la maison du Seigneur, la sienne, et qu’on n’a jamais vu, qu’on ne verra jamais un suisse empanaché comme un corbillard, le venir chercher au fond de l’église pour l’amener dans le chœur, avec les égards dus à un Prince – un Prince du sang chrétien. Cette idée-là fait ordinairement rigoler vos confrères. Futilités, vani-tés. Mais pourquoi diable prodiguent-ils de tels hommages aux Puissants de la Terre, qui s’en régalent ? Et s’ils les jugent ridi-cules, pourquoi les font-ils payer si cher ? « On rirait de nous, disent-ils, un bougre en haillons dans le chœur, ça tournerait vite à la farce. » Bon ! Seulement lorsque le bougre a définitive-ment changé sa défroque contre une autre en bois de sapin, quand vous êtes sûrs, absolument sûrs, qu’il ne se mouchera plus dans ses doigts, qu’il ne crachera plus sur vos tapis, qu’est-ce que vous en faites, du bougre ? Allons donc ! Je me moque de passer pour un imbécile, je tiens le bon bout, le pape ne m’en ferait pas démordre. Et ce que je dis, mon garçon, vos saints l’ont fait, ça ne doit donc pas être si bête. À genoux devant le pauvre, l’infirme, le lépreux, voilà comme on les voit, vos saints. Drôle d’armée où les caporaux se contentent de donner en pas-sant une petite tape d’amitié protectrice sur l’épaule de l’hôte royal aux pieds duquel se prosternent les maréchaux !

Il s’est tu, un peu gêné par mon silence. Certes, je n’ai pas beaucoup d’expérience mais je crois reconnaître du premier

 

– 77 – coup un certain accent, celui qui trahit une blessure profonde de l’âme. Peut-être d’autres que moi sauraient alors trouver le mot qu’il faut pour convaincre, apaiser ? J’ignore ces mots-là. Une douleur vraie qui sort de l’homme appartient d’abord à Dieu, il me semble. J’essaie de la recevoir humblement dans mon cœur, telle quelle, je m’efforce de l’y faire mienne, de l’aimer. Et je comprends tout le sens caché de l’expression devenue banale « communier avec », car il est vrai que cette douleur, je la com-munie.

Le chien était venu poser la tête sur ses genoux.

(Depuis deux jours, je me reproche de n’avoir pas répondu à cette espèce de réquisitoire et pourtant, tout au fond de moi-même, je ne puis me donner tort. D’ailleurs, qu’aurais-je dit ? Je ne suis pas l’ambassadeur du Dieu des philosophes, je suis le serviteur de Jésus-Christ. Et ce qui me serait venu aux lèvres, je le crains, n’eût été qu’une argumentation très forte sans doute, mais si faible aussi qu’elle m’a convaincu depuis longtemps sans m’apaiser.)

Il n’est de paix que Jésus-Christ.

La première partie de mon programme est en voie de réali-sation. J’ai entrepris de visiter chaque famille une fois par tri-mestre, au moins. Mes confrères qualifient volontiers ce projet d’extravagant, et il est vrai que l’engagement sera dur à tenir car je dois avant tout ne négliger aucun de mes devoirs. Les gens qui prétendent nous juger de loin, du fond d’un bureau confor-table, où ils refont chaque jour le même travail, ne peuvent guère se faire idée du désordre, du « décousu » de notre vie quotidienne. À peine suffisons-nous à la besogne régulière – celle dont la stricte exécution fait dire à nos supérieurs : voilà une paroisse bien tenue. – Reste l’imprévu. Et l’imprévu n’est jamais négligeable ! Suis-je là où Notre-Seigneur me veut ? Question que je me pose vingt fois le jour. Car le Maître que

 

– 78 – nous servons ne juge pas notre vie seulement – il la partage, il l’assume. Nous aurions beaucoup moins de peine à contenter un Dieu géomètre et moraliste.

J’ai annoncé ce matin, après la grand-messe, que les jeunes sportifs de la paroisse désireux de former une équipe pourraient se réunir au presbytère, après les vêpres. Je n’ai d’ailleurs pas pris cette décision à l’étourdie, j’ai soigneusement pointé sur mes registres les noms des adhérents probables – quinze sans doute – au moins dix.

M. le curé d’Eutichamps est intervenu auprès de M. le comte (c’est un vieil ami du château). M. le comte n’a pas refusé le terrain, il désire seulement le louer à l’année (300 francs par an) pour cinq ans. Au terme de ce bail, et sauf nouvel accord, il rentrerait en possession dudit terrain, et les aménagements et constructions éventuels deviendraient sa propriété. La vérité est qu’il ne croit probablement pas au succès de mon entreprise ; je suppose même qu’il souhaite me décourager par ce marchan-dage, qui convient si peu à sa situation, à son caractère. Il a dit au curé d’Eutichamps des paroles assez dures : « Que certaines bonnes volontés trop brouillonnes étaient un danger pour tout le monde, qu’il n’était pas homme à prendre des engagements sur des projets en l’air, que je devais d’abord prouver le mou-vement en marchant, et qu’il fallait lui montrer le plus tôt pos-sible ce qu’il appelle mes jocrisses en chandail… »

Je n’ai eu que quatre inscriptions – pas fameuses ! J’ignorais qu’il existait une Association sportive à Héclin, luxueusement dotée par le fabricant de chaussures M. Vergnes, qui fournit du travail à la population de sept communes. Il est vrai qu’Héclin est à douze kilomètres. Mais les garçons du vil-lage font très facilement le trajet en bicyclette.

Enfin nous avons tout de même fini par échanger quelques idées intéressantes. Ces pauvres jeunes gens me paraissent être

 

– 79 – tenus à distance par des camarades plus grossiers, coureurs de bals et de filles. Comme le dit très bien Sulpice Mitonnet, le fils de mon ancien sonneur, « l’estaminet fait mal, et coûte cher ». En attendant mieux, faute d’être en nombre suffisant, nous ne nous proposerons rien de plus que la constitution d’un modeste cercle d’études, avec salle de jeux, de lecture, quelques revues.

Sulpice Mitonnet n’avait jamais beaucoup attiré mon atten-tion. De santé très chétive, il vient d’achever son service mili-taire (après avoir été ajourné deux fois). Il exerce maintenant vaille que vaille son métier de peintre et passe pour paresseux.

Je pense qu’il souffre surtout de la grossièreté du milieu où il doit vivre. Comme beaucoup de ses pareils, il rêve d’une place en ville, car il a une belle écriture. Hélas ! la grossièreté des grandes villes, pour être d’une autre espèce, ne me paraît pas moins redoutable. Elle est probablement plus sournoise, plus contagieuse. Une âme faible n’y échappe pas.

