La belle Créole
Chapitre 11
Avant de se rendre chez Roméo Serrutin, Benjy décida de marcher jusqu’à sa maison dans l’obscurité bienheureusement rafraîchie par les récentes averses. Il n’arrêtait pas de songer à Dieudonné. Du temps qu’il fréquentait l’abribus de Boris, il n’avait jamais prêté beaucoup d’attention à ce jeunot taciturne qui, d’ailleurs, tournait les talons dès qu’il apparaissait. Pourtant, curieusement, quand à la une des journaux était apparue sa figure, à la fois secrète et naïve, il s’était senti interpellé. À quoi rimaient ses discours grandiloquents, ses actions souvent violentes ? Pendant qu’avec Boris il se vantait de régénérer le pays, un être humain qu’il côtoyait journellement se perdait. Non seulement, il ne lui avait pas tendu une main secourable quand il l’aurait fallu, plus grave, il avait été insensible, indifférent à la passion qu’il vivait. Au fil des semaines, il avait fini par reléguer ces encombrants sentiments de culpabilité dans un recoin de sa mémoire. Or voilà, ce soir, qu’ils resurgissaient à la vue de Dieudonné et le possédaient entièrement. Il comprenait que cet acquittement n’était pas une solution. Loin de là. Il ne faisait qu’ouvrir la porte d’un angoissant futur. Qui aiderait Dieudonné à reprendre sa vie en main ? La proposition de Boris de l’envoyer à Cuba au compte du P.T.C.R. le choquait, car il y lisait du cynisme, de l’opportunisme.
La villa de Benjy était à deux pas de celle de Boris, à l’angle d’une rue récemment rebaptisée Cheikh-Anta-Diop. Elle se distinguait parce qu’un pin caraïbe s’y dressait de toute sa hauteur dans le jardin, parce qu’elle était gardée par un couple de dobermans au pelage soyeux et funèbre. Et surtout parce que, seule dans le quartier, elle brillait comme l’astre solaire. Pour ne rien vous cacher, Benjy comptait parmi les bienheureux qui possédaient un groupe électrogène. Cela faisait beaucoup jaser à la cité des Grands Hommes. Quoi ! Le secrétaire-général du syndicat qui orchestrait les grèves d’électricité se mettait à l’abri de la noirceur avec sa famille ! Ses chiens n’étaient pas d’ordinaires bêtes locales, bâtards nés d’on ne sait quels accouplements, mais ressemblaient à ceux que les bourgeois commandent sur catalogue aux chenils des pays du Nord. Ces signes-là ne trompent pas : il fallait se méfier. Si, à Dieu ne plaise, on donnait le pouvoir à cet homme-là et ses pareils, ils seraient plus mauvais que les blancs. Ils accoucheraient de mille Papa Doc, Baby Doc, Titide et la situation serait pire qu’en Haïti ! En réalité, à part les trois caractéristiques que nous avons mentionnées, la villa de Benjy était aussi petite et banale que les autres, son intérieur aussi modeste. Dans la minuscule cuisine, Inis, sa femme, achevait de dîner avec leurs trois garçons.
— Déjà ? s’écria-t-elle quand il poussa la porte.
Benjy embrassa ses enfants qu’il n’avait pas vus depuis la veille ou l’avant-veille ou l’avant-avant-veille et qui l’accueillaient boudeurs, ainsi qu’un intrus, venant troubler leur tête-à-tête avec leur mère, puis corrigea sans entrain :
— Non, la réunion a été interrompue par les coupures. À présent, nous avons rendez-vous chez le vieux Roméo. On y passera sûrement la nuit.
Elle ne dit rien. Il savait ce que signifiait son silence. Inis était la bonne amie d’Ixaura, l’ancienne femme de Boris qui tenait ce dernier en piètre estime. Non à cause de la qualité de ses vers, elle ne les avait jamais vraiment lus et ne connaissait rien à la poésie. Parce qu’elle l’accusait d’être un mégalo qui avait grand goût du pouvoir. Ses conseils étaient funestes. Sous son influence, Benjy allait trop loin. Cette réunion qui se tenait chez Boris à l’insu du comité directeur du P.T.C.R. avait des allures de coup de force et n’aurait jamais dû avoir lieu. Elle fit mine d’ajouter un couvert et il lui fit signe que c’était inutile, songeant à part lui qu’elle était encore bien belle dans la maturité de ses quarante-deux ans, qu’ils n’avaient pas fait l’amour depuis des mois, eux qui dans le temps faisaient l’amour trois fois par jour et la nuit en prime. Ils n’avaient pas partagé un repas depuis des semaines. Quand tout cela serait fini, il l’emmènerait passer une semaine parmi les fleurs et les parfums de l’île Margarita, au large du Venezuela, sans enfants ; luxe, calme, volupté. Rien qu’eux deux comme autrefois. Mais quand cela serait-il fini ? Et puis, que signifiait ce mot « fini » ? Devait-il se comparer à un révolutionnaire qui espère la tabula rasa finale de la révolution ?
