La belle Créole
Le serein
4
Le temps avait fraîchi, car le soleil détrôné commençait de descendre vers ses abîmes. Dans la lumière déjà ternie, Dieudonné considéra le tissu raccommodé des toits étalés sous les fenêtres. Sous ces tôles, dans cet entassement de maisons, pas un ami qui se souciât de lui ; une femme qui l’espérât, le désirât. Rodrigue était hors-jeu ; il en avait pour des années à la prison de Basse-Pointe. Où était Boris ? Il était venu le visiter au début de sa préventive. Toujours moulin à paroles solennelles et grandiloquentes :
— Je vous l’avais bien dit à Rodrigue et toi que vous descendiez vers l’enfer par des chemins différents ! Eh bien ! Vous voilà tous les deux au fin fond de la fosse !
Avec cela, gêné, mal à l’aise dans la compagnie de tous ces mauvais garçons. Il interrogeait fiévreusement Dieudonné :
— Qu’est-ce qu’il a fait celui-ci ? Et celui-là ?
Après quelques visites embarrassées, il avait disparu. À quelque temps de là, des détenus avaient découpé sa photo dans une page de France-Caraïbe qui avait servi à envelopper un colis et les histoires les plus extravagantes avaient commencé à circuler. Les prisons ressemblent comme deux gouttes d’eau aux hôpitaux psychiatriques : chacun y farde la réalité à son goût et Dieudonné n’avait rien voulu entendre.
Il faillit crier dans sa solitude et se tourna vers Arbella :
— Bonne-Maman, je sors.
Où allait-il ? Autour de lui, tout le monde dressait l’oreille. Il eut pitié de l’affolement de sa pauvre grand-mère et murmura pour l’apaiser :
— Je vais juste faire un tour, Bonne-Maman. Je n’en ai pas pour longtemps.
Il s’engagea dans la spirale étroite et poussiéreuse de l’escalier. En le voyant, des enfants qui jouaient se rangèrent en marmonnant des salutations. Par contre, deux commères qui bavardaient sur le palier s’engouffrèrent chez elles. Les miliciens en faction à l’entrée le fixèrent, méfiants. Où allait-il ? Quel nouveau coup préparait-il ? Dieudonné soupira. Désormais, il faudrait vivre sa vie, objet d’admiration pour les uns, objet de haine et de terreur pour les autres. Il n’avait pas de vérité, il n’était rien, qu’un bwa-bwa de carnaval, habillé d’oripeaux, travesti des fantasmes de ses compatriotes. Les mains dans les poches, il descendit le morne Julien, emplissant ses poumons de la douceur du serein qui s’amorçait. En même temps, curieusement, la prison lui manquait et le filet protecteur qu’elle avait tissé autour de lui.
Deux ans plus tôt, Basse-Pointe avait remplacé la vieille geôle située en plein mitan de Port-Mahault. À la suite d’une mutinerie sanglante qui s’était soldée par la mort de trois gardiens et de quatre détenus, le gouvernement avait été bien forcé d’ordonner une enquête sur ce qui se passait dans ce pays si lointain qu’il n’en savait pas grand-chose. Elle lui avait révélé qu’avec celle de Cayenne en Guyane, la geôle de Port-Mahault était une honte, un véritable enfer. Aussi, il avait fait bâtir ce centre pénitentiaire, le plus moderne, le plus vaste des Caraïbes. Pas plus de quatre personnes par cellule, équipée de télévision en couleurs et de chaîne hi-fi, ce qui fait qu’on pouvait s’endormir aux accents de Kassav ou de Kali selon le choix. Chaque cellule possédait sa salle de bains individuelle : lavabo et douche. On y mangeait copieusement trois fois par jour et pas seulement des racines ou des poyos. Dans les ateliers, on apprenait la plomberie, la menuiserie, la vannerie. On rabotait du bois et les planchers étaient recouverts d’un doux tapis de sciure. Ou bien, on maniait des ordinateurs, dons d’associations caritatives, et on s’initiait à la pratique du courrier électronique. Dieudonné n’avait rien appris de tout cela. N’importe ! À l’abri de ces murs de béton armé et de ses grilles électrifiées, il avait retrouvé la camaraderie de ses années d’école. On se battait, on rêvait à plusieurs. Personne ne jugeait personne. Quand il était arrivé à Basse-Pointe, les détenus s’étaient serrés autour de lui :
— Raconte, raconte !