Après le départ de ses camarades, nous avons parlé lon-guement. Son regard, un peu vague, même fuyant, a cette ex-pression si émouvante pour moi, des êtres voués à l’incompréhension, à la solitude. Il ressemble à celui de Made-moiselle.

Mme Pégriot m’a prévenu hier qu’elle ne viendrait plus au presbytère. Elle aurait honte, dit-elle, d’être plus longtemps payée pour un travail insignifiant. (Il est vrai que mon régime plutôt frugal et l’état de ma lingerie lui font beaucoup de loisir.) D’autre part, ajoute-t-elle, « il n’est pas dans ses idées de don-ner son temps pour rien ».

J’ai essayé de tourner la chose en plaisanterie, mais sans réussir à la faire sourire. Ses petits yeux clignaient de colère. J’éprouve malgré moi un dégoût presque insurmontable pour cette figure molle et ronde, ce front bas que tire vers le haut du

 

– 80 – crâne un maigre chignon, et surtout pour son cou gras, strié de lignes horizontales et toujours luisant de sueur. On n’est pas maître de ces impressions-là, et je crains tellement de me trahir qu’elle doit voir clair en moi.

Elle a fini par une allusion obscure à « certaines personnes qu’elle ne tient pas à rencontrer ici ». Que veut-elle dire ?

L’institutrice s’est présentée ce matin au confessionnal. Je sais qu’elle a pour directeur mon confrère d’Heuchin, mais je ne pouvais refuser de l’entendre. Ceux qui croient que le sacrement nous permet d’entrer d’emblée dans le secret des âmes sont bien naïfs ! Que ne pouvons-nous les prier de faire eux-mêmes l’expérience ! Habitué jusqu’ici à mes petits pénitents du sémi-naire, je ne puis réussir encore à comprendre par quelle affreuse métamorphose les vies intérieures arrivent à ne donner d’elles-mêmes que cette espèce d’image schématique, indéchiffrable… Je crois que, passé l’adolescence, peu de chrétiens se rendent coupables de confessions sacrilèges. Il est si facile de ne pas se confesser du tout ! Mais il y a pis. Il y a cette lente cristallisa-tion, autour de la conscience, de menus mensonges, de subter-fuges, d’équivoques. La carapace garde vaguement la forme de ce qu’elle recouvre, c’est tout. À force d’habitude, et avec le temps, les moins subtils finissent par se créer de toutes pièces un langage à eux, qui reste incroyablement abstrait. Ils ne ca-chent pas grand-chose, mais leur sournoise franchise ressemble à ces verres dépolis qui ne laissent passer qu’une lumière dif-fuse, où l’œil ne distingue rien.

Que reste-t-il alors de l’aveu ? À peine effleure-t-il la sur-face de la conscience. Je n’ose pas dire qu’elle se décompose par-dessous, elle se pétrifie plutôt.

Nuit affreuse. Dès que je fermais les yeux, la tristesse s’emparait de moi. Je ne trouve malheureusement pas d’autre mot pour qualifier une défaillance qui ne peut se définir, une

 

– 81 – véritable hémorragie de l’âme. Je m’éveillais brusquement avec, dans l’oreille, un grand cri – mais est-ce encore ce mot-là qui convient ? Évidemment non.

Aussitôt surmonté l’engourdissement du sommeil, dès que je pouvais fixer ma pensée, le calme revenait en moi d’un seul coup. La contrainte que je m’impose habituellement pour do-miner mes nerfs est sans doute beaucoup plus grande que je m’imagine. Cette idée m’est douce après l’agonie de ces derniè-res heures, car cet effort que je fais presque à mon insu, et dont par conséquent je ne puis tirer aucune satisfaction d’amour-propre, Dieu le mesure.

Comme nous savons peu ce qu’est réellement une vie hu-maine ! La nôtre. Nous juger sur ce que nous appelons nos actes est peut-être aussi vain que de nous juger sur nos rêves. Dieu choisit, selon sa justice, parmi ce tas de choses obscures, et celle qu’il élève vers le Père dans le geste de l’ostension, éclate tout à coup, resplendit comme un soleil.

N’importe. J’étais si épuisé ce matin que j’aurais donné je ne sais quoi pour une parole humaine de compassion, de ten-dresse. J’ai pensé courir jusqu’à Torcy. Mais j’avais justement, à onze heures, le catéchisme des enfants. Même en bicyclette, je n’aurais pu revenir à temps.

Mon meilleur élève est Sylvestre Galuchet, un petit garçon pas très propre (sa maman est morte, et il est élevé par une vieille grand-mère assez ivrogne) et pourtant d’une beauté très singulière, qui donne invinciblement l’impression, presque dé-chirante, de l’innocence – une innocence d’avant le péché, une innocente pureté d’animal pur. Comme je distribuais mes bons points, il est venu chercher son image à la sacristie, et j’ai cru lire dans ses yeux calmes, attentifs, cette pitié que j’attendais. Mes bras se sont refermés un instant sur lui, et j’ai pleuré la tête sur son épaule. bêtement.

 

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Première réunion officielle de notre « Cercle d’Études ». J’avais pensé donner la présidence à Sulpice Mitonnet, mais ses camarades semblent le tenir un peu à l’écart. Je n’ai pas cru de-voir insister, naturellement.

Nous n’avons fait d’ailleurs que mettre au point les quel-ques articles d’un programme forcément très modeste, propor-tionné à nos ressources. Les pauvres enfants manquent évi-demment d’imagination, d’entrain. Comme l’avouait Englebert Denisane, ils craignent de « faire rire ». J’ai l’impression qu’ils ne sont venus à moi que par désœuvrement, par ennui, – pour voir…

Rencontré M. le curé de Torcy sur la route de Desvres. Il m’a ramené jusqu’au presbytère, dans sa voiture, et même il a bien voulu accepter de boire un verre de mon fameux bordeaux. « Est-ce que vous le trouvez bon ? » m’a-t-il dit. J’ai répondu que je me contentais du gros vin acheté à l’épicerie des Quatre-Tilleuls. Il a paru rassuré.

J’ai eu l’impression très nette qu’il avait une idée en tête, mais qu’il était déjà décidé à la garder pour lui. Il m’écoutait d’un air distrait, tandis que son regard me posait malgré lui une question à laquelle j’aurais été bien en peine de répondre, puis-qu’il refusait de la formuler. Comme d’habitude lorsque je me sens intimidé j’ai parlé un peu à tort et à travers. Il y a certains silences qui vous attirent, vous fascinent, on a envie de jeter n’importe quoi dedans, des paroles…

– Tu es un drôle de corps, m’a-t-il dit, enfin. Un plus ni-gaud, on n’en trouverait pas dans tout le diocèse, sûr ! Avec ça, tu travailles comme un cheval, tu te crèves. Il faut que Monsei-gneur ait vraiment grand besoin de curés pour te mettre une paroisse dans les mains ! Heureusement que c’est solide, au fond, une paroisse ! Tu risquerais de la casser.

