Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique

Ilona Andrews · Chapitre 11 sur 11

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Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique

L’enfer ressemblait beaucoup à ma maison.

Épilogue

 

L’enfer ressemblait beaucoup à ma maison.

Je reposais sous ce qui ressemblait à l’une de mes couvertures sur ce qui ressemblait à mon lit. Une douleur sourde se régalait de mes côtes. On sent la douleur dans le monde d’après ? Il y avait un verre d’eau sur la table de nuit et j’avais très soif. J’essayai d’attraper le verre et découvris que mes deux mains étaient lourdement bandées. Je fixai bêtement les yeux sur les bandages, puis sur le verre.

Une main portant des mitaines souleva le verre et me le tendit.

— Une seconde, j’ai pensé que je pouvais être vivante, dis-je en regardant le visage mal rasé de Nick. Maintenant, je sais : je suis en enfer et tu es mon infirmière.

— Tu n’es pas aussi drôle que tu le crois. Bois ton eau.

Ce que je fis. Ça faisait un mal de chien d’avaler ! Il me reprit le verre et se leva, son trench effleura le bord de ma couverture.

— Attention avec tes microbes, là.

— Mes microbes sont le dernier de tes soucis. (Il tendit la main, passa ses doigts sur mon bras et étudia la lueur.) Ça ne brille pas autant, généralement. Ça ne tient pas aussi longtemps non plus.

Il se retourna lentement, étudiant ce qu’il voyait par la porte de la chambre : le vieux canapé avachi, la table de nuit éraflée, le tapis élimé, le panier plein de linge propre, rien que des jeans usés et des tee-shirts délavés. Il fit jouer ses doigts scintillants.

— Tu vois ? Ça continue…

Je levai ma main bandée et la mis sur ses doigts, étouffant la lueur. Tant de gens étaient morts à cause de moi. Chaque fois que j’y pensais, j’avais mal dans la poitrine et je voulais m’accrocher à quelqu’un pour entendre que tout allait s’arranger, comme j’en avais eu envie aux funérailles de mon père. Mais il ne restait personne. Et si quelqu’un me rassurait, ce serait un mensonge.

Des étrangers m’engageaient pour résoudre leurs problèmes. Je me débrouillais toujours pour m’en occuper, mais j’avais passé des années à m’assurer que les emmerdements ne franchiraient pas ma porte et ne foutraient pas ma vie en l’air. En vain. J’avais perdu tellement de temps. Et qu’avais-je obtenu au bout du compte, sinon un quota de cadavres ?

— La responsabilité est une belle salope, dit Nick.

— Ouais.

Il retira ma main de la sienne. Une faible lueur blanche persistait sur sa peau. Il secoua la tête, étonné.

— Si j’étais seul, avec beaucoup de pouvoir, et que, pour une raison ou une autre, je n’aie pas envie que ça se sache, je garderais profil bas pendant un moment. Mais je saurais qu’un jour ou l’autre je devrais me montrer et participer au grand jeu, parce que quiconque serait à ma recherche pourrait me retrouver. Je me constituerais un réseau, des relations. Tu sais quel est le problème du loup solitaire ? Si tu parviens à le coincer, il n’a personne vers qui se tourner.

Il déposa un petit rectangle de papier sur la couverture et s’éloigna. J’attrapai la carte. Un numéro de téléphone sans nom ni adresse. Je la glissai en dessous de l’oreiller.

— Curran ? criai-je après le Croisé.

— Il s’en est sorti.

Plus tard, Doolittle vint me rendre visite. Il remplaça mes bandages, m’aida à rejoindre la salle de bains et me raconta comment Mahon avait envoyé un groupe d’éclaireurs à notre recherche, malgré les ordres de Curran, et comment ces éclaireurs nous avaient ratés à cause de l’enchantement masquant Red Point. Nous aurions pu crever là si Nick n’avait pas titubé devant le portail.

Ils avaient trouvé seize femmes à Red Point, battues et violées, torturées, au bord de la mort. Pour sept autres, ils étaient arrivés trop tard. Leurs dépouilles quittèrent les horreurs de Red Point dans des sacs à viande. Ils avaient trouvé Derek aussi, enfermé dans une des petites pièces.

Quelqu’un avait finalement appelé les flics, et la Division des Activités Paranormales s’était jetée sur la vieille prison comme une meute de chiens sur un chaton perdu. Ils avaient déterré un charnier d’os humains dans l’un des celliers, suffisamment de squelettes pour occuper les toubibs de la morgue une année entière.

Doolittle m’interdit de toucher à mes bandages pendant quarante-huit heures et promit d’envoyer une infirmière dès le lendemain. Quand il me quitta, la magie frappa et je passai deux heures à marmonner les chants appropriés pour raccommoder mes mains et les gardes autour de la maison. Lorsque l’infirmière se pointa, mes défenses étaient si bien réparées qu’elle ne put entrer.

