Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique

Ilona Andrews · Chapitre 7 sur 11

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Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique

Chapitre 7 · Slayer reposait dans son fourreau sur une…

 

Slayer reposait dans son fourreau sur une table de nuit, à côté d’un homme qui lisait un très vieux livre de poche. Sur la couverture du livre, un homme en costume marron et chapeau de feutre tenait dans ses bras une blonde inconsciente dans une robe blanche. J’essayai de voir le titre mais les lettres étaient floues.

L’homme qui lisait portait une blouse bleue. Il avait coupé les jambes de son pantalon de chirurgien à mi-cuisse et son jean usé dépassait. Je me tordis le cou pour apercevoir ses pieds. Il avait de lourdes bottines de travail.

Je me recouchai sur l’oreiller. Mon père avait raison.

Le paradis existait, il était dans le Sud.

L’homme baissa le livre et m’observa. De taille moyenne, râblé, il avait la peau foncée, brillante comme de l’ébène polie, et des cheveux noirs grisonnants coupés à la manière militaire. Les yeux qui m’examinaient derrière des lunettes à monture fine étaient intelligents et pétillaient d’humour, comme si quelqu’un venait de lui raconter une blague déplacée et qu’il s’efforce de ne pas rire.

— Quelle belle matinée, n’est-ce pas ? dit-il avec un fort accent de la côte géorgienne.

— Ne devriez-vous pas dire « n’ce pas » ?

Ma voix était faible.

— Seulement si j’étais un idiot sans éducation. Ou si j’avais envie d’avoir l’air d’un bouseux. Je suis trop vieux pour jouer à ça.

Il s’approcha de moi et prit mon poignet. Ses lèvres bougeaient, comptant les battements de mon cœur, puis ses doigts touchèrent légèrement mon ventre. La douleur m’élança. Je frémis et pris une grande inspiration.

— Sur une échelle de un à dix, comment évaluez-vous la douleur ? demanda-t-il, en examinant mon épaule.

Je fis la grimace.

— Cinq.

Il fit rouler ses yeux.

— Seigneur, aidez-moi ! Encore une dure à cuire !

Il griffonna quelque chose sur un bloc-notes jaune.

Nous étions dans une petite chambre aux murs crème et au plafond lambrissé. Deux grandes fenêtres laissaient entrer des flots de lumière et des draps bleu clair recouvraient mes jambes.

L’homme posa son stylo.

— Maintenant dites-moi, ma petite dame. Qui vous a dit que vous pouviez vous servir d’un kit-r juste avant de charger au cœur de la bataille ? À la moindre intervention magique ce putain de truc part en vrille.

— En vrille ? C’est un terme médical ?

— Bien sûr. Suivez mon doigt des yeux, s’il vous plaît. Sans tourner la tête.

Il déplaça son index gauche de part et d’autre, je le suivis.

— Très bien. Comptez à l’envers de vingt-cinq à zéro.

J’obtempérai. Il hocha la tête, satisfait.

— Il semble, entendez-moi bien, il semble que vous avez évité la commotion.

— Qui êtes-vous ?

— Vous pouvez m’appeler docteur Doolittle. J’ai parcouru les mers de jour comme de nuit, semaine après semaine jusqu’à l’endroit où se cachent les bêtes sauvages et maintenant, je suis leur médecin personnel.

— Ça c’est Max. (La douleur tordit ma hanche, je grognai.) Pas le docteur Doolittle.

— Ah ! Quel plaisir de rencontrer une femme cultivée.

Je le regardai d’un air sévère, mais ses yeux continuaient à rire.

— Où sommes-nous ?

— Dans le donjon de la Meute.

— Comment suis-je arrivée ici ?

— On vous a portée.

Je me grattai le front, découvrant un flexible de transfusion qui pendait à mon bras.

— Qui m’a portée ?

— Ça c’est facile. Sa majesté vous a sortie du bâtiment, vous a chargée sur le dos de Mahon qui vous a conduite jusqu’à moi.

— Comment Curran a-t-il pu me récupérer ?

— D’après ce que j’ai compris, il a sauté dans l’autre sens. Ce qui explique ses brûlures au troisième degré. Étrangement, vous, vous n’avez pas la moindre brûlure. Une hanche de déchiquetée, des blessures plus ou moins graves à l’abdomen, plus beaucoup de sang, mais pas de brûlures. Comment est-ce possible ?

— Je suis spéciale.

Curran avait traversé le feu-sang. Deux fois. Pour venir me chercher. Le con !

— Vous ne me direz rien ?

— Non.

— Où est donc passée cette bonne vieille gratitude ? (il soupira d’un air faussement triste) Quand on vous a amenée, j’ai passé près de quatre heures à vous raccommoder, dont l’essentiel (Il me lança un regard furieux) à m’occuper de vos tripes.

— Des brûlures au troisième degré ?

— Oui. Vous n’avez pas écouté un mot de ce que j’ai dit !

— J’ai tout entendu. Quatre heures, ventre, hanche, perte de sang. Vous ne m’avez pas fait de transfusion, n’est-ce pas ?

J’ignorais comment la magie de mon sang réagirait à un plasma étranger.

— Bien sûr que non. Vous me prenez pour un amateur ?

Il mit l’accent sur « amateur ».

— Et les bandages ?

Il secoua la tête.

— J’ai prêté le serment des mages médecins, ma petite dame, et je ne l’ai jamais rompu. Vos bandages ensanglantés, vos vêtements et tout le reste, tout a été incinéré personnellement par votre serviteur.

— Merci.

— Je vous en prie.

— Une brûlure au troisième degré, c’est quand toutes les couches de peau sont brûlées…

— C’est exact. (Le docteur Doolittle hocha la tête.) Ca a l’air terrible mais la douleur est encore pire.

— Sur une échelle de un à dix ?

— Onze.

Je fermai les yeux.

— Notre seigneur est à présent couvert d’une ravissante croûte dorée. Je suis convaincu qu’il pourrait obtenir un bon rôle dans un film d’horreur à l’ancienne. Il flotte assez agréablement en ce moment, je crois.