 

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Je sentais bien qu’il tournait en plaisanterie, par pitié pour moi, une manière de voir très réfléchie, très sincère. Il a lu cette pensée dans mes yeux.

– Je pourrais t’accabler de conseils, à quoi bon ? Lorsque j’étais professeur de mathématiques, au collège de Saint-Omer, j’ai connu des élèves étonnants qui finissaient par résoudre des problèmes très compliqués en dépit des règles d’usage, comme ça, par malice. Et puis quoi, mon petit, tu n’es pas sous mes or-dres, il faut que je te laisse faire, donner ta mesure. On n’a pas le droit de fausser le jugement de tes supérieurs. Je te dirai mon système une autre fois.

– Quel système ?

Il n’a pas répondu directement.

– Vois-tu, les supérieurs ont raison de conseiller la pru-dence. Je suis moi-même prudent, faute de mieux. C’est ma na-ture. Rien de plus bête qu’un prêtre irréfléchi qui jouerait les écervelés, pour rien, par genre. Mais tout de même, nos voies ne sont pas celles du monde ! On ne propose pas la Vérité aux hommes comme une police d’assurances ou un dépuratif. La Vie est la Vie. La Vérité du bon Dieu, c’est la Vie. Nous avons l’air de l’apporter, c’est elle qui nous porte, mon garçon.

– En quoi me suis-je trompé ? ai-je dit. (Ma voix tremblait, j’ai dû m’y reprendre à deux fois.)

– Tu t’agites trop, tu ressembles à un frelon dans une bou-teille. Mais je crois que tu as l’esprit de prière.

J’ai cru qu’il allait me conseiller de filer à Solesmes, de me faire moine. Et encore un coup, il a deviné ma pensée. (Ça ne doit pas être très difficile, d’ailleurs.)

 

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– Les moines sont plus finauds que nous, et tu n’as pas le sens pratique, tes fameux projets ne tiennent pas debout. Quant à l’expérience des hommes, tiens, n’en parlons pas, ça vaut mieux. Tu prends le petit comte pour un seigneur, tes gosses de catéchisme pour des poètes dans ton genre, et ton doyen pour un socialiste. Bref, en face de ta paroisse toute neuve, tu m’as l’air de faire une drôle de mine. Sauf respect, tu ressembles à ces cornichons de jeunes maris qui se flattent « d’étudier leur femme » alors qu’elle a pris leur mesure, en long et en large, du premier coup.

– Alors ?… (Je pouvais à peine parler, j’étais confondu.)

– Alors ?… Hé bien, continue, qu’est-ce que tu veux que je te dise ! Tu n’as pas l’ombre d’amour-propre, et il est difficile d’avoir une opinion sur tes expériences, parce que tu les fais à fond, tu t’engages. Naturellement, on n’a pas tort d’agir selon la prudence humaine. Souviens-toi de cette parole de Ruysbroeck l’Admirable, un Flamand comme moi : « Quand tu serais ravi en Dieu, si un malade te réclame une tasse de bouillon, descends du septième ciel, et donne-lui ce qu’il demande. » C’est un beau précepte, oui, mais il ne doit pas servir de prétexte à la paresse. Car il y a une paresse surnaturelle qui vient avec l’âge, l’expérience, les déceptions. Ah ! les vieux prêtres sont durs ! La dernière des imprudences est la prudence, lorsqu’elle nous pré-pare tout doucement à nous passer de Dieu. Il y a de vieux prê-tres effrayants.

Je rapporte ses paroles comme je puis, plutôt mal. Car je les écoutais à peine. Je devinais tant de choses ! Je n’ai aucune confiance en moi, et pourtant ma bonne volonté est si grande que j’imagine toujours qu’elle saute aux yeux, qu’on me jugera sur mes intentions. Quelle folie ! Alors que je me croyais encore au seuil de ce petit monde, j’étais déjà entré bien avant, seul – et le chemin du retour fermé derrière moi, nulle retraite. Je ne

 

– 85 – connaissais pas ma paroisse, et elle feignait de m’ignorer. Mais l’image qu’elle se faisait de moi était déjà trop nette, trop pré-cise. Je n’y saurais rien changer désormais qu’au prix d’immenses efforts.

M. le curé de Torcy a lu l’épouvante sur mon ridicule vi-sage, et il a compris sûrement que toute tentative pour me ras-surer eût été vaine à ce moment. Il s’est tu. Je me suis forcé à sourire. Je crois même que j’ai souri. C’était dur.

Mauvaise nuit. À trois heures du matin, j’ai pris ma lan-terne et je suis allé jusqu’à l’église. Impossible de trouver la clef de la petite porte, et il m’a fallu ouvrir le grand portail. Le grin-cement de la serrure a fait, sous les voûtes, un bruit immense.

Je me suis endormi â mon banc, la tête entre mes mains et si profondément qu’à l’aube la pluie m’a réveillé. Elle passait à travers le vitrail brisé. En sortant du cimetière j’ai rencontré Arsène Miron, que je ne distinguais pas très bien, et qui m’a dit bonjour d’un ton goguenard. Je devais avoir un drôle d’air avec mes yeux encore gonflés de sommeil, et ma soutane trempée.

Je dois lutter sans cesse contre la tentation de courir jus-qu’à Torcy. Hâte imbécile du joueur qui sait très bien qu’il a perdu, mais ne se lasse pas de l’entendre dire. Dans l’état ner-veux où je suis, je ne pourrais d’ailleurs que me perdre en vaines excuses. À quoi bon parler de passé ? L’avenir seul m’importe, et je ne me sens pas encore capable de le regarder en face.

M. le curé de Torcy pense probablement comme moi. Sû-rement même. Ce matin, tandis que j’accrochais les tentures pour les obsèques de Marie Perdrot, j’ai cru reconnaître son pas si ferme, un peu lourd, sur les dalles. Ce n’était que le fossoyeur qui venait me dire que son travail était fini.

 

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La déception a failli me faire tomber de l’échelle… Oh ! non, je ne suis pas prêt…

J’aurais dû dire au docteur Delbende que l’Église n’est pas seulement ce qu’il imagine, une espèce d’État souverain avec ses lois, ses fonctionnaires, ses armées, – un moment, si glorieux qu’on voudra, de l’histoire des hommes. Elle marche à travers le temps comme une troupe de soldats à travers des pays inconnus où tout ravitaillement normal est impossible. Elle vit sur les ré-gimes et les sociétés successives, ainsi que la troupe sur l’habitant, au jour le jour.

