Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique
Chapitre 8 · Le jour qui filtrait par la fenêtre…
Le jour qui filtrait par la fenêtre me chatouillait. Je bâillai et me recroquevillai sous les couvertures. Je n’avais pas envie d’émerger. Pas encore. En y repensant, traverser la ville en voiture avec une hanche en feu n’avait pas été une si bonne idée. J’avais tout de même réussi à rentrer avant l’aube et, désormais, tout cela n’avait plus d’importance. J’étais chez moi.
Je me fourrai la tête sous l’oreiller, mais la lumière s’obstinait. Je m’étirai en soupirant. Mes pieds nus touchèrent le sol tiédi par le soleil. Ce fut d’une humeur joyeuse que j’entrai dans la cuisine pour me faire un café.
Dehors, la matinée s’achevait, le ciel était d’un bleu lumineux et aucune brise ne faisait bruisser les feuilles des myrtes. La fenêtre de la cuisine suppliait pour que je l’ouvre. Je la déverrouillai et la relevai à moitié pour faire entrer de l’air salé de la côte.
Dans le jardin, plantée pour être inratable de la cuisine comme du porche, il y avait une pique. Et sur cette pique, une tête humaine.
De longs cheveux pendouillaient en mèches croûtées de sang. Des yeux pâles menaçaient de sortir de leurs orbites. La bouche était béante et des mouches vertes couraient entre les lèvres déchirées.
C’était tellement aberrant dans mon univers ensoleillé que cela ne me parut pas réel. Ce ne pouvait pas être réel ! La puanteur de la décomposition, reconnaissable entre toutes, se glissa dans la cuisine.
Grimaçant de douleur, je courus jusqu’à la chambre, attrapai Slayer et vérifiai mes gardes. Toutes étaient actives. Prudemment, j’ouvris celle de la porte d’entrée et m’avançai sur le perron.
Rien.
Pas un bruit. Pas une trace de pouvoir.
Rien, sauf cette tête pourrissante dans mon jardin.
Je m’en approchai et en fis lentement le tour. Elle appartenait à une jeune femme, morte assez récemment – l’expression d’horreur était toujours figée sur ses traits.
Un gros clou planté dans son occiput retenait une feuille de papier pliée en deux. De la pointe de Slayer, je soulevai le papier. Des lettres irrégulières me narguaient.
« Tu aimes mon cadeau ? Je l’ai conçu spécialement pour toi. Quand tu verras ton ami le sang-mêlé, dis-lui que je ne traiterai pas sa tête avec la même inélégance. J’ôterai toute trace de chair, je me gorgerai de sa carcasse jusqu’à ne plus pouvoir marcher et je laisserai mes enfants finir les restes pendant que je ferai la sieste avec des femmes de son espèce. La viande sang-mêlé a un goût de merde, mais une texture agréable. Olathe ne l’a jamais appréciée. C’est dommage pour sa robe. Je l’aimais bien. »
Je rentrai dans la maison et composai le numéro de Jim.
La tête morte regardait Jim.
Jim regardait la tête morte.
— Tu connais vraiment des tarés, commenta-t-il.
— Elle devait s’appeler Jennifer Ying. Les cheveux ont une texture mongoloïde. C’est l’une des disparues dont j’ai trouvé le nom dans les dossiers de Greg. Elle n’était pas là quand je suis rentrée, vers quatre heures et demie.
Jim renifla la tête.
— Elle n’est pas morte depuis longtemps. Un jour, un jour et demi au maximum. Il faut que tu appelles Curran
— Il ne m’écoutera pas. Il me prend pour une opportuniste.
Jim haussa les épaules. Nous travaillions depuis suffisamment longtemps ensemble pour que chacun sache que l’autre ne courait pas après la gloriole.
— Tu fais ressortir ses mauvais côtés.
— Il y a plus.
Je l’emmenai sous le porche. Un assemblage d’os humains était arrangé sur un tissu recouvrant le plancher.
— Tu as dévalisé un cimetière ?
— Je me suis demandé comment il avait pu approcher si près de la maison sans faire hurler mes gardes, alors je suis allée Jeter un coup d’œil et j’ai trouvé ça. Il les a disposés en cercle et sur trois rangées autour de la propriété. C’est une forme de garde. Très ancienne.
