Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique
Chapitre 4 · Je me réveillai dans l’appartement de Greg…
Je me réveillai dans l’appartement de Greg vers 7 heures et cherchai le téléphone. Le numéro de Jim ne me renvoya que trois sonneries, un « clic » et le « bip » d’un répondeur sans message de bienvenue. Je laissai un « appelle-moi » laconique et raccrochai. Ça ne lui plairait pas. Le matin qui suivait une nuit de chasse était un moment de contemplation sereine, aussi sacré pour un Changeforme que la méditation pour un moine Shaolin. Coincé entre l’Homme et la Bête, le Métamorphe recherchait le contrôle sur l’une et l’autre forme et accueillait l’aube en pleine introspection. Après, il succombait à un sommeil paisible. Jim avait sans doute chassé, la veille au soir, dans Unicorn. Il devait être en train de dormir et l’appareil allait continuer à biper jusqu’a le rendre fou. Je souris à cette pensée.
Je m’étirai, dénouant les muscles de mes épaules et de mon dos. Je donnai des coups de pied dans l’ombre sur le mur, y mettant toutes mes forces sans jamais toucher mon adversaire imaginaire. Je me lançai dans quelques katas, coups de pied de base, retournés, clés de jambes, fouettés circulaires, sutemis, balayages, terminant par des figures plus élaborées. Après dix minutes, j’étais en sueur mais je triplai mon temps d’exercice, travaillant essentiellement en force mes bras, mes épaules et mes pectoraux. Greg ne possédant pas de poids, j’utilisais une masse d’armes lestée de plombs en guise d’haltère. Elle était mal équilibrée, mais c’était mieux que rien.
Je n’avais pas soulevé de fonte depuis des jours, je me sentais plus faible que d’habitude. Pourtant, l’épuisement contrôlé me fit du bien et mon humeur s’améliora graduellement. Ainsi lorsque l’appel de la douche se fit sentir, j’étais presque en forme.
Le téléphone sonna au moment où je touchais la porte de la salle de bains. Je fis demi-tour, m’attendant à entendre Jim.
— Jim ?
— Bonjour, dit une voix masculine.
C’était une voix agréable, bien modulée, claire. Je l’avais déjà entendue mais je peinais à lui donner un nom.
— Docteur Crane ?
— Crest.
Oui, Max, le bénévole au nom de dentifrice. Comment avait-il obtenu mon numéro ?
— Que puis-je pour vous ?
— J’espérais vous convaincre de déjeuner avec moi.
Emmerdeur insistant.
— Comment m’avez-vous trouvée ?
— J’ai appelé l’Ordre et je leur ai menti. Je me suis présenté et j’ai dit que j’avais des informations sur le cadavre du vampire. Ils m’ont donné ce numéro.
— Je vois.
— Alors, vous joindrez-vous moi ?
— Je suis très occupée.
— Mais il faut bien manger de temps en temps. J’aimerais vraiment vous revoir, dans un lieu plus informel. Laissez-moi une chance. Si le déjeuner ne mène à rien, je disparaîtrai de votre vie.
Je pris conscience que j’avais envie de répondre « oui ».
C’était complètement ridicule. J’étais assise sur une bombe, la Meute et le Peuple étaient prêts à allumer la mèche et j’envisageais un rendez-vous galant. Combien de temps depuis mon dernier rendez-vous ? Deux ans ?
— C’est d’accord, dis-je. Je vous rejoindrai entre midi et midi et demi à Las Colimas. Vous savez où ça se trouve ?
Il le savait.
— Et… docteur Crest ?
— Juste Crest, s’il vous plaît.
— Crest, s’il vous plaît, n’appelez plus l’Ordre.
Je m’attendais qu’il soit déconcerté mais il dit joyeusement :
— Oui, madame.
Et il raccrocha.
En entrant dans la douche, j’essayais de comprendre pourquoi j’avais accepté de le revoir. Il devait bien y avoir une raison autre que le fait que je me sentais seule, fatiguée et que j’avais besoin de relations normales. J’avais envie de contact humain mâle, le genre de mâle qui ne se transformait pas en monstre ni ne changeait ses muscles comme on change de chemise. J’utiliserais peut-être cette possibilité pour lui extorquer des informations sur la manière dont le vampire était traité à la morgue. Ouais. C’est ça !
Pendant ma douche, le téléphone sonna. Je fermai le mitigeur et allai répondre, trempant le linoléum d’eau savonneuse.
— Oui ?
— C’est Maxine, chérie.
— Bonjour Maxine.
— Le Protecteur voudrait vous voir dans son bureau à huit heures trente.
— Merci.
— Pas de problème, chérie.
Je raccrochai et retournai à ma douche. L’eau chaude me cingla, relaxant mes muscles à ma plus vive satisfaction.
Nouvelle sonnerie.
Je grognai et revins au téléphone en traînant des pieds sans même fermer l’eau.
— Quoi ?
— T’as un putain de culot de m’appeler le matin ! grogna Jim.
Je ricanai.
— Excuse-moi d’avoir perturbé ton sommeil… beauté !
— Pourquoi tu m’as appelé, merde ?
— Utilise tes griffes pour garder les yeux ouverts. Je veux que tu me fournisses une liste des meurtres de la Meute : les lieux, les moments et tout le reste.
— Tu sais bien que c’est confidentiel. Pour qui tu te prends ? Putain !
— Je suis la seule à en avoir quelque chose à foutre. Regarde par la fenêtre. Tu vois une foule de gens prêts à se casser le cul pour aider vos derrières à fourrure ?
Je raccrochai violemment et retournai sous la douche.
L’absence de buée aurait dû m’alerter mais je plongeai directement sous une cascade d’eau glacée. Pendant que je parlai, le cumulus s’était tari. Étrangler les tuyaux de la douche n’améliorerait rien, à part l’état de mes nerfs, je fermai donc l’eau et me séchai. La journée commençait mal.
J’étais assise dans l’un des fauteuils visiteurs du Chevalier Protecteur. Cette fois, Ted ne téléphonait pas. Il m’observait comme un Chevalier médiéval aurait observé les assiégeants sarrasins depuis les remparts de sa forteresse.
Les secondes devenaient des minutes.
Finalement, il dit :
— J’ai vu votre dossier à l’Académie.
Et merde !
— Vous avez une note E. (E pour Electrum. Pas grand chose, en fait.) Savez-vous combien d’écuyers notés E sont passés par académie ces trente-huit dernières années ?
Je le savais. Greg me l’avait dit si souvent que le chiffre avait fait un trou dans mes tympans, mais provoquer le Protecteur ne m’apporterait rien, je fermai ma gueule.
— Huit dit-il en appuyant bien sur le mot. Vous incluse.
J’essayais d’avoir l’air solennelle.
Ted bougea son stylo de cinq centimètres sur la gauche, le regarda attentivement puis leva les yeux sur moi.
— Pourquoi êtes-vous partie ?
— J’avais un problème avec l’autorité.
— La crise d’ego du meilleur élève ?
— C’était plus profond que ça. Je me suis rendu compte que l’Ordre n’était pas pour moi, j’ai lâché avant de commettre quelque chose de vraiment stupide.
Dans mon esprit, la voix de Greg enfonça le clou avec une note de reproche : "Alors tu es devenue une mercenaire, une épée à vendre, sans foi ni loi. "
Ted reprit :
— Vous travaillez pour l’Ordre, maintenant.
— Oui.
— Ça vous fait quoi ?
— Eh bien, docteur, c’est un peu douloureux et ça chatouille.
Il balaya mon insolence d’un geste.
— Je ne plaisante pas. Qu’est-ce que ça vous fait ?
— J’aime bien avoir un camp de base en ville. L’autocollant "AM" ouvre des portes. Il y a pas mal de responsabilités.
— Ça vous gêne ?
— Oui. Quand je bosse seule, si je me plante, ma paie me passe sous le nez et je mange ce que je peux faire pousser jusqu’à ce qu’un nouveau contrat se présente. Là, si je me plante, pas mal de gens risquent d’y rester.
Il hocha la tête.
— Vous vous sentez étouffée par la responsabilité ?
— Non, la laisse est longue. Mais je sais qu’elle est là.
— Tant que vous vous en souvenez …
— C’est quelque chose que je n’oublie jamais.
— J’ai reçu une plainte de Nataraja.
Je me détendis. La marée changeait.
— Oh ?
— Il prétend que vous évitez de discuter de l’affaire avec le Peuple. Il avait beaucoup de choses à dire.
Je haussai les épaules.
— Il a souvent beaucoup de choses à redire.
— Vous savez pourquoi il fait un tel scandale ?
