Kate Daniels, Tome 01 : Morsure Magique
Chapitre 3 · Je me réveillai huit heures plus tard,…
Je me réveillai huit heures plus tard, épuisée, écrasée par une migraine. J’avais voulu appeler Anna, mais mon cerveau s’était déconnecté et je m’étais retrouvée au lit pour la nuit.
Le téléphone ne fonctionnait plus. Je m’assis sur le lit et le regardai fixement. Je récapitulai. J’avais obtenu des informations sur un poil, quelques lignes qui pouvaient être le résultat d’une erreur de fonctionnement du scan-m, et le nom d’un personnage arraché à un Compagnon du Peuple qui aurait fait n’importe quoi pour se débarrasser de moi. Un poil félin sur un vampire mort plaçait le Peuple et la Meute dans une trajectoire de collision. Je m’imaginais deux colosses se poursuivant dans toute la ville, monstruosités tirées d’un film d’horreur archaïque.
Je n’étais qu’un moucheron entre les deux.
Ce serait un bain de sang auquel la ville ne survivrait probablement pas. Il me fallait donc, avant tout, empêcher que cela se produise.
Dans mon rêve éveillé, le moucheron donnait un coup de pied dans les couilles d’un des colosses et frappait l’autre d’un uppercut vicieux.
J’essayai le téléphone une nouvelle fois. Il ne fonctionnait toujours pas. Je jurai et allai m’habiller.
Une heure plus tard, je me glissai dans le bureau de Greg. Personne ne m’en empêcha. Personne ne me menaça ni ne me demanda pourquoi cette foutue enquête n’était pas encore résolue. Cette absence d’intérêt était décevante.
Je passai les données de Greg au crible. Les armoires métalliques ne contenaient aucun dossier au nom de « Corwin » mais, dans la dernière, je trouvai des classeurs marqués d’un point d’interrogation, je les examinai avec l’espoir d’y trouver quelque chose. Quoi que ce soit.
Sinon, j’en serais réduite à empoigner des gens dans la rue en hurlant : « Vous connaissez Corwin ? Où est-il ? » Les fichiers contenaient les notes de Greg, écrites dans son code particulier. Je fronçai les sourcils en tentant de déchiffrer une entrée inintelligible après l’autre. « Glop. Ag. Bll.-7 »… « Bll » devait signifier « balles ». « Ag » pourrait être « argent ». Mais que pouvait bien vouloir dire « Glop » ? Mes espoirs s’amenuisaient à mesure que je tournais les pages, aussi, quand je tombai dessus, mon cerveau faillit ne pas faire la connexion. Sur une feuille volante se trouvait un « Corwin » griffonné avec deux dessins.
L’un était un mauvais croquis d’un gant avec des lames pointues dépassant des articulations, l’autre un étrange gribouillis et un demi-cercle sombre. Il ne me disait rien.
Le téléphone sonna.
Je le regardai. Il sonna encore. Je me demandai si je devais répondre.
L’intercom s’éveilla et la voix de Maxine dit :
— Vous devriez, chérie. C’est pour vous.
Comment le savait-elle ? Je décrochai.
— Oui ?
— Salut mon soleil, dit la voix de Jim.
— Je suis un peu occupée, là.
Je retournai le dossier sur la tranche et examinai le gribouillis une fois de plus. Toujours rien.
— Sans déconner ? dit-il.
— Ouais. Pas de contrat pour moi pour l’instant.
— Ce n’est pas pour ça que j’appelle.
Je fronçai les sourcils et retournai le dossier.
— Je suis tout ouïe.
— Quelqu’un veut te rencontrer.
— Dis-lui de prendre un numéro, grommelai-je.
Le gribouillis ressemblait presque à quelque chose.
— Je ne plaisante pas.
— Tu ne plaisantes jamais parce que tu es trop occupé à prouver que tu es un dur à cuire. Allez… Un manteau, en cuir noir ? En été, à Atlanta ? Je n’ai pas le temps de rencontrer qui que ce soit.
La voix de Jim se fit plus grave, il articula chaque mot très distinctement :
— Réfléchis bien. Tu veux vraiment que je dise « non » à l’homme ?
Quelque chose dans la manière dont il dit « l’homme » m’alerta. Quel genre d’« homme » pouvait pousser Jim à utiliser cette voix ?
— Qu’ai-je fait pour attirer l’attention du Seigneur des Bêtes ? demandai-je sèchement.
— Tu es dans le bureau du Divin, non ?
— Touché.
Le Seigneur des Bêtes était le Roi de la Meute, le chef des Changeformes, et il gouvernait ses ouailles d’une main de fer. Rares étaient ceux qui l’avaient vu et la mention de son titre était suffisante pour faire taire le Métamorphe le plus bavard. En d’autres termes, c’était exactement le genre de type que mon père et Greg m’avaient recommandé d’éviter. Je grinçai des dents, essayant de trouver un moyen d’y échapper. J’étais déjà quitte pour rendre visite au Peuple un de ces quatre. Mais, jusqu’à présent, rien ne me poussait à me risquer dans l’antre de la Meute.
— Ta sécurité est garantie. Je serai là.
— Ce n’est pas une raison, murmurai-je.
Il devait bien y avoir un moyen de refuser l’invitation.
Je regardai furieusement le gribouillis têtu…
— Écoute. (Jim essayait d’avoir l’air raisonnable) Pense à…
— Dis-lui que je le verrai ce soir dans un endroit privé. Je répondrai à ses questions s’il répond aux miennes.
— OK. 23 heures au croisement d’Unicorn et de la 13 e.
Il raccrocha. Je tapotai le bureau avec mes ongles.
J’avais finalement découvert la signification du gribouillis. La silhouette d’un loup contre le demi-cercle de la lune. La marque de la Meute. Corwin appartenait à la Meute.
Il y avait encore le petit problème Maxine. Je me concentrai et murmurai si doucement que je ne m’entendis pas moi-même. Les vrais communicateurs pouvaient se concentrer suffisamment pour émettre sans vocalisation, mais je devais encore bouger mes lèvres comme une débile.
— Maxine ?
— Oui, ma chérie ? Répondit la voix de Maxine dans ma tête.
— Y a-t-il eu d’autres appels pour moi ?
— Non.
— Merci.
— De rien.
Je rangeai le dossier à sa place et sortis du bureau.
Maxine était télépathe. Et très forte. À partir de cet instant, je ne penserais plus dans ce bureau.
Je sortis rapidement, courant presque dans l’escalier. Que quelqu’un puisse farfouiller dans ma tête m’était intolérable.
Je retournai à l’appartement. Je m’assis sur le sol, m’appuyai sur la porte et pris une profonde inspiration. Toute ma vie on m’avait appris à éviter les Puissants.
« N’attire pas l’attention. Ne te fais pas remarquer. Protège ton sang parce qu’il pourrait te trahir. Si tu saignes, essuie bien les traces et brûle le chiffon, brûle les bandages. Si quelqu’un parvient à obtenir ton sang, tue-le et détruis l’échantillon. » Au début, c’était une question de survie.
Plus tard, cela devint une affaire de vengeance.