Mais il s’était replié sur ses souvenirs et sa timidité s’était confondue avec l’arrogance. Depuis, il ne s’était guère fait d’amis. Rodrigue, lui, à toutes les promenades, le bombardait de questions. C’est qu’il rageait. En prison, leur statut s’était inversé. Il n’était plus le dieu, le chef. Il était un délinquant ordinaire, un braqueur doublé d’un assassin, somme toute, un bandit banal. Son timide vassal Dieudonné avait, quant à lui, porté la main sur la déesse à laquelle on ne doit pas toucher, l’avait déflorée avant de la sacrifier.
Bon ! En moins de deux ans, on avait encore enlaidi le pays. Des ingénieurs venus d’Europe avaient bâti une corniche hérissée de lampadaires raides comme des piquets, qui faisait l’entour de Port-Mahault. Pour cela, on avait rasé le quartier Justinien, balayé les cases de miséreux qui déparaient l’espace, déraciné les pié-bwa, flamboyants écarlates, matalpas à frondaison jaune, quénettiers, poiriers-pays. Sur le désert à quatre voies ainsi créé, les rutilants jouets de la technique automobile se bousculaient : japonaises, françaises, allemandes. Il leva le pouce en auto-stoppeur. Personne ne s’arrêta car, avec la pénombre, les conducteurs, méfiants, se cadenassaient. Heureusement, la distance qui sépare le morne Julien du quartier de la Mégisserie n’est pas considérable pour un bon marcheur.
La marina s’était encore délabrée. Des flaques de goudron et de gas-oil clapotaient contre le quai, ou à la surface de l’eau qu’elles maculaient de traînées graisseuses et noires. Les derniers propriétaires s’étaient fait la belle vers les îles où il faisait encore bon rêver. Des voyous-vandales avaient décapité les réverbères et la noirceur commençait de noyer la forêt des mâts, phallus maussades à moitié dressés dans l’air. Au moment de se diriger vers l’abribus et la station-service Texaco, les pieds de Dieudonné lui désobéirent. Ils bifurquèrent à gauche. Ainsi, ramené comme tout assassin sur le lieu de son crime, il comprit que cette quête de Boris n’était en réalité qu’un prétexte. Une manière de se rapprocher de ce qui avait été le centre brûlant de sa vie.
L’allée des Amériques, paradis sans originalité de bougainvillées et d’hibiscus, perpendiculaire au quai de la Mégisserie, était recherchée par les « métros » cossus, directeurs de banques, de maisons de commerce et de grandes sociétés. Leurs demeures avec piscines et baies vitrées affichaient ce luxe standardisé que les architectes baptisent d’un mot vidé de sens : californien. Devant la villa 18, un écriteau aguichait « À vendre ». Pourtant, il était évident que c’était par pure routine, qu’il n’y croyait pas lui-même, sachant à l’avance que, après pareil drame, aucun acheteur ne se présenterait. Une fois poussé le portail, Dieudonné vit que l’herbe était haute, que les musendas n’avaient pas supporté dix-huit mois d’abandon, et la fournaise du dernier carême, et que les hibiscus, eux, étaient morts grillés. Il s’accroupit sous les cocotiers nains au feuillage flétri et jauni tandis que les images du passé revenaient le gifler à la figure.