— Papa !
La voix fluette de Kevin, son dernier fils qu’il sentait toujours secrètement hostile, le tira de ses réflexions. L’enfant le fixa dans les yeux :
— Est-ce que c’est vrai que tu iras rôtir en enfer au milieu des damnés ?
Cachant mal leur joie devant cette insolence, les autres enfants retinrent leur souffle. Benjy demanda simplement :
— Qui t’a raconté cette bêtise-là ?
Kevin protesta :
— Ce n’est pas une bêtise. C’est la maîtresse qui l’a dit en classe.
D’abord, Benjy resta sans voix tandis que Kevin en profitait pour enjoliver son récit. D’après la maîtresse, Benjy faisait tant de mal au pays, à ses habitants, aux enfants qui par sa faute manquaient de lait, aux mamans des enfants, que le Bon Dieu le punirait sûrement. Benjy le savait, il était le Diable incarné aux yeux des bourgeois et des petits-bourgeois qui ne comprenaient pas la mansuétude du gouvernement à son égard. Pourtant, il ne pensait pas qu’on le calomnierait aux yeux de son propre enfant. Quand même, il s’efforça de sourire :
— D’abord, l’enfer, ça n’existe pas.
Les aînés, abandonnant leur rôle de spectateurs, se joignirent à Kevin. Ensemble, les trois garçons protestèrent vivement :
— Bien sûr, cela existe !
Élevés par leur mère, élèves d’un externat religieux qu’elle avait choisi, ils croyaient à tout ce bric-à-brac catholique, les saints, les anges, le purgatoire, le feu éternel, que Benjy faisait profession de mépriser. Si une religion l’attirait, quant à lui, c’était l’islam qu’il s’imaginait austère, dépouillé, avec ses boubous flottants, ses cinq prières ponctuant la journée, son jeûne, son pèlerinage à La Mecque.
La sonnerie du téléphone interrompit cet échange qui ressemblait à un dialogue de sourds. C’était José Merlot, le secrétaire général adjoint du P.T.C.R. José Merlot souffrait depuis des années de migraines et de rages de dent chroniques qu’il avait vainement tenté de soigner en faisant le tour des hôpitaux et des doktè fèye. Cela ne lui arrangeait pas le caractère. Au téléphone, sa voix était plus coupante que jamais. Est-ce vrai ce qu’il avait entendu ? Benjy avait passé un accord avec le P.P.R.P. ? Au nom de qui ? De quel droit ? Benjy essaya de s’expliquer. L’autre hurlait et ne l’écoutait pas. Pour finir, il annonça sa venue sur-le-champ avec les membres du comité directeur au grand complet.
— À pareille heure ? s’étonna Benjy.
— La situation l’exige, répondit José, mélodramatique.
Il raccrocha. Benjy s’efforçant à la légèreté se tourna vers Inis :
— Ça promet. Ils débarquent tous ici. Je vais me faire du café. Je sens que j’en aurai le plus grand besoin.