Comment rendrait-elle au Pauvre, héritier légitime de Dieu, un royaume qui n’est pas de ce monde ? Elle est à la re-cherche du Pauvre, elle l’appelle sur tous les chemins de la terre. Et le Pauvre est toujours à la même place, à l’extrême pointe de la cime vertigineuse, en face du Seigneur des Abîmes qui lui ré-pète inlassablement depuis vingt siècles, d’une voix d’Ange, de sa voix sublime, de sa prodigieuse Voix : « Tout cela est à vous, si vous prosternant, vous m’adorez… »

Telle est peut-être l’explication surnaturelle de l’extraordinaire résignation des multitudes. La Puissance est à la portée de la main du Pauvre, et le Pauvre l’ignore, ou semble l’ignorer. Il tient ses yeux baissés vers la terre, et le Séducteur attend de seconde en seconde le mot qui lui livrerait notre es-pèce, mais qui ne sortira jamais de la bouche auguste que Dieu lui-même a scellée.

Problème insoluble : rétablir le Pauvre dans son droit, sans l’établir dans la Puissance. Et s’il arrivait, par impossible, qu’une dictature impitoyable, servie par une armée de fonction-naires, d’experts, de statisticiens, s’appuyant eux-mêmes sur des millions de mouchards et de gendarmes, réussissait à tenir en respect, sur tous les points du monde à la fois, les intelligen-ces carnassières, les bêtes féroces et rusées, faites pour le gain,

 

– 87 – la race d’hommes qui vit de l’homme – car sa perpétuelle con-voitise de l’argent n’est sans doute que la forme hypocrite, ou peut-être inconsciente de l’horrible, de l’inavouable faim qui la dévore – le dégoût viendrait vite de l’aurea mediocritas ainsi érigée en règle universelle, et l’on verrait refleurir partout les pauvretés volontaires, ainsi qu’un nouveau printemps.

Aucune société n’aura raison du Pauvre. Les uns vivent de la sottise d’autrui, de sa vanité, de ses vices. Le Pauvre, lui, vit de la charité. Quel mot sublime.

Je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit, j’ai dû rêver. Vers trois heures du matin (je venais de me faire chauffer un peu de vin et j’émiettais dedans mon pain comme d’habitude) la porte du jardin s’est mise à battre, et si violemment que j’ai dû descendre. Je l’ai trouvée close, ce qui, d’une certaine manière, ne m’a pas autrement surpris, car j’étais sûr de l’avoir fermée la veille, ainsi que chaque soir, d’ailleurs. Vingt minutes plus tard environ, elle s’est mise encore à battre, plus violemment que la première fois (il faisait beaucoup de vent, une vraie tempête). C’est une ridicule histoire…

J’ai recommencé mes visites – à la grâce de Dieu ! Les re-marques de M. le curé de Torcy m’ont rendu prudent : je tâche de m’en tenir à un petit nombre de questions faites le plus dis-crètement que je puis, et – en apparence du moins – banales. Selon la réponse, je m’efforce de porter le débat un peu plus haut, pas trop, jusqu’à ce que nous rencontrions ensemble une vérité, choisie aussi humble que possible. Mais il n’y a pas de vérités moyennes ! Quelque précaution que je prenne, et quand j’éviterais même de le prononcer des lèvres, le nom de Dieu semble rayonner tout à coup dans cet air épais, étouffant, et des visages qui s’ouvraient déjà, se ferment. Il serait plus juste de dire qu’ils s’obscurcissent, s’enténèbrent.

 

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Oh ! la révolte qui s’épuise d’elle-même en injures, en blas-phèmes, cela n’est rien, peut-être ?… La haine de Dieu me fait toujours penser à la possession. « Alors le diable s’empara de lui (Judas). » Oui, à la possession, à la folie. Au lieu qu’une certaine crainte sournoise du divin, cette fuite oblique le long de la Vie, comme à l’ombre étroite d’un mur, tandis que la lumière ruis-selle de toutes parts… Je pense aux bêtes misérables qui se traî-nent jusqu’à leur trou après avoir servi aux jeux cruels des en-fants. La curiosité féroce des démons, leur épouvantable sollici-tude pour l’homme est tellement plus mystérieuse… Ah ! si nous pouvions voir, avec les yeux de l’Ange, ces créatures mutilées !

Je vais beaucoup mieux, les crises s’espacent, et parfois il me semble ressentir quelque chose qui ressemble à l’appétit. En tout cas, je prépare maintenant mon repas sans dégoût – tou-jours le même menu, pain et vin. Seulement, j’ajoute au vin beaucoup de sucre et laisse rassir mon pain plusieurs jours, jus-qu’à ce qu’il soit très dur, si dur qu’il m’arrive de le briser plutôt que le couper – le hachoir est très bon pour ça. Il est ainsi beau-coup plus facile à digérer.

Grâce à ce régime, je viens à bout de mon travail sans trop de fatigue, et je commence même à reprendre un peu d’assurance… Peut-être irai-je vendredi chez M. le curé de Tor-cy ? Sulpice Mitonnet vient me voir tous les jours. Pas très intel-ligent, certes, mais des délicatesses, des attentions. Je lui ai donné la clef du fournil, et il entre ici en mon absence, bricole un peu partout. Grâce à lui, ma pauvre maison change d’aspect. Le vin, dit-il, ne convient pas à son estomac, mais il se bourre de sucre.

Il m’a dit les larmes aux yeux que son assiduité au presby-tère lui valait beaucoup de rebuffades, de railleries. Je crois sur-tout que sa manière de vivre déconcerte nos paysans si labo-rieux, et je lui ai reproché sévèrement sa paresse. Il m’a promis de chercher du travail.

 

– 89 –

Mme Dumouchel est venue me trouver à la sacristie. Elle me reproche d’avoir refusé sa fille à l’examen trimestriel.

J’évite autant que possible de faire allusion dans ce journal à certaines épreuves de ma vie que je voudrais oublier sur-le-champ, car elles ne sont pas de celles, hélas ! que je puisse sup-porter avec joie – et qu’est-ce que la résignation, sans la joie ? Oh ! je ne m’exagère pas leur importance, loin de là ! Elles sont des plus communes, je le sais. La honte que j’en ressens, ce trouble dont je ne suis pas maître, ne me fait pas beaucoup d’honneur, mais je ne puis surmonter l’impression physique, la sorte de dégoût qu’elles me causent. À quoi bon le nier ? J’ai vu trop tôt le vrai visage du vice, et bien que je sente réellement au fond de moi une grande pitié pour ces pauvres âmes, l’image que je me fais malgré moi de leur malheur est presque intoléra-ble. Bref, la luxure me fait peur.