Loraine Féréol de Brémont restait l’unique fille d’un béké, sans rejetons mâles, dont la famille avait dans le temps exploité les trois quarts des terres du pays. Elle avait contracté trois mariages malheureux − exclusivement avec des Européens, car elle haïssait ceux de sa caste qui le lui rendaient bien. C’était une femme encore très belle, plus jeune du tout, la cinquantaine un peu empâtée, toujours couverte d’or. Les rumeurs les plus folles l’entouraient. Un cousin germain, béké de la Martinique, aurait été son amant, mais l’aurait tu par peur du scandale. Le couple aurait enfanté un enfant monstrueux, à tête de chien, caché dans une clinique de Miami. Si Loraine était la honte des békés − car elle buvait comme un trou (les uns affirmaient, depuis le départ de son mari, les autres soutenaient que non, de tout temps) ; car, sans preuve aucune, on affirmait qu’elle collectionnait les amants d’une nuit, en général jeunots et bien équipés −, certains ne pouvaient nier qu’elle avait le cœur sur la main. Toujours à secourir des compatriotes dans le besoin, en faillite, en détresse, sans se soucier qu’ils soient plus noirs qu’elle. À baptiser des enfants de toutes couleurs. À financer les recherches contre le Sida, des bourses pour les écoles ou des prix littéraires.
Évidemment quand il entra à son service, Dieudonné ignorait cela. Un matin, il avait hélé devant sa porte, comme il le faisait à toutes les maisons du quartier s’il n’y avait pas un dogue allemand ou un doberman lâché dans le jardin : aide-cuisinier, coursier, blanchisseur. La plupart du temps, on le rembarrait. Au mieux, on lui commandait de laver la voiture en échange de quelques pièces. Car, à la différence de Rodrigue qui se moquait de lui, Dieudonné éprouvait de l’aversion pour le danger et ne rechignait pas à la peine. Aucun travail ne lui semblait trop ardu, ni trop humble s’il permettait sa survie. Il avait vidé des containers sur les quais, transporté des sacs de riz, de ciment, des fûts d’huile. Surprise ! Loraine l’avait écouté, l’inspectant de haut en bas de ses yeux gris de pluie. Puis, elle lui avait fait son offre de sa voix basse, éraillée par trop de booze. Justement, l’Haïtien chargé d’entretenir son jardin venait de retourner à Petit-Goâve. Sa tâche ne serait pas compliquée. Il devrait donner de l’eau aux musendas, plante jamais lasse de boire, retourner la terre au pied des crotons, les tailler, couper toutes les branches mortes, vaporiser les hibiscus malades avec une solution spéciale et une fois la semaine, tondre le morceau de pelouse. Le tout pour cinq cents francs par mois. Ce n’était pas un pactole qu’elle offrait. Loin de là, mais il se surprenait à penser que, pour elle, il aurait travaillé gratis. Pantois, il restait debout devant elle tandis qu’un sentiment inconnu, furieux, cognait à la porte de son cœur. Entre eux, les choses avaient évolué très lentement.
Dès le lendemain, elle lui avait tendu des combinaisons en tissu de parachute, une blanche, l’autre orange, l’autre bleue, et il avait compris qu’elle n’appréciait pas ses hardes. Un vieux blue-jeans. Un tee-shirt déteint. Une casquette de base-ball. Au début, l’intérieur de la villa lui était interdit. Il prenait ses outils de jardinage dans le garage, s’échinait la matinée entière sous le soleil et s’en allait à treize heures. Il n’entrait dans la cuisine, la tête en sueur, que pour boire de l’eau glacée. Puis, elle prit l’habitude de lui laisser à déjeuner sur un coin de table. Gourmande, chaque jour, sa servante lui mijotait de petits plats et ainsi, il fit connaissance avec les œufs florentine, la brandade de morue, la ratatouille niçoise et la truite en gelée. Il apprit à réchauffer son assiette au four à micro-ondes. Ensuite il la lavait et la mettait à égoutter sur l’évier. Au bout de quelques semaines, sur sa demande, il