— Ancienne comment ?
— Néolithique. Les chasseurs primitifs disposaient ainsi les os de leurs proies autour de leurs campements. L’idée était de former une chaîne de Pierre, d’Os et de Bois. On utilise la Pierre et le Bois pour obtenir les Os, on les lie en rendant l’Os à la Pierre et au Bois. Il s’est ménagé un passage pour pouvoir se balader autour de la maison à sa guise. C’est un sort facile à briser : il suffit de ramasser les os. C’est pour ça qu’on ne l’utilise plus.
Malheureusement, on ne peut pas le détecter tant qu’on n’est pas tombé dessus.
Je ramassai un crâne et le tendis à Jim. Il le prit et sursauta en feulant. Ses yeux explosèrent de vert.
Selon le folklore, le corps d’un Changeforme retourne à sa forme originelle dans la mort, qu’il soit humain ou animal. Mais le V-Lyc provoquait des modifications permanentes dans la structure osseuse. Plusieurs longues bandes scintillantes marquaient le crâne au-dessus des mâchoires et le long des pommettes.
— Rat-garou, dit Jim en me rendant le crâne comme s’il était brûlant.
— Devine combien j’en ai trouvé ?
— Sept.
— Et au moins trois vampires. Les squelettes ne sont pas complets. Il manque certains os mais il y a huit pelvis et neuf crânes dont trois avec des crocs de suceur de sang.
Jim regarda les os avec fureur.
— Tu dois séparer les os de vamp des autres.
— Quoi ?
— Mets les os de suceur de sang ailleurs, répéta-t-il.
Il était agité, des grognements sourds voilaient sa voix.
— Pourquoi tu ne bougerais pas ton cul pour m’aider ?
— Je ne toucherai pas à ça !
Je soupirai.
— Jim, je ne suis pas criminologue. Sans un putain de loup ou un scanner-m, je suis incapable de dire quels os sont vampiriques. Toi, en revanche, tu peux faire la différence à l’odeur.
Il me regarda furieux, ses yeux étaient un peu fous.
— Tu fais le tri et, si tu as un doute, tu me le fais savoir.
Il s’éloigna dans le jardin. Je soupirai et commençai à trier les ossements.
J’étais assise sous mon porche entre les deux piles d’os et j’observais un jaguar-garou qui tournait lentement autour de la pique où était empalée la tête de la jeune femme que j’avais laissé tomber. J’avais étudié les preuves et j’en avais tiré les mauvaises conclusions. Mais j’étais toujours là, assise sous mon porche, tandis qu’elle avait payé pour ma bêtise, et mon arrogance.
Jim faisait les cent pas, posant méticuleusement un pied après l’autre sur la pelouse, traquant une proie invisible, en cercles. Ses yeux étaient presque jaunes, sa lèvre supérieure tremblait de temps à autre, révélant des crocs. À moins qu’un chat bâille, on apercevait ses crocs qu’une fois, lorsqu’il s’apprêtait à les refermer sur vous. Jim était prêt à les refermer sur quelqu’un. Il n’était pas seul.
— Arrête ! Tu vas creuser un trou dans mon jardin.
Jim s’immobilisa et me jeta un regard furieux.
Un van sombre se gara dans l’allée. C’était un véhicule magique qui fonctionnait au pouvoir et à l’eau, comme Karmelion, et faisait assez de boucan pour rivaliser avec ma camionnette. Quatre Changeformes au visage de pierre quittèrent et s’approchèrent, en portant de grands sacs en tissu. Je m’écartai de mes tas macabres. Ils empaquetèrent les squelettes brisés dans les sacs, parachevant mon tri de leur expertise, traitant les os comme un marchant de porcelaine soigne sa marchandise la plus précieuse.
Doolittle sortit du van, il portait une salopette en jean et un scanner-m portable. Il murmura quelques mots à Jim et examina la tête sur la pique.
Jim me rejoignit.
— Curran veut que tu te rendes en ville.
Je secouai la tête.
— Impossible. Quand vous aurez terminé, je vais devoir appeler les flics. Vous avez récupéré vos os. La famille Ying mérite d’avoir ceux de sa fille.