L’impureté des enfants, surtout… Je la connais. Oh ! je ne la prends pas non plus au tragique ! Je pense, au contraire, que nous devons la supporter avec beaucoup de patience, car la moindre imprudence peut avoir, en cette matière, des consé-quences effrayantes. Il est si difficile de distinguer des autres les blessures profondes, et même alors si périlleux de les sonder ! Mieux vaut parfois les laisser se cicatriser d’elles-mêmes, on ne torture pas un abcès naissant. Mais ça ne m’empêche pas de détester cette conspiration universelle, ce parti pris de ne pas voir ce qui, pourtant, crève les yeux, ce sourire niais et entendu des adultes en face de certaines détresses qu’on croit sans im-portance parce qu’elles ne peuvent guère s’exprimer dans notre langage d’hommes faits. J’ai connu aussi trop tôt la tristesse, pour ne pas être révolté par la bêtise et l’injustice de tous à l’égard de celle des petits, si mystérieuse. L’expérience, hélas ! nous démontre qu’il y a des désespoirs d’enfant. Et le démon de l’angoisse est essentiellement, je crois, un démon impur.

 

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Je n’ai donc pas parlé souvent de Séraphita Dumouchel, mais elle ne m’en a pas moins donné, depuis des semaines, beaucoup de soucis. Il m’arrive de me demander si elle me hait, tant son adresse à me tourmenter paraît au-dessus de son âge. Les ridicules agaceries qui avaient autrefois un caractère de niaiserie, d’insouciance, semblent trahir maintenant une cer-taine application volontaire qui ne me permet pas de les mettre tout à fait au compte d’une curiosité maladive commune à beau-coup de ses pareilles. D’abord, elle ne s’y livre jamais qu’en pré-sence de ses petites compagnes, et elle affecte alors, à mon égard, un air de complicité, d’entente, qui m’a longtemps fait sourire, dont je commence à peine à sentir le péril. Lorsque je la rencontre, par hasard, sur la route – et je la rencontre un peu plus souvent qu’il ne faudrait – elle me salue posément, grave-ment, avec une simplicité parfaite. J’y ai été pris un jour. Elle m’a attendu sans bouger, les yeux baissés, tandis que j’avançais vers elle, en lui parlant doucement. J’avais l’air d’un charmeur d’oiseaux. Elle n’a pas fait un geste, aussi longtemps qu’elle s’est trouvée hors de ma portée, mais comme j’allais l’atteindre – sa tête était inclinée si bas vers la terre que je ne voyais plus que sa petite nuque têtue, rarement levée – elle m’a échappé d’un bond, jetant dans le fossé sa gibecière. J’ai dû faire rapporter cette dernière par mon enfant de chœur, qu’on a très mal reçu.

Mme Dumouchel s’est montrée polie. Sans doute l’ignorance de sa fille justifierait assez la décision que j’ai prise, mais ce ne serait qu’un prétexte. Séraphita est d’ailleurs trop intelligente pour ne pas se tirer avantageusement d’une seconde épreuve, et je ne dois pas courir le risque d’un démenti humi-liant. Le plus discrètement possible, j’ai donc essayé de faire comprendre à Mme Dumouchel que son enfant me paraissait très avancée, très précoce, qu’il convenait de la tenir en observa-tion quelques semaines. Elle rattraperait vite ce retard et, de toute manière, la leçon porterait ses fruits.

 

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La pauvre femme m’a écouté rouge de colère. Je voyais la colère monter dans ses joues, dans ses yeux. L’ourlet de ses oreilles était pourpre. « La petite vaut bien autant que les au-tres, a-t-elle dit enfin. Ce qu’elle veut, c’est qu’on lui fasse son droit, ni plus ni moins. » J’ai répondu que Séraphita était une excellente élève, en effet, mais que sa conduite, ou du moins ses manières, ne me convenaient pas. « Qué manières ? – Un peu de coquetterie », ai-je répondu. Ce mot l’a mise hors d’elle-même. « De la coquetterie ! De quoi que vous vous mêlez, main-tenant ! La coquetterie ne vous regarde pas. Coquetterie ! C’est-y l’affaire d’un prêtre, à ct’heure ! Sauf votre respect, monsieur le curé, je vous trouve bien jeune pour parler de ça, et avec une gosse encore ! »

Elle m’a quitté là-dessus. La petite l’attendait sagement, sur un banc de l’église vide. Par la porte entrebâillée, j’apercevais les visages de ses compagnes, j’entendais leurs rires étouffés – elles se bousculaient sûrement pour voir. Séraphita s’est jetée dans les bras de sa mère, en sanglotant. Je crains bien qu’elle n’ait joué la comédie. Que faire ? Les enfants ont un sens très vif du ridicule et ils savent parfaitement, une situation don-née, la développer jusqu’à ses dernières conséquences, avec une logique surprenante. Ce duel imaginaire de leur camarade et du curé, visiblement, les passionne. Au besoin ils inventeraient, pour que l’histoire fût plus séduisante, durât plus longtemps.

Je me demande si je préparais mes leçons de catéchisme avec assez de soin. L’idée m’est venue ce soir que j’avais espéré trop, beaucoup trop, de ce qui n’est en somme qu’une obligation de mon ministère, et des plus ingrates, des plus rudes. Que suis-je, pour demander des consolations à ces petits êtres ? J’avais rêvé de leur parler à cœur ouvert, de partager avec eux mes pei-nes, mes joies – oh ! sans risquer de les blesser, bien entendu ! – de faire passer ma vie dans cet enseignement comme je la fais passer dans ma prière… Tout cela est égoïste.

 

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Je m’imposerai donc de donner beaucoup moins désormais à l’inspiration. Malheureusement, le temps me fait défaut, il sera nécessaire de prendre encore un peu sur mes heures de repos. J’ai réussi cette nuit, grâce à un repas supplémentaire que j’ai parfaitement digéré. Moi qui regrettais jadis l’achat de ce bienfaisant bordeaux !

Visite hier au château, qui s’est achevée en catastrophe. J’avais décidé cela très vite, après mon déjeuner pris d’ailleurs bien tard, car j’avais perdu beaucoup de temps à Berguez, chez Mme Pigeon, toujours malade. Il était près de quatre heures et je me sentais « en train » comme on dit, très animé. À ma grande surprise – car M. le comte passe généralement au châ-teau l’après-midi du jeudi – je n’ai rencontré que Mme la com-tesse.