— Oui. Le Peuple et la Meute sont tous les deux suspects. Il essaie de se montrer coopératif.
Ted acquiesça, approuvant mon analyse.
— Je n’ai aucune raison d’aller au Casino.
— Vous en avez une maintenant.
— Oui.
— Bien. Quand nous en aurons terminé, allez-y et faites-le taire. (Je hochai la tête) Dites-moi ce que vous avez trouvé jusqu’à présent.
Je déballais tout. Je lui parlai du vampire et de la marque cachée, de ma rencontre avec le Seigneur des Bêtes qui voulait que je l’appelle Curran, des lignes jaunes sur le scan-m et du rêve d’Anna.
Il ne m’interrompit pas, hochant la tête, froid, sans réaction. Quand j’en eus fini, il se contenta de dire :
— Bien.
Je compris que l’audience était terminée et quittai son bureau. Cette fois, les Sarrasins en avaient réchappé sans douche d’huile bouillante.
J’allai dans le bureau de Greg. Quelque chose me dérangeait depuis la veille au soir, mais mon esprit aiguisé par la rage de la douche glaciale avait enfin découvert ce que c’était. Les noms des femmes dans le dossier de Greg. J’avais oublié ces quatre noms, ce qui était à la fois irresponsable et stupide.
Il ne me fallut que cinq secondes pour retrouver le dossier et en extraire la feuille où ils étaient listés : Sandra Molot, Angelina Gomez, Jennifer Yinp Alisa Konova.
Je vérifiai dans les dossiers de Greg mais aucune de ces femmes ne possédait de classeur individuel. Elles n’avaient rien en commun, à part le fait d’être issues de groupes ethniques différents. Je fouillai, à la recherche d’un annuaire, en trouvai finalement un dans le dernier tiroir. Gomez et Ying étaient des noms assez courants, et Molot n’était pas rare non plus, je cherchai donc Konova.
Je trouvai deux hommes du nom de Konov, Anatoli et Denis. Les Russes féminisaient les noms en y ajoutant une voyelle la forme féminine de Konov devait être Konova. Je vérifiai.
Je composai le premier numéro, une voix féminine monocorde m’informa qu’il n’était plus attribué. J’essayai le second. Le téléphone sonna, et une voix âgée répondit avec un léger accent.
— Oui ?
— Bonjour, pourrais-je parler à Alisa, s’il vous plait ?
Il y eut un long silence.
— Madame ?
— Alisa a disparu, dit doucement la femme. Nous ne savons pas où elle est.
Elle raccrocha sans me laisser le temps de lui poser une autre question. Puisque Molot était mon deuxième choix, je repris l’annuaire et en trouvai six. Je touchai le gros lot à mon troisième appel – un jeune homme m’informa que Sandra était sa sœur et, avec réticence, qu’elle aussi ayant disparu depuis le 14 du mois dernier. Il refusa de m’en dire plus, ajoutant : « Les flics la recherchent encore. » Je le remerciai et raccrochai.
J’appelai dix-neuf personnes du nom de Ying et vingt-sept du nom de Gomez. Je ne trouvai pas Jennifer Ying mais il y avait deux Angelina chez les Gomez. La première avait deux ans. La deuxième vingt et avait disparu.
Il était plus que probable que Jennifer Ying avait subi le même sort. J’envisageai une visite à la police, mais la partie rationnelle de mon cerveau me rappela qu’on me foutrait dehors sans un mot et que je risquais d’attirer l’attention, ce qui rendrait l’affaire encore plus compliquée. Les flics respectaient les vrais Chevaliers, mais ils ne coopéraient avec eux que si les circonstances ne leur laissaient pas le choix. Je n’étais pas Chevalier.
Il était possible que les quatre femmes aient des griffes et donnent du « Seigneur » à Curran, auquel cas elles pouvaient faire partie des sept Changeformes assassinés.
J’appelai Jim pour vérifier mais il n’était pas chez lui, ou il avait décidé de ne plus prendre mes appels. Je ne laissai pas de message.
N’ayant plus rien à faire ici, je rangeai le dossier. Il était presque l’heure du déjeuner et je devais voir un chirurgien plastique.
Le décorateur de Las Colimas devait être un amateur d’architecture aztèque primitive et Taco Bell tardive.
Le restaurant était un vulgaire fouillis de box brillants, de piñatas colorées et de fausses plantes. Un présentoir de crânes en résine, imitant les récipients dans lesquels les Aztèques entassaient les innombrables têtes de leurs victimes, couronnait la longue tablé du buffet. De petites répliques en argile de reliques ésotériques reposaient sur les appuis de fenêtre, au milieu de fruits en plastique débordant de cornes d’abondance en osier.
Le décor n’avait pas d’importance. Dès l’entrée, un parfum délicieux m’accueillit. Je me dépêcher de contourner l’atrocité de terre cuite d’un mètre cinquante censée représenter le fameux Xochopilli, le Prince des Fleurs, qui séparait l’entrée de la caisse enregistreuse. Une serveuse rousse se jeta sur moi.
— Excusez-moi, dit-elle avec un sourire qui dévoilait toutes ses dents. Êtes-vous Kate ?
— Oui.
— Votre ami vous attend. Par ici, s’il vous plaît.
Tandis qu’elle me guidait au-delà de la table du buffet, j’entendis une voix masculine demander à une serveuse :
— Vous servez de la sauce brune avec ça ?
Seulement dans le Sud.
La jeune femme me conduisit à un box d’angle où Crest attendait, plongé dans le menu.
— Je l’ai trouvée, docteur ! annonça-t-elle.
Les clients des tables voisines me regardèrent. Si le restaurant n’avait pas été aussi bondé, je l’aurais étranglée sur place.
Crest leva les yeux et lui sourit.
— Vous vous êtes souvenue, dit-il d’une voix pleine de surprise. Merci Grace.
Elle glousse.
— N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de quelque chose.
Elle s’éloigna, ondulant doucement des hanches. Je ne savais pas qu’une femme avec un cul si osseux pouvait le tortiller autant.
Je m’assis.
— Il y a de l’orage ? demanda-t-il.
— Vous n’êtes là que depuis cinq minutes et les serveuses battent déjà des cils. Ce doit être un don.
Il déroula sa serviette, en sortit un couteau à bout rond denté et fit comme si on le lui plongeait dans le cou.
— En fait, ce n’est pas un don, expliqua-t-il en faisant de grands gestes avec le couteau. (La lame avait l’air bien aiguisée.) La plupart des gens traitent les serveuses comme des chiens. Elles servent, elles doivent donc être une sous-espèce d’êtres humains et supporter qu’on les harcèle.
J’éloignai le couteau de lui avant qu’il se blesse et le posai sur la table.
La rousse Grace revint, nous éblouit d’un nouveau sourire et nous demanda si nous étions prêts à commander.
Je commandai sans regarder le menu. Crest demanda du churrasco avec du chimichurri dans un espagnol sans accent.
Grace le regarda sans comprendre.
— Je pense qu’il aimerait le filet mignon avec la sauce à l’ail et au persil, dis-je. La spécialité du chef.
Son visage s’éclaira.
— Et avec ça, que voulez-vous boire ?
Nous commandâmes tous deux de l’eau glacée, et elle s’éclipsa tortillant sauvagement du cul.
Crest fit la grimace.
— Vous avez changé d’avis ?
— Je déteste l’incompétence. Elle travaille dans un restaurant qui sert de la cuisine latino. Elle devrait au moins savoir comment se prononcent les noms des plats. Mais bon, elle fait sans doute de son mieux. (Il regarda autour de lui.) Je dois dire que ce n’est pas l’endroit idéal pour une conversation tranquille.
— Vous avez un problème avec mes goûts ?
— Oui, en fait.
Je haussai les épaules.
— Vous êtes plutôt… hostile.
Sa voix était amusée, calme.
— Étais-je censée choisir un endroit intime, décoré avec goût et qui facilite la conversation privée par-dessus marché ?
— Eh bien, je pensais que vous le feriez.
— Pourquoi ? Vous avez fait du chantage pour que j’accepte un déjeuner, je peux au moins apprécier la bouffe.
Il essaya une stratégie différente.
— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.
— C’est une bonne chose. Les gens comme moi n’aiment pas qu’on les bouscule. Ils peuvent même vous casser une jambe en guise de représailles.
— Vous pourriez vraiment faire ça ?
Il souriait. Essayait-il de flirter ?
— Faire quoi ?
— Me casser la jambe.
— Oui, si les circonstances s’y prêtaient.
— Je suis ceinture marron de karaté. (Décidément, il trouvait ma personnalité de femme forte amusante) Je serais peut-être capable de me défendre.