Rencontrer le Seigneur des Bêtes signifiait plonger tête la première dans la politique surnaturelle d’Atlanta. C’était un poids lourd. Je pouvais choisir de ne pas le faire. Il suffisait de me tirer. Ce serait tellement facile. Mais je fus assaillie par une image : accroupie sur un cadavre humain, je me gavais de viande molle.
L’appartement était silencieux. Il ressemblait à Greg. Il était inondé de sa force vitale, de tout ce qui le constituait. Greg était comme mon père, direct, impitoyable, il faisait ce qu’il avait à faire et ne se souciait pas de ce qu’on pensait de lui.
Je ne pouvais pas abandonner. Je trouverais celui qui l’avait tué et je le punirais, pas pour Greg pour moi. Sinon je ne serais plus capable de me regarder en face.
Quand on se retrouvait dans les cordes sans aucune échappatoire, quand les amis, les amants et la famille vous laissaient tomber, quand on était au bout du rouleau, paniqué, seul et qu’on perdait la boule, on était prêt à tout pour se débarrasser de ses problèmes. Ainsi, désespéré et avide, on se rendait sur Unicorn Lane, à la recherche du salut que promettaient sa magie et ses secrets. On était capable de tout, de payer n’importe quel prix. Unicorn Lane vous prenait, vous enveloppait de son pouvoir, résolvait vos problèmes et réclamait son dû. Alors, on apprenait ce que « n’importe quel prix » signifiait vraiment.
Chaque ville avait un quartier comme ça, tellement dangereux que même les criminels qui n’hésitaient pas à s’en prendre à d’autres criminels l’évitaient. Unicorn Lane était celui d’Atlanta. Long de trente pâtés de maisons, large de huit, le quartier coupait comme une dague ce qui avait été Midtown. Des gratte-ciel à moitié effondrés se dressaient là, témoins muets de la technologie passée, les carcasses de GLG Grand, Promenade II et One Atlantic Center, rongées jusqu’à l’os par la magie. Les débris encombraient les rues et les égouts débordaient en ruisseaux puants. La magie y stagnait, persistant même pendant les vagues tech les plus puissantes. Des choses hideuses, qui repoussaient la lumière, y trouvaient refuge au milieu des carcasses de buildings éventrés. Les mages tarés, les Wolfs vicieux et pervers qui avaient peur de la mort aux mains sans pitié de la Meute, les satanistes et les nécromants sauvages se réfugiaient tous à Unicorn, car, s’ils pouvaient y entrer et y survivre, aucun représentant de la loi ne pourrait les forcer à en sortir. Unicorn Lane protégeait les siens.
Putain d’endroit pour un rendez-vous.
Je conduisis jusqu’à la 14e, garai Karmelion dans une allée isolée et parcourus à pied les deux pâtés de maisons suivant. Devant moi, un mur de pierre s’était effondré, tentative pitoyable du conseil municipal pour fermer Unicorn Lane. Je grimpai sur les débris. Un bloc de béton me barrait le passage. Il avait l’air lisse, presque gluant, Je l’enjambai…
Là, même la lumière de la lune grognait et grondait comme un chien enragé, la magie mordait sans prévenir.
Un panneau sur une maison abandonnée m’indiqua que j’avais atteint ma destination, le croisement avec la 13 e. Devant moi, un vieux complexe d’appartements contemplait la rue de ses fenêtres vides, un fouillis emmêlé de béton et de fer forgé marquait l’emplacement d’immeubles de bureaux effondrés. Les débris bloquaient la rue, enterrant les pavés sous les décombres. La rue était ouverte sur la gauche mais drapée dans les ténèbres. Je restai immobile, attendant, écoutant.
La lumière de la lune se déversait sur les ruines.
Les ténèbres épaisses se tapissaient dans les recoins et les allées engendraient des demi-ombres et estompaient les frontières entre le réel et l’illusion. Le paysage sinistre paraissait factice, comme si les bâtiments en ruine avaient disparu, laissant derrière eux les ombres traîtresses de ce qu’ils avaient été. Plus loin dans les profondeurs d’Unicorn Lane, quelque chose hurla, donnant voix à une âme torturée. Mon cœur manqua un battement.
Quelqu’un ou quelque chose me regardait depuis les ténèbres. Je sentais le poids de son regard, comme un fardeau tangible. Le temps s’étirait lentement, minute après minutes. Je regardai ma montre. Elle s’était arrêtée.
Quelque part dans les ténèbres, le Seigneur des Bêtes rôdait. Je ne savais pas à quoi il ressemblait. Je ne connaissais pas son espèce animale. Très peu de gens en dehors de la Meute pouvaient se vanter de l’avoir rencontré et personne n’avait envie d’en parler. La seule certitude à son endroit était sa puissance. D’après le dernier décompte, il était responsable d’une force de trois cent trente-sept Métamorphes rien qu’à Atlanta. Il ne commandait pas seulement parce qu’il était le plus intelligent ou le plus populaire, mais parce que, de tous les membres de la Meute, il était sans aucun doute possible le plus fort. Autrement dit : il n’avait pas encore rencontré celui qui lui casserait la gueule.
Chez les Changeformes, les loups étaient les plus nombreux, puis venaient les renards, les chacals, les rats, les hyènes et les petits félins : lynx et guépards.
On rencontrait aussi quelques espèces plus exotiques, comme les bisons ou les serpents-garous, mais les bisons avaient leur propre Troupeau dans le Midwest et les serpents étaient solitaires. Toutes les formes bestiales étaient plus grandes que leurs contreparties naturelles, le Changeforme moyen sous sa forme de loup approchait les cent dix kilos, alors qu’un loup gris naturel pesait cinquante kilos de moins. D’un point de vue biologique, la transformation d’un humain de quatre-vingt-cinq kilos en un animal de cent dix kilos n’avait aucun sens, mais bon, en matière de métamorphose, la fluctuation de la masse était la moindre des anomalies. La magie ne pouvait être mesurée ou expliquée en termes scientifiques, car elle naissait de la destruction des principes naturels qui faisaient la science des possibles.
Un nouveau hurlement me glaça le sang, toujours trop lointain pour que ce soit une menace. Le Seigneur des Bêtes, le Chef le mâle alpha, devait affermir sa position autant par la volonté que par la force physique et, puisqu’il devait répondre à tout défi, il était peu probable qu’il soit un loup. Un loup aurait peu de chance face à un félin.
Les loups chassaient en meute, épuisaient leurs victimes par la course et les saignaient, tandis que les félins étaient des machines à tuer solitaires, conçues pour agir avec une rapidité mortelle. Non, le Seigneur des Bêtes devait être un félin, un jaguar ou un léopard. Peut-être un tigre, même si les rares tigres-garous venaient d’Asie.
J’avais entendu une rumeur sur le Kodiak d’Atlanta : un énorme ours couvert de cicatrices de bataille errait dans les rues à la recherche des criminels Changeformes.