— Il flotte ?

— Je lui ai prescrit la cuve. C’est un énorme aquarium rempli d’une solution que votre serviteur a inventée dans sa jeunesse ? Si sa Majesté était une personne ordinaire, la seule manière de soigner son épithélium serait la greffe. Comme ce n’est pas le cas, il flottera dans la cuve pendant quelques jours et en sortira avec une peau toute neuve. Pour son épaule ça prendra plus de temps. Ce qui me rappelle … (Il se leva et marcha jusqu’à la porte qu’il entrouvrit pour y passer la tête.) Dites à l’Ours que notre invitée est réveillée.

Il revint et fouilla parmi les fioles sur la table de nuit.

— Épaule ?

— Si j’ai bien compris, un petit morceau de plafond a eu le malheur de lui tomber dessus, écrabouillant son omoplate gauche.

Il se retourna, une seringue à la main.

— Non, dis-je fermement.

— La vague tech a frappé vingt minutes après que j’en ai eu fini avec vous. Vous avez mal et je vais vous injecter un bon vieil antalgique.

— Non, je refuse.

— Ce n’est que du Démérol. C’est très léger.

— Non, je n’aime pas le Démérol, ça m’embrouille la tête.

J’étais déjà bien assez vulnérable et faible dans l’antre de la Meute, et il voulait jouer avec mon esprit…

— C’est ridicule. Soyez une gentille petite fille et prenez votre médicament.

Il s’avança.

— Si vous m’approchez avec cette aiguille (je mis autant de malveillance dans ma voix que je pouvais me le permettre) je vous la fourre dans le cul.

Il rit.

— C’est exactement ce que Jennifer a dit quand j’ai essayé de recoudre la blessure sur ses fesses. Heureusement pour moi, je n’ai pas besoin de vous piquer avec cette aiguille.

Il me montra la seringue, vide. Je clignai des yeux et ressentis une vague calmante et fraîche. Il avait foutu cette saloperie de Démérol directement dans la transfusion. Le salaud ! Je fermai les yeux. Je me sentais vaseuse et fatiguée. Et j’avais toujours mal.

Des pas lourds résonnèrent jusque dans la chambre.

J’avais un visiteur, et il n’y avait qu’un seul Métamorphe qui n’essayait pas de marcher aussi silencieusement qu’un assassin.

J’ouvris les yeux pour découvrir Mahon hochant la tête à l’adresse du bon docteur. De sa voix calme et profonde, il le gratifia d’un :

— Bon boulot.

Ensuite il attrapa une chaise et s’installa à côté de moi, ses avant-bras massifs reposant sur ses jambes. Son énorme dos déformait le tissu noir d’un tee-shirt qui, bien que trop serré aux épaules, était trente centimètres trop long. Les Changeformes avaient une prédilection pour les vêtements gris et pas de chaussettes. Ses pieds velus reposaient sur le sol chauffé par le soleil.

Ses yeux bruns croisèrent les miens.

— La meute apprécie votre sacrifice.

— Il n’y a pas eu de sacrifice. Je suis vivante.

Et Curran était brûlé comme un morceau de charbon.

Il secoua la tête.

— Le sacrifice était intentionnel et nous vous en sommes reconnaissants. Vous avez gagné notre confiance et notre amitié. Vous pouvez venir quand bon vous semble et nous demander de l’aide dès que vous en avez besoin. Nous ferons de notre mieux pour vous épauler. Ce n’est pas rien Kate.

J’aurais sans doute dû dire quelque chose de solennel et de ronflant, mais le Démérol jouait avec mes pensées. Je bafouillai simplement :

— Merci.

Le regard de Mahon était chaleureux.

— Je vous en prie.

On était vendredi et je marchais. Habillée d’un survêtement gris, haut et bas assortis, et de chaussures de sport trop larges, offerts par la Meute, j’avais arpenté le couloir d’un pas lent mais têtu. J’avais le vertige et devais combattre l’envie de tourner à droite pour éviter de me cogner le crâne contre le mur.

La sorcellerie de Doolittle avait calmé la douleur de mon ventre, l’étouffant jusqu’à ce qu’elle ne redevienne mordante que lorsque je me penchais du mauvais côté.

Il m’avait promis que j’aurais très peu de cicatrices abdominales. Ma cuisse n’avait pas eu autant de chance. Le vamp avait arraché un morceau de chair avec les dents et, malgré les efforts de Doolittle, j’en garderais un souvenir jusqu’à la fin de mes jours. Je m’en foutais. C’était déjà bien de disposer encore d’une fin de mes jours.

Le couloir s’ouvrait sur une pièce de la taille d’une salle de sport. Toutes sortes d’instruments la jonchaient, certains nés de la technologie, d’autres de la magie, quelques-uns d’un mélange audacieux des deux.

Une femme sèche de taille moyenne et d’à peu près mon âge était assise sur une banquette carrée et rembourrée à côté de la porte. La banquette ressemblait à un énorme panier pour chien. La femme grignotait des biscuits salés. C’était sans doute une rate-garou. Ceux de son espèce mangeaient tout le temps.

Elle me jeta un coup d’œil à travers une cascade de petites tresses noires. Une perle de bois fermait chaque natte.

— Ouais ? dit-elle.

Très amicale…

— J’ai rendez-vous.

— Et alors ?

Je haussai les épaules et la contournai. Elle ne m’arrêta pas.

La cuve se trouvait près du mur de gauche, à moitié cachée par une dalle de pierre sur laquelle quelqu’un avait écrit à la craie des symboles cabalistiques. Les symboles avaient l’air bidon : un veve tordu qui aurait dû être inscrit en rouge, deux symboles égyptiens, un pour le Nil, l’autre pour un vase canope, et un truc qui ressemblait vaguement à l’idéogramme japonais du dragon.