— Putain ! Qu’est-ce que je vais dire à Curran ?
Doolittle arracha le message du clou, le retourna.
— C’est écrit sur une page de magazine.
Je lui pris le message des mains. La page venait de Volshebstva e Kolduni, le torchon de Sorts et Sorciers que Saiman avait raillé.
— Kate ? demanda Jim.
J’avais envie de pleurer. Comment avais-je pu être si bête ? Je leur apportai mon Almanach et montrai à Doolittle l’article sur l’Upir que m’avait donné Bono. Il lut quelques mots.
— On dit ici que cette créature se nourrit de chair humaine non-morte. Qu’elle se reproduit avec des animaux pour produire des fils sang-mêlé, mi-animaux mi-humains. Où avez-vous eu ça ?
— C’est un des Compagnons de Ghastek qui me l’a donné.
— Ghastek était au courant, gronda Jim. Il était au courant depuis le début. Je vais lui arracher le cœur !
— « Poussé par la nécessité de produire un héritier, l’Upir copulera avec des femmes de pouvoir, car seule une femme de pouvoir peut porter un véritable Upir à terme… » (Doolittle me regarda.) Vous ne pouvez pas rester seule ici, Kate. Il faut vous réfugier à la forteresse. (Il anticipa mon indignation d’un geste.) Nous sommes sept et vous êtes seule. Nous vous porterons s’il le faut.
Le conseil de la Meute était assis sur des chaises rembourrées autour d’une table. Au centre, la tête de Jennifer Ying reposait sous un globe entrelacé de sorts de conservation. Elle était le témoin silencieux de tout ce qui se disait. À côté, un haut-parleur relayait la voix froide de Saiman :
— Tous les Upiri sont des mâles. L’histoire de leur espèce est ancienne : il est probable qu’ils soient à l’origine des cultes de fertilité des communautés agraires à l’âge du bronze. Pendant les rites, les jeunes femmes, représentant la Déesse, étaient conduites à l’Upir pour qu’il incarne fils et consort de celle-ci en copulant avec elles. La fornication s’achevait souvent par la mort de la jeune femme, l’Upir complétait le rite en dévorant son corps.
À l’âge de fer, l’arrivée des dieux-héros patriarcaux mit fin au culte de la Déesse et les Upiri ont graduellement migré vers les régions isolées, trouvant les vastes forêts russes particulièrement accueillantes. Même s’ils sont dévorés par le besoin de procréer, les Upiri ne s’intéressent qu’à la production d’un mâle puissant, un autre Upir. Les enfants femelles sont mort-nés. Quand un mâle naît, l’Upir lui donne à manger le corps de sa mère et le chasse de son territoire. Notez que seule une femme disposant de pouvoirs magiques importants est capable de supporter suffisamment de puissance pour mettre au monde un bébé Upir.
— Et les enfants animaux ? demanda Curran.
— Lupir copulera avec tout animal qu’il peut anatomiquement pénétrer. Le résultat, même s’il est viable, est stérile. Un seul Upir peut avoir des centaines de ces créatures servantes. Bref, puisqu’un culte de fertilité se consacre à la régénération, un Upir doit disposer de pouvoirs énormes. Il semblerait qu’il résiste au métal, au bois, aux crocs et aux griffes, et qu’il soit quasiment impossible à tuer.
Curran hocha la tête en direction de Mahon. L’ours dit :
— La Meute vous remercie pour vos informations.
— J’apprécie la gratitude de la Meute. Vous recevrez ma facture dans les trois jours.
Mahon raccrocha le téléphone.
— C’est sûrement Crest, lâcha Curran.
Sidérée, je demandai :
— Comment connaissez-vous son nom ?
— Je vous connais bien mieux que vous le croyez. Pensez-vous que je puisse travailler avec quelqu’un sans suivre chacun de ses mouvements ?
— Vous avez ordonné à Derek de m’espionner après m’avoir garanti qu’il en était incapable !
— J’ai placé un éclaireur dans le logement au-dessus de celui de Feldman. Comme l’isolation acoustique n’est pas terrible…
Je me tus, blessée par la trahison. J’aurais dû m’en douter : la Meute passait avant tout et les Changeformes étaient paranoïaques.
