La belle Créole
L’après-midi
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Le pays étouffait. Du Nord au Sud, il faisait chaud, une chaleur d’étuve, pire que celle du carême des vingt dernières années se plaignaient ceux qui avaient la force de garder mémoire. Les météorologues soutenaient que cette fournaise et les brouillards de sable qui l’accompagnaient voyageaient depuis les côtes de l’Afrique de l’Ouest, depuis la presqu’île du Cap-Vert, plus précisément, et étaient précurseurs d’autres abominations, pluies furieuses, vents, toutes qualités de cyclones force 4 qui s’abattraient sans relâche sur le pays aussitôt le mois de juillet. Vieux-corps et nourrissons déshydratés mouraient comme des mouches. Dans la région de Saint-Alban, la terre s’était fendue en mille morceaux et des colonnes d’insectes en étaient sorties, marchant serré, fuyant l’enfer des profondeurs. Les hautes fenêtres du palais de justice découpaient des rectangles bleus chargés d’électricité, parsemés de taches blanches, sur lesquelles se détachaient, vertes et roides, dessinées, aurait-on dit, par des mains d’enfant, des branches de palmier. À l’intérieur, les ventilateurs avaient beau battre des ailes tels des oiseaux éplorés, tout le monde était en nage : les gardes, les avocats, les juges, les témoins, l’accusé. Tout le cérémonial de la justice suait à grosses gouttes. Le jury, à l’étroit dans son box, s’épongeait. Les quatre femmes remuaient l’air aussi pesant qu’un drap mouillé avec de petits éventails de latanier. La plus grosse, éternellement vêtue d’un tailleur marine, dont les yeux mourants n’avaient pas lâché Dieudonné une minute pendant les quatre jours du procès, semblait respirer avec peine. La veille, on avait écouté la péroraison ; après un dernier feu d’artifice en français-français, Maître Matthias Serbulon s’était rassis. C’était un homme jeune, malheureusement déjà chauve sur le dessus du crâne, le restant de cheveux longs jusqu’aux épaules, noués en une queue-de-cheval peu orthodoxe, vêtu sous sa robe d’un complet Giorgio Armani. Malgré cette apparence, il était fils d’un austère dignitaire politique, fondateur du P.P.R.P., feu parti pour lendépendans. Dieudonné ne l’appréciait pas beaucoup. Depuis leur première rencontre, dans le parloir de la prison peint en jaune serin, il n’avait pas aimé la façon protectrice dont l’autre avait appuyé la main sur son épaule, et pris son créole comme s’il n’était pas capable de comprendre le français. Il ne se reconnaissait pas dans l’image que l’avocat s’était évertué à donner de lui, pitoyable victime. Pas plus d’ailleurs dans celle que peignait l’avocat général : brute grossière et dangereuse. Maître Serbulon avait poussé la familiarité jusqu’à lui raconter comment, dans le temps, il avait accumulé bêtises sur bêtises. Dieudonné n’avait pas été dupe. Sans doute, quand il étudiait le droit, le jeune Matthias Serbulon avait pris quelques cuites, roulé quelques cigarettes de hasch et peloté une paire de nichons plus ou moins consentants. Rien de plus grave !
Pourtant, cet avocat qu’il jugeait assez antipathique sut trouver les mots pour convaincre. Le jury revint avec un verdict que, à la vérité, il n’avait pas osé espérer. Son ami Rodrigue venait d’écoper de vingt ans. Il pouvait tout craindre. Le pays en avait plus qu’assez de cette jeunesse qui ne savait que tuer, braquer, violer, incendier, cette jeunesse dont les rêves avaient la démesure des effets spéciaux des films. Pourtant, habile, s’il avait mis en accusation l’ensemble de la société, et, fils de son père, invoqué la sujétion coloniale et son cortège de maux, Maître Serbulon avait su pimenter ce brouet trop rabâché d’ingrédients qui l’avaient transformé entièrement. Conclusion : cet acquittement spectaculaire, tout juste assorti de plusieurs mois de travail pour la communauté. En quoi cela consistait-il exactement ? Allons ! Ce n’était pas le moment de poser la question. Personne