Je m’approchai de la cuve. C’était un cube de deux mètres cinquante de haut. Ses parois de verre contenaient un liquide verdâtre à la transparence douteuse : Je pouvais à peine y deviner les contours d’un corps humain qui y flottait mollement.

Je frappai sur le verre. Le corps bougea et Curran fit surface dans une grande éclaboussure. Il enleva le masque oxygène de sa bouche et le déposa sur le bord de la cuve, un corps se pressa contre le verre. Tout à fait ce dont j’avais besoin. Le corps totalement nu et visqueux du Seigneur des Bêtes sur fond d’eau marécageuse…

Sa nouvelle peau était très pâle. Les cheveux drus de son crâne et ses sourcils étaient encore ras.

— Merci, dis-je en faisant bien attention de ne regarder que son visage.

— Je vous en prie.

Je me sentais mal à l’aise. Je devais résister à l’envie de danser d’un pied sur l’autre.

— Je m’en vais.

— Quand ?

— Après vous avoir parlé.

— Doolittle vous laisse sortir ?

Le souvenir du docteur vieillissant qui me regardait avec une fureur outrée me revint.

— Il n’a pas vraiment eu le choix.

— Vous pouvez rester si vous en avez besoin.

Curran essuya l’humidité qui gouttait de son menton.

— Non merci. J’apprécie l’offre et tout et tout, mais il est temps de partir.

— Vous êtes une femme très occupée !

— Quelque chose comme ça.

— Vous êtes sûre de ne pas avoir envie de me rejoindre dans la cuve ? L’eau est bonne.

Je clignai des yeux, muette. Curran éclata de rire, il s’amusait comme un fou.

— Euh … non, réussis-je à dire.

— Vous ne savez pas ce que vous ratez.

Était-il en train de me draguer ou simplement de se foutre de ma gueule ? Je penchai pour la deuxième option. Moi aussi je pouvais jouer à ce petit jeu ! Je regardai directement son entrejambe.

— Je vois très bien ce que je rate.

Il sourit.

Je repris.

— Je suis venue pour parler de Derek.

Curran haussa les épaules tout en se tenant au bord de la cuve.

— Je l’ai libéré de son serment de sang.

— Je sais. Il insiste pour me suivre et je n’en ai pas envie. J’ai essayé de lui expliquer que mon boulot ne paie pas et que traîner dans mon sillage n’était pas bon pour la santé, mais il s’entête.

— Il… s’entête ?

— Il a dit : « Ouais, mais est-ce que ça attirera les nanas ? Ah ça oui ! »

Curran éclata de rire, plongeant comme un dauphin avant de refaire surface.

— Je vais lui parler.

— Pourriez-vous vous en occuper au plus tôt ? Il croit qu’il va me raccompagner à la maison.

— OK. Dites à Mila, à la porter de me l’envoyer.

— Merci.

Je me tournai pour partir.

— Comment avez-vous traversé le feu ? demanda-t-il.

Et merde !

— Il n’était encore ni très haut ni très chaud. Par contre, ensuite, je ne pouvais plus sortir. J’imagine qu’elle s’échinait à faire tomber ce foutu plafond sur ma tête.

— Je vois.

Je ne pouvais pas savoir s’il me croyait ou pas. Je me retournai et fis une petite révérence moqueuse qui me fit mal au ventre.

— Y aurait-il autre chose pour votre service, Votre Majesté ?

Il me congédia d’un geste du poignet.

— Vous pouvez disposer.

Curran était bien trop dangereux pour moi. Trop puissant, trop imprévisible, et, pis que tout : il avait la capacité innée de me faire perdre le contrôle.

Je pouvais toujours espérer ne plus le croiser.

Un jeune loup dont je ne connaissais pas le nom me raccompagna à l’appartement de Greg. Je le remerciai et montai l’escalier pour trouver un message sur un papier blanc punaisé à la porte. Il disait : « Kate, j’ai essayé de vous appeler mais vous n’avez pas répondu. J’espère que c’est toujours d’accord pour ce soir. J’ai réservé chez Fernando pour 18 heures. Crest. » J’arrachai le message, le chiffonnai et le jetai. Les gardes scintillèrent en se refermant. La solide porte me séparait du reste du monde, je soupirai de soulagement. Je me débarrassai des chaussures de sport de la Meute, rampai jusqu’au lit et m’endormis.

Quand je me réveillai, l’après-midi touchait à sa fin.

Je me sentais vidée et mal à l’aise, embrouillée, comme si j’avais raté une échéance importante. Je fouillai en vain dans mon cerveau pour trouver les causes de ma mauvaise humeur, je me sentis encore plus mal.

Je restai au lit et regardai le plafond, me demandant si j’allais appeler Crest pour annuler. C’était le plus raisonnable. Malheureusement, je n’étais pas raisonnable pour un sou. Rater ce rendez-vous serait comme baisser les bras avant d’avoir tenté quoi que ce soit.

Je me traînai jusqu’à la salle de bains et m’aspergeai le visage à l’eau froide. Ça ne changea rien.

Il n’y avait qu’une seule robe que je pouvais porter chez Fernando, d’abord parce que c’était ma seule robe habillée, ensuite parce que c’était la seule robe dans le placard de Greg.

Je l’avais portée lors d’un truc officiel où il m’avait forcée à l’accompagner en novembre, j’y avais passé deux heures à écouter parler des gens qui adoraient s’écouter parler.

Je pris la robe dans le placard et la laissai tomber sur le lit, puis j’allai dans la cuisine me servir de l’eau. Je me forçai à boire un premier verre d’un coup, le remplis encore et l’emportai avec moi. La robe reposait sur les draps, baignée par les derniers rayons du soleil couchant.

D’une coupe simple, elle avait une couleur étrange, entre pêche, kaki et bronze. Anna l’avait choisie pour moi.

Je me souvenais d’elle dans le magasin, en train de passer en revue les robes, les faisant glisser l’une après l’autre sur la tringle tandis qu’une vendeuse incroyablement maigre la regardait avec désespoir.