C’était divertissant, finalement. Je le gratifiai de toute la puissance de mon sourire hypnotique et dit :
— Ceinture marron ? C’est impressionnant. Mais vous devez vous souvenir que je casse des jambes pour gagner ma vie tandis que vous…
— Réparez des nez ? proposa-t-il.
— Non, j’allais plutôt dire que vous recousiez des cadavres. Mais « réparer des nez » et une meilleure réplique.
Nous sourîmes.
Grace arriva juste à temps, avec deux plateaux. Elle les plaça devant nous et fut appelée avant de tenter une nouvelle fois d’éblouir Crest de son sourire.
— La cuisine est délicieuse, dit-il après les premières bouchées.
Et pas chère, en plus. Je haussai un sourcil, l’air de dire : « Je vous l’avais bien dit. »
— Je cesse d’essayer de vous impressionner si vous promettez de ne pas me casser la jambe.
— D’accord. Où avez-vous appris l’espagnol ?
— Mon père. Il parlait six langues couramment et en comprenait je ne sais combien d’autres. C’était un anthropologue de la vieille école. Nous avons passé deux ans au Templo Mayor au Mexique.
Je haussai les sourcils, attrapai une bouteille de sauce piquante en forme de figurine stylisée et la posai devant lui.
— Tlaloc. Le dieu de la Pluie.
Je lui souris.
— Parlez-moi un peu du temple.
— C’était chaud et poussiéreux.
Il me parla de son père qui essayait de comprendre des peuples disparus depuis longtemps ; il me raconta comment il avait gravi d’innombrables marches pour atteindre le sommet du temple, où des autels jumeaux contemplaient le monde ; comment c’était de s’endormir sous un ciel sans fin près des murs sculptés et de rêver de prêtres cauchemardesques. Sa voix couvrait le bruit du restaurant, transformant les conversations des autres clients en bruit blanc. C’était tellement étonnant que j’aurais juré qu’il y avait de la magie là-dedans, alors que je ne sentais aucune puissance se dégager de lui. Peut-être était-ce de la magie, mais de cette espèce si humaine – la magie née du charme et de la conversation – que j’oubliais trop souvent.
Il parlait, j’écoutais sa voix plaisante et je le regardais.
Il y avait quelque chose de rassurant chez lui, et je n’étais pas sûre que ça vienne de ses manières affables ou de son immunité à mes froncements de sourcils. Il était drôle sans essayer de l’être, intelligent sans tenter d’avoir l’air érudit et il montrait qu’il n’attendait rien.
Le déjeuner se prolongeait et, soudain, il fut presque treize heures trente. Je devais y aller.
— J’ai passé un excellent moment, dit-il, mais j’imagine que c’est évident puisque j’ai parlé tout le temps. Vous auriez dû me faire taire.
— J’ai pris beaucoup de plaisir à vous écouter.
Il fronça les sourcils, incrédule, et me prévint :
— La prochaine fois, ce sera votre tour de parler.
— La prochaine fois ?
— Accepteriez-vous de dîner avec moi ?
Je me surpris moi-même :
— Oui.
— Ce soir ? demanda-t-il, les yeux pleins d’espoir.
— Je vais essayer, promis-je, et j’avais l’intention de tenir ma promesse. Appelez-moi vers 18 heures.
Je lui donnai mon adresse, au cas où la magie déconnecterait le téléphone.
J’insistai pour payer ma part et déclinai son offre de me raccompagner jusqu’à ma voiture. Le jour où j’aurai besoin d’une escorte, je refilerai mon sabre à quelqu’un qui saura quoi en faire.
— Monsieur Nataraja serait ravi de vous parler, m’informa une voix masculine et cultivée au téléphone. Malheureusement, il est très pris pour les prochains mois.
Je soupirai en tapotant mes ongles sur la table de cuisine de Greg.
— Désolée, je n’ai pas bien entendu votre nom…
— Charles Cole.
— Écoutez bien, Charles Cole. Vous allez me passer Rowena et je ne dirai pas à Nataraja que vous avez tenté d’empêcher l’émissaire spécial de l’Ordre de lui parler.
Il y eut un silence puis Charles Cole dit :
— Un instant, s’il vous plait.
J’attendis, très contente de moi. J’entendis un « clic » et la voix sans défaut de Rowena dit :
— Kate, toutes mes excuses. C’est un regrettable malentendu.
Un point pour moi.
— Pas de problème. (Je pouvais faire preuve de générosité) On m’a fait savoir que Nataraja souhaiterait me parler.
— En effet. Hélas, il est sur le terrain. S’il avait su que vous aviez l’intention de venir nous voir, il aurait reporté. Il sera de retour dans la soirée. Je vous serais reconnaissante de nous rejoindre vers 2 heures du matin.
Un point pour Rowena.
— Pas de problème.
— Merci Kate.
Nous nous saluâmes et raccrochâmes. Elle avait l’art de transformer n’importe quelle conversation en quelque chose de personnel, comme si le sujet était d’une importance capitale pour elle et que tout refus la blesserait. Ça marchait dans les deux sens – quand on acceptait, elle se comportait comme si on lui faisait une immense faveur. C’était une technique que j’aurais adoré apprendre. Malheureusement, je n’en avais ni le temps ni la patience.
Je ne savais pas quoi faire. Tant que je n’aurais pas interrogé Corwin, je ne pourrais pas l’éliminer des suspects et je n’en avais pas d’autre en réserve. Peut-être que si j’emmerdais suffisamment Nataraja, il me donnerait d’autres pistes, mais j’avais une douzaine d’heures à patienter. L’appartement avait perdu son apparence immaculée. Il y avait de la poussière sur l’appui de fenêtre et de la vaisselle sale dans l’évier. J’attrapai le balai, la serpillière et le détergent. Ensuite je m’offrirais une sieste réparatrice. J’avais une longue nuit devant moi.
Quand je me réveillai dans l’appartement propre, le soleil avait laissé place au violet profond du crépuscule.
Crest n’avait pas appelé. Dommage.
Une pensée intéressante germa tandis que je traînais dans le lit en regardant la nuit tomber entre les barreaux de la fenêtre. Je la conservai, trotterai jusqu’à la cuisine et appelai l’Ordre, espérant que Maxine y était encore. Le téléphone devenait mon arme de prédilection.
Maxine répondit.
— Bonsoir, Kate.
— Vous travaillez toujours si tard ?
— Parfois.
— Si je vous demandais de vérifier quelque chose pour moi, le feriez-vous ?
— C’est pour ça que je suis là, chérie.
Je lui parlai des femmes disparues.
— Les flics sont de la partie, donc il doit y avoir un dossier sur au moins une de ces femmes, Sandra Molot. J’ai besoin de savoir s’ils ont lancé un sort général de localisation sur l’un de ses effets personnels. Et la même chose pour les trois autres.
— Restez en ligne, chérie. Je vais voir ce que je peux faire.
Elle me mit en attente. J’attendis en écoutant les petits bruits qui traversaient la ligne. La nuit était tombée et, à part la cuisine, l’appartement était plongé dans l’obscurité et il régnait un calme lugubre.
« Tap, tap »
Quelque chose grattait à la fenêtre de la cuisine.
C’était un bruit ténu, comme celui d’une brindille sèche contre du verre.
J’étais au troisième étage. Il n’y avait aucun arbre à proximité.
« Tap. »
Silencieusement, je reculai jusque dans le couloir et ramassai Slayer, gardant le téléphone coincé contre mon épaule.
Maxine reprit la ligne, je sursautai presque.
— Il n’y a pas de dossier au nom de Jennifer Ying.
— Aha !
J’éteignis la lumière, plongeant la cuisine dans le noir.
« Tap. Tap. »
J’allai vers la fenêtre.
— Ils ont bien des dossiers sur les trois autres.
J’attrapai le rideau et le tirai d’un coup sec. Deux yeux d’ambre me regardaient fixement, débordant de désir et de faim. Un visage mi-loup mi-humain se pressait contre le carreau. Ses horribles mâchoires déformées ne se fermaient pas complètement et de longues traînées de bave dégoulinaient à ses dents jaunes et abîmées.
La peau autour du museau était ridée. La chose cauchemardesque reniflait le verre, soufflant de l’air par ses narines noires et dessinant de petits cercles opaques de condensation. La chose leva une main déformée et frappa sur la fenêtre avec une griffe de trois centimètres.
« Tap. Tap. Tap. »
— On a utilisé les sorts standards et longue distance pour les localiser dans les trois cas. Ils ont été bloqués et n’ont donné aucun résultat. Kate ?
— Merci beaucoup, Maxine. (J’étais incapable de quitter le monstre des yeux) Je dois y aller, maintenant.