n’en savait rien. Dieudonné se trouva pressé, étouffé contre la poitrine flasque d’Arbella, sa grand-mère, et tout surpris de sa propre émotion embrassa la joue ridée, molle comme papier buvard, que ses lèvres n’avaient pas effleurée depuis des années. Car il n’y avait guère d’amour entre eux deux. Rien de la Bonne-Maman gâteau, Arbella. Pourtant, ce jour-là, Dieudonné comprenait que la pauvre avait tenté ce qu’elle avait pu ; pas grand-chose ; pas sa faute. Sans rancune, il embrassa aussi Fanniéta, la grande sœur de sa mère, sa marraine selon la tradition, qui tant de fois avait fait la prédiction qu’il finirait à la geôle, son compagnon Magloire, seul membre de la famille qu’il aimait bien, les cousins, la cousine. Il aperçut la tresse blonde d’Ana mais, surprise des surprises ! elle ne s’approcha pas de lui. Pour la photo de France-Caraïbe, il voulut bien prendre la pose qui convenait au bras de son avocat. En descendant l’escalier du palais de justice, la brûlure de l’air sur ses joues, dans ses oreilles les cris de la foule contenue par les boucliers des C.R.S. le martyrisèrent. Des centaines de mains s’agitèrent comme des papillons ; des voix indistinctes crièrent leur satisfaction. Était-il sans qu’il le sache devenu un héros ? Dans sa stupeur, ses pieds manquèrent deux marches et il faillit s’affaler par terre. Une équipe de télévision de Martinique avait posté ses techniciens et disposé ses caméras, car les bureaux de la station locale étaient occupés par le personnel en colère depuis un bon mois. Cette fois, Dieudonné se plaça en retrait, s’effaça presque, offrant au journal du soir, l’image d’un jeune garçon timide et gauche, trop haut, trop costaud pour ses vêtements. À croire qu’il avait encore grandi et forci en prison. Que Serbulon se donne des airs, qu’il parade ! Cette victoire, c’était la sienne. C’était le triomphe de son intelligence. Lui, n’était somme toute qu’un figurant qui n’avait jamais rien de rien eu à dire. En même temps, naissait en lui un sentiment qui ressemblait au bonheur. Il était libre. Pourtant, aussitôt une autre pensée l’assiégeait. Libre ? Cela veut dire quoi ? Libre pour quoi faire ?
Pour le moment, la liberté, concrètement, c’étaient les relents de gas-oil, le soleil mal-fini planant au-dessus de sa tête, à un détour, la cathédrale Saint-Jean-de-Obispo massive et malgracieuse, la puanteur des détritus répandus en désordre tout le long des trottoirs, car les employés de la voirie, eux aussi, étaient en grève. Depuis des mois. Les gens de la ville qui n’avaient pas cherché refuge chez des parents bitakos à la campagne se relayaient pour nettoyer cette ordure et la brûler en gros tas de boucan, dans la mangrove qui s’étendait passé le pont de Lothaire. Il s’étonnait des changements. Pendant les dix-huit mois qu’il avait été enfermé en attente de son jugement, les démolisseurs n’avaient pas perdu leur temps. Ils avaient jeté bas les bureaux de la poste du Raincil qui s’abritait dans une des rares vieilles demeures datant du début du siècle, et un immeuble d’appartements, résidences de luxe, ultramoderne, avec balcons et terrasses, avait pris sa place. Il était baptisé : « Jardin tropical ». Le pays agonisait, perdait de tous les côtés sa sève et sa vigueur. Mais l’exotisme tenait bon. Au coin de la rue Camille-Auguste, le supermarché Noblécourt, le « plus grand supermarché des Caraïbes » avait clamé la publicité quand il s’était ouvert quelque deux ans plus tôt avec défilé de majorettes à travers le quartier, s’était résigné à baisser définitivement ses rideaux de fer. Par deux fois, l’un de ses vigiles avait été blessé mortellement. Aujourd’hui, il avait perdu sa superbe. Ses murs étaient maculés, zébrés de toutes qualités de graffitis, les uns simplistes, voire grossiers : « Blan dèro », « Fwansé foukan », les autres, plus nobles témoignant de saines lectures : « La Révolution ou la Mort », « Nous serons libres ou martyrs ».