entra dans le living-room pour donner un shampoing au tapis. La maison le surprit : c’était un véritable musée. Car, il l’ignorait, Loraine, qui avait étudié la peinture à Paris, était une patronne des arts. Un temps, elle avait enseigné à l’École des arts plastiques, ce qui avait beaucoup choqué le pays. Avec tout son argent, qu’avait-elle à faire d’un salaire ? Elle soutenait que les œuvres des peintres locaux valaient mille fois celles des Naïfs haïtiens, tellement surfaits, achetait leurs tableaux, les revendait très cher à des marchands étrangers, américains surtout. Parfois, elle organisait des vernissages privés, et à l’occasion, des acheteurs se pressaient chez elle. À part cela, elle ne recevait personne. Dans le living-room, ce désordre de formes et de couleurs sur les murs mettait Dieudonné mal à l’aise et il ne regardait pas à l’entour, comme s’il était assiégé de graffitis, d’inscriptions obscènes. Il faisait une exception pour deux tableaux. L’un petit, tout dans les tons de brun. Qu’est-ce qu’il représentait ? Il croyait reconnaître un poisson d’argent. Ou était-ce un croissant de lune ? Le moutonnement de la mer. Ou étaient-ce des nuages ? L’autre, plus grand, très grand, représentait une feuille d’arbre. Une feuille de bananier géant. Ou était-ce un visage, ses nervures symbolisant des traits, un nez, une bouche ? Le deuxième mois, il s’aventura plus profond dans le bureau. Quand il entra dans la chambre à coucher, ce fut avec le sentiment d’un croyant découvrant une cathédrale. Pourtant l’endroit n’avait rien de solennel. Il y régnait un froid polaire à cause de la climatisation. Des vêtements sales étaient jetés par terre. Des pots de crème, ouverts, s’alignaient sur une coiffeuse de facture très ordinaire, au pied d’un miroir sans cadre, œil ovale contre la cloison. Seuls, une berceuse, un lit en bois de mahogany emprisonné sous sa moustiquaire, une commode ressemblaient à ces riches pièces qu’on voit à la vitrine des derniers maîtres-ébénistes. On devinait que c’étaient les restants d’un précieux mobilier de famille dispersé aux quatre vents. Dieudonné ne remarqua même pas le coffre-fort percé dans le mur à gauche du lit.
À part lui, il n’y avait que la servante dans la maison, Amabelle, une zindienne renfrognée qui ne lui donnait jamais le bonjour et téléphonait interminablement dès que Loraine ne pouvait pas l’entendre. Dieudonné finit par comprendre que son compagnon l’avait plaquée pour une jeunesse dominiquaise : une bonne amie la tenait au courant. Une fois la semaine, la camionnette de « Blanc Impec » ramassait ou livrait les serviettes, les draps, les torchons.
Chez Loraine, les jours se suivaient, aussi pareils que des jumeaux.
Depuis le pipirite chantant, sourcils froncés, elle pianotait sur le clavier d’un ordinateur, un verre et une bouteille de whisky à portée de main. Qu’écrivait-elle ? Un roman ? Des poèmes comme Boris ? Dieudonné s’efforçait vainement de déchiffrer les lignes phosphorescentes sur l’écran verdâtre. À midi trente, elle déjeunait, les yeux fixés cette fois sur le journal télévisé. À deux heures, elle s’enfermait dans sa chambre pour une sieste qui s’éternisait jusqu’à cinq heures. Puis, soucieuse soudain de se donner de l’exercice, elle enfilait une tenue de jogging, sortait, descendait l’allée des Amériques et arpentait toute la longueur du quai de la Mégisserie. Vite essoufflée, elle s’asseyait sur les bancs du square Jean-Bart, fixant les eaux de la baie qui, à mesure que descendait le serein, empruntaient la tristesse de ses yeux. Elle remontait l’allée des Amériques quand les dogues allemands et les dobermans montraient leurs crocs blancs par-dessus les haies. Une fois chez elle, elle recommençait à boire, se tassait jusqu’à minuit devant sa télévision, s’endormait, la bouche ouverte. Quand Dieudonné commença-t-il de