Comme toutes les organisations sociales, la Meute avait ses malfaiteurs, le Kodiak était son Exécuteur. Peut-être que Sa Majesté se changeait en ours. Putain ! J’aurais dû apporter du miel ! Ma jambe gauche se fatiguait. Je passais d’un pied sur l’autre…
Un grondement bas d’avertissement me figea. Il provenait du trou béant et noir dans le bâtiment de l’autre côté de la rue et se répercutait dans les ruines, éveillant d’anciens souvenirs, d’un temps où les humains étaient des créatures glabres et pathétiques tapies autour d’une faible flamme et surveillant la nuit de leurs yeux apeurés, car elle dissimulait des tueurs monstrueux et affamés. Mon subconscient hurla de panique. Je le contrôlai et fis craquer mon cou, doucement, d’un côté puis de l’autre.
Une ombre mince palpita à la limite de mon champ de vision. Sur la gauche et au-dessus de moi, un jaguar gracieux s’étirait sur un moignon de béton, statue élégante dans le métal liquide de la lumière de la lune.
Homo Panthera onca. Le tueur qui prend sa proie en un seul bond.
— Salut Jim.
Le jaguar me regardait de ses yeux d’ambre, ses babines félines étirées dans une grimace étonnamment humaine.
Il pouvait rire s’il le voulait. Il ne savait pas ce qui était en jeu.
Jim tourna la tête et commença de se lécher la patte.
Mon sabre fermement en main, je traversai la rue et passai par l’ouverture. Les ténèbres m’avalèrent toute crue.
L’odeur musquée d’un félin me prit à la gorge. Il ne s’agissait donc pas d’un ours.
Où était-il ? Je scrutai le bâtiment, tentant de percer les ténèbres. La lumière de la lune filtrait à travers les trous dans les murs, créant un mirage entre crépuscule et nuit totale. Je savais qu’il me regardait, et qu’il y prenait plaisir.
La diplomatie n’ayant jamais été mon fort et ma patience ayant atteint ses limites, je m’accroupis et j’appelai :
— Ici, minou, minou…
Deux yeux d’or s’allumèrent sur le mur opposé. Une forme s’étira dans l’obscurité et se redressa, hissant ses yeux de plus en plus haut jusqu’à ce qu’ils me dominent.
Une énorme patte surgit dans la lumière de la lune, dérangeant la poussière, de méchantes griffes jaillirent puis se rétractèrent. Une épaule massive suivit, sa fourrure grise tachetée de pales rayures fumées. L’animal titanesque avança droit sur moi. Je perdis l’équilibre et tombai, le cul dans la crasse. Nom de Dieu ! Ce lion devait mesurer plus de un mètre cinquante au garrot. Et pourquoi était-il tigré ? Le bestiau me contourna, moitié dans la lumière, moitié dans l’ombre, la crinière sombre oscillait à chaque mouvement. Je me relevai maladroitement et me cognai presque contre le museau gris. Nous nous regardâmes, nos yeux à même hauteur. Puis je me tournai et commençai à épousseter mon jean sans la moindre pudeur.
Le lion disparut dans un coin sombre. Un murmure de pouvoir pulsa à travers la pièce, exacerbant mes sens. Si je n’avais pas mieux connu les limites de la magie, j’aurais juré qu’il venait de changer.
— Minou, minou ? demanda une voix masculine, posée.
Je sursautai. Aucun Changeforme ne passait de la bête à l’humain sans une sieste. Dans une forme intermédiaire, oui, mais les hommes-bêtes peinaient à se mouvoir.
— Ouais. Vous m’avez eue par surprise. La prochaine fois, j’apporterai du lait et de l’herbe à chat.
— S’il y a une prochaine fois.
Je me tournai et le vis, il portait un sweat-shirt ample et un pantalon de survêtement. Un Métamorphe modeste, comme c’était rafraîchissant. On ne pouvait même pas deviner qu’il venait de changer, sauf peut-être par la brillance humide de sa peau.
Il me détailla lentement, jugeant, jaugeant. Je pouvais rougir timidement ou lui retourner la politesse. Je choisis de ne pas rougir.
Plus grand que moi, le Seigneur des Bêtes donnait une impression de pouvoir contenu. Une posture détendue, bien équilibrée. Des cheveux blonds coupés trop court pour éviter d’offrir la moindre prise. À première vue, il pouvait avoir une vingtaine d’années, mais sa carrure le trahissait.
Ses épaules déformaient le sweat-shirt. Son dos était puissamment musclé. Il suintait de lui cette force et cette aisance qu’un homme ne développe qu’à la trentaine.
— Quel genre de femme accueille le Seigneur des Bêtes d’un « ici minou, minou » ?
— Unique en son genre.
J’allais être obligée de le regarder dans les yeux. Le plus vite serait le mieux.
Le Seigneur des Bêtes avait une mâchoire carrée. Son nez était étroit et présentait une bosse disgracieuse. Il avait probablement été cassé plus d’une fois et mal soigné.
Quelqu’un avait dû écraser le visage avec un marteau pour qu’il se retrouve dans cet état. Car les Changeformes étaient dotés d’un formidable pouvoir de régénération.
Nos regards se croisèrent. De petites étincelles d’or dansaient dans ses yeux gris, me donnant envie de baisser la tête et de regarder ailleurs.
Il me regardait fixement comme si j’étais un nouvel en-cas intéressant.
— Je suis le Seigneur des Bêtes Libres, dit-il.
— J’avais deviné.
Peut-être espérait-il que je fasse la révérence ? Il se pencha un peu en avant, perplexe.
— Pourquoi un Chevalier Protecteur engagerait-il une obscure mercenaire pour enquêter sur la mort de son Divin ?
Je le gratifiai de mon sourire le plus mystérieux.
Il grimaça.
— Qu’avez-vous découvert ?
— Je ne peux pas vous le dire.
Pas quand la Meute faisait partie des suspects.
Il se pencha un peu plus, laissant la lumière de la lune baigner son visage. Son regard était direct et difficile à soutenir. Nos yeux se croisèrent encore, je serrai les mâchoires. Cinq secondes de conversation et j’avais déjà droit au regard alpha. S’il se mettait à faire claquer ses dents, j’allais devoir courir vite. Ou bien je devrais lui présenter mon sabre.
— Vous allez me dire ce que vous savez. Maintenant.
— Ou bien ?
Il ne répondit pas, donc je continuai.
— Vous savez, ce genre de menace est généralement suivie d’un « ou bien », ou d’un « Parle et je te laisserai vivres », quelque chose dans le genre.
Ses yeux s’allumèrent d’or, devinrent
insoutenables.
— Je peux faire en sorte que tu me supplies de tout me révéler, gronda-t-il.
Je sentis les doigts glacés de la terreur le long de mon échine.
Je serrai la poignée de Slayer à m’en faire mal. Les yeux dorés brûlaient mon âme.
— Je ne sais pas, m’entendis-je dire. Vous m’avez l’air un peu rouillé. Ça fait combien de temps que vous ne vous êtes pas vous-même acquitté du sale boulot ?