Je l’écoutai crier durant vingt minutes, elle finit par renoncer.

Je ne voulais personne avec moi. J’avais besoin de solitude.

Je restais au lit, faisant une visite héroïque à la salle de bains de temps en temps, et je réfléchis beaucoup.

Plus tard, je reçus la visite de la Division des Activités Paranormales que les gardes, malheureusement, n’arrêtèrent pas. Deux officiers en civil essayèrent, chacun à leur tour, de me charmer ou de m’intimider pour que je leur fasse une déclaration sans la présence d’un représentant de la Guilde.

Je perdis patience au bout de quarante-cinq minutes et fis semblant de m’endormir, les forçant à partir.

Le lendemain matin, je marchais, pas très bien, mais je marchais. Vu mes progrès rapides, je retirai les bandages de mes mains. Je n’avais plus d’ongles mais mes mains paraissaient normales. Très pâles mais normales. Sans la magie, il aurait fallu des mois pour les soigner. Mais, sans la magie, je ne me serais pas retrouvée dans cette merde.

Anna appela. Nous parlâmes mais, rapidement notre conversation devint de plus en plus difficile, jusqu’à ce qu’elle dise :

— Tu as changé.

— De quelle manière ?

— On dirait que tu as vieilli de cinq ans.

— Il est arrivé un tas de trucs, dis-je simplement.

— Tu m’en parleras ?

— Pas maintenant. Peut-être plus tard.

— Je vois. Tu as besoin d’aide ?

Oui mais je n’avais pas envie qu’elle me l’apporte et je ne savais pas très bien pourquoi.

— Non, tout va bien.

Elle n’insista pas. Je lui en fus reconnaissante.

Doolittle revint le soir suivant et fit un boucan d’enfer jusqu’à ce que je le laisse entrer. Il libéra mes côtes de leurs bandes, révélant une longue cicatrice qui se tordait sur ma cage thoracique tel un serpent. Il pensait qu’elle disparaîtrait avec le temps. Je n’étais pas d’accord. Mais même s’il avait raison, aucune magie ne pourrait faire disparaître les vrais dommages.

Une semaine passa sans nouvelles. Dès que je fus capable de manipuler un stylo de manière satisfaisante, j’écrivis un long rapport détaillant l’enquête, nouai un joli ruban bleu autour, l’adressai à l’Ordre avec la demande d’en faire suivre une copie à la Guilde et le confiai au postier.

Mes ongles commencèrent à repousser, je leur en fus reconnaissante, mes doigts avaient l’air bizarres sans eux.

La pile de courrier en attente grandissait aussi, grimpant lentement dans un panier à côté de ma porte. Je l’ignorai.

Il y avait certainement des lettres de ma banque là-dedans, me menaçant de choses horribles si je ne remédiais pas à mon découvert. Je ne voulais pas les lire.

Je réfléchis beaucoup, assise au soleil en buvant du thé glacé pendant la journée, du café pendant la soirée, et je lus. Anna appela de nouveau mais, sentant que je n’avais pas envie de parler, elle écourta la conversation de manière embarrassante.

Pendant l’une de ces journées ensoleillées, je fis le tour des armoires où je gardais du vin et vidai les bouteilles dans l’évier, ne conservant qu’une seule bouteille de Sangria Boone’s Farm pour les occasions spéciales.

Le dimanche suivant, je me levai tôt, dérangée par des coups puissants. Ils se propageaient dans toute la maison, se répercutant contre les murs. Je les écoutai longuement pour m’assurer qu’ils n’étaient pas le fruit de mon imagination puis, en râlant, je sortis du lit et allai mener mon enquête.

Une reconnaissance rapide identifia l’origine des bruits : le toit. Je sortis dans le jardin pour voir ce qui se passait. Le soleil était déjà levé et commençait de griller la terre. Je découvris le Seigneur des Bêtes en tee-shirt déchiré et jean couvert de taches de peinture qui tenait un marteau de professionnel et s’appliquait à réparer mon toit. Derek lui passait les clous, consciencieusement.

Le monde était devenu fou.

— Je peux te poser une question ? demandai-je.

Curran suspendit son activité et me regarda.

— Bien sûr.

— Qu’est-ce que tu fous sur mon toit ?

— J’apprends un métier respectable au gamin.

Derek toussa. Je réfléchis quelques instants et ouvris la bouche mais avant que je puisse dire quoi que ce soit, le téléphone sonna.

— Descends de mon toit ! criai-je en allant décrocher.

— Madame Daniels ? dit une voix masculine étrangère au bout du fil.

— Kate.

Le trou au-dessus de mon couloir avait presque disparu.

Curran ne semblait pas avoir l’intention de s’arrêter.

— Kate, je suis l’officier Gray de la DAP.