lui offrir son bras pour ses promenades de l’après-midi ? La brise de mer ébouriffait les amandiers-pays : ils revenaient à pas lents, sourds au concert des molosses et, en lui, le bonheur commençait d’éclore, pareil à une fleur fragile. Quand commença-t-il de courir en pleine nuit à la boutique de la station Texaco pour lui acheter de l’alcool ? Grâce à son deuxième mari écossais, les single malt, Clynelish, Dalwhinnie, Glen Grant n’avaient pas de secrets pour elle. Pourtant, quand elle était en manque, elle avalait n’importe quoi. Quand commença-t-il de l’entourer de soins ? Réchauffer son dîner. Mettre son couvert. Allumer la télévision, zapper, éteindre. Mettre Loraine au lit. La déshabiller. Faire glisser la soie d’une chemise de nuit sur son beau corps ravagé. Ses seins défaits aux mamelons trop lourds. Son ventre aux rondeurs de calebasse. Il prit l’habitude de dormir léger, léger, comme une mère dont l’enfant est fiévreux, car ses nuits étaient peuplées de mauvais rêves, toujours les mêmes, de douleurs, toujours les mêmes. Il s’aménagea une chambre dans le garage entre la jeannette et la machine à laver d’Amabelle. Et, la servant ainsi, il croyait servir Marine ressuscitée. Il se sentait revenu au temps où sa mère vivait encore, prostrée dans son fauteuil, pareille à une momie, ne communiquant avec lui que par ses regards toujours lumineux à force de tendresse. Le schéma de leurs relations était immuable. De toute la journée, ils ne se disaient rien, comme si chacun restait à sa place. Le soir ouvrait des vannes en elle et elle se confiait interminablement, ressassant les vieilles blessures, l’élocution de plus en plus embarrassée, la voix de plus en plus inaudible au fur et à mesure que s’avançait la nuit. Il comprit vite qu’elle était aussi seule sur terre que Marine. Ses parents morts depuis des années ne l’avaient jamais aimée, se plaignait-elle. Florelle, sa sœur, de neuf mois son aînée, avait été emportée par une leucémie à quinze ans et, depuis, elle ne savait plus laquelle était vive, laquelle était morte. Elle ou moi ? Elle n’avait pas d’enfant. Toute sa parentèle l’avait reniée. Dieudonné, lui, n’ouvrait guère la bouche. Ce n’était pas ses histoires mélodramatiques, départ des Cohen, maladie et mort de Marine qu’il aurait aimé tresser en feston autour de sa tête. Il aurait aimé dissiper les nuages qui éteignaient sa joie, l’amuser, la faire rire. Il n’avait pour tout motif que les croisières de son enfance. Il brodait. Parfois, on abordait à des îlots déserts, peuplés en tout et pour tout d’épineux sans parfum et de cabris sauvages. On jetait l’ancre dans des baies sans nom connu et on nageait dans leurs eaux à fonds blancs. Une nuit qu’on dérivait en se guidant sur les étoiles, on se heurta à des cayes. La coque fut perforée. En hâte, en hâte, on dut regagner la côte dans l’annexe. On dressa une tente pour les petits. Les adultes dormirent pelotonnés dans le sable crissant, blanc comme du sel gemme.
Dieudonné aimait surtout les matinées. Quand il revenait de sa brasse quotidienne au Goulet, Loraine était déjà réveillée. Il s’affairait à sa toilette. La salle de bains s’ouvrait de plain-pied sur le jardin. Les massifs d’oiseaux de paradis, les buissons d’hibiscus, et les sels dont il parfumait l’eau avaient l’odeur des lauriers-roses. Loraine renversait la tête en arrière, toute dolente pendant qu’il promenait l’éponge sur ses parties les plus secrètes. Quand la caresse devenait trop indiscrète, elle rouvrait les yeux et lui adressait un petit sourire de connivence, doux comme le jour qui se profilait par-delà les persiennes. Ensuite, il choisissait avec elle des vêtements dans la penderie, les disposait sur le lit, l’aidait à les enfiler. Elle aimait à porter du blanc. Du lin. Parfois aussi, elle s’habillait tout en noir comme si elle était en grand deuil.