Sa main gauche trembla. Les muscles roulèrent sous la peau tendue et la fourrure recouvrit le bras. Les griffes sortirent des doigts épaissis. Là main partit à une vitesse surhumaine. Je reculai, elle frôla mon visage, ne laissant aucune trace. Une mèche de ma tresse tomba sur ma joue gauche. Les griffes se rétractèrent.
— Je crois que je sais encore comment on fait.
Une étincelle de magie courut de ma main à la garde de Slayer et explosa dans la lame, recouvrant le métal lisse d’une lueur laiteuse. Non pas que la lueur apportait quoi que ce soit d’utile, mais c’était foutrement impressionnant.
— Si vous voulez danser…
Il sourit, lentement, paresseusement.
— On ne rit plus, petite fille ?
Il était impressionnant, il fallait bien l’admettre. Je fis tourner la lame, échauffant mon poignet. Le sabre dessina une ellipse lumineuse et ténue dans les airs, projetant de minuscules gouttes luminescentes sur le sol sale. L’une d’elles tomba près du pied du Seigneur des Bêtes, il recula.
— Je me demande si tous ces changements ne vous ont pas ramolli.
— Approche ta pique à cochon, et on verra bien.
Nous nous faisions face, tournant l’un autour de pour prendre la mesure de l’adversaire, nos pieds soulevant de légers nuages de poussière. J’avais envie de le combattre, ne serait-ce que pour vérifier que j’en étais capable.
Ses lèvres s’entrouvrirent. Je levai ma lame, évaluant la distance qui nous séparait.
Si nous nous battions et que je survive, je ne découvrirais jamais qui avait tué Greg. La Meute me réduirait en bouillie. Ça ne me menait à rien. Je n’avais pas d’autre choix que de perdre la face. Je m’arrêtai et abaissai la lame. Les mots ne voulaient pas passer ma bouche mais je les forçai à sortir.
— Je suis désolée. J’adore jouer mais je ne m’appartiens pas pour l’instant.
Il sourit.
Je fis de mon mieux pour ignorer sa condescendance.
— Mon nom est Kate Daniels. Greg Feldman était mon tuteur légal et ma seule famille pendant de nombreuses années. Je veux trouver l’ordure qui l’a assassiné. Je ne peux pas me permettre de me battre contre vous et je ne vais pas me lancer dans des effets magiques. Je veux juste savoir si la Meute a quelque chose à voir avec la mort de Greg. Une fois que j’aurai trouvé le tueur, je serai ravie de me tenir à votre disposition.
Je lui tendis la main. Il s’arrêta, m’étudia et la fourrure disparut, absorbée par les follicules qui l’avaient produite.
Le Seigneur des Bêtes prit ma main dans sa paume humaine et la serra.
— C’est de bonne guerre, reconnut-il. Là maintenant, je ne m’appartiens pas non plus.
Le Seigneur des bêtes ne s’appartenait jamais.
L’or de ses iris se réduisit à de simples étincelles.
Son contrôle était incroyable. Le plus compétent des Métamorphes pouvait choisir entre trois formes : humaine, animale ou homme-bête. Altérer une seule partie de son corps, comme il venait de le faire, était incroyable. Avant cette nuit-là, j’aurais même dit que c’était impossible.
Le Seigneur des Bêtes s’assit sur le sol poussiéreux. Je ne pouvais que l’imiter, ridicule d’avoir épousseté mon jean plus tôt.
— Si je vous prouve que la Meute n’avait aucun intérêt à se débarrasser du Divin, partagerez-vous vos informations ?
— Oui.
Il plongea une main dans son sweat-shirt, en sortit un maroquin de cuir noir, fermé par une fermeture éclair, et me le présenta. Je tendis la main, mais il le retint avant que mes doigts puissent toucher le cuir souple. Je me demandais s’il était plus rapide que moi. Ce serait intéressant de le découvrir.
— Ça reste entre nous.
— Compris.
Je pris le porte-documents et l’ouvris. À l’intérieur, il y avait des photos. Des cadavres, certains humains, certains partiellement animaux, démembrés et sanglants.
L’écarlate atroce et brillant dominait les images, les rendait difficiles à analyser. Je regardai malgré tout.
Cadavre après cadavre après cadavre, déchirés, éventrés, vidés de leur sang. Ça me rendait malade.
— Sept. (Je tenais les photos par les bords comme si le sang pouvait tacher mes doigts) Des vôtres ?
— Chacun d’entre eux. (Il se pencha pour tapoter l’une des photos) Celui-ci, Zachary Stone. Le rat alpha. Dur, vicieux, un vrai fils de pute.
Je tentai de voir au-delà du sang, me concentrant sur les blessures.
— Quelque chose l’a mâché.
— Quelque chose en a mâché cinq. Et aurait mâché les deux autres si on ne lui avait pas fait peur.
Une petite lumière s’alluma dans ma tête.
— Greg travaillait là-dessus.
— Oui. Et il restait discret. Le Peuple recherche le pouvoir. Les nécromants en sont aussi avides que leurs vampires du sang. Ils nous considèrent comme des rivaux et ils profiteront de toute faiblesse. Admettre que nous ne sommes pas capables de protéger les nôtres est une faiblesse. Nataraja en mouillerait son jean s’il le savait.
— Vous pensez qu’ils sont responsables ?
— Je ne sais pas. (Son expression était lugubre) Mais je saurai.
Ça avait du sens. L’Ordre n’aimait pas beaucoup la Meute, bien trop organisée et dangereuse pour lui, mais, entre le Peuple et les Changeformes, l’Ordre se mettrait du côté de la Meute. Greg suivait peut-être un vampire quand on l’avait attaqué pour l’empêcher de révéler ce qu’il avait vu ou allait voir. Le vampire avait peut-être été pris dans le combat. Ou le vamp suivait Greg quand quelqu’un l’avait tué parce qu’il s’approchait de trop près.
Ou…
— Je voudrai parler à Corwin.
Le visage du Seigneur des Bêtes resta impassible.
— Est-il suspect ?
Je n’avais aucune raison de mentir.
— Vous pourrez lui parler. Sur notre territoire.
— J’ai rempli ma part du marché, dit-il.
Je sortis le scan-m que j’avais volé à la morgue et le déroulai dans la poussière.
— Qu’est-ce que je dois chercher ?
Je désignai les lignes jaunes.
— Celles-là.
— On dirait une erreur de scan.
— Je ne crois pas.
Il tiqua.
— Qu’est-ce qui apparaît en jaune ?
— Je ne sais pas. Mais je connais un expert qui le sait peut-être.
— Vous avez autre chose, à part ça ?
Il y avait le poil, dont je ne pensais pas lui parler – un homme averti en valait deux –, d’autant qu’il ne m’avait rien donné que je n’aurais pu obtenir du Chevalier Protecteur, théoriquement. Pourtant, le Seigneur des Bêtes m’avait épargné pas mal de boulot et je doutais que la texture des cheveux de Corwin puisse être suffisamment modifiée pour que son ADN ne corresponde pas à l’échantillon s’il était coupable.
Le seigneur des Bêtes regardait les photos, passant lentement de l’une à l’autre. Il avait presque l’air humain.