Comment expliquer qu’arrivé si dispos, je me sois trouvé tout à coup incapable de tenir une conversation, ou même de répondre correctement aux questions posées ? Il est vrai que j’avais marché très vite. Mme la comtesse, avec sa politesse par-faite, a feint d’abord de ne rien voir, mais il lui a bien fallu, à la fin, s’inquiéter de ma santé. Je me suis fait, depuis des semai-nes, une obligation d’esquiver ces sortes de questions, et même je me crois autorisé à mentir. J’y réussis d’ailleurs assez bien, et je m’aperçois que les gens ne demandent qu’à me croire, dès que je déclare que tout va bien. Il est certain que ma maigreur est exceptionnelle (les gamins m’ont donné le sobriquet de « Triste à vir » ce qui signifie en patois « triste à voir ») et pour-tant l’affirmation que « ça tient de famille » ramène instanta-nément la sérénité sur les visages. Je suis loin de le déplorer. Avouer mes ennuis, ce serait risquer de me faire évacuer, comme parle le curé de Torcy. Et puis, faute de mieux – car je n’ai guère le temps de prier – il me semble que je ne dois parta-ger qu’avec Notre-Seigneur, le plus longtemps possible du moins, ces petites misères.

 

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J’ai donc répondu à Mme la comtesse qu’ayant déjeuné très tard, je souffrais un peu de l’estomac. Le pis est que j’ai dû prendre congé brusquement, j’ai descendu le perron comme un somnambule. La châtelaine m’a gentiment accompagné jusqu’à la dernière marche, et je n’ai même pas pu la remercier, je te-nais mon mouchoir sur ma bouche. Elle m’a regardé avec une expression très curieuse, indéfinissable, d’amitié, de surprise, de pitié, d’un peu de dégoût aussi, je le crois. Un homme qui a mal au cœur est toujours si ridicule ! Enfin elle a pris la main que je lui tendais en disant comme pour elle-même, car j’ai de-viné la phrase au mouvement de ses lèvres : « Le pauvre en-fant ! » ou peut-être : « Mon pauvre enfant ! »

J’étais si surpris, si ému, que j’ai traversé la pelouse pour gagner l’avenue – ce joli gazon anglais auquel M. le comte tient tant, et qui doit garder maintenant la trace de mes gros souliers.

Oui, je me reproche de prier peu, et mal. Presque tous les jours, après la messe, je dois interrompre mon action de grâces pour recevoir tel ou tel, des malades, généralement. Mon ancien camarade du petit séminaire, Fabregargues, établi pharmacien aux environs de Montreuil, m’envoie des boîtes-échantillons publicitaires. Il paraît que l’instituteur n’est pas satisfait de cette concurrence, car il était seul jadis à rendre ces menus services.

Comme il est difficile de ne mécontenter personne ! Et quoi qu’on fasse, les gens paraissent moins disposés à utiliser les bonnes volontés qu’inconsciemment désireux de les opposer les unes aux autres. D’où vient l’incompréhensible stérilité de tant d’âmes ?

Certes, l’homme est partout l’ennemi de lui-même, son se-cret et sournois ennemi. Le mal jeté n’importe où germe pres-que sûrement. Au lieu qu’il faut à la moindre semence de bien, pour ne pas être étouffée, une chance extraordinaire, un prodi-

 

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gieux bonheur.

 

Trouvé ce matin, dans mon courrier, une lettre timbrée de Boulogne, écrite sur un mauvais papier quadrillé, tel qu’on en trouve dans les estaminets. Elle ne porte pas de signature.

« Une personne bien intentionnée vous conseille de de-mander votre changement. Le plus tôt sera le mieux. Lorsque vous vous apercevrez enfin de ce qui crève les yeux de tout le monde, vous pleurerez des larmes de sang. On vous plaint mais on vous répète : « Filez ! »

Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai cru reconnaître l’écriture de Mme Pégriot, qui a laissé ici un carnet où elle notait ses dé-penses de savon, de lessive et d’eau de Javel. Évidemment, cette femme ne m’aime guère. Mais pourquoi souhaiterait-elle si vi-vement mon départ ?

J’ai envoyé un bref mot d’excuses à Mme la comtesse. C’est Sulpice Mitonnet qui a bien voulu le porter au château. Il ne se faisait pas fier.

Encore une nuit affreuse, un sommeil coupé de cauche-mars. Il pleuvait si fort que je n’ai pas osé aller jusqu’à l’église. Jamais je ne me suis tant efforcé de prier, d’abord posément, calmement, puis avec une sorte de violence concentrée, farou-che, et enfin – le sang-froid retrouvé à grand-peine – avec une volonté presque désespérée (ce dernier mot me fait horreur), un emportement de volonté, dont tout mon cœur tremblait d’angoisse. Rien.

Oh ! je sais parfaitement que le désir de la prière est déjà une prière, et que Dieu n’en saurait demander plus. Mais je ne m’acquittais pas d’un devoir. La prière m’était à ce moment aus-si indispensable que l’air à mes poumons, que l’oxygène à mon

 

– 95 – sang. Derrière moi, ce n’était plus la vie quotidienne, familière, à laquelle on vient d’échapper d’un élan, tout en gardant au fond de soi-même la certitude d’y entrer dès qu’on le voudra. Derrière moi il n’y avait rien. Et devant moi un mur, un mur noir.

Nous nous faisons généralement de la prière une si absurde idée ! Comment ceux qui ne la connaissent guère – peu ou pas – osent-ils en parler avec tant de légèreté ? Un Trappiste, un Chartreux travaillera des années pour devenir un homme de prière, et le premier étourdi venu prétendra juger de l’effort de toute une vie ! Si la prière était réellement ce qu’ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d’un maniaque avec son ombre, ou moins encore – une vaine et superstitieuse requête en vue d’obtenir les biens de ce monde, – serait-il croyable que des mil-liers d’êtres y trouvassent jusqu’à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs – ils se méfient des consolations sensi-bles – mais une dure, forte et plénière joie ! Oh ! sans doute, les savants parlent de suggestion. C’est qu’ils n’ont sûrement ja-mais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant tout rayonnants d’entendement et de compassion, d’une humanité si tendre. Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d’un rêve, ces dormeurs éveillés sem-blent-ils entrer plus avant chaque jour dans l’intelligence des misères d’autrui ? Étrange rêve, singulier opium qui, loin de replier l’individu sur lui-même, de l’isoler de ses semblables, le fait solidaire de tous, dans l’esprit de l’universelle charité !

J’ose à peine risquer cette comparaison, je prie qu’on l’excuse, mais peut-être satisfera-t-elle un grand nombre de gens dont on ne peut attendre aucune réflexion personnelle s’ils n’y sont d’abord encouragés par quelque image inattendue qui les déconcerte. Pour avoir quelque fois frappé au hasard, du bout des doigts, les touches d’un piano, un homme sensé se croirait-il autorisé à juger de haut la musique ? Et si telle sym-phonie de Beethoven, telle fugue de Bach le laisse froid, s’il doit

 

– 96 – se contenter d’observer sur le visage d’autrui le reflet des hautes délices inaccessibles, n’en accusera-t-il pas que lui-même ?