En guise de réponse, elle lui tendit sa joue et quitta la pièce, poussant devant elle les enfants ravis d’avoir tenu leur père en échec. En fait, prévoyant ce qui allait suivre, elle avait du mal à cacher sa satisfaction. Celui qu’elle avait épousé quelque quinze ans plus tôt était un bougre casanier, cachant son feu sous des airs de père tranquille, au lit à forniquer avec elle depuis dix heures du soir. Puis, Boris aidant, la mouche du syndicalisme l’avait piqué. Son maître à penser lui avait soufflé ses belles idées : les centrales d’Europe ne comprennent rien de rien aux problèmes des colonisés. Il s’était donc mis en tête de créer un syndicat local unifié. Dès lors, le père tranquille s’était métamorphosé en père comète. Il ne restait plus en place. Elle ne le voyait plus de la nuit. Il parcourait le pays du nord au sud, de l’est à l’ouest, ne négligeant pas les lieux-dits et les fonds les plus reculés pour y semer le grain de la contestation. Ses fils naissaient, grandissaient, sa femme se fanait, son papa mourait, sa maman s’asseyait dans un fauteuil roulant, sans qu’il s’en aperçoive. Seul comptait le P.T.C.R. Autour d’elle, les familles accompagnaient leurs enfants à Orlando, les couples s’en allaient siroter des mojitos à La Havane. D’autres encore s’embarquaient pour des croisières dans les Caraïbes. Tout cela allait-il bientôt devenir son lot ? Quand elle eut enfin couché ses garçons − ils la suppliaient, voulant encore jouer avec leur playstation −, elle se retira dans la chambre conjugale où elle passait la plupart de ses nuits, en jeune fille. Afin de lutter contre un sentiment de solitude, la télévision y était en permanence allumée et, pour l’heure, un speaker, ancien négropolitain à en juger par la manière dont il faisait sonner ses r, donnait le dernier bulletin d’informations. C’est ainsi qu’elle apprit l’acquittement de Dieudonné. D’abord, elle ne sut que penser. Comme tous les habitants du pays, elle s’était passionnée pour ce fait divers, dévorant chaque jour son France-Caraïbe. Un matin, même, elle s’était rendue au palais de justice. Mais l’affluence l’avait fait reculer. Sans adopter l’équation manichéiste de Serbulon, à l’évidence ses sympathies penchaient vers Dieudonné. Il aurait pu être un de ses petits frères ou, à Dieu ne plaise, un de ses fils qui aurait mal tourné. En même temps, Loraine était femme et quoique békée, à ce titre, elle s’inscrivait dans l’interminable liste des victimes de la toute-puissance mâle. Femmes battues, femmes violées, femmes trompées. On pouvait donc mettre à mort une femme et poursuivre sa vie, les mains libres. Elle suffoqua devant tant d’injustice. Malgré tout, son intuition lui soufflait que la vie qu’on rendait à Dieudonné ne valait peut-être pas la peine d’être vécue et qu’avant longtemps, on entendrait parler de lui.
Pendant ce temps, resté seul, Benjy avalait mélancoliquement tasses sur tasses de sang de taureau, comme on appelait ce café si fort qu’il tache et laisse une bordure endeuillée, indélébile sur la faïence. Puis il sortit sur la galerie pour attendre ses camarades. Aucun jambage de feu ne flamboyait dans le ciel, pointillé d’inoffensifs nuages de pluie qui bientôt crèveraient pour rafraîchir enfin Port-Mahault. Aucune comète ne traversait l’air. Bref, aucun signe n’était manifeste. Le Bon Dieu ne prenait pas la parole en cette nuit très ordinaire, pareille aux autres. Pourtant, Benjy savait que tout allait bientôt changer. Depuis quelque temps, c’était plainte sur plainte de la base. Elle s’était battue, de bonne foi, avec ténacité, pour des augmentations de salaire, des améliorations de sa condition. À présent, elle ne comprenait plus dans quelle voie son timonier voulait l’entraîner. Sans les piquets dont une poignée d’enragés entouraient les entreprises, il y a longtemps que les employés auraient repris le chemin du travail. Cette réunion extraordinaire, par un vote extraordinaire, allait le démettre de ses fonctions. Au petit matin, Port-Mahault, et tous les habitants du pays, l’haleine fétide, mal réveillés de leurs suées et de leurs peurs nocturnes, apprendraient le nom d’un nouveau secrétaire général. Peu à peu, les mots d’ordre de grèves seraient annulés, les barrages sur les routes levés, les patrons séquestrés rendus à la liberté et les nantis souffleraient un grand « ouf » : « Un coup pour rien. Nous l’avons échappé belle. Ce n’est pas encore pour cette fois lendépendans. »
À la vérité, au fond de lui-même, il se sentait soulagé. Il n’avait jamais pu briser l’emprise que Boris exerçait sur lui depuis l’enfance. Mais il en avait assez d’être poussé sur un chemin cahotant qui ne menait nulle part.