Je me rendis compte que j’étais partiale. Je me défiais de Nataraja et de son collège de dévots de la mort, avec leur indifférence clinique pour la tragédie et le meurtre. Pour eux, un vampire disparu et un Compagnon dans le coma représentaient une perte d’investissement, chère et désagréable, mais pas particulièrement douloureuse.
L’homme en face de moi, en revanche, avait perdu des amis. Des gens qu’il connaissait bien et qui s’étaient placés sous sa responsabilité. Le devoir ultime du chef de Meute était de protéger son clan – et il leur avait fait défaut. Son visage reflétait la détermination et la colère tandis qu’elle regardait les photos de ses morts, une colère froide et cristallisée, née de la culpabilité et de la douleur. Les anciens avaient un mot pour désigner cette colère : le courroux.
Ça, je pouvais le comprendre. Je le ressentais chaque fois que je pensais à Greg. Toutefois je devais me méfier, je n’étais plus neutre. Si le Seigneur des Bêtes avait tué Greg, il en faudrait beaucoup pour me convaincre de sa culpabilité.
Penser que j’avais trouvé une âme sœur en la personne du Roi des Changeformes… comme c’était touchant ! La mort de Greg me faisait perdre la tête. Peut-être que le seigneur des Bêtes accepterait de tenir le meurtrier pour que je le décapite…
— On a découvert plusieurs poils sur la scène du crime. Le bureau de l’Examinateur Médical ne sait pas ce que c’est. Ils contiennent des fragments de séquences génétiques humaines et félines qui ne correspondent à aucune espèce de Changeforme connue des analystes de l’EM. C’est foutrement bizarre… et, non, je ne dispose pas de la séquence ADN exacte.
— Est-ce que Nataraja le sait ?
— Je crois que oui. Un de ses Compagnons m’a donné le nom de Corwin. Il ne m’a pas dit qu’ils le pensaient coupable, mais c’est évident.
Un muscle trembla sur la joue du Seigneur des Bêtes, comme si son visage voulait se tordre en un feulement sauvage.
— Logique.
— Êtes-vous satisfait ?
Il hocha la tête.
— Pour le moment. Je vous appellerai.
— Je ne reviendrai pas. Unicorn Lane me donne des frissons.
Ses yeux brillèrent encore.
— Vraiment ? Je trouve ça relaxant. Un endroit pittoresque. La lumière de la lune…
— Je n’ai jamais vraiment apprécié les endroits pittoresques. La prochaine fois, je préférerais une invitation officielle.
Il rangea les photos.
— Puis-je les conserver ? demandai-je.
Il secoua la tête.
— Non.
Je me tournai pour partir et m’arrêtai avant le trou dans le mur en ruine.
— Une dernière chose, Votre Majesté. J’aimerais un nom que je puisse mettre dans mon rapport. Quelque chose de plus court que « Dirigeant de la Faction Méridionale des Changeformes ». Comment puis-je vous appeler ?
— Seigneur.
Je roulais des yeux.
Il haussa les épaules.
— C’est plus court.
C’était une dure nuit qui ne montrait aucun signe de fatigue. Je grimpai au-dessus du tas de débris. Jim avait disparu.
Quelque chose toucha mon épaule. Je me retournai vivement et vis le Seigneur des Bêtes qui me regardait depuis le trou, deux mètres plus loin.
— Curran, dit-il comme s’il me faisait une faveur.
Vous pouvez m’appeler Curran.
Il se fondit dans les ténèbres. J’attendis un moment pour m’assurer qu’il était parti. Personne n’essaya de m’attaquer dans les ombres.
Au-delà d’Unicorn, je pouvais voir les lanternes fae bleues de la ville. Il était temps d’apporter le scan-m à mon expert. Il se formalisait rarement des visites tardives voire nocturnes.
Champion Heights était facile à trouver. C’était sans doute le seul gratte-ciel encore debout. Il fut un temps où on l’appelait « Lenox pointal », mais il avait connu tant de rénovations, et changé de mains tellement souvent que son ancien nom était presque oublié. Tapi au milieu conifères bien taillés, l’édifice de dix-sept étages de lueur rouges et de béton dominait les magasins et les bars de Buckhead comme une tour mystique. Une lueur pâle collait à ses murs et balcons, en estompant les angles. Un réseau de sorts de protection travaillait sans cesse pour convaincre la magie même qui le nourrissait que le bâtiment n’était rien d’autre qu’un gros rocher. Une distorsion, effet secondaire des sorts, recouvrait la structure de manière irrégulière et des sections entières ressemblaient à une falaise de granit abrupte.
L’enchantement avait dû coûter une petite fortune mais, s’il avait permis au building de tenir debout, jusqu’à présent, rien ne garantissait que cela dure. Je pensais que si. L’ensemble avait cette singularité étrange et illogique de la magie complexe. Le comprendre exigeait un esprit tordu – comme la physique quantique. Quoi que le futur ait en magasin pour Champion Heights, les propriétaires avaient déjà amorti plusieurs fois leur investissement. Plus d’un couple aurait été ravi de prendre sa retraite avec ce qu’ils demandaient pour le loyer d’une année.
Je garai Karmelion dans le parking au milieu des Cadillac, des Lincoln distinguées et des mécaniques bizarres destinées à transporter leurs passagers pendant les vagues magiques. Il n’y avait aucune manière pratique de transporter un scan-m alors je le pliai et le glissai entre les pages de mon Almanach. Le vent nocturne soufflait, portant des odeurs lointaines : un peu de fumée, l’arôme de la viande grillée. Je traversai le parking et montai les marches de béton entourées de buissons pittoresques jusqu’aux portes à tambour. Le verre enchanté perdait de sa transparence mais je n’eus aucun mal à deviner la lourde grille de métal qui barrait l’entrée de la réception, ni la petite cage avec le garde qui me tenait en joue de son arbalète.
Je tournai vers la gauche et appuyai sur le bouton de l’intercom. Il feula.
— Quinzième étage, 158, s’il vous plaît.
Une voix, distordre par le grésillement, me répliqua :
— Code, s’il vous plaît.
— « Scyld ensuite quitta ce monde à son heure marquée, en pleine force il partit dans la paix du Seigneurs. »
Sans le code, il m’aurait fallu attendre dehors tandis qu’on faisait une recherche sur 158 et, même ainsi, je n’aurais pas pu entrer sans être fouillée ni sans leur abandonner Slayer. Il était hors de question de me séparer de mon sabre.
La grille métallique glissa.
— Allez-y.
Une porte à tambour me permit d’entrer dans le hall baigné de la lumière des lanternes fae. Mes pas, bruyants sur le sol dallé de granit rouge lustré, envoyèrent de petits échos jusque dans les coins. J’approchai de l’ascenseur. La magie était toujours à pleine puissance, mais j’avais déjà visité Champion Heights pendant une fluctuation. L’ascenseur fonctionnait quelles que soient les circonstances.
Une luxueuse moquette verte recouvrait le sol du quinzième étage, plus épaisse que certains matelas. Je rejoignis la porte métallique marquée « 158 » appuyai sur le bouton de la sonnette et frappai, au cas où la magie l’aurait court-court-circuitée. Personne.