" Tu n’as pas besoin de quelque chose qui te mincisse, expliquait Anna. Ni de rembourrage. Ce dont tu as besoin c’est quelque chose qui t’adoucisse, ce qui est un peu plus compliqué mais qui peut être obtenu avec la bonne robe. Heureusement pour nous, tu as le bon teint pour cette couleur. Ça te donnera un hâle plus sombre. Ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose.’’

Je regardai la robe et me remémorai l’étrange sensation de ne pas me reconnaître dans le miroir lorsque je l’avais enfilée la première fois. J’avais de bonnes proportions, sèche mais pas mince. La plupart des femmes ont des muscles qui ne gonflent pas facilement mais, si je pliais le bras, on pouvait aisément voir les miens. J’avais essayé de perdre du poids, mais je n’avais obtenu que des muscles supplémentaires. J’avais donc renoncé à me conformer aux standards de la beauté mince et éthérée dès quatorze ans. La survie était plus importante que la mode. C’est vrai que je ne pesais pas cinquante-cinq kilos, mais ma taille fine me permettait de me pencher sans effort et je pouvais briser le cou d’un homme d’un coup de pied.

Cette robe camouflait mes muscles et donnait des illusions de courbes là ou j’en manquais terriblement. Je n’étais pas sûre d’avoir envie de la porter pour Crest.

Je caressai la douceur du tissu et rêvai qu’Anna appelle. Le téléphone sonna.

C’était Anna.

— Bonjour.

— Comment tu fais ça ?

— Quoi ? T’appeler quand tu as envie de m’entendre ?

Elle avait l’air amusée.

— Oui.

— La plupart des voyants sont empathes, Kate. L’empathie est ce qui sert de lien pour voir. Je te connais depuis très longtemps — je me souviens de l’époque où tu apprenais à marcher — et j’ai tissé un lien permanent avec toi, comme si j’étais tout le temps branchée sur une radio qui n’émettait que rarement.

Je sirotai mon eau. Je savais qu’elle ne mentionnerait pas sa vision à moins que je le demande, et je n’en avais pas envie.

— Comment se passe l’enquête ?

— J’ai trouvé l’assassin de Greg.

— Aha ! Et qu’as-tu fait de ce type ?

— C’était une femme. Je l’ai étripée, puis j’ai écrasé son cœur.

— Très bien. Et que t’a-t-elle fait ?

— Je garderai une cicatrice en haut de la cuisse et mon ventre est encore douloureux. Mais j’ai bénéficié des meilleurs soins.

Anna soupira.

— J’imagine que ce n’est pas trop grave pour une sortie… Es-tu satisfaite ?

J’ouvris la bouche pour acquiescer, et renonçai. La cause de mon malaise devenait claire.

— Kate ?

— Non, je ne suis pas satisfaite.

Je lui parlai d’Olathe et de ses vampires d’avant le changement.

— Il y a trop de questions sans réponse. Je ne suis pas certaine qu’Olathe ait été le véritable meurtrier. Ce pourrait être un de ses vamps, mais ça n’explique pas les empreintes magiques animales et je n’ai vu aucun animal pendant le combat.

— Il n’y a aucun moyen de t’en assurer ?

— Non. Le bâtiment est kaput. Deuxièmement, où sont les femmes disparues et pourquoi ont-elles été enlevées ?

— Pour servir de nourriture aux vampires ?

— Quatre femmes n’auraient pas nourri son écurie plus d’un jour. Pourquoi n’en a-t-elle pas attrapé d’autres ?

— Je ne sais pas.

— Moi non plus. Et l’assassin dans ta vision était un mâle. Je sais qu’il y a plus, mais je n’arrive pas à m’en souvenir. J’ai le sentiment d’avoir raté quelque chose. Quelque chose de ridiculement évident. (Je me tus. Anna ne me relança pas) Mais bon, dis-je finalement. Je n’ai qu’à attendre que mon cerveau rassemble les morceaux.

— Attendre ? Y aurait-il autre chose de plus urgent ?

— Un séduisant chirurgien plastique m’attend chez Fernando à 18 heures.

— Aha ! Lui as-tu dit que tu détestes Fernando ?

— Non. Mais je m’attendais à ce qu’il le comprenne. Les dîners formels ça ne me ressemble pas, Anna.

— L’euphémisme de l’année ! Est-il amusant ?

— Qui ?

— Le chirurgien plastique. Est-il amusant ? Est-ce qu’il te fait rire ?

— Il essaie.

— Il ne m’a pas l’air de réussir.

— Je crois que j’ai un peu trop forcé les choses.

— Quelles choses ? L’intimité ou le sexe ?

— Les deux, j’imagine.

Pour moi, le sexe récréatif était un oxymore. Le sexe me mettait dans une position de vulnérabilité et il n’y avait rien de récréatif à ça. Je ne dormais jamais avec un homme en qui je n’avais pas confiance et que je n’admirais pas. Je n’en savais pas assez sur Crest pour l’admirer ou lui faire confiance, pourtant je voulais le mettre dans mon lit. J’avais paradé à poil devant lui, nom de Dieu !

— ça me dérange. Je crois que ç’a quelque chose avoir avec la mort de Greg.

Il y eut un silence sur la ligne. Finalement, la voix d’Anne murmura :

— Tiens donc, une faille dans ton armure.

— J’espère bien la réparer d’ici à ce soir.

— Tu es une extrémiste, Kate. Tout ou rien. Peut-être ton chirurgien mérite-t-il une chance.

— Je ne voulais pas dire que j’allais arrêter. Je vais juste réexaminer la situation. Découvrir s’il est amusant, par exemple.

Anna soupira.

— Tu vas porter la robe que nous avons achetée ensemble ?

— Oui.

— Alors, un conseil. Dénoue tes cheveux.

J’entrai chez Fernando les cheveux dénoués. Ils me descendaient aux fesses, encadraient mon visage et en adoucissaient les angles. Avec du maquillage, une robe et des chaussures à talon assorties, j’avais à peu près l’air d’une femme qui dînait chez Fernando. Les talons réveillaient la douleur de ma hanche.