— Comment avez-vous rencontré Crest ? demanda le loup alpha.
Je ne répondis pas.
Jim me toucha la main.
— Kate, c’est l’un de ces moments où le silence n’est pas d’or.
Je ne pouvais pas m’entêter. Si Crest était un Upir, je ne pouvais pas m’en occuper seule.
— J’examinais le cadavre du vampire découvert à côté de la dépouille du Divin. Je cherchais la marque quand il m’est tombé dessus. Il portait une blouse et les insignes d’un chef de département. Il a prétendu être chirurgien esthétique et jouer les bénévoles à la morgue. Il m’a proposé de déjeuner avec lui. J’ai refusé.
— Comment a-t-il réagi ? demanda une femme.
Elle était d’âge moyen et ronde. Ses cheveux grisonnants étaient coiffés en chignon sur le haut de son crâne. Les autres l’appelaient Tante B, pour une raison que je ne saisissais pas. Elle ressemblait à la grand-mère préférée des enfants. Elle était la femelle alpha des douze hyènes que comptait la Meute.
— Il a eu l’air surpris.
Le Conseil fut parcouru de murmures.
— L’accès à la morgue, dit Jennifer. Beaucoup de cadavres.
— Et en tant que chirurgien esthétique, il doit rencontrer beaucoup de jolies femmes, ajouta le rat alpha, la bouche pleine de chips.
La tête pourrissante ne dérangeait pas son appétit.
— Pourquoi n’a-t-il pas essayé de procréer avec Olathe ? S’interrogea Jennifer. Il est évident qu’ils travaillaient ensemble. Il l’aidait à asservir le Peuple et, en échange, il obtenait toute la chair de vampire qu’il désirait. Et des cadavres frais, en prime.
— Elle était stérile, dit Jim. Roland l’a probablement fait opérer avant de la baiser.
— Vous avez finalement déjeuné avec lui ? s’enquit Tante B.
— Oui. C’était un déjeuner tout ce qu’il y a de plus normal. Quand je l’ai vu la fois suivante, c’était après qu’on eut rencontré le vamp, Derek et moi. Max Crest était endormi sur les marches quand j’ai ramené Derek à la maison.
— Avez-vous couché avec lui, ma chère ? Nous devons le savoir.
J’essayai de ne pas grincer des dents.
— Non.
— Donc vous ne l’avez pas côtoyé dans une situation où vous étiez vulnérable. (Tante B secoua la tête) Il a pu se camoufler pendant tout ce temps.
— Son camouflage devait être exceptionnel, je n’ai senti aucune trace de magie. Rien du tout.
Curran, qui était appuyé contre un mur, croisa les bras sur sa poitrine.
— Pour résumer, il n’est jamais apparu en même temps que l’Upir. Il surgit chaque fois qu’elle trouve une nouvelle piste. Elle n’a jamais vu son appartement ni rencontré ses amis.
— Il a l’habitude de la tech. (Je trouvai finalement quelque chose à dire) Il a une voiture.
— Autre chose ? demanda Mahon.
— Il est fasciné par le V-Lyc.
— Pour ça, je l’aime bien, dit Jim. Mais le gamin trouve que c’est un connard.
Merci, Derek.
Curran s’écarta du mur.
— Bon soit c’est l’Upir, soit il ne l’est pas. Comment pouvons-nous en être sûrs ?
Doolittle s’agita.
— La seule manière, mon seigneur, serait de scanner un échantillon de sang. Une fois prélevé, loin de son hôte, le sang ne peut pas dissimuler sa magie. Mais le temps est précieux : il ne faut pas que l’échantillon se dégrade. Je suggère que nous emportions le scanner portable.
— S’il est ce que nous pensons, dit doucement le loup alpha, il faudrait débarquer en force.
— Et je doute qu’il se porte volontaire pour nous donner un échantillon, dit Mahon.
— Nous ne pouvons légalement l’y contraindre, intervint le loup alpha.