La boite de métal d’un lecteur de carte électronique, à peu près quinze centimètres sur huit, fermait la porte.
Comme toute chose dans le bâtiment, le verrou n’était pas ce qu’il paraissait, la magie se faisait passer pour tech. Slayer murmura en sortit de son fourreau, je glissai sa lame dans l’étroite fente du lecteur. Concentrée sur le sabre, je posai ma main sur la lame. Un éclair de magie pulsa de mes doigts.
Ouvre-toi !
Le verrou cliqueta, et la lourde porte s’ouvrit d’une simple pression de paume. Retirant Slayer, j’entrai et refermai la porte à clé derrière moi.
J’attrapai la lanterne fae et tournai l’interrupteur. Une langue de flamme bleue s’embrasa, illuminant l’appartement.
Je ne pourrai jamais gagner ma vie comme décoratrice d’intérieur. Ma maison était un confortable chaos et mes meubles étaient dépareillés mais très fonctionnels. Les propriétés esthétiques de n’importe quel objet passaient après son utilité et, pour moi, le luxe consistait en une table basse à côté du canapé, une lampe de lecture et ma tasse de café.
On en était loin, ici. Il était clair que le propriétaire de l’appartement avait arrangé son environnement dans une intention délibérée. Je faisais face à des années d’achats sélectifs par quelqu’un pour qui le mot « solde » ne signifiait rien. Les meubles, les tapis, les bibelots – tout était fait pour présenter un ensemble coordonné.
C’était comme contempler la reconstitution d’une savane africaine dans un zoo. Un mélange harmonieux mais étrange de verre, d’acier et de luxe blanc, tout en ellipse et en courbes. Trois portes s’ouvraient dans la pièce, une pour la chambre, une pour la salle de bains, avec double lavabo et douche, et une pour le labo.
L’enchantement n’affectait pas la vue. D’immenses fenêtres donnaient sur le spectacle d’Atlanta sous un ciel noir sans fin. La faible lueur de l’unique lanterne fae en caressait le verre, le rendant invisible, pénétrait les ténèbres extérieures, comme si l’appartement lui-même faisait partie du ciel de minuit. Si je me tenais très près des fenêtres, je pouvais m’imaginer que je volais au-dessus de la cité.
Pendant que je rêvais, la vague tech frappa. Des milliers de minuscules lumières étincelèrent comme des bijoux entre des plis de velours noir et les lampadaires inondèrent les avenues d’une lumière tout humaine. La lanterne fae tremblota et mourut, les ampoules électriques s’allumèrent dans tout l’appartement, brisant l’illusion et me séparant du noir infini. Le verre devint impénétrable, je me retrouvais confinée, comme prisonnière d’une cage. Soudain, je me sentis vulnérable, alors j’éteignis les lumières, toutes les lumières, sauf une lampe de lecture d’acier et de verre dépoli.
Je lavai mon visage et mes mains jusqu’aux coudes, les séchai avec une serviette blanche moelleuse que je trouvais pendue à un crochet près du lavabo, et pris possession du canapé ultra-moderne.
La question de Curran me narguait : pourquoi le Chevaliez Protecteur confierait-il à une mercenaire inconnue l’enquête sur le meurtre de Greg ? Ça n’avait aucun sens. Finalement, je parvenais à voir au-delà de mon ego. L’un des membres de l’Ordre était mort, un homme connu au pouvoir substantiel. Ses collègues ne s’en occupaient pas eux-mêmes. Ils décochaient un Croisé.
Pour l’Ordre, les Croisés étaient l’équivalent d’un bistouri. Quand on avait une saleté de furoncle prêt à rompre, on faisait appel à un Croisé. Solitaires, très entraînés et mortels, ils excellaient dans leur boulot pour, ensuite, s’en retourner d’où ils venaient. Ted attendait de moi que « j’enquête sur le meurtre » donc que je fasse beaucoup de bruit et que j’attire l’attention pendant qu’un Croisé travaillait tranquillement et discrètement derrière mon rideau de fumée. Ça me titilla pendant deux secondes mais, en fin de compte, les deux parties obtenaient satisfaction. Ted avait sa diversion et je pouvais rechercher le meurtrier de Greg. Tout le monde Y gagnait.
J’ouvris l’Almanach et en sortis le scan-m et la coupure de presse que m’avait donnée Bono. Jetant un dernier coup d’œil au scan-m, je le glissai sur la table de verre, dépliai l’article et commençai à lire. Le propriétaire de l’appartement se ramènerait bientôt. Il sortait rarement après 2 heures du matin – il pensait que 3 heures ça portait malheur.
Il était presque 2 heures quand un taxi solitaire remonta l’avenue. Je levai les jumelles.
La porte du taxi s’ouvrit, une blonde posa le pied sur le pavé. Elle était grande et très mince. Sa courte robe noire collait à ses hanches étroites et à sa longue taille, s’évasant pour contenir artistiquement des seins démesurés. Ses cheveux, si pâles qu’ils semblaient blancs, effleuraient ses épaules sans la trace d’une boucle.
Son visage était parfait, avec des pommettes hautes et proéminentes, un nez aquilin, des yeux immenses et une bouche large. Son expression aurait paru méprisante sur toute autre qu’elle. Élégante, gracieuse et arrogante dans toute sa beauté, elle ressemblait à un cheval arabe, hautaine et cruelle, un défi irrésistible à tout mâle.
Un passant solitaire s’arrêta, surpris par cette vision.
Peut-être la siffla-t-il, mais la blonde l’ignora, pour elle il n’existait pas. Je reposai les jumelles et revins à mon Almanach.
Cinq minutes plus tard, le verrou cliqueta et la blonde franchit la porte. Elle me vit, se figea. L’expression méprisante disparut.
— Super.
— J’ai quelque chose pour toi.
— Oh ! Non ! Pas encore.
Elle passa dans la cuisine, prit plusieurs canettes de protéines dans une armoire et les déposa sur le bar. Un sachet d’abricots secs rejoignit les canettes, ainsi qu’un sac de sucre, un bloc de chocolat et un énorme mixer. Elle prit une boîte d’œufs dans le frigo et en cassa un dans le mixer. Deux poignées d’abricots suivirent avec plusieurs tasses de sucre, le chocolat et le contenu d’au moins six canettes.
— De l’eau glacée. (La blonde désignait le verre que je m’était servi.) Tu aurais pu taper dans le bar.
— Je voulais de l’eau.
Elle sourit avec une expression étrange et revint au mixer. Les lames tournaient, convertissant son contenu en une pâte épaisse et uniforme. Elle le débrancha et y but directement.
— Ça fait quoi ? Trois litres ?
Elle s’arrêta de boire un instant.
— Je dirais plutôt deux litres et demi.
Après avoir vidé le récipient, sans plus de cérémonie, elle fit passer sa robe par-dessus sa tête. Je me plongeai de nouveau dans mon livre.
— Tu es gênée ?
La blonde riait en se débarrassant de ses bas.
— Non, je te laisse juste un peu d’intimité.