— Quand vous voulez, chérie. Amusez-vous bien avec le loup.
Je posai doucement le téléphone. Slayer à la main, je murmurai le sort annulant les gardes sur le verre et déverrouillai la fenêtre.
Les griffes attrapèrent le bord de la fenêtre et, sans effort, la firent glisser vers le haut. L’homme-loup l’enjamba très doucement, une patte noueuse et poilue à la fois, et se redressa, dépliant sa carcasse de plus de deux mètres de haut. Une fourrure dense et grise recouvrait sa tête, ses épaules, son dos et ses membres, laissant le visage hideux et la poitrine musculeuse glabres. Je pouvais voir des taches rondes et noires sur la peau tendue de ses pectoraux.
— OK, mon joli. Qu’est-ce que tu as pour moi ?
Il se pencha vers moi. Entre ses griffes il tenait une grande enveloppe. Elle était cachetée par un sceau de cire rouge marqué d’un symbole.
— Ouvre-la, lui ordonnai-je.
L’homme-loup rompit le sceau avec maladresse, retira une seule feuille de papier et me la tendit, laissant de légères déchirures sur le papier.
Quatre lignes d’une très belle calligraphie disaient :
« Sa Majesté Curran le Seigneur Élu des Bêtes Libres vous prie de lui faire l’honneur de votre présence à la réunion de sa Meute à 22 heures cette nuit. »
Le papier était signé d’un gribouillis.
— C’est ma faute, en fait, hein ? Je lui ai demandé une invitation officielle.
Le loup me regardait fixement. Sa bave formait de petites flaques visqueuses sur le linoléum de la cuisine.
J’anticipai la rencontre avec deux cents monstres à son image, chacun plus rapide et plus fort que moi, prêts à me réduire en charpie sur un caprice de leur chef et je sentis mon estomac se nouer. Je n’avais pas envie d’y aller.
— Es-tu supposé m’escorter ?
Le cauchemar ouvrit la bouche et émit un long grognement guttural, le feulement frustré d’un esprit doué de parole mais coincé dans un corps incapable de produire un langage articulé. Très peu de Changeformes étaient capables de parler sous forme intermédiaire.
— Hoche la tête si c’est « oui ».
Le loup hocha lentement la tête.
— Très bien. J’ai besoins de me changer. Reste ici. Ne bouge pas. C’est un endroit dangereux pour un loup.
— Hoche la tête si tu me comprends.
Il hocha la tête.
Je passai dans le couloir et touchai le mur, activant les gardes. Une partition rouge translucide apparut sur le seuil, séparant la cuisine et le monstre du reste de l’appartement. J’allai m’habiller.
Je choisis un pantalon ample et sombre, évasé vers le bas. Il cachait mes pieds quand je donnais des coups. La perspective de me retrouver avec autant de griffes dans mon dos m’incitait à enfiler une armure légère, mais la mienne m’attendait sagement dans ma vraie maison avec tout le reste de mes affaires. Comme si cela pourrait m’aider d’une quelconque manière, dans l’antre de la Meute ! Je fouillai dans le placard où je laissais quelques vêtements de rechange. Du vivant de Greg, je ne venais qu’en dernier recours, lorsque j’étais couverte de sang et que mes fringues tombaient en lambeaux.
Je tâtonnai dans les vêtements quand mes doigts rencontrèrent du cuir. Une veste en cuir noir. Je me souvenais vaguement de l’avoir portée. Ce devait être dans ma période « regardez, je suis une dure ». Je l’enfilai et me regardai dans le miroir de la chambre. J’avais l’air d’une bravache. Et c’était sexy. Bon ben… c’était mieux que rien. J’enlevai la veste, échangeai mon tee-shirt contre un débardeur gris foncé, enfilai le fourreau et remis la veste de voyou. Super ! Ajoutez à ça une queue-de-cheval bien serrée et du mascara à profusion et je serai mûre pour jouer le rôle de la méchante maîtresse du supervilain. Nous affons les moyens de fous brendre un éjantillon d’ADN.
Je me contentai de ma tresse habituelle.
Après m’être occupée de mes cheveux, je m’arrêtai pour considérer l’arsenal à ma disposition et me contentai de fins bracelets de force armés d’aiguilles d’argent, et de Slayer bien sûr. Pour échapper à deux cents Changeformes en furie, j’aurais besoin d’une caisse de grenades et d’un soutien aérien. Il n’y avait aucune raison de m’encombrer d’armes supplémentaires. Et puis… peut-être devrais-je prendre un couteau. Un seul couteau au cas où. OK, deux. C’était tout.
Armée et vêtue pour tuer – ou plus exactement pour mourir vite mais avec style –, je rejoignis l’homme-loup. Nous empruntâmes l’escalier. Je tins la porte de Betsi à mon guide qui se glissa sur le siège arrière. Alors que nous quittions le parking, sa griffe me tapota l’épaule et pointa vers la gauche.
Je compris l’allusion et tournai dans la direction indiquée.
Le trafic était plus que fluide, quasi inexistant. Les rues étaient désertes, inondées de lumière électrique jaune. Peu de gens possédaient une voiture en état de fonctionner pendant les vagues technologiques. Ça ne valait pas la peine d’investir dans ce genre de chose quand il était évident que la magie était en train de gagner.
Une vieille Honda bleue s’arrêta au feu sur la bande de gauche à côté de nous. Un homme et une femme parlaient sur la banquette avant. Je ne pouvais voir de l’homme que son profil assombri, mais le visage de la femme affichait une expression ravie, légèrement rêveuse, comme si elle se remémorait un souvenir heureux. Un petit garçon brun était assis sur le siège arrière.
Dans un instant il allait voir le monstre dans ma voiture. Je me préparai à son cri.
Le petit garçon plissa les yeux et sourit. Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur. L’homme-loup faisait semblant de haleter, ses lèvres noires tendues en un sourire canin béat. La pénombre de la voiture cachait son visage, seuls le museau et les yeux brillants, illuminés par la lumière extérieure, étaient visibles.
Le petit garçon articula quelque chose qui aurait pu être « Bon chien ». Le feu passa au vert et la Honda s’élança, disparaissant dans la nuit et emmenant l’enfant et ses parents, tranquilles.
Nous continuâmes vers le nord-est et Suwanee. Il nous fallut près de une heure pour rejoindre le complexe des Changeformes. Nous dûmes laisser la ville derrière nous pour y parvenir. Invisible depuis l’autoroute, le donjon se dressait au centre d’une clairière, protégée par un mur dense d’arbustes et de chênes qui avaient l’air bien plus vieux qu’ils en avaient le droit. Le seul signe de son existence était le chemin de terre qui quittait si abruptement l’autoroute que je l’avais raté malgré la présence de mon guide ; j’avais dû faire demi-tour.
Le sentier nous amena jusqu’à un petit parking.
Je me garai à côté d’une vieille camionnette Chevy et tins de nouveau la porte pour l’homme-loup. Une fois hors de Betsi, il s’immobilisa un instant, comme s’il saluait silencieusement le bâtiment. L’édifice se dressait devant nous, formidable bâtisse carrée en pierres grises de plus de vingt mètres de haut. L’ombre encadrait les étroites meurtrières gardées par des grilles de métal. Elle ressemblait plus à une forteresse médiévale qu’à un fort moderne.
L’homme-loup leva son museau étroit et lança un long hurlement gémissant. Les doigts glacés de la peur grimpèrent le long de mon épine dorsale et me prirent à la gorge. Le hurlement se répercutait sur les murs et remplissait la nuit de la promesse d’une longue chasse sanglante. Une autre voix se rejoignit à la sienne depuis le toit de la forteresse, une troisième, puis une quatrième… Tout autour de nous, les sentinelles hurlaient. Je me tenais figée au centre du tourbillon de leurs cris de guerre. C’était assez théâtral mais cela avait l’effet escompté : changer une dure à cuire en une primate effrayée, tremblant dans le noir.
Satisfait, mon guide se dirigea vers le donjon. Je lui emboîtai le pas tandis que les derniers échos de l’hymne au sang s’estompaient dans la nuit. L’homme-loup s’arrêta devant une grande porte en métal et frappa. La porte s’ouvrit à la volée nous pénétrâmes dans une antichambre éclairée par des lampes électriques.
Une petite femme aux cheveux blonds très frisés nous attendait. Après un échange non verbal avec mon guide, elle me fit signe.
— Par ici, s’il vous plaît.
Je la suivis dans une pièce circulaire. Un escalier en colimaçon perçait le sot s’étirant aussi bien vers le haut que vers le bas. Des spirales de marches se fondaient dans le noir.