Même dans le cadre d’une enquête, la loi considérait les prélèvements corporels non autorisés comme une violation de la vie privée, et les tribunaux étaient très à cheval sur la liberté individuelle. Si Crest prouvait son humanité, il pourrait mettre la Meute en difficulté pendant des années.
— Sans compter qu’il vous connaîtra tous, ajoutai-je.
Ils réfléchirent.
— Aucune importance, décida Curran. On règle ça maintenant.
— On ne se sent pas très propre, hein ? me dit Jennifer tandis que nous quittions le van noir qui nous avait conduits à l’appartement de Crest.
— Non.
— Ça se passera bien, ajouta-t-elle, et nous savions toutes deux qu’elle mentait.
Le groupe atteignit le hall d’entrée en formation compacte. Le réceptionniste de service, un homme maigre et roux, fit mine de se lever à notre approche.
Curran hocha la tête comme s’ils se connaissaient depuis des années, l’homme retomba sur son siège.
A six, nous prîmes l’escalier d’assaut, Curran en tête, suivi de Jim, Jennifer, Doolittle et moi. Le fils aîné de Tante B fermait la marche. Il avait emporté un fusil.
Nous atteignîmes l’étage de Crest. Derrière moi, le fils de Tante B bloqua l’escalier. Je me demandai si le fusil était pour moi, au cas où j’aurais eu des regrets.
Mon ventre se serra. Je me sentais mal. J’aurais dû venir seule. Jamais plus je ne me mettrais dans pareille situation.
Curran frappa à la porte. La voix de Crest dit :
— Bonjour ?
Curran me regarda.
— C’est Kate. Je ne suis pas seule et j’ai besoin de te parler.
Il prit le temps de digérer l’information avant d’ouvrir la porte. Il était débraillé. Il regarda l’assemblée de visages froids et recula.
— Entrez.
Nous entrâmes. Les Changeformes s’égaillèrent immédiatement, et Max Crest se retrouva au centre d’un cercle. Un mètre entre eux et lui, pour qu’aucun Métamorphe n’en gêne un autre en cas de combat.
— Vous voulez bien me dire ce qui se passe ?
Il regardait Curran.
— Ces gens sont des Changeformes, expliquai-je. Des membres de leur meute ont été assassinés. Je conduis l’enquête et le meurtrier s’est pris d’une fascination malsaine à mon égard. Il a laissé une tête pourrissante et un mot d’amour dans mon jardin.
Le visage de Crest perdit toute expression.
— Je vois. Et tu penses que c’est moi.
Doolittle fit un pas en avant.
— Si vous aviez l’obligeance de nous donner un échantillon de sang, nous pourrions régler cette histoire en quelques minutes.
Crest regarda le gamin avec le fusil. Erreur. Le gamin était le moins dangereux de la bande.
— Si je refuse ?
— Vous devriez accepter, laissa tomber Curran.
Crest me dévisagea.
— Kate ? Tu penses vraiment que je suis le tueur ?
— Non. Mais je dois en être sûre.
Un mélange d’émotions assombrit son visage. Il pensait que je l’avais trahi. Moi aussi.
— Tu voulais faire partie de ce que je fais, dis-je doucement. Maintenant c’est le cas. S’il te plaît, donne-nous ce sang, docteur Max Crest.
Je n’ai pas envie de te faire du mal.
Crest serra les dents. Près de moi, les Changeformes étaient tendus. Les yeux braqués sur les miens, Crest roula sa manche et tendit le bras.
— Allez-y, qu’on en soit débarrassés.
Doolittle enserra son biceps dans une bande élastique. Une longue aiguille perça la peau, le sang sombre emplit le tube transparent.
— Maintenant dites-moi ce que je suis censé être. Puisque Kate est impliquée, j’imagine que ce n’est pas un humain ordinaire. Et de quoi suis-je coupable ?
— Elle pense que tu te nourris de la chair des morts, dit Jim.
— Vraiment ?
— Ouais. Tu les chasses la nuit. Humains, vampires, Changeformes, ça n’a pas d’importance. Tu chasses, tu tues et tu manges les cadavres.
— Merveilleux !