Espérant éviter le moment glorieux où mon estomac se serrerait et déverserait son contenu acide dans ma gorge.
— Tu pourrais simplement admettre que je te rends malade.
— Il y a de ça.
— Est-ce qu’elle te plaît ?
Je levai les yeux et la vis nue.
— Ouais. Pas mal pour une reine de glace. Les seins sont trop gros.
La blonde fit la grimace.
— Oui, je sais.
— Pourquoi une femme ?
— Parce que je vends de l’information, Kate, et les hommes ont tendance à lâcher tous leurs secrets à une jolie femme. (Elle sourit) Comme tu dois le savoir.
— Je dois généralement menacer les hommes pour qu’ils me racontent leurs secrets.
— Alors je les plains. Ils n’ont manifestement aucun goût. Tu sais qui fabrique les convertissions qui vont dans nos lampes fae ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Quatre sociétés, en fait. D’ici à la fin de la semaine, le conseil municipal décidera laquelle obtiendra le contrat pour les trois prochaines années. Pour l’instant, trois personnes dans cette cité savent dans quel sens ira le vote.
— Laisse-moi deviner, tu en fais partie ?
Le sourire de la blonde s’élargit juste un peu, laissant apparaître brièvement ses dents blanches. Même une débile financière comme moi savait que le prix d’une telle information était astronomique.
Ses muscles bougeaient, s’allongeaient, se tordaient, comme si un nid de vers s’éveillait à la vie sous sa peau.
Mon estomac fit une embardée. Je serrai les dents et essayai de garder mon dîner à sa place. Le pelvis de la blonde s’élargit, ses épaules aussi, ses jambes s’épaissirent tandis que ses seins fondaient, formant une poitrine masculine dense. Des cordes de muscles se tendirent, façonnant des jambes puissantes et des bras énormes.
Les os de son visage s’aplatirent, le nez s’épaissit, la mâchoire devint plus large et carrée. La couleur des yeux s’assombrit jusqu’à un bleu intense et perçant. Les cheveux disparurent puis reparurent, brun foncé. Je clignai des yeux, un homme se tenait devant moi. Musclé comme un bodybuildé professionnel, il était très grand et bien membré. Des yeux bleus me défiaient dans un visage plat de guerrier-né – pas d’angles, pas d’os proéminent à écraser d’un coup de poing. Avec une armure légère, il obtiendrait aisément la loyauté de n’importe quelle horde barbare.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il d’une voix profonde et impérieuse.
Je l’évaluai.
— Impressionnant, mais un peu too much.
Il se pencha vers moi, les yeux bleus enfumés de promesses qu’il était bien capable de tenir. J’essayai de ne pas penser à la chambre.
— Too much ?
— Oui. J’aime bien le côté menaçant. C’est très viril mais on dirait qu’il ne pense qu’à baiser tout ce qui bouge et qu’il va m’appeler « femme ».
Le roi barbare se frotta le nez.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je ne suis pas sûre. Quelque chose dans les yeux, peut-être.
— Alors c’est non ?
— C’est non.
— Il va falloir que j’y travaille.
Le barbare se dégonfla, sa musculature impressionnante s’amenuisant pour devenir plus sèche. Les cheveux disparurent, laissant la tête chauve, le visage forcit, avec des yeux sombres et intelligents, et un gros nez. L’homme que je connaissais sous le nom de Saiman alla jusqu’au bar et se servit un verre d’eau au robinet de l’évier.
— Boulet ? dit-il en jetant un œil au scan-m.
— Oui.
Il acquiesça, vida son verre et le remplit de nouveau.
— Je ne perçois aucune trace de magie, pourtant tu sembles n’avoir aucun problème pour te métamorphoser. Comment ça se fait ?
Il haussant sourcil – un geste qui ressemblait tellement au mien que j’aurais pu jurer qu’il me singeant. C’était probable. Saiman imitait souvent les tics de ses clients. Il le faisait consciemment, il savait combien cela les énervait.
— Le mot-clé est « sembler ». La métamorphose demande beaucoup de concentration pour l’instant, tandis que pendant une marée magique, ça marche tout seul. Mais pour répondre à l’essence de ta question, je crois que mon corps conserve la magie. Comme une pile. Peut-être en produit-il aussi.
Il vida le second verre et s’approcha du canapé.
— Combien de temps t’ai-je fait attendre ?
— Pas longtemps.
Pendant un instant, je crus qu’il allait faire un commentaire sur la vue. Je n’aurais alors pas pu résister et lui aurais demandé de cacher sa propre « vue » derrière quelque vêtement. Heureusement, il se retira dans la chambre.
Saiman était obsédé par l’idée de créer son propre Uberman, un supermâle irrésistible. L’aspect sexuel de sa quête l’intéressait beaucoup moins que les motivations scientifiques qui le poussaient à créer l’image d’un être humain parfait. Les raisons de son obsession pour la forme ultime étaient inconnues, je n’avais aucune idée de ce qu’il ferait de son Uberman s’il parvenait à le fabriquer.
Il considérait ce défi avec la même logique méthodique dont il faisait preuve pour arracher des informations.
Un jour, j’avais suggéré que son Uberman ne pouvait pas exister, que même s’il parvenait à créer une image de l’homme essentiel, celui-ci décevrait ses attentes.
Trop de choses dépendaient de l’interaction entre deux êtres humains, et c’était cette interaction qui menait à l’intimité. Nous en avions débattu avec beaucoup de passion et j’avais appris à ne plus le défier sur ce terrain.
Nous nous étions rencontrés pendant un contrat de merc, un an auparavant. Un boulot de garde du corps. Tous les mercenaires le font de temps en temps, c’était bien ma chance de tomber sur Saiman. Il était blessé à l’époque, coincé au lit par une complication postopératoire après une chirurgie de l’estomac. Son corps ne cessait pas de changer en combattant l’infection, il s’avéra très difficile à protéger. Je parvins à tuer deux des assassins envoyés pour l’éliminer. Il tua le troisième d’un coup de crayon dans l’œil. J’étais persuadée d’avoir merdé le boulot mais, depuis, il se montrait très reconnaissant.
Je ne me plaignais pas. Ses services n’étaient pas donnés.
Saiman revint avec des vêtements amples bleu foncé coupés comme de simples survêtements mais ayant l’air beaucoup trop chers pour être souillés d’une telle appellation.
Il regarda l’almanach toujours ouvert sur mes genoux, l’article que Bono m’avait donné reposant sur une page.
— Découpé dans le Volshebstva e Kolduni. Quel titre prétentieux. Comme si écrire " Sorts et Sorciers " en russe pouvait apporter de la crédibilité… Je ne savais pas que tu lisais ce ramassis de sonneries.
— Je ne le lis pas. Une connaissance m’a donné cet article.
— Les éditeurs qui publient ce genre de torchons ignorent que la magie est fluide. Ils impriment des informations erronées.
C’était un vieil argument, valide par-dessus le marché.
Les gens affectaient la magie comme la magie les affectait.
Quand suffisamment de gens croyaient qu’une chose était vraie, parfois, la magie, obligeante, la rendait vraie.
Saiman lut l’article en diagonale.