Au milieu du petit groupe des parents, les silhouettes de Magloire et Fanniéta s’éloignèrent en direction de la place des Écarts avant de la contourner prudemment. Signe des temps, des mauvais temps, sous les sabliers centenaires, jadis orgueil de l’endroit − et les touristes sortaient de loin pour les contempler −, plus de bébés endormis dans les bras de leurs das en madras et tabliers raide empesés, plus de landaus, impériaux comme les berlines du temps-longtemps, plus d’enfants de bourgeois parés comme des châsses et roulant sur leurs jambes cagneuses : des policiers. Des policiers, en patrouille, deux par deux, revolver sur le côté. La mer, aux gencives violettes, charroyait des odeurs de pourri. Autre signe des mauvais temps, l’office de tourisme, qui s’élevait en bordure de la place dans une magnifique résidence entre cour et jardin léguée à l’État par la famille de Boyleau-Peyrellac, avait été vandalisé à maintes reprises, ses bardeaux arrachés, son toit de tuile démantelé, ses fenêtres éventrées, ses statues décapitées, tant et si bien qu’il avait été définitivement fermé. Mais ce qui chagrinait surtout les gens, c’étaient les chiens. La place des Écarts était devenue leur lieu de rendez-vous. Un beau matin, ils étaient sortis en foule de tous les quartiers de Port-Mahault, de tous les faubourgs, et même des communes avoisinantes, troupe frénétique, efflanquée et galeuse, dénudant la hargne de ses crocs dans des rictus de menace. Certains galopaient à toute heure du jour, à travers les allées autrefois soigneusement ratissées, aux gracieux noms d’arbustes, allée des Lataniers, allée des Bauhinias, allée des Musendas. D’autres, plus casaniers, avaient élu domicile dans le kiosque à musique où ils faisaient continuellement l’amour, les femelles poussant dans l’accouplement des couinements révoltants. Évidemment, cela n’allait pas sans déjections puantes, dures et sèches comme celles des biques, disséminées un peu partout dans le gazon. Ou au contraire, bilieuses, répandues en purée autour des gerberas et des multipliants.
Dieudonné et Arbella montèrent dans la B.M.W. rutilante de Maître Serbulon. Celui-ci s’arrêta à une des rares stations-service ouvertes et le pompiste en uniforme rouge, un coquillage en forme de fleur collé au mitan du dos, le reconnut ainsi que son client. Il salua ce dernier avec effusion comme il se doit d’un héros populaire, bandit d’honneur, chanteur de charme, vedette de cinéma, et, une fois de plus, Dieudonné se demanda si cette ferveur s’adressait bien à lui. Quelque part il y avait maldonne.
Après avoir élevé ses cinq enfants dans un taudis sur le canal, dans sa vieillesse, Arbella venait d’être relogée sur le morne Julien. La municipalité avait disposé d’un demi-hectare de terres à surettes et à tamarins des Indes, paradis des amateurs d’école buissonnière et des amoureux, pour y édifier une cité : quatre tours rigides, pyramides de cinq étages, entourées d’un mur épais comme celui d’une prison. Assis dans une guérite où tournait vainement un ventilateur, deux volontaires des milices populaires en treillis déteints vérifiaient les pièces d’identité des visiteurs. Eux aussi reconnurent l’avocat, et son client. Ils se mirent debout avec respect pour saluer le premier en évitant toutefois de regarder le second. Sûr et certain ! S’ils avaient été du jury et s’il n’avait tenu qu’à eux, de ce bon à rien, on aurait fait un exemple. C’est vieux-corps qu’il serait devenu vieux-corps à l’abri des barbelés de la geôle. Mais à l’heure qu’il était, on inventait des excuses à tous les crimes. On fabriquait des pardons pour tous les forfaits. Conséquence, du nord au sud du pays, ils croissaient et se multipliaient dru comme chiendent.
Au nom du Bon Dieu, quelle sale époque on vivait ! Les uns après les autres, les services du pays s’arrêtaient de fonctionner, pareils aux organes d’un corps que la santé déserte. Cœur, foie, poumon, rate. La grève la plus spectaculaire avait été celle des infirmiers et des aides-soignants de l’hôpital. Elle avait pris fin quand les médecins, au désespoir, s’étaient couchés sur l’herbe roussie des pelouses, en refusant de boire une gorgée d’eau tant qu’au moins les urgences ne seraient pas assurées. C’est qu’on ne savait plus que faire des morts. Les tiroirs réfrigérés des morgues débordaient. Pour éviter la putréfaction, on recouvrait les cadavres avec des barres de glace. Celle des services municipaux avait été la plus impopulaire. À Port-Mahault comme dans la plupart des communes, depuis des mois, la voirie ne fonctionnait pas, les ordures s’entassaient dans les rues, dans les dalots, sur les trottoirs, partout où elles le pouvaient. Il n’était possible d’obtenir ni certificat de naissance ni certificat de décès, ni fiche d’état civil. Les enfants naissaient de parents inconnus. Les morts ensevelissaient les morts. Aucun mariage ne pouvait être célébré, ce qui fait que les concubinages s’accumulaient et que les prêtres prévoyaient des milliers de béni-rété quand tout reviendrait à la normale.