Je donnai mon nom au maître d’hôtel parfaitement stylé qui me guida dans les profondeurs du restaurant. Mes chaussures claquaient légèrement sur le sol de marbre au rythme de mes pas. Je dépassai des tables rondes drapées de nappes blanches empesées. Des hommes en costume hors de prix et des femmes bien élevées dans des robes pesant plus d’un mois de salaire mangeaient sans hâte autour de ces tables tout en devisant. Le long des murs, des urnes de céramique supportaient des branches tarabiscotées ouvertes de fleurs blanches odorantes. Quelqu’un avait pris soin d’arranger les branches avec minutie.

Je haïssais cet endroit.

Crest était assis à une table isolée, étudiant le menu. Il avait l’air sinistre. Il leva les yeux, me vit et se figea, béat.

C’était assez vaniteux, mais l’air imbécile sur son visage me ravit. Je ne serais jamais belle. Mais saisissante, j’en étais capable.

Avec la grâce d’un danseur, le maître d’hôtel me tint une chaise. Je le remerciai – ce qui était probablement contraire à l’étiquette – et m’assis. Crest ne me quittait pas des yeux.

— Nous sommes-nous déjà rencontrés ? demandai-je.

— Je crois que oui. Vous avez l’air différente.

C’était le moment de briser l’illusion.

— Différente ? « Extraordinaires », « radieuses », « sublime », ces mots pourraient te conduire dans mon lit mais je ne sais pas très bien où te mènera « différente ».

Ça marcha. Il cessa de me regarder.

— J’étais sûr que tu ne viendrais pas.

— Le travail. Mais bon, vu que je t’ai torturé avec mon Las Colimas, la moindre des choses était de te rendre la pareille.

— Tu n’aimes pas cet endroit ?

Non. L’atmosphère est étouffante, la bouffe est dégueulasse, et seule chose qui est dans mes moyens est un bol de soupe. Est-ce qu’ils servent de la soupe ici ?

Je haussai les épaules.

— C’est pas trop mal. Tu viens souvent ?

— Toutes les trois semaines environ.

Et merde !

Le serveur apparut et engagea une conversation avec Crest, que je ne compris pas et que je n’écoutai pas. Je regardai les clients jusqu’à ce que le serveur murmure le code :

— Et pour la dame ?

— Vous avez quoi comme salades ?

Je commandai une salade à vingt dollars. Le serveur s’en fut.

— Pas de plat ?

— Pas aujourd’hui.

Nous restâmes silencieux. Crest avait l’air satisfait de me contempler. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire de moi.

— Tu es superbe, dit-il finalement. Tellement différente.

— C’est une illusion. Je suis toujours là.

— Je sais.

Il sourit. A la manière dont il me détaillait, je savais qu’il se demandait ce que je valais au lit. Pourquoi n’étais-je pas en train de me demander la même chose à son endroit ? Il était très séduisant dans son costume foncé.

Quelques bourgeoises le mataient ouvertement.

— Alors, le boulot ? demandai-je, histoire de dire quelque chose.

— Je pense à quitter la pratique.

— Oh ?

— Je voudrais me consacrer à l’étude du V-Lyc. Je le trouve fascinant, surtout en ce qui concerne la structure osseuse qui change sous l’influence de la magie. Développer cette capacité permettrait un progrès considérable dans la chirurgie réparatrice. Pas de procédure invasive, pas d’implant, pas de rééducation, juste l’élimination des imperfections par la simple volonté.

Je lui souris. Peut-être qu’un jour je le présenterais à Saiman.

Le serveur revint avec la carte des vins. Crest commanda puis continua à pérorer sur la nature fascinante du V-Lyc, entrant dans des détails techniques que ma connaissance limitée ne pouvait pas gérer. Je le regardais poliment, me demandant pourquoi Olathe avait enlevé des femmes. Il y avait quelque chose de pas clair là-dessous.

Crest se tut, je clignai des yeux, éteignant le pilote automatique.

— Tu n’écoutes pas, n’est-ce pas ?

Non.

— Mais si, vas-y, continue.

— Je t’ennuie ?

— Un peu.

— Je suis désolé.

Je haussai les épaules.

— Non, s’il te plaît, il n’y a aucune raison de t’excuser. Tu es toi même et je suis moi même. Pour toi, les Changeformes sont une nouveauté et un défi intéressant. Pour moi, ils font partie du job. Ils sont violents, souvent cruels, paranoïaques et très territoriaux. Quand j’en vois un, je vois un adversaire potentiel. Tu es excité parce qu’ils peuvent changer leur structure osseuse, alors que ça m’emmerde que leurs mâchoires ne ferment pas bien à mi-forme et que ça les fasse baver. Et ils puent quand ils sont mouillés. (Crest me dévisageait.) Et je n’ai pas la formation qui me permettrait de comprendre ce dont tu parles. Je déteste me sentir conne. C’est trop dur pour mon ego fragile.

Il se pencha et prit ma main. Sa peau était chaude et sèche, son contact me réconforta.

— Je me tais, promit-il solennellement.

— Mais non. Parlons d’autre chose. Livres, musique, n’importe quoi qui n’ait aucun rapport avec le boulot.

— Le tien ou le mien ?

— Les deux.

Le monde sursauta au moment où la magie s’effondra.

Les conversations faiblirent un instant puis repartirent comme si rien ne s’était passé. Notre dîner arriva. Ma salade était constituée de feuilles de laitue élégamment arrangées pour encadrer quelques tranches d’orange et une pincée d’autres verdures. Je jouai avec la laitue. Pour une raison inconnue, je n’avais pas faim.

— Comment est ta salade ? demanda Crest.

J’attrapai une tranche d’orange avec ma fourchette et la mangeai.

— Très bonne.