Il aimait aussi le début de la nuit. Tandis qu’elle ronflait, pendant des heures, il feuilletait les albums de photos qu’elle gardait dans sa commode. Il se foutait pas mal des images de sa famille : son père béké très digne affublé d’un haut col dur, coiffé d’un casque colonial ; sa mère : jeune épousée en robe de voile, le corsage bouffant, resserré à la taille par un large nœud de ruban, debout sur de hauts talons, s’appuyant de la main droite sur un fauteuil Voltaire ; sa sœur brune et trop joufflue. Ses regards n’allaient qu’à elle : petite fille, adolescente, jeune femme. Tellement belle à vingt ans, les cheveux dans les yeux, souriant de toutes ses dents de nacre à cette vie qui devait tellement la décevoir.
Une seule fois, il y eut un changement à la routine, bien qu’on puisse affirmer qu’en amour il n’existe pas de routine. Les mêmes gestes, les mêmes mots répétés mille fois procurent à chaque fois le même ravissement.
Yolande Féréol de Brémont venait de mourir dans sa quatre-vingt-deuxième année. C’était la tante paternelle et, selon la tradition, la marraine de Loraine, la seule parente avec laquelle elle eût gardé quelque contact. Elles se téléphonaient deux fois l’an, à la Noël et au Joud’lan. Elles s’envoyaient des fleurs aux anniversaires, et se congratulaient mutuellement sur la beauté de leurs gerbes. Au Jour des Morts, elles s’entendaient sur les couronnes qui devaient honorer leurs nombreux défunts. Yolande Féréol de Brémont habitait Saint-Léger-des-Feuilles, commune de montagne située à l’autre bout du pays à la lisière de la forêt dense où, à cause de la fraîcheur, les planteurs bâtissaient autrefois leurs résidences. Depuis quelque temps, les bourgeoisies noire et mulâtre l’avaient envahie avec leurs tapageuses demeures en béton armé, leurs piscines bleutées et leurs jacuzzis, mais il restait une douzaine de villas de bois, antiques et délabrées, entourées de jardins en fouillis − car tout poussait à Saint-Léger-des-Feuilles − au bout d’allées de cocotiers nains ou de palmiers royaux. Pour se rendre à la veillée et à l’enterrement, Loraine entreprit de laborieux arrangements en vue de louer une voiture et donna l’ordre à Dieudonné de l’accompagner. Il en fut ravi car, si avec les Cohen, il avait sillonné la mer des Antilles, et abordé à Grenade, aux Grenadines et à Grand Cayman, s’il avait fait des incursions dans l’océan Atlantique, il avait rarement dépassé Port-Mahault. Ils partirent vers quatre heures de l’après-midi, la voiture bourrée de bouteilles-viatiques de whisky et s’élancèrent à quarante kilomètres à l’heure à l’assaut des contreforts montagneux. Loraine conduisait quand même d’une main assez sûre, tout en racontant une série d’anecdotes qui avaient trait à la défunte :
— C’est elle qui aurait dû être ma mère. Elle était comme moi frondeuse, rebelle. Comme elle s’était amourachée d’un mulâtre, à vingt ans, ses parents l’ont enfermée dix ans dans un couvent. Quand elle en est ressortie, elle s’est mise en ménage avec un nègre. Certains disent qu’ils se sont mariés secrètement. Malheureusement, comme moi, Yolande était stérile. Le couple n’a jamais eu d’enfants.
Dieudonné regardait de tous ses yeux ce paysage, pour lui tellement nouveau, ces bananeraies, ces dais de fougères arborescentes, cette canopée d’arbres vénérables, aux aisselles rongées de lianes et d’ananas-bois. De frais, l’air devint presque froid. La pluie se mit à tomber, s’arrêta, tomba encore. Le brouillard enveloppait toute chose. Ils arrivèrent au début de la nuit dans la maison mortuaire. Un couple de serviteurs zindiens septuagénaires prit les bagages et les précéda sans mot dire dans les escaliers. On la connaissait Mademoiselle Loraine et son cortège de gigolos nègres. Celui-là ne durerait ni moins longtemps ni plus longtemps que les autres. Au galetas, la chambre qu’ils leur donnèrent était aussi nue, aussi austère qu’une cellule de moine, mais dotée d’une vue imprenable sur l’affaissement mauve des montagnes et sur la mer, là aussi souveraine. Un balcon surplombait l’emmêlement des pié-bwa.