Dans le salon d’Arbella, bouillant derrière ses persiennes baissées, Maître Serbulon s’assit face à la télévision Sony écran panoramique. C’était le cadeau du fils aîné, immigré dans les Côtes-d’Armor. Un autre fils gagnait sa croûte tant bien que mal à Marseille. La troisième fille, mariée à un Dominiquais qu’elle avait connu en Guadeloupe, habitait Toronto où elle avait dû se mettre à l’anglais. Voilà comment les familles étaient à présent, démembrées, écartelées aux quatre coins de la planète ! Dans le cas d’Arbella, cette dispersion se traduisait dans le caractère disparate de l’ameublement. À cette télévision dernier cri, s’ajoutaient un divan à trois places en skaï noir offert par le second fils, un fauteuil de repos en velours grenat équipé d’un vibromasseur et un brasseur d’air offerts par la fille de Toronto, ainsi qu’un guéridon traditionnel en bois d’acajou, don de Fanniéta. L’avocat ôta sa veste, découvrant les plaques de sueur de sa chemise, dénoua sa cravate, puis s’empara de la main de la vieille qui s’était mise à pleurer. De soulagement ? De gratitude ? Des deux à la fois, gageons. Dans un méli-mélo de paroles rassurantes (une fois encore, il avait pris son créole), il lui jurait que, plus jamais, son cœur de grand-maman ne souffrirait ce qu’il avait souffert. Désormais, il serait le père, le grand frère, l’oncle qui avaient manqué à Dieudonné. S’il avait prêté attention à de tels propos, Dieudonné aurait pu s’inquiéter quant à l’avenir qu’on lui préparait. Mais il n’écoutait pas, sachant que c’étaient là paroles sans poids ni charge, paroles en bouche, aussi creuses que vents ou rêves. D’ici quelques jours, Maître Serbulon l’aurait oublié et tout redeviendrait à la normale. Chômage. Solitude. Ennui. Ennui. Solitude. Chômage.
Puisqu’elle n’était plus là pour transfigurer la vie.
La porte s’ouvrit sur des éclats de rire. Le groupe des parents s’amenait autour de Magloire et Fanniéta qui brandissaient une bouteille de champagne. Magloire en fit sauter le bouchon avec d’autant plus de bruit et de panache que le liquide était tiède. Quatre heures d’électricité par jour, par secteur tournant. On ne pouvait rien rafraîchir, ou simplement conserver plus d’une journée. Tout tournait. Le lait des nourrissons, le yaourt nature des troisièmes âges. Quand le champagne fut bu, Fanniéta recouvrit la table de la nappe brodée des grands jours tandis que, sur un fourneau malgache − il n’y avait plus de butagaz sauf, trop cher pour les petites bourses, au marché noir −, Arbella mettait à réchauffer l’inévitable colombo. Bientôt, jaune safrané, onctueux, hérissé de dés de bélangères et de bélenbés, il clapota dans la soupière à côté d’un plat de riz blanc, piqueté d’un piment rouge. Il était de toutes les fêtes, le colombo ! Anniversaires, baptêmes, mariages. À la Noël seulement, il faisait relâche, remplacé par la daube de cochon et les pois d’Angole. Généralement dans le pays, les conversations des repas tournaient inlassablement autour des mêmes problèmes : les grèves, les pénuries, les braquages, les meurtres, les viols. On se lamentait. On se faisait peur. Grâce à la présence de Maître Serbulon, ces ornières furent évitées. L’avocat plaisanta, régala son assistance d’anecdotes tirées de ses procès, attendrit ou fit rire tout le monde aux éclats.
Pendant ce temps, Dieudonné réprimait une nausée. Il avait toujours détesté jusqu’à l’odeur du colombo. Tandis que les convives s’esclaffaient, brusquement, il se sentit très las. Pour lui, de quoi demain serait-il fait ? Où allait-il dormir cette nuit ? Où allait-il rester les jours suivants ? Est-ce qu’il devrait recommencer à vivre chez Arbella ? Il aurait bien aimé donner dos à tout ce monde, prendre un avion et partir pour la Jamaïque. À la geôle, la famille Ramah Jah, enfermée pour avoir suivi le conseil biblique et fait pousser la ganja en lieu de canne à sucre, lui avait vanté les splendeurs de Negril. Le sable était blanc comme coton. Les rasta-men baisaient impunément des Américaines blondes qui leur faisaient des enfants métis qu’elles nourrissaient du lait de leur sein. Oui, mais à la Jamaïque, on parle l’anglais, langue dont son trimestre au collège Jules-Verne l’avait complètement dégoûté. Car, l’avocat général mentait comme un arracheur de dents, il n’avait rien d’un illettré. Il avait même réussi son certificat d’études. Jusqu’à cette année fatidique, l’année 1989, sa scolarité avait roulé sans heurts ni histoires. Pas premier de la classe, pas dernier non plus. Malgré ces crises qui le prenaient et le transformaient en zombi. Les voisines suspectaient le mal kadik, et poussaient Marine, sa maman, à consulter l’hôpital. Quand elle s’y était décidée après la ronde des visites aux kimbwazè, un docteur métro avait expliqué qu’il s’agissait d’une maladie génétique. Maladie génétique ? En clair, cela veut dire maladie qu’on est incapable de guérir. Quand même, par pure forme, il avait prescrit des comprimés qui coûtaient les yeux de la tête. Mais on sentait bien qu’il ne croyait pas à ce qu’il faisait.