Hélas ! on en croira sur parole des psychiatres, et l’unanime témoignage des Saints sera tenu pour peu ou pour rien. Ils auront beau soutenir que cette sorte d’approfondissement intérieur ne ressemble à aucun autre, qu’au lieu de nous découvrir à mesure notre propre complexité il aboutit à une soudaine et totale illumination, qu’il débouche dans l’azur, on se contentera de hausser les épaules. Quel homme de prières a-t-il pourtant jamais avoué que la prière l’ait déçu ?

Je ne tiens littéralement pas debout, ce matin. Les heures qui m’ont paru si longues ne me laissent aucun souvenir précis – rien que le sentiment d’un coup parti on ne sait d’où, reçu en pleine poitrine, et dont une miséricordieuse torpeur ne me permet pas encore de mesurer la gravité.

On ne prie jamais seul. Ma tristesse était trop grande, sans doute ? Je ne demandais Dieu que pour moi. Il n’est pas venu.

………………

Je relis ces lignes écrites au réveil, ce matin. Depuis…

Si ce n’était qu’une illusion ?… Ou peut-être… Les Saints ont connu de ces défaillances… Mais sûrement pas cette sourde révolte, ce hargneux silence de l’âme, presque haineux…

Il est une heure : la dernière lampe du village vient de s’éteindre. Vent et pluie.

Même solitude, même silence. Et cette fois aucun espoir de forcer l’obstacle, ou de le tourner. Il n’y a d’ailleurs pas d’obstacle. Rien. Dieu ! je respire, j’aspire la nuit, la nuit entre

 

– 97 – en moi par je ne sais quelle inconcevable, quelle inimaginable brèche de l’âme. Je suis moi-même nuit.

Je m’efforce de penser à des angoisses pareilles à la mienne. Nulle compassion pour ces inconnus. Ma solitude est parfaite, et je la hais. Nulle pitié de moi-même.

Si j’allais ne plus aimer !

Je me suis étendu au pied de mon lit, face contre terre. Ah ! bien sûr, je ne suis pas assez naïf pour croire à l’efficacité d’un tel moyen. Je voulais seulement faire réellement le geste de l’acceptation totale, de l’abandon. J’étais couché au bord du vide, du néant, comme un mendiant, comme un ivrogne, comme un mort, et j’attendais qu’on me ramassât.

Dès la première seconde, avant même que mes lèvres n’aient touché le sol, j’ai eu honte de ce mensonge. Car je n’attendais rien.

Que ne donnerais-je pour souffrir ! La douleur elle-même se refuse. La plus habituelle, la plus humble, celle de mon esto-mac. Je me sens horriblement bien. Je n’ai pas peur de la mort, elle m’est aussi indifférente que la vie, cela ne peut s’exprimer.

Il me semble avoir fait à rebours tout le chemin parcouru depuis que Dieu m’a tiré de rien. Je n’ai d’abord été que cette étincelle, ce grain de poussière rougeoyant de la divine charité. Je ne suis plus que cela de nouveau dans l’insondable Nuit. Mais le grain de poussière ne rougeoie presque plus, va s’éteindre.

………………

Je me suis réveillé très tard. Le sommeil m’a pris brusque-ment sans doute, à la place où j’étais tombé. Il est déjà l’heure

 

– 98 – de la messe. Je veux pourtant écrire encore ceci, avant de par-tir : Quoi qu’il arrive, je ne parlerai jamais de ceci à personne, et nommément à M. le curé de Torcy.

La matinée est si claire, si douce, et d’une légèreté merveil-leuse… Quand j’étais tout enfant, il m’arrivait de me blottir, à l’aube, dans une de ces haies ruisselantes, et je revenais à la maison trempé, grelottant, heureux, pour y recevoir une claque de ma pauvre maman, et un grand bol de lait bouillant.

Tout le jour, je n’ai eu en tête que des images d’enfance. Je pense à moi comme à un mort.

(N. B. – Une dizaine de pages déchirées manquent au ca-hier. Les quelques mots qui subsistent dans les marges ont été raturés avec soin.)

………………

Le docteur Delbende a été retrouvé ce matin, à la lisière du bois de Bazancourt, la tête fracassée, déjà froid. Il avait roulé au fond d’un petit chemin creux, bordé de noisetiers très touffus. On suppose qu’il aura voulu tirer à lui son fusil engagé dans les branches, et le coup sera parti.

………………

Je m’étais proposé de détruire ce journal. Réflexion faite, je n’en ai supprimé qu’une partie, jugée inutile, et que je me suis d’ailleurs répétée tant de fois que je la sais par cœur. C’est comme une voix qui me parle, ne se tait ni jour ni nuit. Mais elle s’éteindra avec moi, je suppose ? Ou alors…

J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours au péché. À force de le définir un manquement à la loi divine, il me semble qu’on risque d’en donner une idée trop sommaire. Les gens di-

 

– 99 – sent là-dessus tant de bêtises ! Et, comme toujours, ils ne pren-nent jamais la peine de réfléchir. Voilà des siècles et des siècles que les médecins discutent entre eux de la maladie. S’ils s’étaient contentés de la définir un manquement aux règles de la bonne santé, ils seraient d’accord depuis longtemps. Mais ils l’étudient sur le malade, avec l’intention de le guérir. C’est jus-tement ce que nous essayons de faire, nous autres. Alors, les plaisanteries sur le péché, les ironies, les sourires ne nous im-pressionnent pas beaucoup.

Naturellement, on ne veut pas voir plus loin que la faute. Or la faute n’est, après tout, qu’un symptôme. Et les symptômes les plus impressionnants pour les profanes ne sont pas toujours les plus inquiétants, les plus graves.

Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince cou-che superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l’illusion d’une véritable destinée. Il paraît qu’au cours de la dernière guerre, de petits employés timides se sont révélés peu à peu des chefs ; ils avaient la passion du commandement sans le savoir. Oh ! certes, il n’y a rien là qui ressemble à ce que nous appelons du nom si beau de conversion – convertere – mais enfin, il avait suffi à ces pauvres êtres de faire l’expérience de l’héroïsme à l’état brut, d’un héroïsme sans pureté. Combien d’hommes n’auront jamais la moindre idée de l’héroïsme surna-turel, sans quoi il n’est pas de vie intérieure ! Et c’est justement sur cette vie-là qu’ils seront jugés : dès qu’on y réfléchit un peu, la chose paraît certaine, évidente. Alors ?… Alors dépouillés par la mort de tous ces membres artificiels que la société fournit aux gens de leur espèce, ils se retrouveront tels qu’ils sont, qu’ils étaient à leur insu – d’affreux monstres non développés, des moignons d’hommes.