Il sourit, son plaisir était évident. Je me souvins d’un conseil qu’on m’avait donné il y avait très longtemps : « Si un homme t’emmène dans un restaurant qu’il a lui-même choisi, ne lui fais pas de compliment. Extasie-toi sur la qualité de la cuisine, et il sera ravi. » Je n’étais pas du genre à m’extasier.

Nous parlâmes pendant quelques minutes de tout et de rien, mais la conversation ne cessait de mourir. Quoi que nous ayons partagé à Las Colimas, cela avait disparu et nous n’arrivions pas à le retrouver.

Je chipoter avec ma salade, levai les yeux et vis Crest regarder par-dessus mon épaule.

— Il y a un problème ?

— Ce type ne cesse de te regarder. C’est vraiment très grossier. Je crois que je vais me lever et aller lui demander quel est le problème.

Je me retournai et aperçus une silhouette familière à deux tables de nous. Appuyé sur le dossier de sa chaise, à moitié tourné pour avoir une meilleure vue sur notre table : Curran.

Qu’avais-je donc fait pour mériter ça ?

Une fabuleuse Asiatique portant une minuscule robe noire occupait la chaise en face de lui. La femme avait l’air nerveuse, ses doigts fins tordaient les coins de sa serviette. Elle m’adressa un regard étonné, comme une gazelle à un point d’eau, puis se retourna très vite. Curran avait l’air de s’en foutre.

Nos regards se croisèrent. Il sourit.

— Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.

— Un ancien petit ami ?

— Seigneur, non ! Nous nous sommes rencontrés dans le cadre professionnel.

Je fis signe au serveur, qui glissa jusqu’à nous.

— Oui madame ?

Je désignai Curran de la tête.

— Vous voyez cet homme là-bas avec les cheveux très courts et la très belle femme ?

— Oui, madame.

— Pourriez-vous lui apporter une soucoupe de lait de ma part ?

Le serveur ne cilla même pas, faisant honneur au service de Fernando.

— Bien madame.

Crest mourait d’envie d’avoir des explications.

Le serveur apporta le lait et murmura quelque chose à l’oreille de Curran. Le sourire de celui-ci devint prédateur.

Il prit la soucoupe et la leva dans ma direction. Son regard étincelait d’or. L’étincelle flamboya puis disparut si vite que je l’aurais pas remarquée si je n’avais pas regardé Curran dans les yeux. Il porta la soucoupe à ses lèvres et but.

— Il a l’air déplacé, en jean, dit Crest.

— Crois-moi, il s’en fout. Et personne ici n’est assez taré pour lui en faire la remarque. En fait, Fernando n’était pas du tout le genre de Curran. J’aurais penché pour un restaurant familial ou un chinois.

— Je vois.

Crest essayait d’intimider Curran du regard. S’il continuait, Curran allait se rouler par terre… de rire. Cela me mit en rage.

Le regard de Crest se posa sur la compagne de Curran. Il y eut quelque chose de nouveau dans ses yeux. De l’intérêt ? De l’admiration ? De l’attirance ? Curran lui fit un clin d’œil.

Crest plia sa serviette et la posa sur la table. Il restait au moins la moitié de son blanc de poulet dans son assiette.

— Je crois que nous devrions partir.

Je repoussai ma salade presque intacte.

— Bonne idée.

Un serveur se matérialisa à notre table. Crest paya en liquide et nous sortîmes dans la nuit. Dehors, Crest tourna à gauche.

— Ma voiture est de ce côté, dis-je désignant la droite.

Il secoua la tête.

— J’ai préparé une surprise. Comme nous avons sauté le dîner, nous serons sans doute en avance. Tu veux bien marcher ?

— Non, en fait. (Pas avec ces talons et un tison brûlant dans la hanche.) Veux-tu conduire ?

— Ce serait un privilège.

Alors que nous rejoignions sa voiture, je sentis qu’on m’observait. Je m’arrêtai pour rajuster ma chaussure et l’aperçus de l’autre côté de la rue, appuyé contre un bâtiment. La veste en cuir et les cheveux dressés étaient inratables. Bono. Donc Ghastek gardait un œil sur moi mais, cette fois, au lieu d’envoyer un vampire, il avait choisi un Compagnon. Bon choix. Bono m’en voulait sûrement pour notre petite conversation à l’Adriano’s. Ghastek avait-il appris que j’avais fait parler à son Compagnon ? Peut-être que je me trompais complètement.

Bono bougea légèrement pour me garder dans son champ de vision. Pourquoi maintenir la surveillance maintenant, alors qu’Olathe était morte ? À moins que Bono ait servi Olathe. Ç’avait du sens. Si elle avait voulu prendre la place de Nataraja, elle avait certainement recruté quelques jeunes Compagnons. Avec sa beauté et son pouvoir, les attirer de son côté n’avait pas dû être bien difficile. Bono cherchait-il la vengeance ? Ou y avait-il un autre acteur dans ce drame de qui Bono prenait ses ordres ?

Ce n’était pas terminé. Tous mes instincts me disaient que c’était trop facile. La présence de Bono me le confirmait. Que savait-il de plus que moi ? Je pensai traverser la rue et lui casser la gueule jusqu’à ce qu’il me dise tout ce qu’il savait. Je pouvais cogner sa tête contre les briques et l’entraîner dans les ténèbres d’une allée.

Ou mieux encore, l’écraser contre le mur et le fourrer dans ma voiture. Dans ce quartier, personne ne ferait attention à une femme en robe de soirée et à son séduisant compagnon qui avait un peu trop bu et devait s’appuyer sur elle. Je pouvais l’emmener dans un endroit sûr.

— Kate ?

Le visage agréable de Crest entra dans mon champ de vision.

Putain de merde !

— Laquelle est ta voiture ?

— Celle-ci.

Je lui souris, ou au moins j ‘essayai. Plus tard, Bono, je pourrai toujours te trouver.

La bagnole de Crest était chère, gris métallisé et en forme de missile. Il me tint la portière pour que je m’installe sur le siège en cuir. Il grimpa à son tour et démarra. L’intérieur était d’une propreté irréprochable.