Pour les gens des Amériques, l’année 1989 est celle du cyclone Hugo. Le Terrible a semé la désolation jusqu’aux U.S.A. où il a fait pleurer les Carolines du Nord et du Sud. Il a enseveli la Martinique sous des linceuls de boue et pratiquement rayé la Guadeloupe de la carte. Pour Dieudonné, Hugo avait été un des souvenirs les plus marquants de son enfance. Il avait un peu plus de dix ans. Sa maison du morne Lafleur n’étant pas plus solide qu’une pile de caca-bœuf, Marine s’était réfugiée chez Fanniéta, qui était alors la gardienne d’une tour d’appartements en dur. Fanniéta offrait aussi son robuste toit à Élie, son concubin de l’époque, à sa trâlée d’enfants, à Arbella et deux de ses amies. Tandis que les vieilles femmes roulaient les grains de chapelet bénits à Lourdes, chantaient des cantiques, pleuraient à chaque coup de gueule du tonnerre, à chaque hululement du vent, Élie, Marine et Fanniéta revivaient les déboires causés par la succession de cyclones qui, année après année, avaient visité le pays, Betsy, Flora, David, Marlène. Ils s’accordaient pour dire que la méchanceté d’Hugo les dépassait tous. Pendant ce temps, les jeunes, une dizaine en tout, s’étaient réunis dans la salle de bains. Les trois garçons d’Élie avaient arraché les hardes d’Hélène, l’aînée de Fanniéta, et lui étaient passés dessus, l’un après l’autre, sous les yeux rigolards de ses petits frères. Quand ce fut au tour de Dieudonné, il n’avait pas osé avouer qu’il ne connaissait pas la femme et, envahi par la terreur, il avait tenté d’imiter les autres. À ce moment-là, Hélène, docile, souriante au début, en avait son compte et ne se laissait plus faire. Elle poussait des gémissements, griffait, gigotait, se tordait de mille manières, exhibant son ventre rondouillard, ses cuisses graciles, et son pubis ensanglanté sous l’herbe rare des poils. Alors, Dieudonné avait foncé tête baissée, pareil à un taureau de corrida dans l’arène. Pourtant cela avait tourné court, il n’avait pu y parvenir et avait fondu en larmes tandis que, autour de lui, les assistants le conspuaient avec mépris :
— Makoumè ! Makoumè !
Neuf mois plus tard, Hélène avait accouché d’une petite fille. Rouée de coups par sa mère, assourdie de supplications par sa grand-mère, couverte de mépris par les voisins, elle n’avait pas ouvert la bouche, se bornant comme par défi à baptiser la nouvelle-née Huguette.
Cette nuit-là, les jeunes avaient quand même vécu des amusements plus sains. Revenus près des aînés dans la salle de séjour, ils avaient découpé des lucarnes dans la feuille de contreplaqué qui protégeait la baie vitrée et, à la lueur des éclairs, ils avaient regardé tournoyer comme des toupies les feuilles de tôle couvrant le toit des immeubles, les troncs d’arbres, les voitures à l’arrêt dans les parkings et jusqu’aux catamarans de la marina. Vers minuit, une vague plus haute que la montagne Chauve avait déferlé, noyant le quartier de ses eaux enragées, montant à l’assaut des fenêtres. Brusquement, au matin, vers les sept heures, tout s’était calmé. Le ciel lavé s’était remis à luire et le soleil à briller entre les dernières fines-fines gouttes de pluie.