— Par ici, s’il vous plaît, répéta-t-elle.
Elle me guida vers l’étage inférieur. Nous descendîmes, enroulant plusieurs fois le colimaçon avant que mon escorte pénètre dans un couloir sombre. Le couloir butait sur une autre lourde porte en bois que la femme ouvrit d’une poussée, me faisant signe d’entrer. Je passai le seuil.
Une immense salle ovale s’étendait devant moi, baignée de la lueur confortable de lampes électriques adoucie par du verre dépoli. La salle montait légèrement, comme un auditoire universitaire autour d’une scène plate. Sur la gauche, à côté de la porte, un feu brûlait dans un brasero métallique de trente centimètres de haut, la fumée était aspirée par un puits vertical. Un plan incliné menait de la porte à la scène.
Le reste de la salle était disposé en étages. Sur chaque palier recouvert de couvertures d’un bleu uniforme se tenaient les Changeformes. La plupart avaient forme humaine, certains restaient seuls tandis que d’autres étaient assemblés en famille, une famille par couverture, comme s’ils étaient réunis pour un pique-nique souterrain.
Je me rendis compte, effarée, qu’il y avait plus de trois cents Métamorphes. Bien plus.
Et Curran restait invisible.
La porte se referma derrière moi dans un « clic ». Dans un même mouvement, les Changeformes tournèrent leurs regards vers moi.
J’étais curieuse de savoir ce qu’ils feraient si je leur demandais du sucre ou des œufs.
Derrière moi la porte s’ouvrit, et deux grands mâles entrèrent puis soufflèrent dans mon cou. Je compris le message et me dirigeai vers la scène. Devant moi, plusieurs mâles quittèrent leur couverture, me barrant le passage.
Le comité de bienvenue. Comme c’était charmant.
— Vous êtes sur mon chemin, laissai-je tomber.
— Vraiment ?
Le gamin ne devait pas avoir dix-huit ans, un visage ouvert et des cheveux bruns mi-longs. Ses yeux noirs riaient, et je compris que c’était une épreuve. Je savais qui l’avait orchestrée. Aucun d’eux ne se moucherait sans l’autorisation de Curran.
— Vraiment ? relevai-je, sachant ce qui allait se produire.
— C’est plutôt toi qui es sur notre chemin, dit un mâle plus âgé et plus râblé.
Un coin de sa bouche remontait. Il essayait de dissimuler son sourire. Il s’amusait bien.
Un grand mâle aux cheveux roux hirsutes le héla depuis sa couverture :
— Hé ! Mik, tu ne sais pas qu’il faut laisser passer les dames ?
Le mâle râblé me lorgnait.
— Je ne vois pas de dame ici.
Une vague de sifflets et de grognements parcourut la pièce, si soudainement qu’elle aurait pu être orchestrée.
Mik continuait à me provoquer. Même son regard semblait étudié. Il n’y avait pas de danger, c’était seulement un test.
Il fallait que je le passe vite et sans violence directe, sinon la Meute ne travaillerait jamais avec moi. La stupidité de cette situation était ahurissante.
Les mâles s’enhardirent. Le gamin sourit.
— Qu’est-ce que t’en dis, bébé, on va à côté et je te fais passer un bon moment ?
Le groupe explosa de rire – ce devait être une improvisation. Le gamin, fier de lui, se pencha, ses doigts caressèrent ma joue. Quand sa peau toucha la mienne, je murmurai un seul mot, si doucement que je ne pus entendre ma propre voix.
— Ameha.
Obéis !
Le mot de pouvoir pulsa de ma peau à la sienne.
Un tel flux de magie jaillissant de mon corps me mit pratiquement à genoux. Le gamin frémit. Absorbés par leurs encouragements bruyants, les autres ne remarquèrent rien.
— C’est une bonne idée, Derek, dit Mik. Je crois qu’elle pourrait nous prendre tous, à moins que tu préfères ne pas partager.
Je regardai le gamin et lui soufflai :
— Protège-moi.
Son corps explosa de vivacité, une brume de fluides corporels détrempant le sol. Ce ne fut pas un loup, mais à peine une silhouette, mince et lustrée, qui percuta Mik, lui faisant perdre l’équilibre. Le mâle adulte heurta violemment le sol sous la masse du loup gris qui montrait les crocs, un grognement de fureur sauvage prêt à jaillir de sa gorge.
— Retiens-le.
Le loup gronda doucement, ses lèvres noires tremblotaient.
La salle fut soudainement aussi silencieuse qu’une tombe. J’espérais que ce ne serait pas la mienne.
— Derek, dit Mik d’une voix enrouée, le poids du loup sur sa poitrine rendant la parole difficile. Derek, c’est moi !
Le loup gronda.
— Ne bougez pas, conseillai-je en tirant Slayer du fourreau.
Le sabre émit un murmure métallique en glissant de sa gaine. Les yeux des Changeformes se braquèrent sur la lame enchantée.
Une femme se leva de son siège sur ma gauche. Ses lèvres tremblaient comme si elle allait gronder.
— Putain ! qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Je jetai un coup d’œil autour de moi. L’ambiance avait changé. Le jeu avait pris fin, les yeux incendiaient, les cheveux se dressaient sur les crânes, l’odeur du meurtre flottait dans l’air.
— Voici Slayer, dis-je pour présenter le sabre, le levant bien haut pour qu’ils puissent tous le voir. (Slayer bouillonnait, des volutes de fumés luminescentes ondulaient le long de la lame.) Il a porté d’autres noms. L’un d’entre eux était « égorgeur de loups ». Poussez-moi à bout, et je vous montrerai comment il l’a obtenu.
— Tu ne peux pas tous nous avoir, grogna un mâle sur ma droite.
— Je n’en ai pas besoin. (Je baissai la lame sur le cou du jeune loup) Si vous bougez, je le tue.
Ils restèrent parfaitement immobiles. La loyauté à la Meute était plus forte que leur colère, mais je n’osais pas aller plus loin.
— Ça suffit ! trancha la voix de Curran.
Les Métamorphes s’écartèrent de mon chemin, je vis Curran dressé à côté du feu. Je regardai le jeune loup.
— Viens.
Avec hésitation, la bête retira ses pattes de la poitrine de Mik. J’enjambai l’homme râblé, le loup trottant à mes côtés comme un chien de garde démesuré.
Je montai sur la scène. Les iris de Curran étaient pailletés d’or – il était furax. Je ne fis pas attention à lui et me dirigeai vers le brasero. Je remontai la manche droite de ma veste en cuir et passai mon bras dans les flammes.
La douleur me lécha le bras. La puanteur de la chair et des poils brûlés envahit la pièce. La salle bruissa. J’avais prouvé mon humanité et mon contrôle comme n’importe quel Changeforme. Aucun Métamorphe qui aurait abandonné la discipline stricte et laissé sa bête prendre le pouvoir ne pouvait braver le feu. C’était un rituel vital et très privé, l’un de ceux qu’ils ne s’attendaient pas que je connaisse.
Le visage de Curran était de pierre.
— Venez ! dit-il.
Le loup et moi le suivîmes dans une autre pièce plus petite où huit personnes étaient assises sur des chaises rembourrées. Ils se levèrent à l'approche de Curran et restèrent debout, trois femmes et cinq hommes. Jim était l’un d’eux. Donc mon vieux copain était membre du conseil de la Meute. Alors ça !
Les huit regardaient le loup, moi, mon bras et enfin Curran. Jim ouvrit la bouche pour dire quelque chose et la referma aussi sec.
— Derek, appela Curran.
Le loup le regarda. Le feu dans les yeux de Curran le brûla, il s’assit sagement, fasciné. Curran émit un son étrange, moitié grognement, moitié mot, mais un ordre sans aucun doute. Le loup trembla, son corps fin se convulsa, il gémit faiblement.
Le Seigneur des Changeformes gronda vers moi :
— Libérez-le !
— Est-ce une demande ou un ordre ?
Un spasme contracta le visage de Curran, comme si le lion en lui essayait de sortir à coups de griffes.
— C’est une demande.
Je m’agenouillai à côté du loup et touchai sa fourrure épaisse, cherchant le contact de la peau. La bête trembla.
— La pièce est protégée ?
Curran acquiesça. Je regardai le loup et murmurai :
— Dair
Libère.
La force du pouvoir me bouscula. Des cercles rouges dansèrent devant mes yeux, je secouai la tête pour recouvrait la vue. Le loup s’écroula sur le sol, toutes forces ayant abandonné ses pattes noueuses. Curran gronda, l’animal disparut dans un brouillard épais, laissant après lui le gamin nu et humide.
— Je ne pouvais pas, grogna-t-il.