Pas de vieux mouchoirs chiffonnés fourrés dans le porte-tasse. Pas de vieilles facturettes sur le sol. Pas de poussière.

Elle avait presque l’air stérile.

— Dis-moi. Tu n’as pas une seule paire de jeans usés ? demandai-je. Tu sais, le genre qui a des taches incrustées…

— Non. C’est mal ?

— Non. Tu te rends compte que tous mes jeans ont des taches incrustées ?

— Oui, dit-il, les yeux rieurs. Mais je ne suis pas intéressé par tes jeans, c’est ce qu’il y a à l’intérieur qui m’intéresse.

Pas ce soir.

— D’accord, tant que c’est clair.

La ville défilait par la fenêtre et, de temps en temps, on apercevait une voiture brûleuse d’essence qui se nourrissait des derniers instants de la technologie. Je comptai autant de cavaliers que de voitures. Quinze ans auparavant, les voitures dominaient les rues.

— Alors, qui était cet homme ? demanda Crest.

— Le Seigneur des Bêtes.

Crest me regarda.

— LE Seigneur des Bêtes ?

— Ouais, le loup en chef.

Ou plutôt le chat.

— Et la femme avec lui était une de ses maîtresses ?

— Probablement.

Une Buick blanc neige nous fit une queue-de-poisson en faisant grincer ses freins et s’arrêta au feu. Crest roula des yeux. Le feu tremblota, brillant avec une intensité aveuglante avant de mourir.

— Magie résiduelle ? S’interrogea Crest.

— Ou mauvaise connexion.

Le bon docteur apprenait le jargon magique. Je me demandai ce qu’il connaissait des effets de la magie résiduelle.

— Ç’a du sens. (Crest se gara à côté d’un bâtiment imposant.) Nous y sommes.

Un voiturier ouvrit la portière. Je fis un pas sur le trottoir. La voiture de Crest était en bonne compagnie. Tout autour de nous les Volvo, Cadillac et Lincoln crachaient des gens habillés, des femmes qui souriaient si énergiquement que leurs lèvres menaçaient de craquer et des hommes surgonflés de leur propre importance. Les couples se dirigeaient tous vers le haut bâtiment.

Le voiturier démarra, nous laissant à découvert. Les gens me regardaient. Ils regardaient Crest aussi.

— Tu te souviens du Fox Théâtre ? demanda-t-il en m’offrant son bras.

Ouvrir les portes était une chose. Me pendre à son bras, c’était trop. Je l’ignorai et me dirigeai vers la porte, les bras le long du corps.

— Oui, il a été démoli.

— On a pris les pierres une à une et on a reconstruit cet endroit. C’est génial, n’est-ce pas ?

— Alors au lieu de construire un nouveau bâtiment tout frais et stérile, on a traîné toute cette agonie, ces cœurs brisés et cette souffrance qui suintaient des pierres du vieux théâtre pour en faire un tout neuf ? Génial oui !

Il me regarda, interloqué.

— De quoi parles-tu ?

— Les artistes projettent beaucoup. Ils souffrent de leur beauté, de leur âge, de la compétition. Un détail infime peut devenir d’une importance énorme. Le bâtiment dans lequel ils jouent est gorgé de leurs ratages, de leurs jalousies, de leurs déceptions, comme une éponge, et il conserve toute cette douleur. C’est pour ça que les empathes n’assistent qu’à des performances en plein air. L’atmosphère les submerge. C’était incroyablement stupide de transférer le poids de tant d’années sur un nouvel endroit.

— Parfois, je ne te comprends pas. Comment peux-tu être si négative ? (Je me demandai quel nerf j’avais touché. Monsieur Cool avait soudainement disparu) Après tout, il y a d’autre émotions. (Il était irrité.) Le triomphe, l’exaltation devant une représentation magnifique, la joie.

— C’est vrai.

Nous entrâmes dans le hall, éclairé par des torches malgré la présence d’ampoules électriques. Les gens autour de nous avançaient vers les doubles portes pour pénétrer dans la grande salle de concert et ses rangées de sièges cramoisis.

Les gens nous regardaient. Crest avait l’air content. Nous étions le centre de l’attention, le grand Crest tiré à quatre épingles et sa compagne exotique dans sa robe élégante avec une cicatrice sur l’épaule. Il ne se rendait pas compte à quel point je n’étais pas à l’aise. Il ne voyait pas que je commençai à boiter. Si je lui disais, cela ne ferait qu’aggraver les choses. Je marchais donc et je souriais et je me concentrais pour éviter de tomber.

Nous nous assîmes au milieu d’une rangée. Je laissai échapper un soupir de soulagement. S’asseoir était plus facile que rester debout.

— Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

— Aivisha, dit Crest, gravement. (Je n’avais aucune idée de qui était Aivisha.) C’est la dernière représentation de la saison, continua-t-il. Il commence de faire trop chaud. Je ne pensais pas qu’elle se produirait si tard, mais on m’a assuré qu’elle n’aurait aucune difficulté. Elle peut utiliser la magie résiduelle.

Je m’appuyai contre le dossier de mon siège et patientai tranquillement. Autour de nous, les gens s’installaient. Une vieille femme, vêtue d’une robe blanche impeccable et escortée d’un vieux gentleman distingué s’approcha de nous. Crest sauta sur ses pieds. Oh mon Dieu ! il fallait que je me lève. Je me levai, souris et attendis poliment qu’on en termine avec les présentations. Crest et la femme bavardèrent quelques minutes tandis que son escorte et moi-même partagions le même inconfort. Finalement, elle s’éloigna.

— Madame Emerson, me dit Crest en me tapotant la main. Sans doute la dernière vraie dame du Sud. Tu as été parfaite. Je pense qu’elle t’aime bien.

J’ouvris la bouche et la refermai aussitôt. Je n’avais rien fait d’autre que sourire en restant immobile, comme une enfant bien élevée ou un chien bien dressé. S’attendait-il à ce que je pisse contre sa jambe ? Une cloche sonna, réclamant le calme. Un grand silence tomba sur la salle et, doucement, les rideaux de velours s’ouvrirent pour dévoiler un petit bout de femme.