Quelques jours après cette nuit mémorable de septembre, la catastrophe qui devait changer la vie de Dieudonné s’était produite. Marine, toujours active, était montée sur son toit reclouer elle-même la tôle arrachée. Soudain, avait-elle eu un vertige ? Son pied avait-il glissé sur la feuille humide ? On ne saura jamais exactement ce qui s’est passé. Toujours est-il qu’elle s’était écrasée comme un fruit à pain trop mûr aux pieds de Dieudonné terrorisé. Les voisins s’étaient précipités, attroupés, curieux, apitoyés ; l’ambulance était arrivée en quatrième vitesse ; on avait transporté l’accidentée à l’hôpital. Après sa chute, elle avait traîné cinq ans, paralysée des pieds à la tête, recroquevillée dans un fauteuil, vivant par les yeux qui mangeaient sa figure amaigrie. Puis, elle avait fini par mourir et Dieudonné qui n’avait jamais connu son papa s’était trouvé seul dans l’existence.
On peut dire que Marine n’avait pas eu une bonne vie. C’était pourtant une jolie négresse, peau de sapotille comme on dit, trente-deux dents de perle. Il lui manquait seulement la chance. La bonne chance. Un temps, elle avait tenu un lolo qui n’avait pas supporté la concurrence des supérettes et autres grandes surfaces. Ensuite, elle avait voulu vendre sur le marché : elle n’avait ni le bagout ni l’embonpoint qu’il faut pour se mesurer aux matrones. Alors, elle s’était louée comme si elle n’avait pas obtenu son brevet d’études au collège Sadi-Carnot, et elle avait fait la cuisine pour les étrangers, lavé leur linge sale, récuré leur plancher. Des hommes, elle ne voulait plus entendre parler. Ils avaient usé son cœur et son corps. Certains avaient mangé son peu d’argent. Tous l’avaient blessée de toutes sortes de coups tant et si bien qu’elle élevait le garçon qu’elle avait récolté de l’un d’entre eux, seule, sans l’aide de personne. La famille chuchotait que, si elle l’avait voulu, elle aurait coulé ses jours dans l’opulence sans souffrance, car le père de Dieudonné n’était pas un rien du tout. Loin de là, fort au contraire. Mais Marine n’écoutait pas les conseils et n’en faisait qu’à sa tête. Une année, elle avait trouvé de l’emploi chez les Cohen, le mari, pilote sur Air-Alizés, la femme, professeur au collège Saint-Esprit, trois enfants. Cela avait été le bel été de sa vie. Les Cohen qui venaient des Pyrénées-Orientales, ne se comportaient pas tout simplement en bons patrons. Ils supportaient sa susceptibilité, ses sautes d’humeur, ses coups de gueule − à croire qu’ils avaient peur d’elle ! − et, surtout, ils adoraient son garçon. À preuve, ce dernier les appelait papa et maman. Ils l’emmenaient régulièrement à la consultation, et lui achetaient ses médicaments. Avec lui, ils partaient en croisière et, des palmes aux talons, lui apprenaient à caracoler dans le ventre de la mer. Ces montagnards s’étaient pris de passion pour l’océan. Ils avaient à force d’économies acheté un grand voilier (10,50 m) où l’espace était parfaitement organisé. Ils l’avaient baptisé La Belle Créole et ils naviguaient jusqu’à Antigua, Saint-Martin, Saint-Barth, les Grenadines. Des jours et des nuits, ils dérivaient sur leur coquille de noix entre le bleu du ciel et l’écume des vagues ! À leurs oreilles, soufflait la respiration enragée du vent ! Leurs yeux s’emplissaient de la démesure du large. Hélas ! le bonheur des uns fait le malheur des autres, dit le dicton populaire bien connu. Après les salaires de misère d’Air-Alizés, Vincent Cohen s’était vu offrir un poste de pilote à Swissair, compagnie internationale, autrement prestigieuse qu’une flottille de coucous locale. Rassemblant sa femme, ses enfants, il avait dit adieu au pays et avait vendu tout ce qu’il possédait. Seul le monocoque, résidu des rêves d’un temps, était resté à quai à la marina. En ce temps de crise, personne ne voulait l’acheter. Chose qui ne peut pas s’expliquer, une fois hors du pays, les Cohen ne donnèrent plus signe de vie à Dieudonné. Ils ne lui adressèrent plus ni carte à Noël ni carte au Nouvel An. Preuve que ce deuxième dicton populaire dit aussi vrai : loin des yeux, loin du cœur. En conséquence, songeant à ces années de sa vie, le garçon se demandait parfois s’il ne les avait pas rêvées.