— Je sais, dit Curran. Tout va bien.
Le gamin soupira et s’évanouit. L’une des femmes, une brunette aux longues jambes, dans la trentaine, le couvrit d’une couverture.
Curran se tourna vers moi.
— Prenez un autre des miens, et je vous tue !
Il parlait d’un ton parfaitement neutre mais, dans ses yeux, je pouvais lire une certitude. S’il le devait, il me tuerait. Il n’en perdrait pas le sommeil. Il n’y penserait pas à deux fois. Il le ferait et ne se soucierait pas d’avoir mis fin à mon existence.
Ça me foutait une trouille de tous les diables, alors j’éclatais de rire.
— Vous croyez que vous y arriverez tout seul, cette fois, mon grand ? En y repensant, vous feriez mieux d’amener quelques-uns de vos gars pour me casser la gueule – vous devenez vraiment mou.
Derrière lui, quelqu’un manqua de s’étrangler. Ça y est, j’étais morte. Curran leva brusquement la tête. Le besoin de sang le submergeait. Il reprit le contrôle d’un simple exercice de sa volonté. L’effort était presque physique. Je pouvais voir les muscles de son visage se détendre un à un tandis que sa colère implosait. La rage dans ses yeux mourut en une coulée d’ambre et il se tint devant moi, détendu, relaxé, calme. C’était sans doute la chose la plus effrayante que j’avais jamais vue.
— Pour l’instant, j’ai besoin de vous, dit-il.
Il jeta un coup d’œil à son Conseil et demanda :
— Corwin est prêt ?
— Oui mon Seigneur, ânonna un homme plus âgé.
Il semblait avoir la cinquantaine, sa poitrine massive, ses épaules et ses bras énormes auraient fait l’orgueil de n’importe quel forgeron, sa barbe noire bouclée et son épaisse crinière brillaient de mèches grises isolées.
— Bien. Emmène-la à la salle. Je vous rejoins tout de suite.
Le barbu approcha d’une porte sur le côté gauche de la pièce et l’ouvrit pour moi.
— Après vous.
Je fis ma sortie.
Nous marchions côte à côte dans un couloir sinueux.
— Mon nom est Mahon, dit le barbu.
Sa voix profonde avait la tessiture rocailleuse de l’accent écossais.
— Ravie de faire votre connaissance, murmurai-je machinalement.
— Ç’aurait certainement été plus agréable en d’autres circonstances, plaisanta-t-il.
— Si j’avais su à quel point j’étais la bienvenue dans la Meute, j’aurais préféré Unicorn Lane.
— Vous devez comprendre que Curran ne peut permettre à personne de lui prendre impunément ce qui lui appartient, certains supposeraient que vous êtes capable de lui faire ce que vous avez fait à Derek, et son autorité en souffrirait.
— Je connais les mécanismes de la Meute.
— Et vous êtes une étrangère. La Meute ne fait pas confiance aux étrangers.
— Je suis une étrangère humaine. La Meute m’a traitée comme si j’étais une Solitaire. Avec la permission de Curran.
Parfois, mais c’était rare, il arrivait qu’un Changeforme suive le Code à sa propre manière et refuse l’allégeance à la Meute. De tels individus étaient appelés des « Solitaires ».
Ils étaient les étrangers ultimes et la Meute les considérait avec méfiance.
Mahon inclina la tête, acquiesçant à mon analyse.
— Curran ne fait rien sans raison. On m’a dit que vous l’aviez rencontré. Peut-être l’avez-vous indirectement défié à cette occasion ?
Indirectement ? Je l’avais défié de manière très directe.
— Votre connaissance de nos coutumes est inhabituelle. Pour un humain étranger. D’où la tenez-vous ?
Sa voix était calme, dénuée de provocation.
— De mon père.
— Un homme du Code ?
— À sa manière. Pas votre Code mais le sien.
— Vous avez bien appris.
— Non, il m’a bien appris. J’étais difficile.
— Les enfants peuvent l’être, parfois.
Nous nous arrêtâmes devant une porte.
— Avez-vous besoin d’onguent pour votre bras ?
Je regardai la marque rouge sur ma peau.
— Non. Si on ne traite pas tout de suite, l’onguent ne sert à rien. Mais j’apprécie votre sollicitude. (Je secouai la tête) Dites-moi, êtes-vous le pacificateur patenté de la Meute ?
Il ouvrit la porte.
— Parfois. Je suppose que j’ai une influence lénifiante sur les enfants mal élevés. S’il vous plaît…
Je franchis la porte, il la referma derrière moi. La pièce était petite. Une unique lampe projetait un cône de lumière sur une table au centre. Il y avait deux chaises autour de la table, la plus éloignée était occupée par un homme. Il se tenait de manière que la lumière ne l’atteigne pas.
Le décor me rappela les films d’espionnage de mon enfance.
— Il vous a retournée, n’est-ce pas ? dit l’homme d’une voix éraillée. Je parie que, s’il avait disposé d’une ou deux minutes de plus, vous auriez été prête à vous excuser.
— Je ne crois pas.
Je tirai la chaise vers la table. L’homme se pencha en arrière, restant dans l’ombre.
— Ne vous frappez pas. Fait ça à tout le monde.
Pourquoi je lui parle pas.
— Vous êtes Corwin ?
— Non, suis Blanche-Neige.
Il se balançait d’avant en arrière sur sa chaise.
— Et qui est l’homme qui m’a accompagnée jusqu’ici ?
— Mahon, Kodiak d’Atlanta.
— Le Bourreau de la Meute ?
— Lui-même.
Je digérai la nouvelle.
— Il a élevé Curran, savez, dit l’homme.
— Oh ? Et il lui donne du « Seigneur », comme vous tous ?
L’homme haussa les épaules.
— C’est Curran.
— Elle a des problèmes avec ce concept, dit la voix de Curran dans mon dos.
J’apprenais. Cette fois je ne sursautai pas.
— Vous pouvez bien être leur Seigneur. Vous n’êtes foutrement pas le mien. (Curran s’appuyait contre un mur.) Où sont les autres ?
D’autres personnes devaient nous observer, probablement les huit qui m’avaient accueillie. Le mâle alpha de la Meute des loups, le chef des rats, la personne qui parlait pour les « éclaireurs », les plus petits des Changeformes et quelqu’un qui représentait les plus grands.
— Ils regardent, dit Curran en désignant le mur.
Je remarquai enfin le miroir sans tain.
Je me tournai vers Corwin.
— Pourquoi ne sortez-vous pas de l’ombre ?
— Vous sûre ?
— Ouais.
Il se pencha en avant, laissant la lumière jouer avec ses traits. Son visage était hideux. D’énormes yeux froids s’enfonçaient profondément dans ses orbites, surplombés par d’épais sourcils. Son nez était épais, sa mâchoire trop lourde et trop proéminente pour être humaine, il avait l’air de pouvoir mordre dans un câble métallique sans effort. Ses cheveux roussâtres, épais, de la texture de la fourrure, étaient coiffés en queue-de-cheval. De longues rouflaquettes tombaient de ses pommettes pratiquement jusqu’à sa poitrine, encadrant de grandes oreilles pointues agrémentées de petite plumets de poils. Le même poil, plus court et plus épais, recouvrait son cou et sa gorge, laissant son menton glabre d’une manière tellement précise qu’il avait dû se raser.
Ses mains, qui reposaient sur la table, étaient déformées et hors de proportion avec son corps. Malgré des doigts courts et épais, chaque main aurait pu tenir ma tête entière dans sa paume. De la fourrure rousse recouvrait ses jointures.
Corwin souriait. Ses dents étaient énormes et pointues. Des griffes acérées prolongeaient ses doigts boudinés. Il les écarta et pétrit la table, comme un chat, en écorchant le bois.
— Pauvre gars, comment faites-vous pour regonfler votre oreiller, le soir ?
Corwin lécha ses canines et regarda Curran.
— Je l’aime bien.
— Commençons, dis-je.
— Vous pas demandé quoi je suis.
Corwin tapotait la table avec ses griffes.
— Je le découvrirai.
Les mots familiers depuis les longues sessions à l’Académie refirent surface.
— Mon nom est Kate Daniels. Je suis une représentante légale et assermentée de l’Ordre. J’enquête sur un meurtre dont vous êtes l’un des suspects. Vous me suivez ?
— Oui.
— Je suis ici pour vous interroger de manière à établir si vous êtes coupable. Si vous avez commis ce meurtre, vous pouvez vous mettre en danger en répondant à mes questions. Je ne peux pas vous obliger à répondre.
— Lui le peut, dit Corwin de sa voix éraillée en désignant Curran.