Crest ne cilla pas. Doolittle plaça l’échantillon dans le scanner
— Oh ! Il y a mieux encore, Doc. (Jim était lancé. Connard.) Tu enlèves aussi des jeunes femmes. Tu les baises et tu les bouffes. Tu baises avec des animaux, aussi, et tu leur fais des petits. Des hordes de petits Crest déformés qui hantent la ville à la recherche de viande humaine.
— Comme c’est charmant.
Le scanner cliqueta, imprimant la signature. Jim se tut et se tendit, les yeux rivés sur sa proie. Les Métamorphes étaient prêts à se débarrasser de leur humanité, prêts à se jeter sur la chair fraîche. Ils respiraient profondément, leurs muscles contractés de mouvements réprimés, les yeux affamés. Et leur proie, l’humain au centre de la pièce, restait encerclée et seule, me regardant comme un enfant perdu. Je tirai Slayer de son fourreau et me préparai à frapper.
— Humain, affirma Doolittle. Il est clean.
— Tu es sûr ? demanda Curran.
— Pas l’ombre d’un doute.
Un frisson parcourut le groupe, comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur invisible. Je rangeai Slayer. Curran me regarda. Son visage était calme, ce calme très particulier qui précède la tempête.
— Rendez-moi service, dit-il. La prochaine fois que vous avez une intuition, ne m’en parlez pas.
Il se tourna vers Crest.
— Au nom de la Meute, je vous présente nos excuses les plus formelles et vous offre notre amitié. Vous recevrez une compensation adéquate pour cette offense. Vous nous feriez honneur en l’acceptant.
Crest haussa les épaules.
— Ne vous inquiétez pas pour ça.
Curran passa à côté de moi. Les métamorphes sortirent, un à un, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Crest et moi.
— Tu pensais vraiment que j’étais un montre ? (La voix de Crest était à la fois fascinée et calme.) Dis-moi, depuis combien de temps me suspectes-tu ? As-tu dîné en ma compagnie convaincu que je violais et que je tuais des femmes pour me nourrir de leurs cadavres ?
— Non.
— Non ? Pourquoi te croirais-je ?
— Si je t’avais suspecté, tu serais mort.
— De la même mort que tu me réservais il y a un instant ? (Il faisait les cent pas, comme si l’immobilité lui était devenue insupportable.) J’ai vu tes yeux. Si l’imprimante ne m’avait pas disculpé, tu m’aurais embroché. Est-ce que ça t’aurait dérangée, au moins ?
— Ca m’aurait énormément dérangée.
Il pivota brusquement vers moi.
— Tu sais, je pensais vraiment qu’on avait quelque chose. Quelque chose de bien. J’avais tort.
Aucune réplique n’aurait été satisfaisante, je fermai ma gueule. Le visage de Crest était pâle, l’amertume fendait ses lèvres d’un trait étroit.
— Le pire est de savoir que tu aurais préféré que ça se passe autrement, que je sois cette chose. (Je secouai la tête) Non, tu aurais aimé ça ! Qu’est-ce que c’est, Kate ? Le besoin obstiné d’avoir raison ou le fait que je sois tellement éloigné de ton monde ? Il fallait que je sois un monstre pour que tu baises avec moi ?
Venant de lui, l’expression était acérée, comme un couteau.
— Je suis désolée.
Il dodelina, les mains tendues devant lui, essayant de reprendre son souffle.
— « Désolée » n’est vraiment pas suffisant. (Il me détailla une dernière fois, furieux, et souffla avec force :) J’en ai fini avec cette conversation et j’en ai fini avec toi. Laisse-moi !
Je m’exécutai. J’aurais aimé qu’il claque la porte derrière moi, mais il la ferma très doucement.
Personne ne m’attendait dans l’escalier. À la réception, demandai à l’employé :
— Y a-t-il une porte de derrière ?
Il me la désigna. Je quittai le bâtiment et m’enfonçai dans la ville. Les Changeformes pouvaient me retrouver n’importe où, à l’odeur, et s’ils avaient vraiment envie de me traquer, je ne pouvais pas les en empêcher. Mais j’étais certaine que Curran était écœuré, de moi, et qu’il me foutrait la paix. Je hélai un buggy tiré par un cheval et donnai cinquante dollars au cocher pour qu’il me ramène au point fae.