À cause de la maladie, puis de la mort de sa mère, les crises de Dieudonné se multiplièrent. Des fois, il se réveillait, assourdi, une clameur de train en marche sous son crâne. D’autres fois, il était tellement faible qu’il restait vautré sur son lit, incapable d’ouvrir les yeux, recroquevillé comme un fœtus. Sans pitié, on l’avait rayé de l’école à cause de ses absences. Cherchant comment se soulager, il s’était alors aperçu que le crack adoucissait ses souffrances. (Sur ce point, tout bien disposé qu’il était à son endroit, Maître Serbulon ne l’avait pas cru : il n’était pas un vicieux drogué, mais un malade.) Il avait découvert les pouvoirs de la poudre magique. Il lui suffisait de s’en emplir les narines et d’inhaler, inhaler pour que la terre retrouve sa rondeur, sa couleur, sa saveur, ses odeurs. C’est Rodrigue qui l’avait introduit au crack. Les policiers avaient surnommé Rodrigue « l’Ennemi Public Numéro 1 ». Maître Serbulon ne l’appelait jamais que « l’Ange du Mal ». Imaginez un chabin, la peau très claire, les cheveux d’or, découpant une frise dentelée au-dessus d’un front bombé, les yeux pareils à deux trous d’eau de mer. Rodrigue et Dieudonné habitaient deux cases voisines sur le morne Lafleur. Leurs mères qui se connaissaient depuis l’école avaient accouché le même jour, la même année, dans le même hôpital. Aux anniversaires, ni l’une ni l’autre n’était capable d’offrir à son rejeton un gâteau avec de la crème sur le dessus et ne pouvait inviter d’amis à souffler les bougies au milieu d’un chœur de Happy Birthday to you. C’est tout juste si elles leur plantaient un baiser sur le front avant de courir à leur peu reluisant ouvrage. Aussi, un 14 avril, Rodrigue était entré à l’hypermarché et était ressorti au nez et à la barbe des vigiles avec une tarte aux pommes, huit parts, des paris-brest et des bouteilles de cidre. Pour faire bonne mesure, il avait également emporté deux saucisses sèches de Toulouse et du pain de mie en tranches qu’il adorait. Cela avait été son premier vol. Jusque-là, il avait chapardé comme tout le monde des pointes bic, des gommes et des compas à l’école. Après ce succès, rien n’avait pu l’arrêter. Il s’était mis à voler de plus en plus gros : des frigidaires, des téléviseurs, des machines à laver, des chaînes hi-fi, des voitures, une fois un camion. En plus, il était devenu dealer. Le crack, il allait l’acheter à des Colombiens à l’île Bonne-Marie et il le revendait aux adolescents friands à la porte des écoles. Avec cela, toujours entouré de filles, attirées comme des mouches à miel par sa peau blanche. Bon danseur, chanteur de rap à ses heures. Mais voilà, la chance avait tourné. Une ou deux semaines avant Dieudonné, il était entré à la geôle pour un crime que le jury ne lui avait pas pardonné et lui avait fait payer très cher.
La mort de Marine avait eu une grave conséquence. Dieudonné avait dû quitter le morne Lafleur où il était né, où il avait grandi, où il avait souffert à côté de sa maman. En un mot, il avait dû abandonner ses pénates et tous ses souvenirs. Car, à quinze ans, comment se nourrir tout seul ? Laver son linge ? S’acheter des souliers ? La vie est cousue de ces mille nécessités prosaïques. Il avait d’abord habité chez sa marraine Fanniéta. Mais, à la suite des plaintes d’Hélène, elle l’avait vite mis dehors. Ensuite, Arbella qui avait tout de même l’esprit de famille, s’était dévouée. Elle avait acheté un canapé-lit qu’elle avait placé dans un coin de sa case et, ma foi, Dieudonné n’y dormait pas si mal. Mais la vieille ronchonnait si, à son retour de la messe d’Aurore, elle le trouvait à ronfler, récriminait pour un oui pour un non. Parce qu’il n’allait plus à l’école, parce que ce scélérat de Rodrigue le visitait trop fréquemment, parce qu’il mangeait comme un alouvi grand falle, qu’il volait les billets de cent francs qu’elle serrait dans sa commode. Après quelques mois de ce calvaire, l’idée lui était venue de partager la chambre de Rodrigue. Mais celui-ci restait à l’étroit avec sa mère, trois petites sœurs, deux petits frères. C’est alors qu’il avait eu une illumination. La Belle Créole ! La Belle Créole était là à balancer en bout de quai ses chambres, sa cuisine, son carré avec une pancarte « À vendre » attachée au cou. De plus en plus délabrée. De plus en plus abandonnée, l’agence qui s’en occupait ayant pris ses cliques et ses claques et étant retournée en métropole.