— C’est entre lui et vous. Tant que nous sommes d’accord que je ne peux vous obliger à coopérer.
— Nous sommes d’accord, douce.
Je lui souris.
— Les informations que vous me donnerez aujourd’hui sont confidentielles mais je peux être contrainte de les divulguer.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu’elle les gardera pour elle mais qu’elle devra parler si la justice le lui ordonne, intervint Curran.
— Il a raison. (Je regardai Curran.) Je dois aussi vous prévenir que si vous avez assassiné Greg Feldman, je ferai de mon mieux pour vous tuer.
Corwin se pencha en arrière et un étrange gargouillis sortit de sa gorge. Un instant plus tard, je me rendis compte qu’il riait.
— Je comprends, dit-il.
Ses iris étaient brillants et verts.
— Commençons alors. Avez-vous participé d’une quelconque façon, directement ou indirectement, au meurtre de Greg Feldman ?
— Non.
Je passai tout en revue. Il savait ce qu’il y avait dans les journaux mais rien de plus. Il n’avait jamais rencontré Greg ou le vamp. Il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle quelqu’un aurait voulu les assassiner. Il ne savait pas qui était Ghastek.
— Accepteriez-vous de me fournir des tissus pour un scan-m ? demandai-je finalement.
— Des tissus ?
— Du sang, de la salive, de l’urine un poil. Quelque chose que je puisse scanner.
Il se pencha en avant avec un long murmure de gorge.
— Je pourrais donner quelque chose. Autre chose que sang ou salive.
Je me penchai vers lui jusqu’à ce que nos regards se croisent.
— Merci. Mais je ne suis pas disponible.
— Accouplée ?
— Non, occupée.
— Vous ne serez pas toujours occupée.
D’instinct, j’allongeai le bras et lui grattai le menton.
Il ferma les yeux et ronronna.
— Il y a les chats-garous.
— Ouuui.
Il se tourna pour offrir à mes doigts un meilleur accès à son menton.
— Et il y a les garous-chats. (Ses yeux s’ouvrirent un tout petit peu et le vert étincela derrière les paupières) Né animal…
— Et aujourd’hui un homme, continua-t-il, se tournant encore pour que je puisse gratter sa mâchoire. Un lynx-homme. J’aime lire. Et les femelles humaines sont souvent en chaleur.
— Chassez-vous encore dans les arbres quand la lune est levée, Lynx ? demandai-je doucement.
— Venez dans les Bois la nuit. Et vous saurez.
Je me rassis.
— Avez-vous un scanner-m ?
— Nous avons un portable, répondit Curran.
— Ça ira très bien.
Même portable, un scanner pesait plus de quarante kilos. Une femme seule le porta dans la pièce et le déposa dans un coin, objet en métal et en bois qui ressemblait à une machine à coudre prise dans un spasme de furie du guerrier celte. La femme l’examina attentivement, le souleva d’une main et le déplaça de quelques centimètres pour l’éloigner du mur. La force était quelque chose que les Changeformes possédaient en abondance.
— Vous savez vous en servir ? me demanda la femme.
J’acquiesçai, sortis le plateau de verre de son compartiment et souris à Corwin.
— Alors, cet échantillon ?
Il tint sa rouflaquette et fit étinceler ses griffes. Une mèche de poils roux tomba sur le plateau. Je la déposai sur la plate-forme. Il y eut un flash vert, puis l’imprimante crachota. J’examinai attentivement le résultat du scan.
Les lignes étaient là, de faibles bandes de couleur. Mais aux mauvais endroits. Je tournai le papier, essayant de trouver le meilleur angle. Vert-jaune clair. Aucune correspondance.
Je n’avais plus de suspect.
— Êtes-vous satisfaite ? demanda le Seigneur des Bêtes.
— Oui, il n’est pas coupable.
Obéissant au hochement de tête de son chef, Corwin se leva et partit.
— Nous nous sommes mis d’accord pour un échange, dit Curran.
— Je m’en souviens. Que puis-je pour vous ?
Curran regarda la porte ouverte et Derek entra en titubant, instable sur ses jambes. Il se laissa tomber contre le chambranle de la porte, le visage hagard. Il avait l’air d’avoir besoin de quelques heures de sommeil supplémentaires et d’un bon dîner. Je ressentis une pointe de culpabilité. C’était juste un gamin fatigué qui s’était retrouvé dans une partie de « Celui qui pisse le plus loin ».
— Vous pouvez l’emmener.
Je alignai des yeux.
— Comme quoi ?
— Comme garde du corps. Comme liaison avec la Meute. À vous de choisir.
— Non. (Curran me regardait fixement) Nous nous sommes mis d’accord pour un échange d’informations. À aucun moment je n’ai dit que j’allais prendre quelqu’un avec moi. De plus, pourquoi voudrais-je d’un loup qui vous tiendrait au courant de mes moindres faits et gestes ?
— Je le lierai à vous par un serment de sang. Il ne fera rien qui vous nuirait, il ne vous espionnera pas.
Derek se plaqua contre le mur et tenta d’avoir l’air raisonnable.
— Même si je vous croyais, je ne pourrais pas le prendre avec moi. Regardez-le, c’est un gamin. Dans une rixe, je ne saurais pas quelles miches préserver, les siennes ou les miennes.
— Je peux me débrouiller seul, dit le gosse d’une voix enrouée.
— Vous ne pouvez pas m’obliger à le prendre. Je ne veux pas de son sang sur mes mains.
— Si vous ne le prenez pas, son sang sera sur vos mains. (Curran croisa les bras sur sa poitrine.) Vous êtes responsable de lui. Vous en avez pris possession devant toute la Meute.
— Vous ne m’avez pas laissé le choix. Vous auriez préféré que j’appelle au secours ? Je suis venue en toute bonne foi et vous m’avez piégée. La responsabilité est vôtre.
Curran ne tint pas compte de mes paroles et continua :
— Vous avez défié mon autorité. Je n’ai que trois options. Je peux vous donner une leçon publique d’humilité, ce qui me plairait énormément. (Son expression ne laissait aucun doute.) Mais vous êtes le contact de l’Ordre. Je peux punir Derek, ce qui serait injuste. Ou je peux prétendre vous l’avoir donné lors de notre première rencontre. Vous aviez l’air inquiète, le serment de sang l’a rendu bersek. Cela permettrait à chacun de ne pas perdre la face.
Je secouai la tête.
— Je ne le pendrai pas.
— Alors je le tuerai. (Le sang quitta le visage du gamin. Il s’écarta du mur et se tint droit.) Il m’a désobéi. Il vous a touchée.
La fourrure recouvrait les bras de Curran. Ses griffes jaillirent de son énorme patte et percèrent la peau du menton de Derek. Le gamin frémit.
— Je l’aime. (La voix de Curran ressemblait presque à un ronronnement.) Ce ne sera pas facile de le tuer.
— Saignez-le, et je vous égorge comme un porc, dis-je entre mes dents serrées.
— Non, vous allez essayer. Vous allez parader avec votre épée et dire des tas de conneries mais, au dernier moment, vous reculerez. Je vous briserai la nuque. Et à lui aussi.
Les griffes acérées dansaient dangereusement près de l’artère palpitante du cou de Derek. Il était temps d’assumer mes conneries.
— Vous gagnez, Votre Majesté. Veuillez nous lier maintenant. J’ai un rendez-vous dans trois heures.
Trois gouttes écarlates tombèrent sur le charbon ardent dans le brasero de métal et gémirent en grésillant. L’odeur du sang brûler envahit la salle, nourrissant les courants mêlés de la magie. Je grimaçai.
Le lien était en train de se créer. Les serments de sang offraient peu de garanties. Derek aurait juste une aversion à l’idée de rompre celui-ci, mais cela s’arrêtait là.
S’il devait choisir entre le serment et sa loyauté envers la Meute, la fidélité aux siens l’emporterait.
Le loup alpha psalmodiant des mots que Derek répétait. Les courants de pouvoir léchaient la pièce circulaire, montant en spirale le long des murs jusqu’au plafond perdu dans le noir. Le Conseil, qui avait formé un cercle autour du brasero, prononça un seul mot à l’unisson. Derek plaça sa main au-dessus de la flamme.
Le loup alpha ouvrit l’avant-bras de Derek, laissant son sang couler dans le feu du brasero pour sceller le serment.
Il y avait beaucoup de serments. Le sang du Changeforme forma rapidement une croûte et l’alpha dut rouvrir la plaie toutes les trente secondes. La cérémonie dura une quinzaine de minutes. Assez vite, Derek serra les dents quand le couteau toucha sa peau. Ça devait lui faire un mal de chien.