— C’est incomplet et débile, de toute façon. Ils classifient l’Upir comme non-mort mangeur de cadavres. Regarde, ils disent à raison que l’Upir a un énorme appétit sexuel, mais ils ne voient pas la contradiction : un non-mort n’a aucun besoin de se reproduire, un Upir ne peut donc pas être un non-mort. Ils mentionnent aussi qu’il essaiera d’avoir des rapports sexuels avec n’importe quel mammifère, s’il parvient à le contenir suffisamment longtemps pour atteindre l’orgasme, mais ils oublient que le résultat d’une telle union survit généralement pour servir l’Upir. (Il laissa tomber l’article, dégoûté) Si jamais tu as besoin d’en savoir plus sur cette créature, fais-le-moi savoir.
— D’accord.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène en mon humble demeure ?
— J’ai besoin d’une évaluation de ce scan-m.
Il haussa de nouveau un sourcil. J’aurais pu facilement le haïr.
— D’accord. Je te facturerai à l’heure, avec notre remise habituelle. Ça commence… (Il regarda sa montre) Maintenant. Tu veux une analyse complète ?
— Non, juste l’essentiel. J’ai pas les moyens pour les trucs compliqués.
— Client fauché ?
— Je travaille pro deo.
Il fit la grimace.
— Kate, c’est une habitude insupportable !
— Je sais.
Il regarda le graphique, le tenant légèrement entre ses longs doigts.
— Qu’est-ce qui t’intéresse ?
— Une série de petites lignes jaunes vers le bas.
— Ah !
— Qu’est-ce qui peut apparaître en jaune ? Et combien la réponse va-t-elle me coûter ?
— Grande question. Laisse-moi faire un test pour être certain que ce n’est pas une erreur mécanique.
Je le suivis dans le labo. Une forêt d’équipements qui rendraient fou de joie le personnel d’un laboratoire universitaire moyen était disposée sur la surface noire et ignifugée des tables et des comptoirs. Saiman passa un tablier imperméable vert et une paire de gants lisses et opaques, chercha sous la table et trouva un plateau en céramique. Avec des gestes sûrs et économes, il emporta le plateau jusqu’à un cube de verre.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je vais scanner le scan-m pour vérifier toute trace résiduelle de magie. Je ne veux aucune contamination.
— Je n’ai pas les moyens.
— C’est gratuit. Ton altruisme est contagieux. Tu devras tout de même payer pour mon temps, bien sûr.
Il toucha un levier, et le cube s’éleva le long d’une chaîne de métal. Saiman glissa le plateau sur la plate-forme et abaissa le cube pour que le verre le recouvre. Ses doigts dansèrent sur le clavier, une explosion de vert emplit le cube.
Elle s’éteignit, explosa encore, s’éteignit. Une imprimante croasse sur une autre table, crachant une feuille de papier.
Il l’arracha et me la tendit. Elle était blanche.
Saiman fixa le scan-m au plateau, le glissa dans le cube et répéta sa danse high-tech élaborée. Cette fois l’imprimante recracha une copie exacte de mon scan-m.
Il l’observa un moment et se pencha sur la table, scan-m en main.
— Le problème est que le scanner-m est imparfait.
Mon cœur se serra.
— Alors c’est une erreur mécanique ?
— D’une certaine manière. Jusqu’à présent, le scanner reste un instrument imparfait. Il enregistre les humains dans des teintes allant du bleu pâle à l’argenté, mais il arrive fréquemment qu’il n’enregistre pas la nuance subtile de leur magie. Tout lui échappe à part une variation radicale comme le violet pour un vampire ou le vert pour un Changeforme. Un voyant ou un devin de pouvoir équivalent seraient enregistrés de la même couleur, même si leurs inclinaisons magiques diffèrent. Et (Saiman se permit un fin sourire) il enregistre toute la magie férale en blanc.
— Férale comme dans sauvage ? Magie animale ?
— Chaque espèce animale possède sa propre magie spécifique. Le scanner-m commun l’enregistre en blanc, et, donc, on ne le voit pas. Récemment, quelques esprits brillants de Kyoto ont examiné une grande variété d’animaux en utilisant un scanner ultrasensible. Ils ont prouvé sans l’ombre d’un doute que chaque espèce animale produit sa propre couleur. Faible, pastel, mais distincte, et toujours dérivée du jaune.
— Alors les lignes jaunes veulent dire animal ?
— Sur un superscanner, oui. Mais sur ta saloperie, les animaux s’enregistreraient en blanc. La seule manière de distinguer les empreintes animales serait de les mélanger avec une autre influence magique.
— Tu m’as perdue, là.
— Regarde tes lignes. Elles ont une teinte pêche clair.
C’est très faible mais cette teinte pêche est la seule raison pour laquelle on les voit. Ça veut dire que tu as affaire à quelque chose d’essentiellement animal mais qui a été teinté par quelque chose d’autre.
Ma tête tournait.
— OK. Laisse-moi essayer. Toute magie animale s’enregistre en blanc mais est en réalité jaune pâle. Un jaune très faible, facilement dominé par toutes les autres couleurs. Il n’y aucun moyen de voir celui-ci, sauf quand il est mélangé avec une autre couleur. Le jaune du loup mélangé au bleu de l’humain devient le vert chasseur du lycanthrope. Selon ce raisonnement, le garou-loup, un animal qui se transforme en humain, devrait produire un vert marécage. Je me trompe ? (Il secoua la tête.) Si je peux voir les lignes jaunes ça prouve que le scanner a enregistré la présence d’une magie animale puissante, et une touche de quelque chose d’autre. Puisque les lignes sont couleur pêche, le suspect devrait être… orange.
Je mordis sur ces derniers mots. L’orange venait du rouge et le rouge était la couleur de la magie nécromancienne.
Saiman confirma mes déductions.
— C’est un animal qui a quelque connexion avec la magie nécro. Je ne sais pas de quelle sorte. Ce n’est certainement pas un zombie animal. Ça, ça s’enregistre en rouge foncé. Je te souhaite bien du plaisir.
Je grognai.
— Le temps est de l’argent. Je suggère donc que tu gardes tes ruminations pour plus tard. Tu as autre chose pour moi ?
— Non.
Il regarda sa montre.
— Trente-sept minutes.
Je lui signai un chèque de neuf cent soixante-deux dollars, ce qui laissait exactement quatre cents dollars et neuf cents sur mon compte. J’avais cinq cents dollars de côté pour les urgences. Si l’argent n’affluait pas rapidement, je devrais changer de crémerie.
Je lui tendis le chèque. Il ne le regarda même pas.
— Tiens-moi au courant de ce que tu trouveras, dit-il avec son sourire habituel.
— Tu seras le premier à savoir.
— Et… Kate ? Si tu changes d’avis sur mon dernier prototype, l’offre est toujours valable.
Les yeux bleus perçants, les énormes muscles revinrent me hanter. Danger, terra incognito.
— Merci bien, mais je ne crois pas, non.
En quittant l’appartement, je décidai que je n’aimais pas le sourire qui jouait sur les lèvres de Saiman.