— Et vous êtes lequel des deux bulldo… représentants de la loi qui sont venus me voir chez moi ?

— Aucun des deux.

Les coups de marteau se firent plus forts, comme si Curran essayait d’enfoncer la maison dans le sol. Je devinai qu’il essayait de faire entrer les clous d’un seul coup.

— Je suis avec le Chevalier Protecteur Monohan. Il m’a informé de votre implication dans l’enquête sur les meurtres du traqueur de Red Point.

Le traqueur de Red Point. Beurk. Ça ressemblait au titre d’un mauvais téléfilm.

Les coups de marteau devenaient assourdissants.

— Nous sommes impressionnés. Si ça ne vous ennuie pas que je vous le demande, c’est quoi ce bruit ?

— Une minute, s’il vous plaît.

Je posai le combiné sur la table et criai :

— Curran !

— Quoi ?

— Tu ne pourrais pas t’arrêter une minute ? Je suis au téléphone avec la DAP.

Il grogna quelque chose, mais les coups de marteau cessèrent.

— Je suis désolée. Vous disiez ? demandai-je au téléphone.

— Je disais que nous étions très impressionnés par votre travail. Nous avons contacté la Meute, et le Seigneur des Bêtes n’a pas terni d’éloges à votre sujet.

— Le Seigneur des Bêtes ?

— Oui.

— Une minute, s’il vous plaît.

Je baissai le combiné.

— Curran ?

— Quoi ?

— Qu’est-ce que tu leur as dit ?

— Je ne m’en souviens pas. Je crois que j’ai mentionné ta discipline et ta capacité à obéir aux ordres, j’ai aussi vanté tes qualités dans le travail en équipe.

Derek manqua de s’étouffer en toussant.

— Pourquoi ?

— Ça semblait être une bonne idée.

Curran se remit à frapper du marteau.

— Je suis désolée, dis-je au téléphone en me bouchant l’autre oreille d’un doigt pour mieux entendre. Sa Majesté a tendance à exagérer. Je suis nulle au sein d’une équipe. Je n’ai aucune discipline et j’ai un problème avec l’autorité. Et le Seigneur des Bêtes est lamentable avec un marteau.

Sur le toit, Derek se tordait de rire.

— Je ne cherche pas quelqu’un qui travaille en équipe, dit Gray.

— Oh !

— Que savez-vous de Mardük ?

— Une divinité ancienne. Préfère les sacrifices humains et a des goûts très discutables sur leur mise en scène. Pourquoi ?

— Je cherche un représentant de l’Ordre pour assister une équipe sur un de nos dossiers. Votre nom est apparu.

— Je suis flattée mais je n’ai pas autorité pour représenter l’Ordre.

— Le Chevalier Protecteur dit que vous l’avez.

— Oh !

C’était un bon mot. Court et neutre.

— J’ai parlé à la Guilde, ils sont sur le coup. Ils reconnaissent le besoin d’une liaison entre eux et l’Ordre, et tout le monde serait ravi que vous acceptiez le boulot.

Liaison entre la Guilde et l’Ordre. Un salaire. Un vrai salaire – probablement ridiculement bas mais un salaire. Malheureusement, dans mon état financier actuel « bas » était un problème.

— Je suis désolée. J’adorerais aider mais je ne peux pas. Je suis fauchée. En fait, en ce moment, je suis plus que fauchée et il va falloir que je prenne un contrat normal avec la Guilde avant de m’engager dans quoi que ce soit.

Il y eut un bruit assourdi à l’autre bout de la ligne, une conversation, puis Gray dit :

— Le Chevalier Protecteur voudrait savoir si vous avez vérifié votre courrier ces derniers temps.

Je tapotai la pile de correspondance du bout du pied, elle s’effondra.

— Y a-t-il quelque chose que je devrais chercher en particulier ?

— Une enveloppe bleue.

Je pêchai l’enveloppe bleue dans la pile et l’ouvris, gardant le téléphone coincé contre mon oreille. Un joli extrait de compte m’annonçait que six mille dollars avaient été déposés sur mon compte. La communication disait « Pour services rendus en application de l’Article M1 ». Le M1, c’était pour les Croisés. Contrairement à la plupart des Chevaliers, ils ne recevaient pas de salaire mais étaient payés à la mission.

— Remerciez-le pour moi, s’il vous plaît.

Je ne deviendrais jamais une Croisée, Ted et moi le savions très bien. Mais j’étais reconnaissante pour les secours.

— Je le ferai, dit Gray. Alors, vous prenez le boulot ?

Merci Ted.

— Oui, je le prends.

— Super. Vous pouvez commencer quand ?

Je regardai à l’extérieur où une belle journée ne faisait que commencer et pensai aux deux Changeformes sur mon toit.

— Demain. Je peux commencer demain.

 

Fin du Tome 1

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