Une longue robe argentée cascadait en plis et drapés depuis ses épaules, scintillant comme si elle avait été tissée d’eau éclairée par le soleil.

Aivisha regarda le public, ses grands yeux étaient sans fond. Puis elle fit un petit pas en avant, la cascade d’argent dansant tout autour d’elle. Elle ouvrit la bouche et laissa couler sa voix.

Elle était incroyable. Surprenante de clarté et de beauté, elle s’élevait, gagnant en force, se nourrissant d’elle-même. Le pouvoir s’écoulait d’Aivisha emplissant la salle de concert et la foule transportée. J’oubliai Crest, Olathe, mon travail, et j’écoutai, perdue dans les harmonies de cette voix enchanteresse.

Aivisha leva les mains. De minces échardes de glace apparurent au bout de ses doigts, s’élançant en spirales, se tordant, en parfait accord avec son chant. Comme une dentelle de cristal incroyablement complexe, la glace s’étirait sur la scène pour grimper le long des colonnes sur les côtés, en s’ouvrant comme des fleurs aux pétales de plumes aussi fines que des aiguilles. Elle caressait les plis de la robe d’Aivisha, comme un animal familier, heureux de faire plaisir. J’ignorais où commençait le tissu argenté et où s’arrêtait la pureté de la glace.

Aivisha chanta et chanta et la glace dansait pour elle, obéissant à sa moindre volonté. Elle nous submergeait, et, émerveillés, nous retenions notre souffle jusqu’à ce que sa voix grimpe dans un crescendo puissant. La dentelle de cristal éclata, s’évapora dans les airs. Le rideau tomba, nous cachant Aivisha. Un moment, nous restâmes silencieux, puis la salle de concert explosa en applaudissements.

Crest serra ma main et je serrai la sienne.

Quarante-cinq minutes plus tard, nous nous arrêtions dans un parking en face de mon immeuble.

— Puis-je t’accompagner à la porte ?

— Pas ce soir, murmurai-je. Je suis désolé mais je serais d’une compagnie déplorable.

— Tu es sûre ? demanda Crest, l’espoir mourant dans ses yeux.

Je me sentais mal, mais je ne pouvais pas le faire. Quelque chose me disait que je devais arrêter ce truc ici-même.

— Oui. Merci pour le dîner, et pour la compagnie.

— J’espérais que notre soirée ne se terminerait pas si tôt.

Je touchai sa main de la pointe de mes doigts.

— Je suis désolée. Peut-être une autre fois.

— Bon, ben… Il y a toujours demain soir.

J’ouvris la portière et sortis de la voiture. Il ne démarra qu’après trente secondes. Je compris trop tard qu’il avait attendu un baiser.

Ma hanche me faisait de plus en plus souffrir. Tandis que je traversais le parking, la douleur devint insupportable, épicée de pointes particulièrement aiguës.

Génial !

J’enlevai mes chaussures. Pieds nus, les talons à la main, je me dirigeai vers la porte.

Mon pied rencontra une imperfection sur le pavé. Je glissai et faillis tomber. La douleur mordit ma jambe. Je me penchai en avant, crachant des jurons sotto voce.

— Vous avez besoin que je vous porte ? murmura une voix dans mon oreille. Encore ?

Je tournoyai et expédiai un uppercut dans le ventre de l’importun. Mon poing rencontra un mur de muscles solides.

— Bon coup, dit Curran. Pour une humaine.

Ouais, ouais, je t’ai entendu souffler quand je t’ai frappé. Tu l’as senti.

— Que voulez-vous ?

— Où est votre charmant compagnon ?

— Où est votre charmante compagne ?

Je repris ma pénible progression vers l’immeuble.

Pour échapper à Curran, je devais me hisser en haut de l’escalier et lui fermer la garde au nez.

— A la maison, dit-il. Elle m’attend.

— Alors, rendez-moi service, rejoignez-la.

Je dus m’asseoir sur les premières marches. Mes jambes exigeaient une pause.

— Ça fait mal ?

— Non, j’adore m’asseoir sur des marches dégueulasses dans une robe de soirée très chic.

— Vous êtes grincheuse, ce soir. L’abstinence n’améliorera pas votre humeur.

Je regardai le ciel nocturne et les minuscules étoiles.

— Je suis fatiguée, j’ai mal à la jambe, j’ai besoin de putain de réponses pour boucler mon affaire et je n’en trouve pas.

— Comme quoi ?

Je soupirai.

— Un. Je ne sais pas qui a tué Greg ni pourquoi. Deux, nous n’avons trouvé aucune trace des animaux nécros qui ont massacré les vôtres. Trois, le dossier de Greg faisait mention de femmes disparues. Pourquoi Olathe les a-t-elle enlevées et qu’en a-t-elle fait ?

Il s’approcha.

— C’est fini Kate. Vous traversez seulement une grosse crise existentielle.

— Une grosse crise quoi ?

— Vous êtes une mercenaire plutôt anonyme. Subitement, tous les Puissants de cette ville s’arrachent votre numéro de téléphone. De quoi vous gonfler d’importance. Et maintenant le bal est fini. Je comprends. (Sa voix suintait la dérision.) Mais c’est fini.

— Vous avez tort.

Curran s’éloigna.

— Elle vous a traité de « sang-mêlé », dis-je à son dos. Pourquoi ?

Il ne se retourna pas.

Je me forçai à me lever et me hissai à l’étage. Une fois dans l’appartement, je me changeai, rassemblai un sac de trucs dont je ne voulais pas me séparer, attrapai Slayer et redescendis. La magie avait frappé pendant que je me préparais. Je démarrai Karmelion, crachant les mots du chant comme un chien aboie et quittai le parking. J’en avais marre de cette putain de ville ! Je rentrai à la maison.

Ma vraie maison.