La marina de la Mégisserie était située au fond de la baie de Saint-Christophe à quelques pas de la capitale, Port-Mahault. Une marina, c’est le rêche plancher des vaches changé en onde. Sur ce front liquide, moiré et mouvant, se bousculent les grands voiliers, monocoques ou multicoques, impatients de foutre leur camp vers le large et le catamaran qui vient de Sri Lanka charroie le rêve sur ses bouts de bois amarrés. La baie de Saint-Christophe dessinait un arc parfait, comme qui dirait tracé au compas. Sur la droite, le voyageur pouvait admirer l’étagement mauve de la Haute-Terre et le cratère toujours obscurci de fumerolles de la montagne Chauve. Sur la gauche, le dessin irrégulier des résidences de Sainte-Marie et de Marbelle, blanches et basses entre la touffeur des pié-bwa. Droit devant, c’était le fier océan qui ne connaît pas de limites. Autrefois, la marina de la Mégisserie était une ville flottante, un Hong Kong encombré de jonques. Puis, les navigateurs avaient déserté le pays. Peu à peu, les vagues de la mer avaient retrouvé leur empire de paix. Dieudonné manqua pleurer en revoyant La Belle Créole. La fierté de ses propriétaires, la prunelle de leurs yeux faisait à présent peine à voir avec sa coque rouillée, sa peinture écaillée par plaques lépreuses, son gréement en piteux état. Les rats, les ravets, les araignées, les fourmis faisaient bombance dans tous les coins. Des guêpes maçonnes avaient maçonné au beau mitan du carré. Les douches ne fonctionnaient plus dans la salle d’eau. Les W.-C. étaient bouchés. Dieudonné passa des heures à brosser, récurer, savonner, rincer à grands seaux d’eau de mer. À la fin de l’après-midi, il s’installa dans la chambre arrière, celle-là même qu’il partageait dans le temps avec David et Benjamin Cohen. Et c’était comme si le présent avait rejoint le passé. Comme si Marine n’était pas sous la terre. Comme s’il était redevenu gamin, ma foi, pas plus malheureux qu’un autre. Il disposa ses trésors : une photo de Marine, déguisée en jablesse un jour de carnaval. Lui-même, bébé en barboteuse, dodu, mignon dans les bras d’Arbella. David, Benjamin et Rébecca Cohen tout nus, bruns, frisés comme des petits Arabes. Un poster de Manhattan, les gros yeux carrés des gratte-ciel écarquillés dans la nuit. Puis, il se coucha. Malheureusement, au début de la soirée, Rodrigue débarqua flanqué d’une paire de beautés à bon marché, en robes des sousoun klairant, juchées sur des semelles compensées. Il critiqua l’endroit, le qualifia de porcherie, ce qui ne l’empêcha pas de s’enfermer dans la chambre avant avec ses conquêtes et à tour de rôle ou en même temps de les faire glousser de plaisir. Vers minuit, Dieudonné ne put plus le supporter et sauta sur le quai. Lui-même ne faisait pas l’amour et n’en souffrait pas trop. Tout l’effort de la séduction le dépassait. Il ne savait pas tourner le compliment, blaguer, danser. En sa compagnie, les filles, d’abord attirées par son physique, s’ennuyaient et, déçues, le laissaient en plan.
À cette époque-là, malgré la multiplication des vols, Port-Mahault n’était pas vraiment dangereux. On ne connaissait pas le couvre-feu. Pas de patrouilles de policiers en armes, de vigiles postés devant chaque bar, devant chaque restaurant. On pouvait déambuler tant qu’on voulait dans le quartier de la Mégisserie, lorgner les touristes gobant les plateaux de fruits de mer. Pas à dire : ces gens-là se payaient du bon temps. Bientôt, l’esprit obscurci par les ti-punches, le ventre alourdi par les langoustes, ils allaient zouker maladroitement. Pourtant, personne ne les raillerait : ils étaient des dieux à qui tout était permis. Dans le lot, Dieudonné avait quand même pitié des femmes seules : fébriles, s’esclaffant pour un oui pour un non, parlant trop haut. Des fois, il les suivait jusqu’à la porte des dancings et se plantait en faction à attendre. Certaines ressortaient au bras de bellâtres en chemises cintrées, les fesses et la queue moulées dans leurs jeans Levi’s. Les autres ne récoltaient rien. Alors, il marchait derrière elles sans tenter de les aborder même si elles se retournaient et lui lançaient des coups d’œil d’invite.
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