Benjy avait commencé sa carrière comme un instituteur intérimaire des plus mal notés. À Fauconier, une commune déshéritée de Haute-Terre, à deux pas des Bains-Jaunes dont on respirait tout le jour les odeurs de soufre, il avait la charge d’une école à classe unique. Ses élèves, trop pauvres pour le luxe d’un déjeuner à la cantine, se remplissaient le ventre à coups de mangots. À force de cheminer sous le soleil, leurs crânes se recouvraient d’une calotte de laine rougeâtre tandis que des reflets bleus coulaient le long de leurs joues. Benjy n’osait pas les ennuyer en leur faisant réciter les fables de La Fontaine ou chercher le carré de l’hypoténuse. Il préférait les divertir avec les aventures de Corto Maltese. Aussi, au Certificat d’études primaires, on comptait si peu de réussite à Fauconier qu’une année un représentant du ministère de l’Éducation nationale était monté dans ces hauteurs tourmentées afin de vérifier ce qui s’y passait. Ce fonctionnaire au regard bleu, aux joues rouges, aux paupières bordées de même couleur avait considéré de haut ce bitako, à peine plus présentable que ses élèves, lui avait posé quelques questions et, devant ses réponses confuses, embarrassées, avait signé un tel rapport que le malheureux Benjy avait été expédié à Marjanne. Marjanne était un îlot pierreux à un jet de pierres de la côte septentrionale du pays, où chacun redoutait d’être affecté. Là, les cabris étaient plus studieux que les enfants. Fatigué d’attendre en vain l’écolier dans sa salle de classe vide, Benjy s’était réfugié dans l’office de Gaston Ferbois qui fabriquait toute la tuyauterie, toute la robinetterie dont on avait besoin à Marjanne. En un rien de temps, il s’était initié à un nouveau métier : la plomberie. Dans nos sociétés modernes, les plombiers sont fort en demande. Bien plus que les poètes ou les romanciers ! De retour à Port-Mahault, il avait été chargé d’équiper les H.L.M. et les L.T.S. que la municipalité construisait à tour de bras. Son ascension était amorcée.
On raconte que le maire de Port-Mahault fut particulièrement ulcéré quand Benjy organisa la grève des services municipaux qui frappa si fort la capitale et mit sa réélection en péril. Il aimait ce garçon travailleur et courageux, qui, d’instituteur, col blanc, était devenu ouvrier, sans col, trajectoire qui réjouissait son cœur de communiste car il était membre de plein droit du parti communiste, régulier en France à la Fête de l’Huma. En plus, il l’avait beaucoup favorisé, car un temps il tournait autour d’une de ses filles et il se voyait déjà beau-père de ce prolétaire modèle. Cela se passait avant qu’il ne rencontre Inis à un mariage et ne tombe en amour d’elle en dansant la javanaise.
Vers dix heures et demie, les membres du comité directeur du P.T.C.R. poussèrent la barrière de la villa. Prudemment, Benjy avait mis ses dobermans à la chaîne. Cependant, il ne put empêcher ces créatures indociles d’aboyer comme des furies, de se dresser sur les arcs de leurs pattes de derrière, bref, de mener un sabbat d’enfer et d’indisposer davantage encore les arrivants. Conduits par José Merlot, la face torturée, raide comme la justice, les huit membres du P.T.C.R. s’avançaient à la queue leu leu vu l’exiguïté de l’allée, tous graves et déterminés, comme au jour du Jugement dernier.
Peu de choses transpirèrent de cette réunion.
Ce qui est certain, c’est que le bureau força Benjy à téléphoner lui-même au maire de Port-Mahault, au P.-D.G. de la Compagnie d’électricité, aux directeurs de mille autres services et compagnies pour les informer que le P.T.C.R. acceptait leurs dernières propositions et que, au matin, des protocoles d’accord seraient signés. Il s’écorcha la bouche à indiquer le nom de son successeur : José Merlot, son fidèle second depuis des années.
Cela accompli, Benjy et José Merlot qui, à vrai dire, ne se haïssaient pas, parlèrent, comme à l’habitude, des migraines et des rages de dent de José avant de siroter deux tasses de sang de taureau. José alla jusqu’à complimenter Benjy sur la qualité du breuvage.
— Je n’arrive jamais à rien de bon avec leurs satanées cafetières électriques ! se plaignit-il.
— C’est que moi, expliqua Benjy, j’utilise une vieille grège qui me vient de ma mère.
Ah ! le bon vieux temps ! Et ces deux hommes qui prétendaient piloter le pays vers l’avenir se rejoignirent dans le panégyrique du passé et des traditions.
OceanofPDF.com