 

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Ainsi faits, que peuvent-ils dire du péché ? Qu’en savent-ils ? Le cancer qui les ronge est pareil à beaucoup de tumeurs – indolore. Ou, du moins, ils n’en ont ressenti, pour la plupart, à une certaine période de leur vie, qu’une impression fugitive, vite effacée. Il est rare qu’un enfant n’ait pas eu, ne fût-ce qu’à l’état embryonnaire – une espèce de vie intérieure, au sens chrétien du mot. Un jour ou l’autre, l’élan de sa jeune vie a été plus fort, l’esprit d’héroïsme a remué au fond de son cœur innocent. Pas beaucoup, peut-être, juste assez cependant pour que le petit être ait vaguement entrevu, parfois obscurément accepté, le risque immense du salut, qui fait tout le divin de l’existence humaine. Il a su quelque chose du bien et du mal, une notion du bien et du mal pure de tout alliage, encore ignorante des disciplines et des habitudes sociales. Mais, naturellement, il a réagi en enfant, et l’homme mûr ne gardera de telle minute décisive, solennelle, que le souvenir d’un drame enfantin, d’une apparente espiègle-rie dont le véritable sens lui échappera, et dont il parlera jusqu’à la fin avec ce sourire attendri, trop luisant, presque lubrique, des vieux…

Il est difficile d’imaginer à quel point les gens que le monde dit sérieux sont puérils, d’une puérilité vraiment inexplicable, surnaturelle. J’ai beau n’être qu’un jeune prêtre, il m’arrive en-core d’en sourire, souvent. Et avec nous, quel ton d’indulgence, de compassion ! Un notaire d’Arras que j’ai assisté à ses der-niers moments – personnage considérable, ancien sénateur, un des plus gros propriétaires de son département – me disait un jour et, semble-t-il, pour s’excuser d’accueillir mes exhortations avec quelque scepticisme, d’ailleurs bienveillant : « Je vous comprends, monsieur l’abbé, j’ai connu vos sentiments, moi aussi, j’étais très pieux. À onze ans, je ne me serais pour rien au monde endormi sans avoir récité trois Ave Maria, et même je devais les réciter tout d’un trait, sans respirer. Autrement, ça m’aurait porté malheur, à mon idée… »

 

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Il croyait que j’en étais resté là, que nous en restions tous là, nous, pauvres prêtres. Finalement, la veille de sa mort, je l’ai confessé. Que dire ? Ce n’est pas grand-chose, ça tiendrait par-fois en peu de mots, une vie de notaire.

………………

Le péché contre l’espérance – le plus mortel de tous, et peut-être le mieux accueilli, le plus caressé. Il faut beaucoup de temps pour le reconnaître, et la tristesse qui l’annonce, le pré-cède, est si douce ! C’est le plus riche des élixirs du démon, son ambroisie. Car l’angoisse…

(La page a été déchirée.)

J’ai fait aujourd’hui une découverte bien étrange. Mlle Louise laisse généralement son vespéral à son banc, dans la petite case disposée à cet effet. J’ai trouvé ce matin le gros livre sur les dalles, et comme les images pieuses dont il est plein s’étaient éparpillées, j’ai dû le feuilleter un peu malgré moi. Quelques lignes manuscrites, au verso de la page de garde, me sont tombées sous les yeux. C’était le nom et l’adresse de Ma-demoiselle – une ancienne adresse probablement – à Charle-ville (Ardennes). L’écriture est la même que celle de la lettre anonyme. Du moins, je le crois.

À présent, que m’importe ?

Les grands de ce monde savent congédier sans réplique d’un geste, d’un regard, de moins encore. Mais Dieu…

Je n’ai perdu ni la Foi, ni l’Espérance, ni la Charité. Mais que valent, pour l’homme mortel, en cette vie, les biens éter-nels ? C’est le désir des biens éternels qui compte. Il me semble que je ne les désire plus.

 

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Rencontré M. le curé de Torcy aux obsèques de son vieil ami. Je puis dire que la pensée du docteur Delbende ne me quitte pas. Mais une pensée, même déchirante, n’est pas, ne peut pas être une prière.

Dieu me voit et me juge.

J’ai résolu de continuer ce journal parce qu’une relation sincère, scrupuleusement exacte des événements de ma vie, au cours de l’épreuve que je traverse, peut m’être utile un jour – qui sait ? utile à moi, ou à d’autres. Car alors que mon cœur est devenu si dur (il me semble que je n’éprouve plus aucune pitié pour personne, la pitié m’est devenue aussi difficile que la prière, je le constatais cette nuit encore tandis que je veillais Adeline Soupault, et bien que je l’assistasse pourtant de mon mieux), je ne puis penser sans amitié au futur lecteur, proba-blement imaginaire, de ce journal… Tendresse que je n’approuve guère car elle ne va sans doute, à travers ces pages, qu’à moi-même. Je suis devenu auteur ou, comme dit M. le doyen de Blangermont, poâte… Et cependant…

Je veux donc écrire ici, en toute franchise, que je ne me re-lâche pas de mes devoirs, au contraire. L’amélioration, presque incroyable, de ma santé favorise beaucoup mon travail. Aussi n’est-il pas absolument juste de dire que je ne prie pas pour le docteur Delbende. Je m’acquitte de cette obligation comme des autres. Je me suis même privé de vin ces derniers jours, ce qui m’a dangereusement affaibli.

Court entretien avec M. le curé de Torcy. La maîtrise que ce prêtre admirable exerce sur lui-même est évidente. Elle éclate aux yeux, et pourtant on en chercherait vainement le signe ma-tériel, elle ne se traduit par aucun geste, aucune parole précise, rien qui sente la volonté, l’effort. Son visage laisse voir sa souf-france, l’exprime avec une franchise, une simplicité vraiment souveraines. En de telles conjonctures, il arrive de surprendre

 

– 103 – chez les meilleurs un regard équivoque, de ces regards qui di-sent plus ou moins clairement : « Vous voyez, je tiens bon, ne me louez pas, cela m’est naturel, merci… » Le sien cherche naï-vement votre compassion, votre sympathie, mais avec une no-blesse ! Ainsi pourrait mendier un roi. Il a passé deux nuits près du cadavre, et sa soutane, toujours si propre, si correcte, était chiffonnée de gros plis en éventail, toute tachée. Pour la pre-mière fois de sa vie, peut-être, il avait oublié de se raser.

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