J’écoutai les serments. Le jeune loup jura de me protéger de sa vie, d’être à mes côtés dans le danger comme dans la paix, aussi longtemps que la Meute le lui demanderait, de faire respecter et de respecter l’honneur de la Meute en général et de son Clan Loup en particulier.
Je ne gagnais pas un garde du corps. Je gagnais une ombre, si quelqu’un me regardait d’un air menaçant, son honneur lui intimerait de le mettre en pièces.
Il se tenait raide, grimaçant de douleur, encore et encore, l’air perdu, pitoyable et tellement plus jeune que moi. Je me détournai et quittai silencieusement la pièce pour rejoindre le couloir sombre. L’air était frais et parfumé d’une odeur de citron. Je m’appuyai contre un mur et me couvris le visage des mains, me coupant du monde un instant. Le serment de sang n’agissait pas immédiatement, Derek devrait constamment rester avec moi, il devrait dormir dans mon appartement, dîner avec moi et me suivre au Casino… au Casino, beurk.
— Estomac fragile ? demanda Curran à côté de moi.
Je ne sursautai pas. Ce fut plutôt un sautillement.
— Vous le faites exprès, hein ?
— Quoi ?
— Rien.
Je me frottai le visage mais la fatigue ne voulait pas s’enfuir. Juste un coup de mou après la poussée d’adrénaline. Ce serait terminé dans quelques minutes et je serai comme neuve.
— Vous êtes dépassée.
Sans déconner !
— J’ai vraiment fait n’importe quoi, hein ?
— Oui.
Il n’y avait aucune compassion dans sa voix.
J’aurais voulu demander une seconde chance. J’aurais eu plus de retenue la deuxième fois. J’aurais moins ouvert ma gueule. Malheureusement, dans la vraie vie, on a rarement une seconde chance.
— Je vais directement d’ici au Casino. J’ai besoin de savoir si je peux emmener Derek. Nataraja aime jouer avec moi. Si Derek devient loup, ça foutra vraiment le bordel.
L’euphémisme de l’année !
— Vous avez une idée de ce qu’est le Code ?
— « Le Code est la Voie. » (Je citai directement le Code de Pensée) « C’est l’Ordre dans le Chaos ; c’est la santé mentale au cœur de l’oubli. » (Il me regarda. Surprise, Votre Majesté ? Oui je l’ai lu. Et plus d’une fois.)
Sans le Code, le Changeforme perd son équilibre. La bête le submerge, le pousse au meurtre et au cannibalisme. La consommation de chair humaine déclenche une réponse hormonale cataclysmique. Tendances violentes, paranoïa, pulsions sexuelles poussées à l’extrême, et le Métamorphe dégénère en Wolf – un psychopathe qui assouvit toutes les perversions sanguines et sexuelles qu’un esprit humain peut imaginer. Et l’esprit humain peut en imaginer un paquet.
J’étais vraiment fatiguée désormais. Je me laissai doucement glisser le long du mur pour m’asseoir sur le sol. Qu’il aille se faire foutre s’il avait envie de rester debout et de me dominer.
— J’étais à Moses Creek quand la Guilde a pris d’assaut le fort des horreurs de Buchanan.
Comme un serviteur trop désireux de plaire, mon cerveau m’inonda d’images. Le fort de Buchanan, au-delà des tranchées et du mur de torchis depuis lequel sa meute de tarés nous avait arrosés de balles. Sur l’herbe automnale, des corps de Wolfs morts, une piscine gonflable pour enfants – bleue avec des canards jaunes – pleine de sang et de colliers d’entrailles, une femme nue et couverte de sang, des trous noirs à la place des yeux.
Les bras tendus devant elle, elle trébuchait sur les corps, attrapait le tronc d’un pin pour garder l’équilibre et appelait, sa voix était à peine plus forte qu’un murmure.
« Megan ! Megan ! » Et nous, deux dizaines de mercs en armure de combat, incapables de lui dire que le corps de Megan était pendu aux branches de l’arbre auquel elle se raccrochait.
Je serrai les dents.
— Mauvais souvenirs ?
— Vous n’avez pas idée, dis-je d’une voix enrouée avant de me souvenir de l’identité de mon interlocuteur.
Mais peut-être que si.
Je secouai la tête, rejetant les souvenirs comme un chien s’ébroue pour chasser l’eau de ses poils. C’était mon troisième contrat avec la Guilde. J’avais dix-neuf ans et les cauchemars étaient toujours aussi intenses.
Buchanan avait réussi à s’enfuir dans les bois pendant qu’on transformait ses Wolfs berseks en bouillie humide.
Nous ne l’avions jamais rattrapé. En avoir conscience était pire que les cauchemars.
Curran me regardait. J’ouvris la bouche pour demander pourquoi il n’avait rien tenté contre ce Wolf enragé et je me souvins que Jackson County avait interdit à la Meute d’intervenir. C’était il y a six ans. Aujourd’hui on n’oserait plus les en empêcher.
Ma bouche était béante, alors je dis :
— Qu’est-ce que ça a à voir avec Derek ?
— Les parents de Derek étaient des séparatistes baptisés du Sud. Il était le fils aîné et avait donc le droit d’aller à l’école. Pendant un moment en tout cas, jusqu’à ce que son père se noie dans la religion. Il se souvient d’avoir brûlé des livres dans la cour, ceux du docteur Seuss et de Sendak.
J’acquiesçai. L’intégrisme religieux était assez commun dans le Sud. La moitié des villes de montagne s’étaient converties à ses formes les plus extrêmes avant que le mouvement « Vivre sa Vie avec Dieu » leur offre un nouveau dogme.
Curran se frotta le cou, ses biceps roulèrent sous les manches de sa chemise.
— Quand le gamin a eu quatorze ans, ils sont allés à un festival religieux dans le trou du cul du monde et papa a rapporté le V-Lyc. (Il s’assit à côté de moi) Il ne savait foutrement pas ce que c’était ni comment réagir. Il n’en savait même pas assez pour demander de l’aide. Il est devenu Wolf en quelques jours. Les Wolfs sont contagieux comme c’est pas permis. La mère de Derek s’est suicidée après avoir été infectée et a laissé son mari enragé seul avec sept gosses. Cinq d’entre eux étaient des filles.
J’avalai la boule dans ma gorge.
— Combien de temps ?
— Deux ans. (L’expression de Curran était lugubre.)
Ils ont tué un lycanthrope de passage au milieu de la première année, Derek a trouvé le Code sur son corps.
La faim et la lecture lui ont permis de garder sa santé mentale.
— Comment ça s’est terminé ?
— Comme toujours. Le gamin est devenu un concurrent pour les femelles, le père a tenté de le tuer. Le gamin a une bonne forme-bête et il peut la conserver longtemps.
La forme-bête était la forme guerrière, supérieure aussi bien à celle de l’animal qu’à celle de l’homme. La plupart des Changeformes de première génération avaient des problèmes avec elle, ils étaient incapables de la maintenir plus de quelques secondes. Ils devenaient meilleurs avec de l’entraînement, mais cela prenait des années d’essais et d’erreurs.
— Derek a tué son père ?
— Et mis le feu à la maison.
— Les autres enfants ?
— Morts. Deux de faim, trois de l’affection de papa, la dernière a brûlé vive. Nous avons fouillé les décombres et enterré les os.
— Et vous me le donnez ? Pourquoi, Curran ? Je ne peux pas être responsable de lui. Je fais déjà un boulot de merde en étant tout juste capable d’assumer mes conneries.
Son regard contenait assez de mépris pour me noyer.
— Derek peut se débrouiller tout seul. Je ne tolère pas la perte de contrôle. Il a été testé et il ne pétera pas un câble à l’odeur du sang. À votre place, je m’inquiéterais plutôt de mes propres fesses.
— Vous n’êtes pas à ma place.
Je me relevai. Il était temps de partir.
Nous retournâmes à la salle ovale où Curran dit quelques mots à Mahon avant de s’éclipser. Mahon s’approcha de moi.
— Je vais vous raccompagner. Derek nous rejoindra à l’entrée.
— Arrangez-vous pour qu’il prenne une douche, s’il vous plaît. Et qu’il s’inonde de parfum. Je ne veux pas que le Peuple flaire le sang ou le loup sur lui.
Mahon me guida à travers un labyrinthe de passages mal éclairés et de tunnels à embranchements multiples qui nous conduisirent à une porte en bois. Mahon y appliqua sa paume, la porte s’ouvrit.
— Curran voulait que vous voyiez ceci avant de partir.
Dans la pièce, sur une table en métal, sous un globe de verre entrelacé de sorts de préservation, se trouvait la tête de Sam Buchanan.