Tandis que Loraine se reposait, Dieudonné crut bien faire de descendre au salon, transformé en chapelle ardente. C’est en pénétrant dans la pièce, illuminée de mille bougies, où, à demi recouvert d’un monceau de fleurs, le cadavre semblait attendre les derniers baisers des vivants, qu’il réalisa l’énormité de sa présence. Il était de trop. Autour de lui, il n’y avait que des blancs, des békés, certains venus de l’île voisine, exhibant leurs peaux fripées de parchemin, leurs chevelures fadasses, le fixant avec une muette réprobation de leurs prunelles décolorées. Ce qui frappait en plus de leur couleur, c’était leur âge. Pas de jeunes ni d’enfants. Tous avaient largement passé cinquante ans. On aurait dit qu’étaient groupés là les derniers survivants, les gardiens de plus en plus chenus, fragiles et menacés d’un temps qui ne reviendrait plus, mais dont ils gardaient la nostalgie ancrée au cœur. Il faillit s’enfuir, mais une femme au teint diaphane lui désigna une chaise avec autorité et il prit place, tremblant de tous ses membres.
Deux heures plus tard, Loraine rejoignit l’assemblée, maquillée à outrance, trébuchant sur des escarpins à talons aiguilles, la taille prise dans une ceinture vernissée, vêtue d’une robe qui n’aurait pas déparé Gloria Swanson dans Sunset Boulevard. Elle embrassa avec une effusion excessive la moitié de l’assistance, attira un siège avec bruit, puis se mit à chanter plus fort et plus faux que personne. Elle était éméchée, paf, partie. Pourtant, Dieudonné qui la connaissait mieux que les autres, savait que le whisky ne jouait pas un rôle essentiel dans ces débordements-là. Elle entendait susciter le trouble, le scandale, la colère. Hélas ! Elle ratait son coup. Tous la fixaient sans colère, avec une sorte de patience résignée, comme s’ils savaient que, en dépit de ses frasques et ses caprices, elle leur appartenait, fille et sœur, marquée à tout jamais du sceau indélébile de l’origine commune. Loraine prit longtemps part à la veillée. Vers une heure du matin, elle se signa avant de prendre son congé et ostensiblement ordonna de la suivre à Dieudonné, honteux, qui ne savait où se mettre. Il obéit pourtant. Avant de monter, il parcourut les salons du rez-de-chaussée. Çà et là, quelques tapis recouvraient les planchers vermoulus. Des miroirs béaient contre les cloisons. À part cela, les pièces étaient curieusement vides, tous les meubles, les bibelots, les tableaux de prix ayant disparu. Vendus ? Yolande était-elle ruinée ? Où avait passé la légendaire fortune des Féréol de Brémont ? Il s’aventura dans le jardin, dernière richesse, où s’effeuillaient des massifs de gardénias et de roses. Quand il la retrouva sous les toits dans la chambre qui fleurait bon la térébenthine, le chèvrefeuille, et l’odeur inimitable de la montagne, Loraine ronflait déjà dans sa luxueuse chemise de nuit de dentelle. Il passa la nuit sur le balcon, roulé dans une couverture pour se protéger de la bise qui tombait, glacée, des hauteurs.
Le lendemain, on porta Yolande en terre. Le caveau familial, une majesté de marbre noir et blanc, perdue sous les filaos, s’élevait dans un petit cimetière, mal entretenu, envahi d’herbes de Guinée, au flanc de l’église où reposaient principalement des békés. Sur les tombes, des noms à tiroirs rappelaient d’anciennes splendeurs, d’anciennes gloires. Loraine pleura beaucoup :
— Tu ne peux pas comprendre. C’est comme si c’est moi qui étais morte, souffla-t-elle à l’oreille de Dieudonné en remontant en voiture. Personne ne l’aimait. Personne ne m’aime. Ni elle ni moi, nous ne laissons personne après nous.
OceanofPDF.com